DÉPARTS AU PARC DE L’AÉRO-CLUB
montagne », que le P. Galien, qui en « rêvait » l'exécution, qualifiait très justement, en 171 5, de «colossal bateau»; je connaissais l’histoire tragique du danseur de corde, Allard — autre rival des oiseaux — se blessant grièvement, au cours d’une expérience tentée devant Louis XIV et la Cour, du haut de la terrasse de Saint- Germain...; enfin l’étude de l’histoire des quais de Paris m’avait appris l’aventure du marquis de Bacqueville.
Cet original n avait-il pas annoncé publiquement qu’il s’élancerait dans les airs, à date fixée, du toit de son hôtel, quai Malaquais, à l’angle de la rue des Saints- Pères : voilà tout Paris en émoi; les quais, les berges de la Seine, les maisons voisines, les ponts regorgent de curieux. A l’heure dite, le marquis paraît, les ailes au dos,
suivi de son domestique également emplumé. Mais une contestation s'élève; le mar¬
quis décide que son valet s’envolera en même temps que lui; correct et protocolaire, le laquais reluse ; il se contentera de suivre son maître, à distance respectueuse. M. de Bacqueville se jette dans les airs; son premier élan le porte jusqu’au milieu de la Seine; là, on le voit « battre de l’aile »; il tombe sur un bateau de blanchisseuses et se casse la cuisse. Son domestique descend alors —- par l’escalier — et va recueillir, à l’aide d’une barque, son maître, fort mal en point.
Voici pour quelques-uns des « hommes volants » ; quant aux aéronautes, leurs mécomptes furent également cruels. Chacun sait que la première expérience publique d’aérostation fut tentée à Annonay par les frères Montgolfier, le 5 juin i j83, devant les États du
Vivarais. Le « globe céleste », gonflé d’une fumée provenant d’un mélange de paille mouillée et de laine cardée, s’enleva magnifique¬
ment... On crut avoir réalisé la conquête de l’air et tout Paris, depuis le Roi jusqu’au dernier déchargeur des quais, s’engoua d’aérostation. Éventails, boutons d’habits, gants emblématiques, étoffes imprimées, papiers à vignettes, gilets de soie brodée, évoquent la lolie du jour. Trois hommes se disputent la palme du succès : Pilâtre de Rozier, Charles et Blanchard. Charles, un professeur de physique expérimentale dont Franklin, son disciple, disait : « La nature ne lui refuse rien; il semble qu’elle lui obéisse! » Pilâtre de Rozier, un « homme à projets, tête ardente, auteur d’inventions surprenantes » : robes imperméables à l’eau, avec lesquelles il est possible de séjourner dans la mer sans se mouiller... ; robes de soie concentrant tellement la chaleur du corps qu’un voyageur pouvait, sans les sentir, affronter les froids les plus rigoureux...; bonnet pourvu d’une torche propre à éclairer les sauveteurs de nuit au milieu des flots... ; échelle en fusée, à l’aide de laquelle il était possible de sauver en moins d’une heure cent quatre-vingts personnes, avec leurs meubles les plus précieux... » Blanchard, lui, avait déjà inventé une « machine marchant sans chevaux » que Paris stupéfié avait admirée, fonctionnant dans l’avenue des Champs-Elysées. Pour le moment, Blanchard rêvait d’un « cabriolet volant, configuré comme le corps de l’oiseau, ayant une espèce de proue imitant la tête et un gouvernail en forme de queue », et Blanchard expérimentait, non sans succès devant la Cour et la Ville, son « cabriolet volant », rue Taranne, dans les jardins de son protecteur, l’abbé de Viennay.
On conçoit facilement l’émoi causé dans Paris par le succès des frères Montgolfier. Il faut immédiatement un ballon aux Parisiens; une émission de huit cents billets à un écu est souscrite aussitôt qu’ouverte; la police doit mobiliser des escouades de soldats du guet à pied et à cheval pour protéger les ateliers de Charles, place des Victoires, où se confectionne l’aérostat. Enfin, le 27 août 1783 , avant le jour, la montgolfière toute rigide est solennellement transportée au Champ-de-Mars, à la lueur des flambeaux. Quelle foule! Les bords de la Seine, l’immense plaine du Champ-de-Mars, les cours, les fenêtres, les toits de l'École