BOURDALOUE, AUBRY, ALBERT
AUBRY. Maintenant, et en attendant ce brave magistral, nous pouvons nous asseoir. .. [Il s'assied.) Prenez place, messieurs.
BOURDALOUE , s' asseyant machinalement.
Mais je le trouve révoltant!... c'est lui qui nous fait les honneurs de la maison qu'il dévalise !
ALBERT. Mais, à la fin, qui donc êtes-vous, monsieur ?
AUBRY. Qui je suis?. .. Je suis une espèce de prophète... un homme qui vous a pré lit tout ce qui vous est arrivé... (yl//>erf s'assied.) Ainsi que je vous en avais prévenu , on vous a volé votre esprit. .. votre argent... votre cœur. . .
ALBERT. Hélas ! il n'est que trop vrai,
BOURDALOUE, à part. Va, ris, folâtre, folichonne, mon bonhomme... le commissaire va venir !
AUBRY, à Albert. Ah! c'est qu'autrefois, jeune homme, j'ai débuté comme vous...
Moi aussi , j'arrivais de ma province.., j'avais de l'or dans ma bourse , des billets de banque dans mon portefeuille... je venais faire fortune à Paris...
ALBERT , se levant. Mais vous oubliez qu'on va venir !... et après le service que vous m'avez rendu ce matin... je ne veux pas être cause. .. lien est temps encore.,, partez...
BOURDALOUE, se levant. Comment! qu'il parte!... je m'y oppose!. .. ( Gracieusement.)
* Aubry, Mohican, Albert, Bourdaloue.
'* Aubry, Mohican, Bourdaloue, Albert.
Restez donc , monsieur , je
vous en prie.
Il se rassied.
AUBRY. Vous Oies bien bon... je ne suis pas pressé... et d'ailleurs , je tiens à vous raconter mon histoire.. . C'était donc en 1820... j'arrivais parla barrière de l'Etoile... lorsqu'eii entrant dans Paris , à cinq heures du matin... comme vous. . . je fus accosté, dans une rue, par un... monsieur, qui me demanda la bourse ou la vie.
ALBERT. A cinq heures du malin ?
BOLRDALOUE. La bourse ou la vie?... et vous donnâtes ?...
AUBRY. La bourse... le choix n'était pas douteux... .Te vous avoue que ma première idée fut de retourner dans ma province... et, en vous attaquant l'autre jour, à la même heure, de la même façon, j'avais espéré... mais vous deviez , ainsi que moi , passer par , tou'.es les épreuves... Revenons à la première période de ma vie... Ah! j'étais bête, à faire plaisir!... Aussi, ce fut une série non interrompue de pièges, de trappes, dans lesquels je tombais à chaque pas... oh ! mais je barbotai* !... ça devait être amusant pour ceux qui regardaient.
BOLRDALOUE, à part. J'admire le sangfroid de ce gueux !. . . {Gracieusement.) Continue , scélérat, ton récit m'intéresse.
AUBRY. Pourtant, à force d'être dupé, borné, volé, je tinis par me dire: ah ça, voyons , est-ce que ça va durer bien longtemps?... Je fis volte-face et je devins...
BOURDALOUE. Vous devîntes filou, mon cher monsieur...
AUBRY. Non, mon cher monsieur... mais, bambocheur fini!... Ah ! ilfallaitme voir !... j'étais beau !... Que de farces , mon Dieu !... et les duels!... et les batteries dans les bals masqués!... et les déguisements de carnaval, surtout!... car c'était là ma spéciaUté...
BOURDALOUE. Dire que cet infâme a chaloupé en débardeur !
AUBRY. Quelquefois je n'étais pas reconnaissable. . . et c'est un talent , voyez-vous , qui peut servir dans l'occasion.
BOURDALOUE. Bref?
AUBRY. Bref ,. le peu qu'on avait laissé à l'imbécile , le bambocheur le dévora... j'étais ruiné à plate- couture... et personne pour me secourir... comme vous... personne pour me dire... comme à vous : Retournez viteà Dijon! ALBERT. Y retourner I... quand j'ai tout perdu !... quand je n'ai plus rien !...
AVBKY , continuant , en se levant. Personne enfin pour me rendre... comme à vous... tout ce qu'on m'avait pris!...
Il va au secrétaire *.
ALBERT , étonné. BIc. . . me rendre ?.. . * Aubry, Albert, Bourdaloue.
AUBRY, lui présentant unehrocliure. Ceci, d'abord...
ALBERT. Que vois-je!... ma pièce imprimée!.. . et imprimée sous mon nom!.... vois donc, Bourdaloue!... par Albert Gautier \
AUBRY. Voici, de plus, l'écrit que monsieur Florestan a donné au général de Mareignac.
BOURDALOUE, àpart. Une restitution !
Ah! je suis fâché d avoir fait quérir le commissaire. jPassanfpr^'^ rf' .4m 6r»/*.) N'auriez vous pas aussi à me remettre huit francs de binocle?
AUBRY. Non.. . mais je possède encore certaine lettre de change... { La présentant à Albert. ) La reconnaissez- vous , monsieur Albert ?
ALBERT. La mienne !
Aubry retourne au secrétaire".
BOURDALOUE. Celle quc nous avons faite à l'usurier , qui nous a criblés de mirlitons !
ALBERT. Et ma signature biffée !
BOURDALOUE. Encore une restitution!...
Ah ! je soupçonne que ce brave homme va tout nous rendre ici... Je suis fâché d'avoir fait quérir le commissaire.
ALBERT. Au nom du ciel , monsieur , ditesmoi comment il se fait... ***
AUBRY, revenant, un portefeuille à la main. Patience !... vous saurez tout.
BOURDALOUE , retournant auprès d'Atibry****. Monsieur, n'auriez-vous pas à me remettre soixante livres, prix d'une leçon de chant... avec des variations... ( Chantant. ) Ah ! ah ! ah ! vous dirai-je , maman. ..
AUBRY. Non... Mais, ce portefeuille renferme soixante mille francs... {Joie de Bourdaloue.) Et c'est encore à monsieur Albert que je dois les rendre.
ALBERT. A moi ?
BOURDALOUE, à part. On me néglige... on continue à me négliger!... Je suis bien aise d'avoir fait quérir le commissaire.
AUBRY. Vous jouiez à la Bourse sur de fausses nouvelles... je me suis aperçu du piège que l'on vous tendait... on a joué contre vous. Ce cjne vous avez perdu, on l'a gagné, et gagné pour vous le rendre.. . Reprenez ce portefeuille, monsieur Albert : c'est l'héritage de votre mère.
ALBERT. L'hérilage de ma mère !
BOURDALOUE, à /wi-wéwe. Brave homme!...
il aura volé tout ça aux autres, l'Iionnête homme!... Mais décidément, mon tour doit arriver. {A Aubry.) Monsieur, j'ai mis vingt mille francs dans les hannetons et dans les... d'apothicaire... N'auriez-vous pas à me rendre vingt mille francs plus, soixante
plus, huit francs de binocle?
* Bourdaloue, Aubry, Albert.
" Aubry, Bourdaloue, Albert.
"* Aubry, Albert, Bourdaloue.
••" Bourdaloue Aubry, Albert.
MAGASIN THÉÂTRAL
AUBRY. Je n'ai rien à vous rendre.
BOURDALOUE, indigné. Rien !... [A part.) Oh ! le commissaire !... j'ai soif du commis-
saire
Monsieur le com-
MOHICAN, annonçant.
missaire.
ALBERT. Ciel !...
BOURDALOUE. Enfin!