SCENE III
Al.Bl^irr, Al BIlV, vêtu d'une mauvaise bl'iuse, d'un pantalon du futaine, et portant un vieu.T chapeau gri^. Il a une longue hnrhe et de grands favoris, lllient caché derrière son dos tin gourdin*.
AURRY, très -'polinienU Pardon, monsieur. . .
ALBERT. One voulez-vous, mon brave iiomme?
Air.RY. MoDsiem... voudriez- vous me prêter soixante mille francs, s'il vous plaît? ALRERT, étonné. Tous prêter... soixante mille francs ?
ALT.RY. J'en ai le plus grand besoin...
Autirv. Alhert.
c'est pour achever les réparations de ma maison de campagne.
A\.r,EKT,àpart. Voilà un eiïronté coquin !
11 le regarde (le la tète dux pieiU.
AUiîRY. Vous regardez ma tenue?... elle ne vous inspire pas beaucoup de confiance.. . Mais j'ai d'autres garanties.
ALRERT. Et lesquelles ?
AUT5RY. Ce quartier désert... cette heuic de la nuit... cetterue éloignée de tout corps de garde... et, enfin [montrant son bâton] ce léger gourdin , qui vaut bien à lui seul soixante mill.e francs
ALBERT, riant. Tu crois?
AUBRY. Ah! monsieur rit? Monsieur... ne va plus rire... [Brusquement, en levant son bâton >:nr Albert.) Finissons!.. La bour.se ou...
ALBERT, lui jirésenlant le canon d'uu pistolet. Ou la vie !
ALBRY, reculant et lai.<.sant tomber son bâton. Ah!... [Se remettant, et du ton le plus naturel, en se découvrant.) l'ardon, bourgeois, je me suis trompé d'adresse.
ALBERT., le menaçant toujours. Je pourrais, maintenant, te forcer à marcher devant moi, le conduire au poste le plus voisin, et... tu Sois le reste... Vous êtes, messieurs, à rendix)it du code pénal, les premiers jiuisconsultes de l'époque... mais je veux bien croire que la misère setde t'a conseillé... Tiens, prends... (// lui jette sa bourse.) Ne recommence |)lus. .. et, h je me trompe, va le faire pendre ailleurs.
ALBRY, ramassant la bourse et son bâton. Je prohierai certainement de la liberté... Quant à cet argent, gardez-le, monsieur... Albert Gautier... [iVlouvement d'Alberl.^ Je ne veux pas vous faire pa\er le service que je vais vous rendre.
Il lui donne la bourse.
ALBERT, donne. Tu sais luon nom ?
AUBRY. Il n'était pas bien dilficile delelirc sm- vos malles.. . Vous arrivez de Dijon, par la diligence de cette nuit, en compagnie d'une petite femme, que vous avez poursuivie jusqu'à celle porte... moi, je vous ai suivis tous les deux, pour vous défendre contre les voleurs.
ALRERT. Vous êtes bien bon, monsieur...
Et ce service que tu m'offres... gratis?...
AUBRY. Je ne le rendrais pasà tout autre... mais à vous... [nver attendrissement) qui pouvez me livrer à la justice, et qui médites... [)oliment : .MIez vous faire pendre ailleurs!... On est sensible à ces choses-là, voyez-vous.. . et ça mérite un bon conseil.
ALBERT. Lequel ?
AUBRY. Celui de reprendre Lalliite et Ciiillard, et de retourner à Dijon le plus vite puS' sible.
Pauïs voleur.
rt
AF.r.i-r.T. Diahic!... qu'ai-je donc à redouter à Paris ?
AiiiRV. l'rcsqnc rien... la perte de tout ce que \oiis posséiJez. Ai.r.i: r.r. Rien que cela ?
AUiîRV. Pa-f davantage.
Ai.lîEivr, j/r/n7. Ali! je te comprends!... l'éternelle histoire des provinciauv dupés... Je serai le point de mire des (ilous, ([ui me prenilront ma montre el ma bourse... le vol <i \a tire... Un de ces messieurs s'introduira cliez moi, feignant de se tromper, et me laissera ses excuses en échang^i de ce qu'il m'aura adroitement eidevé. . . le vol au hunjour... Un autre, baragouinant l'anglais, me proposera de changer mon argent contre ses pièces d'or. .. le vol à l'nmi':ricaine. .. Ruses grossières, dévoilées depuis longtemps par la Gazette des Tribunaux... (Nous recevons la Gazette de^ Tribunaux, à Dijon.) Miséâbles pièges, auxquels ne se prendrait plus le paysan le p!us naïf... et desquels il est vraiment trop facile de se défendre.
ALBUY. Pardon, monsieur... mais ces vols. 4ont vous me parlez, sont aujourd'hui passés démode... ça remonte à l'enfance de l'art... et il n'y a plus à Paris que quelques routiniers comme moi, (pii s'en tiennent au... classique... ^monlrant s )n bâton) à la vieille école.
ALBERT, riant. En vérité?... on aurait inventé de nouvelles façons de prendre, de nouveaux moyens de voler ?
AUBRY. Du tout !... (i donc !. .. on ne vole plus,..
ALBERT. Ah ! bah I AUBRY. On ne prend même plus...
ALBERT. Comment ?
AUBKY. On se fait donner.
ALBERT. Ah ! l'on se fait donner ?
AUBRY. Et voila le beau, le grand, le sublime!... On n'est plus volé, à Paris, <jue par des gens qui ne sanl pas des voleurs... Le marchand d'argent, qui |>rète à quatrevingts pour cent... ce n'est pas un voleur... Le tripotier de bourse, <pii spécule sur de fausses nouvelles... ce n'est pas un voleur... Ce monsieur, qui échangecontre un million... bien réel, un nouveau bitume... imaginaire... ce n'est pas un voleur. .. Ceux qui vendent du colon pour de la laine, du moellon pour de la pierre, de la chicorée pour du café, du chat pour du lapin... ce ne sont pas des voleurs!
ALBERT, riant. Il est amusant!
AUBRY. Ce qu'on vous prendra, j>^une indigène de la Côte d'Or, ce ne sera pas seulement votre bourse, votre portefeuille... que vous défendez si bien.. . On vous prendra ce que vous ne songez pas à défendre... votre -esprit, si vous en avez... vos iiées, si elles
sont bonnes... votre cœur... (ça, c'est la spécialité des dames...) on vous prendrait peut-être votre main, si elle était encore disponible... et si vous étiez marié, on vous prendrait.. . votre femme!... dernier vol., le plus répandu de tous, et qui, généralement, échappe à monsieur le procuremdu roi.
ALBERT. Très-bien!.,, merci de la morale... j'en suis si pénétré, que je cours de c* pas à la diligence...
AUBRY, vivement. Pour retourner à Dijon ?
ALBERT. Pour faire enle\ernies bagages... et je vais m'établir dans cet hôlel, que j'a- P'-rçois à deux |as d'ici.
, AUBRY. Soit... allez, jeunehomme... Paris vous est ouvert!
ENSEMBLE
Air. du Loup dans la bergerie.
Voici votre chemin... mais craignez plus d'un piège! Puisqufi vous déiiaignez mes leçons, mes avis,
Allez donc, que le ciel vous protège : Je ne vous retiens plus, vous voilà dans Paris !
ALBERT
.Je poursuis mon chemin et ne crains pas les pièges ! Tout aussi bien que toi, l'homme aux sages avis,
Des voleurs je connais les manèges...
Rien ne me retient plus, me voilà dans Paris !
AUDRY
Marche/, sur cette roule...
Le darrger n'est pas loin.
ALRKRT.
C'est un liuel... sans doute.
AUBRY, à part.
•S'en lierai le témoin.