LE BOIS ET LES COURSES
Paris se compose de vingt arrondissements et d'un bois — le Bois de Boulogne.
Quand Paris n'avait que douze arrondissements, le Bois de Boulogne n'était qu'un bois de banlieue ; depuis que la grande ville compte trente-deux quartiers de plus, il est, en quelque sorte, considéré comme un arrondissement supplémentaire; serait-ce le vingt et unième? — Eh! ce ne sont pas les raisons qui lui manqueraient, pour revendiquer ce titre.
Ce parc à l'anglaise, avec ses lacs factices, sa serpentine rivière, ses cascades d'opéra-comique, avec ses allées sablées et ratissées comme la piste d'un manège, ses gazons tondus comme la tête d'un sportsman, ses bouquets d'arbustes qu'une fleuriste pour bal ne désavouerait point, ce faux bois, enfin, où la nature elle-
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même prend des airs de fille entretenue, est le rendezvous quotidien de la haute galanterie parisienne.
Si l'un de nos peintres modernistes avait, par hasard, l'idée de créer une variante à V Embarquement 'pour Cythbre, de Watteau, je lui conseillerais de grouper ses amoureux couples, au bord du grand lac. Sur le fond bleuissant des îles reflétées dans l'eau, se détacheraient les silhouettes de nos élégantes et de nos gommeux, de nos comtesses de Follebiche et de nos petits vicomtes du Monocle; on y verrait Blanche au bras de Gaston, Guy prenant la taille à Léa; la grande Germaine, sur l'herbe, dans la position horizontale (la seule- qui lui convienne), serait levée de force par le supra-copurchic Gontran. Dans le coin de droite, à l'ombre d'un platane, apparaîtrait un terme sculpté, empruntant, pour la circonstance, les traits d'un chroniqueur dramatique fort enthousiaste des jolies femmes. Sur la gauche, pour remplacer l'envolée des Cupidons aux fessiers rosés, l'artiste pourrait lancer, dans l'azur, une flottille de ballons-réclames des grands magasins.
Le seul défaut de cette mirifique allégorie serait de faire descendre à terre une catégorie de promeneurs, qui n'ont jamais vu le lac que de la banquette de leur voiture, ou de la selle de leur cheval. — (c Ceux qui vat à pieds, disait la petite Emma, des FoHes-Saint-Jacques, c'est tous des panés. »
Le Bois et Us Courses loi
Les panés ont, d'ailleurs, leur club au Bois de Boulogne, il se tient à quelques mètres du pavillon chinois, près de l'ancienne porte Dauphine. Sur les chaises et les fauteuils métalHques, aux lames flexibles, viennent s'asseoir, dans la belle saison, le baron et la baronne de la Haute-Dèche, les victimes du bac et des houcsmacaires (suivant l'orthographe de la petite Emma, des Folies-Saint- Jacques), tous les particuliers enfin, qui, n'ayant pas le moyen d'avoir un équipage, rougiraient de fréter im sapin, c'est-à-dire de prendre un fiacre.
Dès qu'il fait un rayon de soleil, les avenues larges ou étroites du bois sont parcourues, à toute heure, par des voitures ou des cavaliers. Chaque matin, les hommes de chevaux y donnent carrière à leur occupation favorite, les amazones y apparaissent différemment escortées, selon leur position ou leur rang; les unes caracolent sous la conduite de leur mari ou de leur Irère, les autres côte à côte avec un ami connu et reconnu : celles-ci se font suivre, à quinze pas, par un domestique en livrée, ayant une large ceinture de cuir autour des reins; celles-là arrivent toutes seules, mais il est rare qu'elles reviennent de même; vers le milieu de l'allée des Poteaux ou de l'allée Fortunée, elles ont retrouvé celui qui attend.
Le grand chemin pour aller au Bois est l'Avenue des Champs-Elysées et l'ancienne avenue de l'Impératrice, que les fidèles du régime déchu affectent de nommer
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toujours ainsi. Par les douces matinées de printemps, cette avenue, qui a changé sa dénomination impériale contre celle d'avenue du Bois de Boulogne, est pour les habitants du quartier de l'Étoile, un lieu de promenade favori. Du côté gauche, le général M... suivi de Kiki, son chien tonkinois, passe à côté de lord B... sifflant son buU terrier; de jeunes misses dévorent, tout en marchant, un roman de Dickens et des pastilles de chocolat. Les parasols blancs s'y croisent avec les ombrelles rouges; et, sur le sable rosâtre et ensoleillé, se déplacent une succession d'ombres portées, bleues comme l'outremer; sur les vertes ondulations des pelouses, tournoient des arroseurs automatiques, distribuant une pluie diamantée, irisée des couleurs du prisme. — Du côté droit, dans l'allée réservée aux cavaliers, défilent au trot le colonel X..., le baron Y..., le vicomte Z..., puis un escadron de hoys aux jambes nues, montés sur des poneys. Sur la chaussée, des breaks de marchands de chevaux, lancés à toute vitesse, laissent derrière eux des témoins dorés de leur passage; les employés de la voirie ont rapidement enlevé le tout, car il ne s'agit pas de barguigner; M. le Directeur général des Travaux de Paris va rentrer à Passy, par cette route, et il faut que l'avenue soit aussi nette, aussi luisante que les parquets cirés de FHôtelde-Ville.
Entre trois et quatre heures, les équipages s'amon-
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cèlent et encombrent le chemin du Bois, ils ne pourront bientôt plus avancer qu'en marchant au pas; le défilé ^u tour du lac va commencer; nous allons voir affluer calèches bleues, vertes ou marrons; landaus fermés ou découverts; mails-coachs conduits à quatre, l'étagère garnie de la fine fleur du Sport, l'intérieur occupé par les domestiques; paniers ou charrettes en bois vernis, coupés, victorias, urbaines et fiacres vulgaires, aux stores rouges à demi-baisses. On reconnaît la livrée claire des gens de la duchesse de G.
le landau de la princesse de S...; la calèche bleue à train jaune de la comtesse d'A...; letilbury du prince T..., etc.
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Voici le baron de V..., sec comme un manche à balai, le comte B..., les yeux à fleur de tête, plus poussif que jamais; voilà, dans un coupé, Mme Junon, plus grasse? que lo, son antique rivale, à côté d'elle, un tout jeune homme, beau comme Ganymède. c< Son fils?» demandet-on. — Eh! non pas, c'est son secrétaire intime. — Trois Chinois en costume national, tresse cirée et serrée, s'étalent dans leur équipage, en riant comme des Chinois qu'ils sont. — Une petite vieille à tirebouchons gris, coiffée d'un chapeau violet, regarde d'un œil éteint, à travers la glace de son coupé; une sœur de Bon-Secours, qui égrène son chapelet, lui tient compagnie. — Dans son panier à salade, une Vénus aux carottes est assise près d'un groom qui se croise les bras avec fierté. « Vous ne la reconnaissez pas, c'est la Zoé Lichetout que nous avons vue, l'autre été, aux Petites-Dalles, avec son cabotin de barrière; elle est maintenant avec un agent de change. » — « Pesle ! elle a gagné au change ! » — En ce moment, un landau manque d'accrocher la frêle corbeille de Zoé; à travers la portière de la voiture, on distingue la physionomie souriante du célèbre docteur R... « Vraiment, le ciel a bien fait les choses, remarque-t-on, le remède se trouve toujours à côté du poison. »
Autour du lac, on s'exhibe; dans l'allée des Acacias, on se produit : autour du lac c'est la cohue de la grosse vanité mondaine qui s'écrase et s'étouffe ; sur le chemin
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de Longchamp c'est la pavane attelée du liigh-life, qui fait la roue en faisant tourner celles de ses équipages. Les gens de Bourse, dix-huitième d'agent ou coulissiers, se montrent indifféremment ici où là, mais les grands banquiers affectent de ne parcourir que l'Allée. Les petites Cardinal feront parade de leur maquillage sur les bords de la grande cuvette du Bois, la belle M"'^ Grandtrop n'affichera le sien, au contraire, que sous les ombrages des Acacias. Cette allée est fort curieuse à étudier, en automne, de la rentrée d'octobre jusqu'au départ pour Nice ou San- Remo; on assiste ta l'exposition générale des velours et fourrures, harmonisant leurs tons roussâtres et noirs avec ceux des feuillages mordorés et des branches en deuil. De la porte Maillot à la Cascade, on ne voit que manteaux à collets de castor ou d'astrakan, couvertures de tous poils, pèlerines en loutre sur le dos des cochers et des laquais; la mélancolie des contre-allées est à peine troublée par le passage de rares promeneurs; dans une voiture roulante, un vieillard malade stationne, atone et aphone, sous les derniers rayons d'un soleil pâle; des coups de feu partent, espacés, du tir aux pigeons...
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Encore quelques semaines, et le Bois sera confiplètenaenl désert; quelques semaines encore, et il reprendra une nouvelle animation, le cercle des patineurs sera en fêle, le grand lac glacé fera concurrence aux tableaux neigeux de Breughel ou d'Adriaan Van de Velde.
Le Bois de Boulogne a son histoire, ses légendes, sa chronique; il se souvient, parfois, d'avoir été la forêt de Rouvray : ses massifs servent encore de retraite nocturne aux malandrins qui dévalisent les villas suburbaines, ils tiennent lieu, aussi, de boudoir champêtre aux églogues naturalistes. La surveillance n'y fait point défaut, cependant; le service des gardiens spéciaux y est renforcé, chaque jour, par des escouades de sergents de ville, et, de plus, la police de sûreté y fait de fréquentes battues qui se terminent par des rafles importantes. Rassurez-vous donc, ô naïfs promeneurs qui suivez les chemins tracés, vous n'avez rien à craindre; tranquillisez-vous donc, ô boutiquiers béais qui venez, chaque dimanche, déployer, emmi les hêtres et les bouleaux, des papiers de contributions indirectes, tout graisseux de charcuterie en tranches; votre déjeuner ne sera pas troublé par l'apparition d'une ^ bande d'assassins.
La presse parisienne a retenti, il n'y a pas longtemps
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encore, d'un audacieux enlèvement accompli en plein jour, à proximité du club des panés. Rien de bien tragique en cette affaire; l'Andalouse, objet du rapt, était d'intelligence avec son ravisseur, qui opéra au nez et à la barbe d'une duègne furieuse. Bartholo joua, alors, son rôle de Bartholo au naturel, tempêta, jura qu'il se vengerait. Trop tard, mon vieux! les amants ont passé la Manche et tu as remporté la veste. Cela ne se traitait pas tout à fait de la même façon, au dixseptième siècle, au temps de Bussy-Rabutin, quand il procédait, vers 1650, dans ce même Bois d^ Boulogne, à l'enlèvement de M^^de Miramion. Aussi riche que belle, Louise Bonneau était veuve, depuis peu, de Jean- Jacques de Beauharnais, seigneur de Miramion; Bussy-Rabutin, épris des beaux yeux de la dame et surtout des beaux yeux de la cassette, résolut de devenir son époux. Pour arriver à ses fms, il entra en relation avec frère Clément, de l'ordre de la Merci, le directeur spirituel de Mme (jg Miramion; celui-ci allégua que la famille de sa pénitente se refusait absolument à cette union, mais que la jeune veuve, ne demandant qu'à être consolée, consentirait des deux mains ; il fallait seulement, ajoutait-il, qu'elle y fut forcée par un simulacre de violence. De plus, il demanda à Bussy une provision de deux mille écus, destinés, selon lui, à soudoyer l'entourage. L'argent reçu, frère Clément organisa un pieux pèlerinage à l'abbaye de Longchamp. M"^^ de
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Miramion s'y rendit sans méfiance, croyant aller implorer le ciel pour le repos de l'âme de défunt Jcm- Jacques de Beauharnais. Arrivé au plus épais du bois, le carrosse se trouva subitement arrêté; l'amoureux aventurier avait été prévenu, et il s'élança pour prendre livraison de l'objet convoité. Gris de terreur de la belle qui se déchire les mains aux vitres brisées de sa voiture; Bussy met flamberge au vent, disperse avec ses gens ceux de la suite de M"''' de Miramion, comprenant seulement que le frère Clément l'avait indignement trompé, n'ayant soufflé mot de ses desseins à la dame. Il ne se dessaisit pourtant pas de sa capture, et la mit en lieu sûr, au château de Launay, près de Sens. M"'^ de Miramion affirma qu'elle se laisserait mourir de faim plutôt que de céder, et elle tint parole, refusant, pendant plusieurs jours, les aliments qu'on lui présentait. Notre épouscur de grand chemin fut-il vaincu par l'aspect minable de sa conquête, fut-il touché par la grâce, ou contraint par le dépit, toujours est-il que la jeune veuve fut remise en liberté, sans que sa vertu eût à subir aucune atteinte. Plus fortuné que Bussy-Rabutin , le héros moderne de l'enlèvement du club des panés a mis la main sur le capital, et il touche les intérêts, sans essuyer de résistance, bien au contraire.
Le Bois a ses enclaves et ses annexes qui sont autant de buts de promenades, suivant la saison. Du côté de
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Passy, nous trouvons le Ranelagh, le champ de courses d'Auteuil ; du côté de Suresnes, la Cascade, le champ de courses de Longchamp. En allant vers Neuilly, voici Madrid et Saint-James, et la belle propriété de Bagatelle, {'ixncieunQ Folie d'Artois. Bagatelle appartient aujourd'hui à sir Richard Wallace, et ses jardins sont célèbres dans le monde entier; on peut les visiter en demandant une permission au régisseur. Voici, près de la porte des Sablons, l'entrée du Jardin d'Acclimatation, une promenade attrayante et gaie, pleine de fleurs rares, paysagée avec une entente merveilleuse de la mise en scène, peuplée d'animaux les plus étranges de la création, et exhibant, chaque année, des spécimens vivants d'anthropologie exotique. Les Nubiens, les Galibis, les Achantis, les Cynghalais surtout, ont profité des faveurs de la curiosité parisienne. Où faut-il aller chercher la raison de l'engouement du public pour ces personnages plus ou moins vêtus; dans le désir qu'il éprouve de s'instruire, ou simplement dans l'intérêt qui le pousse à considérer, sans voiles, des formes humaines? Au printemps, les blanches nudités du Salon de sculpture fournissent aux lidèles de l'esthétique, une satisfaction immatérielle, la sainte pudeur n'a pas à se voiler la face devant les œuvres de nos grands statuaires contemporains. L'art est chaste, en vertu de sa beauté rayonnante; il faut être plus jésuite que Loyola pour imaginer de greffer des feuilles de vigne sur les statues
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de "marbre. A la fin de l'été, les torses de bronze vivants, qui se promènent dans Tenclos du Jardin d'Acclimatation, viennent compléter, d'une façon plus positive, l'éducation de notre regard, et cette exhibition n'a rien de contraire à la morale courante, un pagne protecteur voilant ce qu'on ne doit pas montrer. Il est vrai de dire qu'ils donnent une fameuse leçon à notre civilisation habillée, ces sauvages! Notre race souffreteuse et rachitique ne brillerait pas, à côté de la leur, s'il fallait qu'elle s'exhibât dans le même costume.
La foule est immense autour du grillage qui entoure le campement des importations humaines. Les femmes, surtout, sont fanatiques de ce spectacle; elles donnent, sans compter, des pièces d'argent et des sous, pour toucher, de leur main blanche, ces mains noires et froides, pour échanger quelques phrases d'un charabia qui constitue le langage universel, et dont les mots ne figurent dans aucun dictionnaire connu. Je me souviendrai, pendant longtemps, de l'accent lamentable avec lequel une jeune sauvage me disait, en s'enveloppa nt d'un châle : Toutou, toutou; et de lui avoir répondu avec conviction : Oh! oui, toutou, toutou! Elle avait froid, la pauvre créature; et quels autres mots que ce toutou répété eussent mieux traduit la sensation du grelottement. L'idée est au moins étrange de faire venir des êtres vivant d'habitude au soleil, pour
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les montrer à l'époque où la température do nos climats subit les variations les plus brusques.
Tournons la tête d'un autre côté, et nous verrons
circuler des éléphants trimbalant, sur leur dos, une cargaison de provinciaux, des babys de huit ans enfourchant des poneys, un- chameau bénévole se dandinant sous le poids d'un gros homme qui ressent les premiers symptômes du mal de mer^ des autruches attelées à des carrioles en osier remplies d'enfants joufflus. Ici, des
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collégiens, en manches de chemise, s'exercent sur le trapèze ou les barres parallèles; là, des badauds attroupés attendent patiemment autour d'un bassin, pour assister à la gymnastique des lions de mer, qui piquent une tête du haut de leur rocher, dès qu'on leur jette du poisson. — Le palais des singes a ses courtisans, et les sombres couloirs de l'aquarium, ses amateurs. Le kiosque des concerts est entouré, chaque jeudi, d'une assistance sélect, k laquelle on distribue de jolis programmes ornés d'illustrations en couleur. Les volières sont non moins curieuses à voir que les serres; dans les unes, des plumages de toutes les couleurs, dans les autres, des arbustes de toutes les essences.
Pour quelques sous, on peut se faire rapidement conduire, de la porte Maillot au Jardin d'Acclimatation, et vice versa; des wagonnets à banquettes adossées, dans le sens de la longueur, exécutent le trajet, en suivant une sinueuse voie ferrée passant au milieu des massifs d'arbres : le seul défaut de celte locomotion est de vous secouer terriblement; les petits bonshommes chargés de diriger l'attelage ne ménagent pas plus les forces de leurs chevaux que les maladies de cœur de leurs voyageurs. — Yoilà, en quelques mots, l'aspect de ce jardin, où la Parisienne s'acchmate de plus en plus, et quand cette charmeresse prend un chemin, on est certain que l'étranger suit.
Le Pré-Catelan a devancé le Jardin d'Acclimatation
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comme centre d'attraction. Les fêtes qu'on y a données, du temps de l'Empire, ont eu le plus vif succès; on a bien essaye, récemment, de les ressusciter, mais en vain. Le Pré-Gatelan n'est plus connu que par sa vacherie, rendez-vous matinal et printanier de quelques victorias, .où somnolent les libres couples sortant, à l'aube, du Helder ou du Café américain. Dans ce coin du Bois se trouve encore la pyramide commémorative érigée à la mémoire du troubadour Arnault deGatelan, lâchement assassiné, il y a près de six cents ans, par l'escorte qui devait le protéger contre les brigands de la forêt de Rouvray. Ce petit monument en pierre grise, à demi-ruiné, couvert de lichens dorés et de vertes pariétaires, a remplacé, au dix-septième siècle, la croix primitive que le roi Philippe le Bel avait fait élever; il a été, pendant longtemps, une sorte de pèlerinage, pour les Estelles et les Némorins qui incisaient, sur le piédestal, avec la pointe d'un couteau, leurs noms accouplés. Les nombreuses noces de petits commerçants, qui parcourent le Bois de Boulogne, surtout le samedi, ne manquent jamais de s'arrêter, un instant, à la pyramide, et de faire le tour du Pré-Catelan. Tehez, voici justement une noce qui vient d'y arriver. La mariée profite de cette station pour réparer l'accroc de sa robe blanche; sa mère, qui a prévu l'acciden-t, retire de son corsage une aiguille tout enfilée, et faufile quelques points à la hâte. M. Gustave, un des garçons d'honneur,
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le loustic de la bande, insinue malicieusement que c'est recoudre pour découdre : « Mince d'accroc, il y en aura bien d'autres, demain, àc't'heure! » L'épouse rit et rougit, et l'époux se rengorge d'un air capable. La petite balade terminée, les gens de la noce remontent dans leurs voitures; le premier carrosse contient les nouveaux conjoints et les beaux-parents du marié. Le garçon d'honneur grimpe sur le siège à côté du cocher. « A la Cascade, maintenant, messeigneurs ! crie-t-il, et ne vous pressez pas, mon petit père, faut y aller en douceur, aujourd'hui. » — « Est-ce pas, m'ame Langlois? » ajoute-t-il, en se tournant vers la belle-mère. Puis il attache des papiers blancs, roulés en papillottes, à la mèche du fouet, il trouve cela très drôle. « Hé Popol! rigole un peu, continue-t-il en interpellant le mari, t'en as le droit, on n'fait pas c'te bêtise-là tous les jours! » Les laquais de bonne maison qui l'entendent, passent fiers sans broncher, les cochers de fiacre, au contraire, se régalent de ces lazzis, tout en levant les épaules avec un air de pitié affectée. Arrivés à la Cascade, les gens de la noce mettent pied à terre, de nouveau; couple par couple, on gravit majestueusement le rocher, et, du haut de cette éminence décorative, M. Gustave montre^ à tous, le vaste champ de courses de Longchamp et le moulin entouré de lierre, qu'il déclare être le moulin où les dames de la Cour de Louis XIV allaient acheter leurs enfants. On admire
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son érudition, et on lui demande des détails sur les courses. Que ne puis-je sténographier ses réponses, il connaît mieux que personne le nom des écuries, des chevaux et des jockeys, tous les trucs de l'entraînement, du pesage et la meilleure manière de parier. N'étant pas aussi instruit que ce beau parleur, sur les mystères des coulisses du turf, je me contenterai de regarder
avec vous la pelouse de
^^ Longchamp et ses
abords , le jour
du grand Prix.
Dans les
Htr,'r| LerLiLill -v
premiers jours de juin, un dimanche, le grand prix
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de Paris se court sur l'hippodrome de Longchamp. Quel sera le vainqueur, le cheval anglais ou le cheval français? That is the question^ question d'argent, de vanité, de gloriole, que certains hâbleurs voudraient confondre avec une question de patriotisme. Stop! Halte-là! Je ne vois pas trop en quoi notre honneur national serait engagé dans l'affaire; le chevar que nous présentons sur la piste est lui-même de race anglaise, son entraîneur est anglais, son jockey anglais aussi, le propriétaire seul est notre compatriote, et sa frêle personne n'a souvent d'autre valeur que l'intelligence des bank-notes de son portefeuille. Dans ce jeu du turf, je ne distingue qu'une seule chose qui soit bien française, c'est la grosse somme d'argent que nous, les contribuables parisiens, jetons dans le plateau de la balance du pesage. On a fait de beaux discours au Conseil municipal, pour démontrer que le grand prix de Paris avait un autre but que le poteau gagnant; que notre commerce était intéressé à subventionner cette course plate; que les tailleurs pour dames, les bouquetières, les modistes, les loueurs de voiture, les cochers, les restaurateurs, les cafés et d'autres corps de métiers récupéraient au centuple les bénéfices de notre largesse. Soit! mais ne venez pas nous parler du prestige des écuries françaises à soutenir, et de l'amélioration de la race chevaline à encourager ; cela ressemblerait trop à l'annonce de ces sociétés de bains
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de mer, dont les plages n'offrent aux baigneurs qu'un banc de galets, et dont le Casino est la seule raison d'être, avec ses jeux de cartes et ses roulettes clandestines.
Quoiqu'il en soit, le grand Prix est consacré par la mode parisienne; il me paraît difficile de le suppi'imer. — L'attrait du pèlerinage hippique de Longchamp réside surtout, il est vrai, dans la procession des luxueux attelages qui s'y rendent. — Course de chevaux pour courses de chevaux, celle d,u grand prix ^n vaut une autre, et le moindre steeple -chase est cent fois plus émolionnant; mais ce qu'on ne voit que ce jour-là, c'est le déballage étonnant des célébrités en tous genres, petits grands hommes politiques, bellespetites du grand demi-monde, gros marchands enrichis jouant aux princes, nobles dames portant d'azur aux merlettes d'or et s'affichant comme des fdles.
Dès le matin, les alentours du champ de course se peuplent de groupes de badauds prenant place, pour suivre de loin les péripéties de la grande lutte équestre ; le long des haies, s'échelonnent, de dix pas en dix pas, les gardes municipaux chargés de maintenir la foule; les officiers de paix, galonnés d'argent, s'assurent que les sergents de ville sont bien à leur poste. — Ça va chauffer tantôt, pas un nuage au ciel, gare aux insolations!
Les guichets sont enfin ouverts, et, peu à peu, la
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verte plaine est tachetée de figurines noires se dirigeant du côté des tribunes, qui, vues à distance, ressemblent aux chalets suisses des boîtes de joujoux. Au centre, la tribune du président de la République, bien plus étroite que les autres, avec un passage à droite et à gauche pour aller vers le Bing, autrement dit Venceinte du pesage. Les breaks, les landaus, les mailcoachs, les équipages arrivent sur le turf; du côté de la Seine, les locatis et les voitures de maîtres stationnent dans la roule des tribunes et dans les allées voisines. De longues files humaines arrivent de Suresnes. Toutes les cinq minutes, les trains du chemin de fer ou les bateaux déchargent de nouvelles cargaisons -d'hommes, de femmes et d'enfants. La pelouse s'emplit, s'emplit encore de groupes pressés, bavards, criards, hurlants: fourmilière d'oisifs, de joueurs et de filous. Les tribunes sont bondées de plus de cinq mille spec^ tateurs, elles portent, sur leur toiture, une couronne .vivante, dont les fleurons sont formés par des ombrelles et des parasols de toutes couleurs. Gomme toile de fond à ces premiers plans, se déroule l'onduleux décor des peupliers tremblants, des hêtres et des ormes du bord de l'eau, dominés par la crête accidentée du mont Yalérien, que termine brusquement la tache blanche des casernes.
Les premiers tours de piste ne sont que des levers de rideau, une mise en train. La grande pièce va se
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jouer, il est trois heures; la cloche a tinté; sur le
tableau du poteau indicateur, apparaissent les numéros
des chevaux qui prendront part à la course. « Enlevez,
c'est pesé! » dit un malin connaissant les détours
de l'enceinte du pesage, et sachant que le numéro est
affiché dès que le jockey a passé par la balance. — Les
rumeurs des paris se changent en un
vacarme assourdissant, on donne quinze
louis de Marabout à dix, on prend Thisbé
à égalité. Farfadet à douze contre un
pour dix louis, on , se bouscule, on se
piétine. Les barrières sont bordées d'une
quintuple ligne de curieux qui s'écrasent.
Alors apparaissent, un à un, les pur-sang
engagés pour le grand concours ; suivant
la casaque et la toque des jockeys, les
initiés désignent le nom du propriétaire:
casaque bleue, toque cerise; casaque
orange, toque bleue; casaque blanche,
toque noire ; casaque rayée amarante et
bouton d'or, toque lilas, représentent les écuries de
MM. A... B...G...D..., etc.
Après quelques temps de galop préparatoire, où chacun des chevaux engagés p^mc^ son canter, les concurrents remontent jusqu'à la ligne du départ. Le Starter est à son poste, drapeau en main... « Ils sont partis! ils sont partis! » entend-on crier; erreur, voici qu'ils
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remontent de nouveau vers le point d'où ils viennent, il y a faux départ. Quelquefois, après trois ou quatre essais du même genre, le départ se trouve bon : « Enfin
ça y est ! »
Jls f. . . . i. . . . l. . . , e. . . . 71. , . , f,
. . ils f, . . . i. . . . l. . . . e. . . . n. . . , t
le brouhaha Jes paris s'est éteint, un grand silence envahit le turf; Sylvia tient la tête, Fortunio la suit; et le soleil darde ses rayons sur toute la foule anxieuse et haletante des parieurs; pourtant, quelques larges nuées d'orage projettent leur ombre sur la piste; Galathée se dérobe ; bravo Fortunio î
3ls f. . . . i. . . . L . . . c. . . , n. . . . t . , ils f. . . , i. . . . L . . . c. . . . n. . . . t
Au tournant, derrière le bouquet d'arbres, ils disparaissent un instant, puis réapparaissent plus brillants sous le soleil; le cerise et le vermillon des toques étincellent comme du feu, la soie blanche des casaques a des scintillements d'argent sortant de la frappe. Sylvia est dernière maintenant, le jockey de Turlupin a fait panache, et Fortunio, qui tient toujours la tête, est rejoint par Farfadet; le favori anglais n'est que troisième. IJipp! Hipp! Hourrah! Courage Fortunio! Vontils arriver dead-heat? Mais le jockey du favori français redouble d'énergie, on dirait qu'il s'enlève au-dessus
Le Bois et les Courses
de la selle pour l'alléger de son poids, et aïe donc! aïe donc! clic, clac, clic, clac; la cravache harcèle les flancs de sa monture, et, d'une longueur de tête, il arrive premier au but final.
Yive la France! enfoncé l'Anglais!
bravo Fortunio ! — Quand Sylvia paraît, essoufflée, avec son jockey pantelant et penaud, les naïfs qui avaient ponté sur elle la couvrent de huées : « Va donc , salope !
viande à Macquart! va donc, vieille rosse! »... Encore une course, la fusée d'adieu, comme dans les feux d'artifice. Pendant qu'elle se prépare, on fait sauter les bouchons des fioles de Champagne, on se félicite sur les gains et Ton se dispose à quitter le turf. La pièce est terminée et la cérémonie commence, ainsi qu'à la Comédie-Française, quand on joue le Bourgeois gentilhomme ou le Malade imaginaire. De Longchamp à la place de la Concorde, plus de trois cent mille curieux attendent le retour des courses. On salue avec respect le président de la République. Quelques marmitons crient : Yive Boulanger! A bas Ferry! — On siffle les cocottes trop plâtrées qui se vautrent dans des victorias remplies de bouquets de
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roses. Des breaks garnies de messieurs en cravate blanche, avec le disque de la carte du pesage ou des tribunes suspendu à la boutonnière, font scandale par leurs expansions bachiques. « Vive Loulou ! » crient-ils, en passant près d'un dog-cart, où gesticule une jeune femme à la tignasse purée-crécy, coiffée à la chien et vêtue d'une robe écarlate brochée d' œillets rouges. « Vive Loulou! »...
... Un grand nuage de poussière dorée s'élève audessus de l'allée des Champs-Elysées, et les chevaux de Marly se cabrent sur leurs piédestaux, comme s'ils comprenaient qu'on célèbre la fête des chevaux.