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Palais-Bourbon, Palais du Corps législatif, Chambre des députés, voilà un monument qui ne manque pas de noms. Le premier est pour lui un tilre de noblesse, le second un titre administratif, le troisième n'est qu'un vocable immobilier : la Chambre !
Cette Chambre a son Cabinet et ses Bureaux; on y change, à tout propos, l'aménagement de l'un, et, à époque fixe, la distribution des autres. Ses habitants ne payent aucun loyer, bien au contraire ; pour venir s'y asseoir, bavarder, faire leur correspondance, dormir sur le budget, ils reçoivent un traitement très rémunérateur; aussi, dès qu'on accroche l'écriteau, pour une place vacante, ce ne sont pas les compétiteurs qui manquent. Les fonds nécessaires à leur entretien sont fournis par vous et moi, et, vraiment, nous ne payons
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pas trop cher pour cela. Nous sommes si bien représentés, tant d'aménité règne dans les rapports mutuels de nos délégués, ils travaillent avec tant d'ardeur au bien commun, ils ont un langage si élevé dans la discussion de nos intérêts, que nous ne saurions trop nous féliciter du sacrifice financier imposé à notre bourse.
De l'ancien Palais-Bourbon, il ne subsiste que l'entrée monumentale élevée, «n 1722, par l'italien Girardini, du côté de la rue de l'Université; quant au péristyle grec du bout du pont de la Concorde, il date du premier Empire, il fut construit par Bernard Poyet qui est resté célèbre par le caméléonisme de ses opinions. Architecte du duc d'Orléans, du baron de Breteuil et de l'Archevêché, pendant la royauté, Poyet s'intitula architecte Jacobin pendant la Révolution ; puis, en 1806, il publia un projet de monument à élever à la gloire de Napoléon 1er; enfin, à la rentrée des Bourbons, il proposa à tous les bons Français d'ériger « un monument simple et majestueux, comme un hommage national destiné à consacrer V époque fortunée du retour de S. M. Louis XVIII. » Il eût été vraiment dommage que le frontispice du temple des versatilités politiques ne fût pas l'œuvre d'un tel homme. La salle actuelle des séances, dans laquelle nous allons pénétrer, tout à l'heure^ n'a été bâtie que dans les premières années du règne de Louis-Philippe.
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Pour mettre la Chambre à l'abri d'un coup de main, on l'a dernièrement transformée en carpp retranché ; on a hérissé la crête de ses murailles avec des chardons et des artichauts en fer forgé. Du côté de l'entrée du pubUc, on a construit un pavillon en pierre, pour servir de salle d'atlente aux personnes qui demandent un député; l'intérieur est celui d'une gare de banlieue, des banquettes couvertes en moleskine sont disposées le long des murs; au milieu de la salle se trouvent des tables avec tout ce qu'il faut pour écrire, et des chaises de paille. Dès qu'on entre là-dedans, on regarde instinctivement autour de soi, on examine la physionomie de ses voisins. Ce grand diable, en veston de velours, coiffé d'un chapeau mou, que vient-il faire par ici? Et cet autre, au visage blême, qui garde obstinément la main droite dans là poche de son paletot, que remuet-il donc entre ses doigts ? Ya-t-on jouer du revolver ,^ tout à l'heure? Quel sera le point de mire, un député de la Droite, de la Gauche ou du Centre? Cette dame, qui cache ses traits sous un voile épais, serait-elle M"* de Sombreuil, et allons-nous assister à un scandale?
Si le métier de député a ses charmes, ses gloires, ses triomphes, il a aussi ses périls, par le temps qui court. Présider des banquets, manger des dindes truffées, boire du Champagne rosé, être acclamé par des centaines d'électeurs, être cajolé par des dizaines de sous-
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préfètes en expectative, être le chicn-cliien chéri des comédiennes et des danseuses, tout cela constitue le chapitre des bénéfices. Être assommé de solUcitations, être injurié grossièrement par ses adversaires, risquer sa peau sur le terrain, et, de plus, servir de cible aux exaltés, aux détraqués et aux femmes jalouses, tel est le revers de la médaille de représentant.
Cependant, la plupart du temps, la demande des gens qui viennent dans cette gare n'a pour objet que d'obtenir des places de galerie ou de tribune. La plupart du temps aussi, le député qu'on réclame est absent ou en congé. De minute en minute, de nouveaux postulants emplissent la salle, et, dans la chaleur des respirations concentrées, pressés les uns contre les autres, comme des harengs dans la saumure, on piétine sur place, pendant des heures, sans voir poindre le dispensateur des petits cartons octogones. Il faut dire que cette faction n'est pas exempte de distractions pour l'observateur, car, si la grande comédie parlementaire se joue dans l'hémicycle, la parade a lieu dans la salle d'attente.
De chaque côté d'une large baie, ouverte comme la scène d'un théâtre de marionnettes, et élevée de six ou sept marches, se tiennent l'huissier et les garçons de service; le premier tout de noir habillé, chaîne au col, épée au côté, les seconds en livrée à galons et boutons d'or, avec gilet rouge ; ils appellent, à tour de rôle.
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les fortunés mortels pour lesquels un représentant a daigné se déranger : ce Les personnes pour M. Clemenceau, pour M. Anatole de la Forge, pour M. Millerand, pour M. Michelin ! » Tout aussitôt, on voit apparaître,
au milieu de l'ouverture du guignol, le député dont le nom a retenti; suivant le visiteur qu'il accueille, il prend Tair digne ou avenant, sérieux ou enjoué, indifférent ou empressé. — (( La personne qui a demandé M. Vergoin ! » Les mains dans les poches, le binocle sur le nez, M. Vergoin se montre avec assurance; sa
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persécutrice est sous bonne garde. — « Les personnes pour M. Tony Réveillon ! » Le député de Belleville, qui a tombé Gambetta avec l'aide des esclaves ivres, sort de la coulisse, le sourire sur les lèvres, la mine épanouie, la moustache relevée comme celle d'un matou peu farouche, la main tendue. Tout un pensionnat de gentilles fillettes, avec leur maman, est reçu le plus gracieusement possible par cet élu populaire. — « La personne qui a demandé M. Noël Parfait! » Pas de réponse; Noël Parfait s'avance alors, regarde dans la salle, et, croyant reconnaître l'individu qu'il attend, le désigne à l'huissier, en disant machinalement: « Ecce Homo !» A.ussiioij l'huissier de vociférer : « Monsieur Aixéomo est-il présent? »
Ne trouvez-vous pas ces petites scènes assez réjouissantes; elles sont plus originales, suivant moi, que la plupart des monologues qu'on débite à l'intérieur du monument. Ici, au moins, on vous sert les députés en pied, on vous les exhibe de face, on vous les nomme, et vous pouvez les contempler sans avoir recours aux jumelles de théâtre . Si vous trouvez mon observation juste, nul doute que vous ne préfériez passer une demiheure en cet endroit, plutôt que de vous enfermer dans les sombres galeries de l'amphithéâtre.
Quand vous obtenez le cachet de bain, qui vous permet d'aller vous asseoir sur les gradins supérieurs de l'éluve parlementaire, il est prudent d'arriver de bonne
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heure, pour être bien placé; encore êtes-vous certain de n'occuper que le second rang, le premier étant réservé aux daines. Quelquefois même, le garçon de service vous fera rétrograder d'un rang ou deux, pour donner votre place de banquette à quelque politiqueuse retardataire. J'ai assisté à la déconvenue d'un pauvre provincial, qui était là depuis midi sonnant, et qu'on fit ainsi monter, du second rang au quatrième, juste derrière une colonne. Un de ses voisins, moins débonnaire que lui, se refusa obstinément à continuer ce jeu de cul-levé ; la dame qui convoitait la place ne manqua point de faire sonner, bien haut, les mots de chevalerie française en décadence, comme le reste, donnant à entendre qu'elle était femme de député et ne pouvait pas descendre chercher son mari dans la salle, pour la protéger. Getle incartade attira, à la susdite, quelques quolibets chuchotes assez haut pour qu'elle pût les entendre : « Gomment, elle a devant elle un député, tous les soirs, et elle n'en a pas assez! — Je suis certain que son mari n'en a jamais dit aussi long qu'elle à la Chambre. — A la tribune! »
Un coup d'œil sur la salle, d'abord, pendant qu'elle est vide. Une vingtaine de colonnes en marbre jaunâtre, d'ordre ionique, avec bases et chapitaux dorés, constituent le principal ornement décoratif de l'hémicycle; au-dessous de cette colonnade, la gradinalion des banquettes rouges et des pupitres en acajou verni,
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destinés à nos cinq cent quatre-vingt-quatre députés. En face, le buffet à étagères de la présidence; au sommet se tiendra le président; à sa gauche et à sa droite s'installeront les secrétaires, les chefs de la rédaction et de la sténographie; au-dessous, la tribune de l'orateur, ornée d'un bas-relief en marbre, entourée des pupitres des secrétaires, rédacteurs et sténographes. Sur le mur de fond, au centre, une tapisserie des Gobelins, copie de V École d'Athènes, a remplacé le rideau de soie verte qui cachait le tableau représentant Louis-Philippe prêtant serment de fidélité à la Charte. Les statues de la Liberté et de VOrdre Public, sculptées par Pradier, sont restées fidèles à leurs niches.
Avant la séance, on assiste au va-et-vient des huissiers de la Chambre, s'assurant que tout est dans l'ordre voulu. Deux heures sonnent ; au loin, un roulement de tambour étouffé; le président fait son entrée, s'installe à son fauteuil, décacheté une lettre, parcourt quelques papiers étalés devant lui, s'essuie le nez avec son mouchoir, serre la main à celui-ci ou à celui-là. Les députés, sans se presser, occupent leurs sièges; les ministres sont à leur banc. La droite est compacte, le centre assez clairsemé. — Deux tintements de sonnette : « Messieurs, la séance est ouverte. » On cause, on bavarde, on ricane. . . Chut ! . . . chut ! — ce A vos places, messieurs ! » — Lecture est faite du procès-verbal... « Pas d'observation? Le procès- verbal est adopté. » — On a
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une récente élection à valider; le rapport tendant à la validation est lu au milieu du tumulte croissant des conversations. Un silence, messieiirsl résonne, formidable comme un aboiement de Cerbère. Les urnes circulent pour le vote, et Ton voit, à plusieurs bancs, des députés introduire, dans l'ouverture de la grosse tirelire, non seulement leur bulletin, mais celui de leurs voisins absents. Cette liberté de voter pour un monsieur qui fait peut-être, en ce moment-là, son tour du lac ou une partie de piquet voleur, m'a toujours parue extraordinaire. Il arrive que la droite s'offre, de temps en temps, le malin plaisir de demander le scrutin à la tribune, afin de s'assurer que la Chambre est en nombre et que le vote a une valeur réglementaire. Quand le quorum est atteint, tout va bien; mais, très souvent, on est loin de réunir le nombre do voix nécessaires. Alors, suivant une procédure encore en vigueur, on lève la séance, en décidant que, dix minutes plus tard, on en ouvrira une autre. A la reprise, la droite relire généralement sa demande de scrutin à la tribune. Merveille des merveilles! Jamais, en fait de mullijilication, les noces de Cana n'ont produit rien d'aus.^i miraculeux; deux cent cinquante députés se trouvaient, tout à l'heure, dans la salle, et, en cherchant bien dans les couloirs, au fumoir, à la buvette, c'est à peine si l'on est arrivé à en repêcher une dizaine; cependant les urnes circulent à nouveau, et Ton arrive
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au chiffre mirifique de cinq cent vingt voix, juste le double du nombre de représentants présents.
Le jour pénètre dans la salle des séances par un lanternon vitré, qui se change en plafond lumineux, des que la nuit approche. Sous ce nouvel éclairage, les cuivres de la tribune présidentielle prennent des luisants particuliers; sur l'ivoire des calvities législatives, le point brillant des billes de billard s'accentue. On est vraiment au spectacle, à partir de ce moment. Reste à savoir si la représentation sera intéressante, si un orateur connu prendra la parole, si des phrases à l'emporte-pièce s'attireront des rappels à l'ordre.
Lorsque Paul de Gassagnac monte à la tribune, les dames, qui font corbeille au premier rang, se frottent les mains, comme les vestales dans les antiques arènes; les cartels vont pleuvoir, tout à l'heure. Il est tellement agréable d'entendre des hommes du monde s'injurier comme des charretiers ! — Monseigneur Freppel a le don de charmer ceux qui ont en horreur Je gouvernement acluel ; on est sûr, avec lui, que. la République va être cinglée par les lanières ecclésiastiques trempées dans le vinaigre des saintes colères. De leur côté, ceux qui ne- détestent pas les escarmouches scandaleuses sont au comble de leurs vœux, quand ils entendent proférer à l'extrcme-gauche une interruption malveillante. — On se jette, volontiers, des dates historiques à la tôle; si la droite parle des massacres de Septembre, on la
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colle avec ceux de la Saint-Barlhélemy ; lorsque ki gauche fait allusion à la révocation de l'édit de Nantes, on la rend responsable de l'assassinat des otages. Le dix-huit Brumaire et le Deux-Décembre sont lancés sur le nez du bonapartisme, comme des boulettes de papier mâché, par les écohers d'un coin de la salle ; en revanche, ceux-ci reçoivent, en pleine poitrine, les flèches en carton du 24 Février, du 4 Septembre et du d8 Mars, décochées par les potaches de l'autre coin.
Les journées de grand boucan, le Palais-Bourbon devient une véritable succursale des Halles-Centrales; le choix des expressions y est des plus remarquables : Charlatans, vendus, pots-de-vin, honte de la nation, filou, renégat, pourriture, démoralisation, zut!... et marguarine!... Les rappels à l'ordre réitérés, avec inscription au procès-verbal, la censure, rien n'y fait, la voix du président est étouffée par le vacarme; l'huissier aboyeur a beau hurler : Silence, messieurs ! il ne contribue qu'à augmenter le brouhaha. Un peu
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plus, on en viendrait aux voies de fait, dans l'enceinte même de la Chambre; des poings furieux se menacent, des gestes désordonnés, extravagants s'entre-croisent. La sonnette tinte, tinte, tinte encore, comme s'il y avait le feu. L'orateur, qui gesticule à la tribune, prend le parti d'en descendre et de regagner sa place, au milieu des clameurs de révolution. La buvette n'a qu'à bien se tenir, rien ne- donne soif comme ces luttes poliiiques, et le seul moyen de les apaiser serait, peutêtre, de faire circuler des rafraîchissements, aussi bien au centre qu'aux extrémités des gradins. Les garçons de service seraient autorisés à crier : Orgeat, limonade, bière! et, aussitôt, le charivari s'apaiserait.
Jadis, on venait au Palais-Bourbon, dans l'espoir d'entendre un beau discours, avec le déploiement majestueux des effets oratoires, les hardiesses de l'exorde, le miroitement des phrases colorées, les fusées de la péroraison; actuellement, ce qu'on vient y chercher, c'est l'audition des concerts à toute gueule. La joie est à son comble, lorsque l'agitation intérieure de l'amphithéâtre a son écho sur le quai d'Orsay et sur la place de la Concorde. Les bousculades des foules, les charges de cavalerie, les escouades de sergents de ville prêts à dégainer,, une voiture qu'on entoure en vociférant des cris de haine ou de stupide vengeance, une autre voiture qu'on acclame avec de frénétiques vivats : autant d'aubaines pour la badauderie parisienne!
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Demain, ce sera le calme plat; on discutera des taxes agricoles, on votera des fonds pour des lignes de chemins de fer, on s'occupera des affaires du pays, enfin. Fadaises que tout cela!
Eir somme, la grande affaire, pour la majorité des députés, la seule même pour beaucoup, est d'assurer le renouvellement de leur mandat. Suivant le département qu'ils représentent, selon l'opinion politique de leur chef-lieu d'arrondissement ou de la campagne circonvoisine, ils se montrent tout blancs ou tout rouges.
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Quelle que soit l'utilité d'une loi présentée par un ministère républicain, la droite votera toujours contre; quelle que soit l'opportunité d'un amendement proposé par la droite^ la gauche le rejettera d'emblée. L'alliance des extrêmes ne se fomente qu'en vue du renversement d'un cabinet; la concentration des gauches ne s'opère que devant la menace d'une coalition monarchique ou dictatoriale. Ces différentes manières de se conduire et d'opérer constituent le fond de la comédie parlementaire, comédie où les personnages muets sont infiniment plus nombreux que les premiers sujets, comédie que Polichinelle voudrait changer en un mélodrame, où il jouerait le principal rôle.
Kouiri-Koui-Koui ! C'est un malin. Polichinelle, il sait a manière de s'en servir ; on l'a vu à l'œuvre, en janvier dernier, pendant la période électorale, couvrant les murs de ses affiches et de ses proclamations, distribuant, à tous, son portrait, sa carte de visite, sa biographie, des brochures et des images apologétiques sur sa personne, enrôlant, sous sa bannière. Pierrot, Fracasse et Jocrisse, faisant sauter en l'air son bâton de fantoche, qu'il voudrait faire prendre pour un sceptre.
Garde à vous! les habitants du Palais-Bourbon, si vous ne voulez pas que votre Chambre des Députés se transforme en Chambre des Déportés.