‹ Paris, voici ParisChapitre 8 sur 21 · TOUS IMMORTELS · texte numérisé non relu

TOUS IMMORTELS

Immortels! ne trouvez-vous pas, comme moi, que ce qualificatif décerné à un être humain produit l'effet contraire à celui qu'il voudrait faire naître, ne trouvezvous pas qu'il évoque une idée funèbre! Dès qu'on prononce le mot d'Immortel, on a, devant les yeux, un catafalque couvert de couronnes jaunes, le De Profiindis des églises tendues de noir vous résonne aux oreilles, on a, dans la main, la sensation glacée du manche d'argent d'un goupillon, une fraîcheur de caveau de cimetière vous enveloppe, on a les pieds dans la boue, la tête découverte, et l'on aperçoit, au milieu d'une foule ennuyée, s'avancer un petit monsieur à figure glabre, calotte de velours sur l'occiput, il déploie un rouleau de papier, et, d'une voix dolente, mâchonne un long discours, dont le sens vous échappe; tout à coup le vieux

Tous Immortels! 149

petit monsieur s'échauffe, et, le bras droit en l'air, les yeux au zénith, il semble apostropher un nuage qui passe. (( Non, s'écrie-t-il alors avec ferveur, celui que nous pleurons n'est pas mort tout entier; par la dignité de sa vie, par la sublimité de sa pensée et de ses œuvres, par sa ferme croyance dans les promesses de la vie future, il a mérité d'être salué du titre d'Immortel ! » Puis, comme corollaire à ce discours, un alexandrin, tombé de je ne sais quelle plume classique, vous revient à la mémoire :

La tombe est le berceau de l'Immortalité.

On serait tenté de ne pas aller chercher plus loin l'origine de cette pompeuse étiquette attachée sur le bicorne des membres de l'Académie française, on pourrait croire qu'elle a pris naissance au milieu des ifs, des cyprès et des pierres tumulaires. Que cette appellation soit devenue famihère ou même ironique, je n'en disconviens pas, est-ce à dire qu'il en ait toujours été de la sorte? — Je pense bien, au contraire, qu'elle était employée sérieusement dans le principe, peut-être même au temps de Richelieu, pour désigner les quarante régents de la langue française. Être Immortels après leur mort, la belle affaire, ils n'auraient rien -gagné au contresens, mais être ainsi canonisés, de leur vivant, devait leur sembler préférable, cela équivalait à prendre un

130 Tous Immorlels!

acompte sur le jugement trop aléatoire de la postérité.

Lorsque l'architecte Antoine Vaudoyer transforma, en 1806, la chapelle du collège des Quatre-Nations, en salle de séances pour l'Institut, il a dû, me semble-t-il, être fort préoccupé par le symbolisme décoratif de l'immorlahté; dans les tympans des niches, il a fait peindre en grisaille des couronnes d'immortelles traversées par une palme; dans la coupole, au-dessus des figures des muses, se répètent les mêmes couronnes d'immortelles qui servent, cette fois, de perchoir à des aigles ayant l'air de sortir de chez l'empailleur.

Quand on entre dans cette rotonde académique, on dirait qu'on pénètre dans une chapelle funéraire, et de fait, elle avait bien d'abord cette destination, puisqu'elle renfermait le magnifique tombeau de Mazarin, sculpté par Goysevox. En réalité, elle est plus sépulcrale actuellement qu'autrefois; on n'y parle que des morts, des langues mortes, des civiHsations défuntes; les éloges posthumes y succèdent aux éloges posthumes. Les jours de réception d'un nouvel élu, une des banquettes les plus en vue est occupée par la famille de l'académicien décédé; le crêpe terne et gauffré des voiles de veuve, les châles de deuil, le jais des parures jettent leur note lugubre aux mirobolantes toilettes de la famille de l'académicien entrant; c'est le mémento mori alternant en mineur avec l'allégretto des exultamini. On y couronne aussi, annuellement, la vertu, cette chose qui se meurt,

Tous Immortels!

et, dans l'embarras où l'on est de trouver des fidèles qui la pratiquent, on récompense des livres ayant la prétention d'inciter à son culte; pauvres livres destinés, pour la plupart, à être enterrés dans les tristes nécropoles des sous-sols de librairies.

Le titre d'Immortel n'a été dévolu, jusqu'à ce jour, qu'aux membres de l'Académie française; flagrante injustice qu'il est temps de faire disparaître.

Immortels ! ne rnéritent-ils pa^ tous de l'être, ceux de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres et ceux de l'Académie des Sciences, ceux de

1)2 Tous Immortels!

FAcadémie des Beaux- Arts et ceux de rAcadémie des Sciences morales et politiques.

Gomment, Bouguereau, ce Camille Doucet de la peinture, ne serait pas Immortel aussi bien que Camille Doucet ce Bouguereau de la poésie, Pailleron ferait partie de rOlympe où l'on s'ennuie, et l'on enverrait Gounod rejoindre Orphée aux enfers, de Lesseps pourrait aller émettre des actions pour le percement des isthmes célestes, et Monsieur Bavaisson resterait sur les marches de l'Empyrée, avec un stock de feuilles de vignes en carton-pâle! — Allons! un peu d'équité, que diable! il n'y avait jusqu'à ce jour que quarante Immortels en ce monde, désormais il y en aura plus de deux cents.

Le costume des membres de l'Institut est le même pour toutes les Académies, il a été réglé, en vertu d'une ordonnance du 25 floréal an IX, (13 mai 1801), ordonnance signée par Bonaparle, contresignée par Ghaptal: « Habit, gilet, culotte ou pantalon noir, brodés en plein d'une branche d'olivier, en soie vert foncé; chapeau à la française. » De plus, les académiciens ont le droit de porter l'épée au côté, en vrais gentilshommes, dont Tescarcelle se remplit de jetons de présence. Quelquesuns d'entre eux obtiennent aussi un logement au palais de l'Institut, mais que de démarches à faire, de contremarches à exécuter, pour être au nombre des privilégies. N'avoir point de loyer à payer, n'entretenir aucun rapport avec les propriétaires, tel est le rêve de

Tous Immortels! 153

tout académicien j qui partage, en cela, l'opinion des socialistes les plus avancés.

Cet uniforme brodé, ces jetons de présence, cet appartement à l'œil viennent s'ajouter à la distinction du titre académique, comme autant de convoitises, pour les postulants. Le métier de déménageur n'est rien en comparaison de celui de candidat à l'Institut; ce qu'il faut grimper d'escaliers, et tirer de cordons de sonnettes, pour obtenir quelques voix, est incalculable. La profession d'écrivain public est peu de chose à côté de celle de chasseur de fauteuils^ ce qu'il lui faut écrire de lettres, et rédiger de mielleuses dédicaces sur le faux-titre de ses livres (quand il en a produit,) est véritablement prodigieux. Un candidat ne se fait point, au reste, en un jour; son stage est plus ou moins long, suivant la classe de l'Institut à laquelle il aspire; pour arriver à l'Académie des Sciences, il suffit, parfois, d'être un savant; pour arriver à celle des Inscriptions, il suffit, souvent, d'être un historien; l'Académie des Sciences Morales ne refusera pas un économiste, et celle des Beaux-Arts se contentera d'un artiste; mais l'Académie française, l'Immortelle Académie française, se préoccupe bien d'éUre un littérateur, un linguiste, un philosophe, un romancier, un poète ou un auteur dramatique, c'est là, croyez-moi, le cadet de ses soucis.

Pour être un candidat sérieux à l'Académie française, il faut avoir séjourné, de dix à quinze ans dans la ma-

154 Tous Immortels !

rinade mazarine, c'est-à-dire avoir passé de mortelles heures dans les salons qui ont l'estampille de la tête de Minerve; il faut savoir s'ennuyer avec grâce et délayer sa pensée dans des phrases alambiquées ; il faut rire, du bout des lèvres, des travers du siècle, et larmoyer, du coin de l'œil, sur sa dépravation. A défaut de titres nobiliaires, le candidat pourra mettre en avant le titre de ses œuvres, pourvu que la religion et le roi y soient respectés ; il lui sera permis d'aimer en secret, dans le grand monde ou dans le demi, pourvu qu'il fasse parada d'une adoration posthume pour une duchesse ou un bas-bleu du dix-septième siècle. Si, par malheur, il a des attaches avec la République, on ne les lui pardonnera que s'il fait une profession de foi idéaliste et proclame bien haut le mérite des femmes, en passant sous silence le mérite de la sienne.

C'est à tort que l'on supposerait que la femme d'un candidat peut accélérer sa nomination. L'Académie n'est point un ministère, et l'on n'y obtient pas un fauteuil, comme on décroche, ailleurs, un ruban rouge. L'épouse du futur élu doit, au contraire, garder la plus grande réserve, rentrer dans la coulisse et ne point marcher sur les brisées des femmes qui ont le monopole de préparer les candidatures. Elle est, quelquefois, d'une maladresse notoire, la susdite épouse, elle assourdit toutes les oreilles avec le panégyrique de son mari : « Casimir est un grand homme, un aigle, un

Ions Immortels! 155

génie, il passe ses nuits avec la Muse, j'aurais peutêtre le droit de m'en plaindre, mais je l'admire! Il serait la gloire de l'Académie! » — Elle est aussi d'une inconséquence rare, débinant les maisons où elle chauffe la nomination de Casimir. « Vous me demandez, dit-elle à l'une de ses amies, pourquoi nous allons chez M"'^ ***; oui, je l'avoue, ce n'est pas de notre monde, nous nous encanaillons; cependant, il faut ménager toutes les influences, dans l'intérêt de mon prochain académicien. Nous aurons la majorité, cette fois-ci; je suis certaine du succès! » — Le propos est redit, et, le jour de l'élection, Casimir obtient trois voix sur vingt-huit. C'est à recommencer.

Du moment où il est nommé, le nouvel Immortel doit préparer son discours de réception, dans lequel il sera forcé de vanter les qualités de son prédécesseur. Il arrive, cinq fois sur six, qu'il professe un immense dédain pour les œuvres de l'homme qu'il remplace, et dont il a appris le décès avec une satisfaction mal dissimulée; ne le considérait-il pas, à tort ou à raison, comme son adversaire le plus acharné, lors d'une précédente élection. Cela n'y fait rien, il a le devoir de louanger, il louangera ; il couvrira de fleurs oratoires le mausolée du défunt, exaltant les qualités de son cœur et de son esprit, la hauteur de ses vues, insistant, d'autant plus, sur l'aménité de son caractère, que l'humeur atrabilaire du personnage était de notoriété

156 Tous Immortels!

publique, c'est ce qu'on appelle, en style académique, le trait du Parthe. — Enfin, le grand jour arrive, celui de la réception solennelle; dès onze heures du nnatin, devant l'Institut, stationnent les personnes qui veulent être bien placées à l'un des amphithéâtres. Les billets verts, bordés d'une vignette, frappés, à l'angle, du timbre sec à tête de Minerve, préviennent que la séance commencera à deux heures précises et qu'on ouvrira les portes à midi.

\]n certain appareil militaire est déployé pour ce séances extraordinaires; des gardes républicains, en grande tenue, font piaffer leurs chevaux à l'extérieur du monument; dans la cour, un piquet d'honneur, composé d'infanterie de ligne, fait la haie de chaque côté du perron. Vers une heure, les équipages arrivent; une foule de dames, en grande toilette, montent les degrés en pierre; elles sont reçues avec une respectueuse affabilité, par l'homme le plus actif et le plus pbHgeant de France et de Navarre, M. Julia Pingard, secrétaire de l'Institut; il s'emploie à les faire placer dans l'enceinte réservée aux privilégiés. Étant de ceux-là, nous avons droit à nous asseoir sur une banquette ayant à peine vingt-cinq centimètres de profondeur, rembourrée en dos d'âne, dure comme du granit, et munie d'un dossier droit, conditionnée en tous points pour maintenir l'assistant dans une position peu favorable aux somnolences. Notre regard va du bureau du président

Tous Immortels!

à riiémicyclc des bancs destinés aux académiciens, des statues de Fénelon et de Bossue t à celles de Descartes et de Sully, il s'arrête sur un thermomètre pour bain accroché près de l'auteur du Télémaque, et sur un buste de femme placé au-dessus de la grande arcade de l'amphithéâtre du nord. Cette énigmatique tète de marbre qu'on appelle le buste de la Vertu, est une œuvre très remar-

158 Tous Immortels!

qiiable du sculpteur Gayrard, et n'est autre que le portrait de M^^ Elisabeth. Puis nos yeux se lèvent vers la coupole, où les neuf muses ne sont plus que huit; on a envoyé Therpsichorc danser plus loin; il est vrai que pour faire compensation, la Polymnie s'est vu refuser l'entrée du foyer de l'Opéra. Les palmes et k\s couronnes d'imortelles, ainsi quelesaigles empaillésdontnous avons déjà parlé, achèvent la décoration. — Deux heures sonnent à la grosse horloge, on ouvre le vantail gauche de la porte de cimetière en bois bronzé, qui est située derrière le bureau, et, par l'ouverture, on distingue les uniformes des lignards qui font la haie sur le passage des Immortels. (( Portez arme !» — Le président directeur paraît le premier, suivi du chancelier et du secrétaire perpétuel. L'auditoire s'agite avec le frémissement curieux d'une foule recueillie et discrète; une vieille dame demande le nom des académiciens. Quelques-uns ont endossé l'uniforme, dont l'usage ancien ou récent est signalé par les tons jaunissants ou verts crus de la broderie. — Alexandre Dumas, Goppée, Emile Augier, Pasteur, sont reconnus de tous, leurs portraits ont assez figuré aux vitrines des photographes et dans les journaux illustrés. L'arrivée de Ferdinand de Lesseps provoque des a parte facétieux : « Sa femme va lui donner encore un enfant. Il en est à la huitième émission de son canal de Panama. Ça se présente mal. — L'enfant ou l'émission? — L'émission. » — « Quel est

Tous Immortels! 159

donc celui qui ressemble à Jésus-Christ? — C'est Sully Prud'homme. » — « Celui qui a un binocle? — CherbuUiez. » — « Et cette tète puissante avec des cheveux blancs et le nez écrasé? — Joseph Bertrand le mathématicien. » — A gauche, dans le haut, cette figure rouge et réjouie de curé de campagne, c'est Nourrisson des sciences morales et politiques; à droite, à côté de Léon Say, ce beau garçon qui passe avec négligence sa main blanche sur une barbe soyeuse, c'est Paul Leroy- Beaulieu l'économiste . Puis, voici le doux et gros Bouguereau, Meissonier le Père Éternel, Charles Garnier, frisé comme un mérinos, Massenet au regard tendre, etc., etc.

La séance est ouverte, la parole est à M. X... le récipiendaire. Il se lève, et, de sa place, prononce le discours d'usage, préparé depuis de longs mois, et qu'il a communiqué au collègue désigné pour lui répondre; il débute par les phrases banales et consacrées : « Messieurs, en m'admettant parmi vous.... réunion

d'élite..... tache difficile à remplir le fauteuil

que j'occupe (il est assis sur une banquette), a été occupé précédemment par des sommités littéraires auprès desquelles je » Ensuite il passe à l'éloge de

celui qui avait un si bon caractère, et dont il ne connaît les œuvres que par les titres et la division des tables. A ce discours succède le discours du directeur de l'Académie chargé du speach de bienvenue, si l'on peut appeler

i6o Tons Immortels!

ainsi un morceau oratoire dans lequel on s'est efforcé de taquiner, avec finesse, le patient qu'on nomme son cher collègue. Sur un ton de bonhomie affectée, et sans se lever de son fauteuil, le directeur commence par quelques compliments à double entente : « Monsieur, les paroles que vous venez de prononcer nous ont laissés sous le charme, elles ont éloquemment prouvé combien la chaleur communicative d'une diction pure sait ajouter de mérite au mérite réel d'une œuvre. Vous sauriez donner de la couleur aux phrases les plus pâles, de la sonorité aux mots les moins vibrants. Lues par vous, vos remarquables études de littérature et de morale captiveraient les esprits les plus rebelles et convertiraient les pécheurs les plus endurcis. » Ernest Legouvé -qui suit, dans la brochure verte, l'allocution présidentielle déjà imprimée, se pince les lèvres, en se demandant si, par hasard, il serait dégoté. L'auditoire interprète tout autrement le compliment^ comprenant fort bien que les fameuses études de littérature et de morale sont éminemment somnifères, quand on les lit à voix basse. L'orateur continue ses gracieusetés en faisant allusion à certaines poésies du récipiendaire, poésies écrites avec la fougue de la jeunesse débordant de lyrisme libéral et de passion amoureuse; il le plaisante aussi à mote^ couverts sur certain roman de mœurs légères, où le héros avait la main prompte et la parole brève. « Nous devons enfm, ajoute-t-il, vous féliciter, Monsieur, d'avoir

Tous Immortels! i6i

compris que le meilleur moyen de rester dans la mémoire des hommes est encore d'élever le niveau moral des caractères et des consciences; votre dernier livre est mieux qu'une belle œuvre, c'est une bonne œuvre, dans laquelle vous avez célébré les vertus sacerdotales et l'honneur mihtaire. On doit vous être reconnaissant de ne point pactiser avec les regrettables agissemenis d'une Httérature bâtarde qui cherche de faciles succès dans l'étalage des plaies sociales. » 11 termine, en reprenant, pour son compte, l'examen critique des œuvres de l'académicien décédé, et en appuyant avec complaisance, sur Vurhanité de cet homme de bien, dont les traits, reproduits en marbre, rappelleront bientôt, à ses collègues,, la physionomie souriante et sympathique.

Dans les séances annuelles, tenues par chaque section de l'Institut, il est d'usage qu'un académicien lise une notice historique sur la vie et les travaux d'un illustre collègue défunt. Cette notice est composée d'une façon toute particuhère, et ne pourrait, pour mille raisons, prendre le titre à^ Eloge. Nous avons pu en juger, dernièrement, par l'étude biographique que nous a lue celui que j'appellerai Samuel Gervais, vieillard onctueux et mahcieux, habile à bien dire, lui aussi. Il est venu s'asseoir, frileusement enveloppé dans sa douillette, devant un petit bureau blanc orné d'une lyre et de deux têtes de pompiers, ajouté, pour la circonstance, au mobiher académique; puis, étalant les feuillets de la bro-

i62 Tous Immortels!

chure imprimée, il s'est donné le plaisir d'exécuter, devant une assemblée attentive et charmée, une série de tours d'adresse oratoire, d'un goût douteux, à mon avis. Il commença par décrire la petite ville de province, où l'illustre académicien était né, exagérant, à plaisir, le caractère humblement bourgeois de sa famille, ridiculisant, sans pitié, les difficultés de ses débuts littéraires et ses aspirations de poète. Le titre un peu barbare d'un roman d'aventure, publié par le jeune auteur, revenait à chaque bout de phrase, comme un coup de poing sur la tête de turc. 11 fit ensuite le portrait physique de l'homme, insistant sur son allure dégingandée, et contrefaisant la gaucherie saccadée de ses gestes. Cette mimique était, paraît-il, fort réussie, car tous les académiciens riaient de bon cœur à cette comédie. Samuel Gervais quêtait d'ailleurs, d'une façon trop ostensible, les approbations de l'assistance, en esquissant lui-même un faux sourire, dès qu'il venait de lancer un sarcasme. 11 s'arrêta, un moment, au beau milieu de sa lecture, semblant dire à ceux qui l'entouraient : (( L'ai-je assez bien arrangé, mon personnage, est-il assez nul, assez burlesque ; l'ai-je mis assez bas? Vous allez voir, maintenant, ce que je vais en faire, comme je vais le relever; vous avez assisté à mes tours d'adresse, vous avez applaudi à ma pantomime; actuellement, vous allez admirer mes tours de force. » Et, de fait, il arrive crescendo au maximum de l'admiration

Tous Immortels! 163

pour l'homme qu'il nous montra si petit en commençant, il en fait un grand citoyen, un héros, un dieu dont le front est ceint d'une auréole rayonnante. « Il est grand, il est immense, inclinez-vous, mes frères, et tâchez de l'imiter dans ses vertus. »

Ainsi se termina, ou à peu près, le prône de Samuel Gervais. Eh bien! dois-je vous dire qu'il n'a pas le monopole de ce genre d'Eloge. A l'Académie, cela se passe toujours ainsi; on abat d'abord, on relève ensuite ; on débine à l'exorde, on adule à la péroraison.

Pourquoi ne procéderais-je pas de la même façon, pour la docte compagnie; pourquoi, après avoir levé un coin du rideau sur ses ridicules et ses travers, après avoir proclamé les membres de l'Institut tous Immortels, ne ferais-je pas amende honorable, en évoquant les noms des vrais grands hommes qui en ont fait partie depuis sa fondation : la liste en est longue.

« Et le quarante et unième fauteuil ; vous n'y songez donc pas? » me crie-t-on à la cantonade. — Le quarante et unième fauteuil ! je ne songe qu'à celui-là, et je me contenterais, seulement, d'avoir le droit de m'asseoir sur l'un de ses bras.

Page 1