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Quand on passe sur la place de l'Hôtel-de-Ville et que l'on considère ce palais de féerie brodé de sculptures de la base au faîte, avec son campanile ajouré, ses tourelles encorbellées, ses hautes toitures aux ardoises roses, son escadron de chevaliers d'or sur la crête des pavillons, on ne peut faire autrement que de rétrograder, par la pensée, à dix-huit ans en arrière; on revoit, comme dans un cauchemar, la ruine fumante et calcinée de l'ancienne maison communale, ses statues de prévôts et d'échevins à demi-brisées, ses hautes souches de cheminées chancelantes, semblables à des bras de désespérés tendus vers le ciel, ses amas de décombres, fouillis inextricable de moellons effondrés et de ferrailles tordues. Cet immense foyer éteint, où tant de chefs-d'œuvre de l'Art ont péri^ peintures de
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maîtres, marbres, lambris sculptés, livres précieux, sera toujours présent au souvenir du Parisien; le phénix est sorti de ses cendres, il est vrai, plus brillant et plus radieux que jadis, mais au prix de quels sacrifices! La reconstruclion de l'Hôtel-de- Ville aura coûté plus de vingt-six millions.
Le nouveau bâtiment était à peine terminé en 1882, lorsqu'il fut inauguré, le 13 juillet, veille de la Fête nationale. Un banquet de cinq cent quarante-huit couverts eut lieu dans la salle des fêtes, qui n'avait encore reçu aucune décoration définitive, mais dont les murs disparaissaient sous des faisceaux de drapeaux tricolores. A la table d'honneur, le président de la Répubhque était entouré du préfet de la Seine, M. Floquet, du président du Conseil municipal, M. Songeon, des présidents de la Chambre et du Sénat, des ministres et des ambassadeurs. Dans la liste des autres invités nous trouvons des conseillers d'État, des conseillers généraux, municipaux et de préfecture, des maires, des juges de paix, des magistrats, des membres de l'Institut, des ingénieurs, des architectes, des députés, un cantonnier, des sénateurs, des employés d'octroi, un aspirant centenaire (M. Chevreul), un invalide, des journalistes, des professeurs, des agents de change, des pharmaciens, des directeurs de théâtre, des maçons, des menuisiers — « Que c'est comme un bouquet de fleurs! » Au rez-de-chaussée, dans la salle Saint-Jean,
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banquetaient les petits scoloSj, tout de neuf liarnachés, entonnant la Marseillaise et sablant FAï mousseux.
Plus de huit mille invités ont défilé,
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après le festin, dans le palais municipal. Une terrible explosion de gaz, qui avait émotionné, au plus haut point, le quartier de l'Hôtel-de-Yille, quelques jours auparavant, n'eut comme contre-coup qu'une explosion d'enthousiasme.
On parcourait, avec curiosité, la nouvelle maison édilitaire, on se montrait les futurs appartements préfectoraux en répétant : « Quel veinard, ce préfet de la Seine, sera-t-il assez chiquement logé! » Ah! bien ouitchî voilà six ans de cela, et le pavillon de Flore abrite encore le successeur de M. Floquet. M. Poubelle en a pris son parti, paraît-il, et ne se plaint pas d'avoir comme point de vue perspectif, les arbres des Tuileries, au lieu de la croupe du cheval d'Etienne Marcel; calme, impassible, olympien, il sait sourire quand il faut, écouter sans entendre, répondre sans heurter, être éloquent au besoin, il est préfet, vous dis-je, et très préfet. Il est de toutes les fêtes, au théâtre, en soirée; signe avec lenteur les arrêtés, et ne déteste pas les bouquins, jugeant hygiénique une petite promenade à pied, le long des quais, en revenant de l'Hôtel-de-YiUe à ses appartements.
Quant à nos conseillers municipaux, ils se trouvent un peu à l'étroit dans leur nouvelle salle des séances. On a changé déjà deux fois de place le fauteuil présidentiel; il était primitivement adossé au mur de face, entre deux fenêtres ; on l'a disposé ensuite, contre le
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mur de refend, du côté de la buvelte, de sorte que le président voit, d'un seul coup d'œil, toute sa petite classe rangée devant lui; et l'on sait s'il a du fil à retordre avec ses écoliers. Aussi, le fauteuil n"est-il occupé, relativement, que fort peu de temps par le même titulaire. Tout président jouit de l'insigne honneur d'avoir son nom gravé en lettres d'or, sur une plaque de marbre qu'on encastre dans le mur d'une salle de l'iïôtel-de-Yille. A l'un des derniers bals, j'en ai entendu de bonnes, à ce sujet. Une dame demandait, d'un air ingénu, pourquoi l'on avait affiché tant à'ex-voto sur la muraille. « Ah! c'est que, voyez-vous, lui répondit un archéologue parisien, la salle où nous sommes se trouve exactement sur l'emplacement de l'ancienne église de Saint-Jean-en-Grève; c'est un pieux souvenir. » — (( Ah! oui, je sais, répondit-elle, sans avoir l'air d'y toucher, nos conseillers ont un culte pour tout ce qui est en grève. »
Au fond, notre Conseil municipal n'est point si terrible que certains journaux veulent bien nous le dépeindre ; il y a beaucoup de bon sens pratique chez ces travailleurs acharnés, qui passent leur vie à surveiller les finances de notre cité, à se préoccuper d'améhorer le sort des travailleurs, à embellir nos avenues et nos jardins, à assainir nos quartiers. On pourra m'objecter que nos édiles ne se contentent pas de faire œuvre d'édiles, on pourra leur reprocher de s'immiscer
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dans des questions purement politiques, qui ne sont
pas de leur ressort, quand bien même elles seraient de
leur compétence ; on pourra les plaisanter à propos des
taquineries un peu mesquines qu'ils infligent à notre
superbe préfet de la Seine et au préfet de police; ce
qui sera impossible de leur refuser, c'est la dignité de
leur attitude républicaine dans un État républicain,
leur sens administratif et économique, et leur véritable
dévouement aux classes laborieuses du peuple parisien.
Loin de moi l'idée de faire ici le panégyrique sans
contrôle de tous nos conseillers, et, à plus forte raison,
l'examen critique d'aucun ! (Ils savent, d'ailleurs, assez
bien faire eux-mêmes la besogne, quand un d'entre eux
a besoin d'être rappelé à l'ordre). Ce que je tiens à
établir, c'est l'autorité croissante du corps municipal
sur les décisions du gouvernement. On a beau infirmer
le résultat de ses délibérations quand elles s'aventurent
sur le domaine politique, on y fait attention quand
même, en haut lieu; on a beau rejeter aux calendes
grecques sa prétention à l'autonomie communale, on
ne répudie ni ses avis, ni ses conseils s'il s'agit de
diriger les élections sénatoriales ou législatives.
Ah! il faut avoir du cœur au ventre (une drôle d'expression!) pour s'aventurer dans les réunions électorales de quartier. Si le candidat au siège municipal n'a point quelque revenu suffisant, il est exposé à toutes les vexations des commerçants qui viennent lui récla-
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mer le solde de leur note; les médisances et les calomnies pleuvent dru autour de lui. L'aspirant au Conseil municipal doit répondre aux socialistes, aux fédéralistes, aux autonomistes, aux possibilistes, aux anarchistes; expliquer cent fois son programme, le développer, l'allonger, le paraphraser. Sa femme va-t-elle à la messe, il est tenu pour un calottin; sa fille a-t-elle fait sa première communion, à bas le jésuite! Est-il médecin, on l'appelle empoisonneur; est-il avocat, on le nomme charlatan ; s'il est journaliste, on l'accuse d'être vendu à Ferry; s'il est industriel, on l'insulte comme un exploiteur de chair humaine; quand il distribue des vivres et des vêtements aux pauvres, on lui reproche de corrompre le peuple pour acheter ses voix; quand il est propriétaire... oh! quand il est propriétaire, gare la bombe!
Au lendemain de l'élection, changement de tableau, le nouveau conseiller municipal est entouré, acclamé, félicité; les demandes, les sollicitations abondent chez lui, sous toutes les formes, la salle d'attente du Conseil est encombrée de ses courtisans; il a lutté, pour arriver, contre toutes les insinuations perfides; pour se maintenir, il devra lutter contre toutes les tentatives de corruption déguisées.
Le commerçant viendra lui ouvrir .un crédit, le possibiHste lui demandera s'il ne lui serait pas possible de... Et le candidat évincé, qui a l'œil au guet, et
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n'attend qu'une peccadille de son triomphateur pour crier au scandale!
Quand on serait aussi rouge que Satanas, du moment où l'on est au Conseil, il s'en trouve toujours un plus rouge que vous, pour vous montrerdu doigt, en disant: « Regardez donc monseigneur Saint-Michel! »
Et de fait, ils ont tous l'air de hons diables, nos conseillers, quand ils endossent le frac noir et arborent leurs insignes municipaux. Ils font, le plus gracieusement du monde, les honneurs de leurs salons, les soirs de grand bal: ils savent offrir le bras aux dames, ne point abuser des buffets, laisser la politique de côte, donner la poignée de main cordiale, entraîner, dans la salle des gardes, les électeurs qui préfèrent un cigare à la valse et un bock au quadrille américain. Leur hospitalité, en un mot, est franche et sans pose; le luxe qui les entoure ne les gonfle pas de vanité, les mille lumières des lustres ne les aveuglent pas, les femmes de leurs électeurs les tiennent sous le charme, discrets et respectueux. Dans la foule des invités s'égarent bien quelques robes montantes en laine grise, quelques jupes défraîchies, des redingotes râpées boutonnées de travers et pas mal de gros souliers peu cirés. Dame! que voulez-vous, on n'est pas au noble faubourg, et l'on doit user d'indulgence envers ces humbles, qui sont venus là, pour subir, un moment, la fascination des fêtes mondaines.
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Le bal donné l'an dernier, à riIôlel-de-Ville, et auquel assistait le nouveau président de la République, était irréprochable; on se serait cru en 18G7, à la fameuse soirée offerte aux souverains. Sur les marches
du long escalier de • gauche ]
étaient échelonnés, en double
haie, les gardes républicains en grand uniforme, casque en tête, culottes blanches, carabine au pied; à la suite du chef de l'État, montait le flot des uniformes brodés constellés de décorations, des toilettes à longue
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traîne, couvertes de dentelles, une foule sympathique et radieuse.
Fluctuât nec mergitur. — 11 flotte et ne sombre pas, dit la banderolle qui entoure le vaisseau héraldique de la vieille Lutèce; non seulement il ne sombre pas, mais il se pavoise joyeusement, après avoir été ballotté par la tempête furieuse, après s'être incliné sous les ouragans.
Les successeurs des Nantes parisiens ne sont pas les austères sectaires qu'on voudrait nous faire croire, ils veulent Paris rayonnant de gloire et de beauté, ils couvrent ses places de statues, de monuments, ils protègent les arts et les artistes, décorant plus de mairies qu'on n'a décoré d'églises et de palais sous la monar- H3hie, ils votent un crédit de deux millions cinq cent mille francs pour la décoration picturale de l'Hôtel-de- Yille, qui va être ainsi transformé en un vaste musée de l'art contemporain. Devant de si louables efforts, pour effacer le triste souvenir des journées sanglantes et enflammées, nous aurions tort de joindre notre voix à celles des mécontents, qui prétendent que, dans Paris, tout est fait pour le mastroquet. ■
Le mastroquet, il faut le reconnaître, est l'agent le plus actif de toutes les élections municipales, c'est dans son arrière-boutique que se tiennent bien des réunions préparatoires. Tout en faisant un Zanzibar, et en avalant une chcpine, le client discute les qualités du candidat;
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la craie en main, Tœil sur l'ardoise, le mastroquet recommande Bournichon ou Sautonnet. Avant l'élection, le mastroquet colle une affiche de son protégé, derrière le carreau de sa vitre, une autre sur sa glace, derrière le comptoir; il paye, au besoin, une tournée à des zigs décidés à voter suivant son indication.
Un soir de bal, à l'Hôtel-de-Ville, vous voyez Vf^nir à vous un gros homme, la bedaine ornée d'une immense chaîne d'or, la trogne enluminée, les mains pataudes gonflant sous la peau jaune des gants craqués, il vous salue cavalièrement, et vous tend, ensuite, sa patoche droite avec familiarité. Sans fierté, vous déposez votre dextre dans la sienne, en articulant timidement : « Pardon! monsieur, mais à qui ai-je l'honneur?... » — « Oh ! parfait, vous ne me reconnaissez pas, répond-il, avec un doux sourire satisfait, c'est moi qui est Pinchard dit Bon-Ange, le marchand de vin du coin de votre rue. » — En effet, c'est bien lui, Pinchard dit Bon-Ange; il a chauffé la candidature Bournichon avec du troix-six, et Bournichon a été élu, et Bournichon a été reconnaissant; il lui a donné une entrée au bal de la Ville. — Ne riez pas; la reconnaissance est une monnaie si rare aujourd'hui !