AU-DESSUS DE LA MER DE NUAGES ( 2 . 8(50 METRES
Militaire sont noirs de monde. A cinq heures, un coup de canon donne le signal, on lâche les cordes...; le ballon file et se perd dans les nuages. Un orage épouvantable ne refroidit pas le zèle des curieux, et « l’on vit des dames les plus élégantes suivre longtemps des yeux le ballon, sans paraître s’apercevoir de l’ondée qui les trempait». Une heure plus tard, la montgolfière s’abattait à Gonesse, au milieu des paysans qui crurent leur dernière heure arrivée : « C’étaient, pour les uns, la bête de l’Apocalypse et, pour les autres, la chute de la lune ». Ils tirent -—- de loin — des coups de fusil au monstre qui « crachait de la fumée » et finirent par l’éventrer à coups de fourches, de fléaux, de bâtons.
C’est au faubourg Saint-Antoine, dans le jardin doublement historique de Réveillon, que l’on tenta tout d’abord une série d’expériences en ballon captif. Enfin, le 21 novembre 1783, Pilâtre de Rozier, en compagnie du marquis d'Arlandes, effectua la première ascension en « ballon perdu », dans le parc de la Muette, au bois de Boulogne. Ces deux vaillants se servirent du ballon de Réveillon, qui, déjà latigué par de nombreuses expériences, se déchira au moment où les intrépides aéronautes allaient y prendre place; il fallut le dégonfler, le recoudre..., et l’on put voir les plus grandes dames de la Cour s’efforcer, l’aiguille et le fil en main, à réparer les dommages. En une heure, tout fut terminé ; les audacieux « navigateurs aériens » quittaient majestueusement la terre, devant une foule enthousiaste et émue, dont les premiers rangs avaient dû s’agenouiller pour permettre aux spectateurs plus éloignés de contempler, eux aussi, ces « dieux de l’atmosphère portés sur des nuages ». L’aérostat s’élève à une hauteur de 340 toises (plus de 400 mètres), traverse Paris et, après avoir frisé la culbute sur les moulins à vent de Gentilly, va s’abattre à la Butte-aux- Cailles, plus loin que la barrière d’Italie. Deux hommes, « noirs comme des diables » en sortent, la fourche à la main... C’étaient les « rois de l’air », munis des tridents de fer qui leur avaient servi à attiser le réchaud où brûlait le mélange de paille et de laine précité...
Toutes ces nouveautés avaient affolé Paris et, bien entendu, suscité vingt jalousies professionnelles; aussi, le i er décembre 1784, plus de quatre cent mille personnes s’entassaient-elles dans le jardin des Tuileries, sur les quais, sur les toits des maisons, pour assister au départ des aéronautes Charles et Robert, s’envolant du jardin des Tuileries en « un ballon gonflé par le gaz hydrogène ». « Les corps académiques et les souscripteurs ayant payé quatre louis prirent place dans l’enceinte particulière et sur l’amphithéâtre autour du bassin ; le reste du jardin fut rempli en un clin d’œil par les autres spectateurs à trois livres le billet ; on avait établi des pièces d’artillerie sur la terrasse du Palais et arboré un grand pavillon sur la coupole, pour servir aux signaux ». Le vaste globe de vingt-sept pieds de diamètre s’élève avec lenteur, emportant dans son élégant char bleu et or les deux audacieux voyageurs. Après un trajet de neuf lieues, le ballon ayant atterri dans la prairie de Nesle, est rejoint par le duc de Chartres, qui, « monté sur un excellent cheval, l’avait suivi depuis Paris sans le perdre un instant de vue ». Quel événement !
Aussi, 1 abbé Mai — un brave chanoine de Saint-Denis — était-il en droit d écrire à un ami, le g janvier 1784 : « Je frissonne en me rappelant le globe des Tuileries passant à deux lieues de Saint-Denis, à une hauteur de 1.400 toises perpendiculaires. Et là étaient deux hommes ! Cette espèce de voiture n’est pas faite pour moi et mille expériences, plus heureuses l’une que l’autre, ne me détermineront jamais à la préférer au fiacre le plus dur et le plus délabré... » — L’abbé Mai était un esprit timoré !
Jusqu’à la Révolution, c’est une fièvre d'aérostation... Les généraux républicains utilisent, à leur tour, la géniale invention et, en l’an II, le petit château de Meudon
l’oiseau de l’avenir!
est spécialement affecté par le Comité de Salut Public aux établissements aérostatiques. Ce fut à la bataille de Fleurus que, pour la première fois, on fit usage d’un aérostat « tiré à bras d’homme », du haut duquel Guyton de Morveau et un officier nommé Lomet observèrent et démasquèrent les mouvements de l’ennemi. Lazare Carnot, qui s’inquiète « du parti que l’on pourrait tirer des ballons à la guerre », commande à Lyon les aunes de soie nécessaires pour la confection des aérostats, et Conté, créateur du corps des aérostiers militaires, nous a laissé de très remarquables aquarelles, nous montrant la fabrication des ballons, leur utilisation au siège de Mayence, leur rôle d’observateur redoutable. Sous le Directoire, c’est de la frénésie : chez Ruggieri, dans les jardins de Tivoli et de Frascati, on enlève des ballons montés... non sans danger parfois, à une époque où l’émigration était punie de mort; aussi, 1 aéronaute Garnerin prend-il grand soin d’envoyer, le 26 thermidor an VI, aux administrateurs du département de la Seine, l’amusante lettre suivante :
a ... J’ai 1 honneur de vous faire part que je suis dans l’intention d’entreprendre demain un voyage aérien de long cours. « Comme il est possible que les vents qui me maîtriseront me fassent dépasser les frontières de la République, je viens vous déclarer que « mon intention n’est pas d’émigrer et d’abandonner ma patrie. Je vous prie de vouloir bien me donner acte de ma déclaration <' pour me servir de passe-port. Salut et fraternité. — Garnerin, rue Saint-Dominique, maison n llc des ci-devant Jacobins, à Paris. » Vous le voyez, Messieurs, je n'ignorais pas le glorieux passé de l’aérostation ; j’avais encore vu, vers 1879, le ballon captif amarré dans la cour du Carrousel balancer son ombre légère sur les ruines calcinées du palais des Tuileries ; depuis, nous avons assisté à la triomphante Exposition aérostatique. J’ai entendu — avec quelle patriotique et fière émotion —- les dirigeables Patrie et
Ville de Paris, faisant ronfler leurs hélices au-dessus de mon balcon, et je possède les caricatures de Wright et de Santos-Dumont, dues au crayon spirituel de mon ami Sem.
Mais — je dois l’avouer le rouge au front — je n’ai jamais « ascensionné » moi-même. Aussi, honteux de mon ignorance, allais-je me récuser, quand mon frère Henri vint à mon secours : « Mais moi, m’assura-t-il, je puis te renseigner ; j’ai fait une ascension ; c’est même une aventure que je n’oublierai jamais. Les étapes d'un déplacement m’avaient conduit à Annecy, il y une dizaine d’années ; j’étais seul, j’étais souffrant, je m’ennuyais. Les hasards d’une flânerie m’amenèrent à une petite fête locale, sorte de foire en plein vent, installée en un faubourg de la ville.
» Un aéronaute, porteur d’une jaquette fortement galonnée, achevait de gonfler un ballon dont la soie dorée reluisait au soleil. Ce « commandant » faisait appel à un compagnon de bonne volonté, qui, moyennant « cinquante francs », aurait la joie de l’accompagner dans son voyage aérien. Comment l’idée me prit-elle d’acquiescer à sa demande ; c’est une chose que je ne puis encore m’expliquer. Mais une fois dans l’engrenage, je ne pouvais plus décemment reculer. J’étais 1 ’ « amateur » réclamé !
» On applaudit, je prends place dans la nacelle, et je constate avec regret que cette nacelle, — une sorte de large panier de blanchisseuse, — laissait fortement à désirer. Le commandant était léger ; je n’en pouvais dire autant et le fond à claire-voie crissait terriblement sous notre double poids !
» Je risque une timide observation, qui se perd dans les accents de la Marche