ALBERT, ALBRY, FLORESTAN, CORA
Aubry est en tenue de ville élégante. Il porte des cheveux et des favoris blancs.
AUBRY, arrêtant Albert. Restez, de grâce, monsieur.... [À Florestan.) Suis-je bien ici chez monsieur Florestan ?
FLORESTAN. C'est m.oi, monsieur.
^ AUBRY. Très-bien... Monsieur, vous êtes l'auteur de la pièce qu'on a jouée hier, sous le titre des Secrets de famille?
FLORESTAN. Oui, monsieur.
ALBERT. Je ne puis souffrir!...
AUBRY, à Albert. Pardon, monsieur, si j'ai pris la liberté de vous retenir... ( A mivoix, pendant que Florestan approche des sièges.) Mais je désire que vous assistiez à l'explication que je viens demander. {A Cora, qui va pour sortîr.) Restez aussi, mademoiselle *.
cov^h., saluant. Monsieur...
FLORESTAN , à yart. Qu'est-ce que cela veut dire ?
Tout le monde se place.
AUBRY. Messieurs, j'étais hier au spectacle... [A Cora.) Je vous reconnais, mademoiselle... vous éiiez adorable en déesse de la Liberté... [A -F/ore^/a?^.) H paraît, monsieur, que vous êtes merveilleusement instruit des chroniques les plus secrètes du temps de l'Empire?
FLORESTAN. Mais oui... je me suis livré aux recherches les plus scrupuleuses.
AUBRY , aicc douceur. Et vous n'avez pas craint de divulguer, d'exploiter une anecdote qui touche à l'honneur d'une grande famille... (ûfec/brce) lamit-nnc, monsieur!... Je suis le général Desgranges, comte de Mareignac !
Il se lève.
TOUS, se levant. De Mareignac !
FLORESTAN, à part. Il en reste encore un!
AUBRY. Vous devinez maintenant le motif
* Albert, Floreitan, Aubry, Cora.
qui m'amène... une réparation éclatante et prompte.
FLORESTAN. Mais, général...
AUBRY, à Cura , en la faisant asseoir.
Votre costume était délicieux *. .. j'aurais donné vingt- cinq louis pour monter dans les coulisses. {A Florestan, tout en lui faisant signe de s'asseoir et s' asseyant lui-même; Albert seul reste debout.) Savez-vous, monsieur, qu'avant de porter la honte dans une famille, il faut être, ou bien sûr de ce qu'on avance, ou bien certain de son courage et de son adresse?
FLORESTAN. Général, ce langage...
AUBRY, à Cora. Vous avez une robe charmante, mademoiselle... et vous la portez avec une grâce!... [A Florestan.) G'estdonc un duel, un duel à mort...
FLORESTAN. Eb bien, monsieur!...
AUBRY. Très-bieul... très-bien!... nous nous comprenons à merveille!... Seulement, comme les chances d'un combat sont toujours iDcertaines, et qu'il faut une vengeance plus assurée à la famille que vous avez outragée... je dois vous prévenir c[ue j'ai déposé une plainte en diffamation... Je souhaite, monsieur , que les chances de notre duel vous soient assez favorables pour vous permettre de faire.. . deux ou trois années de prison.
Tout le monde se lève.
FLORESTAN. Hein!... deux ou trois... {A Albert.) Ah ça, monsieur, vous n'avez donc pas de sang dans les veines ?. . .
ALBERT. Que voulez-vous dire, monsieur?
FLORESTAN. Comment ! depuis une heure, vous entendez tout ce qu'on me dit, tout ce qu'on me reproche, et vous ne répondez pas un seul mot!...
ALBERT. Et que voulez-vous que je dise , monsieur ?
FLORESTAN. C'est ainsi que vous reconnaissez mes bontés!... J'ai la faiblesse d'offrir à votre inexpérience l'abri d'un nom... populaire. .. je me dévoue, à votre place, aux rigueurs de la critique, et vous ne savez que dire , quand on me demande réparation d'une insulte dont vous êtes l'auteur!... quand ou m'accuse^d'avoir attaqué l'honneur de cette noblefamille, que je ne connais même pas, moi... {.i Aubry.) Car je ne la connais
pas
AUBRY. Se peut-il ?
FLORESTAN , à Albert. Lorsque enfin on met sur mou cou)pte toutes les monstruosités que renferme votre scandaleux ouvrage !... AUBRY e^cORA. Sou ouvragc?...
ALBERT. Eh bien, oui, mon ouvrage!...
puisque vous en convenez enfm !
FLORESTAN , fussant à droite. Allons donc*!...
ALBERT. Car' je n'en déclinerai pas plus la responsabihté, maintenant ({u'il y a quelque danger à l'accepter, que lorsque j'en venais réclamer l'honneur et le proht.
FLORESTAN. C'cst bien heureux, monsieur !
AUBRY, à Albert. Ainsi, monsieur, c'est vous qui êtes l'auteur de cette pièce ?
ALBERT. Oui, général... J'ignorais sans doute que cette modeste comédie eût une pareille portée... mais je n'en suis pas moins prêt à vous donner réparation.
AUBRY'. Permettez, messieurs, permettez... je ne connais, moi, je ne puis connaître que le signataire de l'ouvrage. . . et il y aura duel !. . . il y aura procès!... {A Florestan.) A moins que vous ne déclariez, ici même, par écrit, que la pièce est de monsieur... de monsieur seulement... à moins que son nom ne remplace le vôtre sur l'affiché... à moins qu'il ne soit reconnu par tout le monde que c'est monsieur, monsieur seul, qui doit être poursuivi et châtié!
FLORESTAN, allant écrire à la taille à gauche. Qu'à cela ne tienne !
AUBRY, s' approchant d'Albert et à mi^ voix. Il paraît que l'on vous volait... votre esprit 1
ALBERT, étonné, le regardant. Monsieur!
AUBRY, froidement. Votre ouvrage est fort spirituel *.
FLORESTAN, remettant à Aubry la déclaration qu'il vient d'écrire. Voici, général. AUBRY, à Albert. Je garde ce papier.
ALBERT, à Aubry. Maintenant, je suis à vos ordres, monsieur...
AUBRY. C'est bien, je vous attendrai chez moi. . .
Il fait quelques pas.
ALBERT. Chez vous, géiiéral?
AUBRY. Rue Thibautodé, n° 28.
Il sort; les autres personnages racconipaguent. Le rideau baisse.
* Albert, Aubry, Florestan, Cora.
12 xMAGASIN THÉÂTRAL.
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