L.i LETTRE DE CHANGE DE M. PELUCHE
Madeleine ne s'était pas trompé dans ses présomptions.
Camille avait passé une nuit d'insomnie. Mais, à sa grande surprise, des émotions de la journée de la veille, celles qui se représentaient le plus obstinément à sa pensée, n'avaient pas été celles qu'elle se croyait le droit d'y rencontrer. La terreur qui avait été la sienne lorsque le paysan avait parlé d'un accident, ses angoisses durant le trajet de Noroy au bois de Vouty, sa joie en retrouvant son père sain et sauf, n'avaient occupé qu'un côté secondaire dans ses préoccupations de la nuit ; tandis que les tranquilles incidents de sa promenade avec Henri se reproduisaient dans son esprit sous mille aspects différents. En vain avait-elle essayé de se dérober à ces souvenirs, ils semblaient plus puissants que sa volonté; en vain sa piété filiale alarmée s'était-elle imposé l'obligation de songer à son père et de remercier Dieu de le lui avoir conservé, son imagination persistait à placer l'image du jeune homme à côté de calle qu elle avait voulu évoquer, et, si elle essayait d s prier, elle s'apercevait que ses lèvres balbutiaient un autre nom que celui qu'elle avait en l'intentiorvie prononcer.
D'abord étonnée, elle avait fini par s'effaroucher de cette obsession. Dans la naïveté de son cœur virginal, elle ne comprenait pas comment un inconnu pouvait, en quelques heures, balancer les droits qu'une. mère, qu'un père, avaient à son affection, à ses pensées. Elle s'était reproché ce qui lui semblait son ingratitude, avec amertume, et, peu à peu, ses remords s'étaient métamorphosés en épouvante. FA\e se demandait ce qu'il adviendrait d'elle si elle revoyait celui qui avait pris si promptement un si puissant empire sur son âme. N'osant s'arrêter à ridée d'une union que, dans sa modestie, elle regardait comme disproportionnée, elle avait cru de son devoir de combattre le penchant qui la poussait invinciblement vers le jeune gentilhomme. Elle n'avait cru pouvoir y parvenir qu'en s'éloignant.
Habituée à la condescendance de Madeleine pour toutes ses volontés, elle avait supposé que celui-ci se contenterait des raisons qu'elle voudrait bien lui donner et consentirait à assumer sur lui la responéabilité de ce brusque départ, et elle était descendue auprès de lui aussitôt qu'elle l'avait aperçu dans le jardin.
Nous avons vu ce qu'il en était advenu.
Lorsque Madeleine arriva devant la porte de M. Peluche, il entendit la voix de Camille à l'intérieur ; il entra.
La jeune fille était assise sur le lit de son père ; quelques larmes perlaient entre ses cils; sa physionomie était boudeuse. Il était d'autant plus évident
qu'elk avait sollicité de son père ce que son parrain lui avait refusé, que M. Peluche, redressé sur son séant, et encore coiffé du classique bonnet de coton, paraissait lui-même très-soucieux.
Cependant, la visite de Madeleine parut donner un tour plus riant aux idées du maître de la Reine des fleurs.
— Et mon sanglier? qu'as- tu fait de mon sanglier? s*écria-t-il sans lui laisser le temps de lui demander comment il avait passé la nuit.
— Ton sanglier repose à la cave du sommeil de Vinnocence, et tu ne dois plus te sentir de tes fatigues, pour peu que tu aies dormi aussi bien que lui, étant encore plus innocent que lui.
M. Peluche ne releva pas Tépigramme.
— Bien. C'est que, vois-tu, dit-il, il m'a occupé toute la nuit, ce gredin-là. Hier, j'étais décidé à faire empailler la tête pour Tappendre dans mon magasin avec une inscription ; mais j'ai réfléchi qu'au milieu des fleurs, ce vilain masque pourrait produire un effet assez repoussant.
— Il donnerait un peu, en effet, à ce magasin l'apparence d'une boutique de charcuterie, répondit Madeleine.
— Aussi, lorsque Camille est entrée; étais-je en train de me demander si je ne ferais pas mieux de faire un tapis de la peau, avec des yeux d'émail et de placer ce tapis devant mon comptoir. Ce qui m'embarrasse, c'est l'inscription, à laquelle j'atta-
cbe une grande importance. Au reste, ce soir, madame Peluche en décidera.
— Gomment, ce soir? dit Madeleine en fronçant ses sourcils grisonnants.
— Hélas ! mon pauvre ami, répondit M. Peluche en donnant à sa physionomie une expression larmoyante trop naturelle pour n'être pas sincère, hélas! je comptais passer quelques jours avec toi, je me promettais même beaucoup de plaisir de ce séjour, tu n'en doutes pas; mais, toi, tu sais ce que c'est que les affaires. Une lettre que je viens de recevoir me rappelle immédiatement à Paris... Une faillite I Ahl mon Dieu, oui; ime faillite! C'est grave, très-grave. Fais donc mettre mon gibier dans une bourriche. Nous partirons après le déjeuner.
M. Peluche termina par un profond soupir qui pouvait donner à son ami la mesure des regrets qu'il éprouvait.
— Une faillite I une lettre! dit Madeleine en riant. Ah! pardieu! tu me la donnes belle! Depuis quand donc le piéton qui part de Villers-Cotterets à huit heures du matin arrive-t-il à Noroy à sept heures?
— Non, non, non! reprit M. Peluche avec impatience, ce n'est pas une lettre, c'est moi qui avais oublié cette affaire, complètement oubliée, je te le jure. ,
— Ouf ! quand on ment si mal, ce n'est vraiment pas la peine de charger sa conscience d'un vilain péché, dit Madeleine en jetant un regard de travers sur sa filleule, qui, les yeux baissés, rouge comme
une pivoine, jouait machinalement avec les bouts de la ceinture de son peignoir. Tu veux partir? je ne te retiendrai pas, mon vieil ami, bien que j'eusse espéré que mon pauvre toit te garderait quelques jours de plus, et que la fête ait été en vérité trop courte.
— Ah ! Madeleine , tu n'es pas plus désespéré que moi, je t'en réponds, dit Peluche avec un second soupir encore plus accentué que le premier. Mais demande à Camille : un plus long séjour nous est impossible.
•— Je ne demanderai rien du tout à mademoiselle, répliqua Madeleine en prenant un air digne, sachant de reste à quoi m'en tenir sur la part qu'elle a prise à ta décision. Seulement, puisque vous étiez en train de causer de faillites et que le vent est aux affaires, j'en profiterai pour te demander une petite consultation sur les miennes.
— Parle, s'écria M. Peluche, transporté de cet homïnage tardif rendu à ses lumières commerciales. Si cette confiance en moi t'était venue plus tôt, Madeleine, ce n'est pas une maisonnette que tu posséderais aujourd'hui, c'est un château.
— Voici le fait, reprit Madeleine : il s'agit d'un de mes amis que j'ai tiré d'une situation très-critique.
— Imprudent, toujours imprudent.
— J'ai oublié de te dire que cet ami était le meilleur et le plus honnête des hommes.
— Bah ! un honnête homme ne se met jamais dans
une situation très-critique. Enfin, tu n'eu fais jamais d'autre. Achève.
— En échange du service que je venais de lui rendre, cet ami m'a donné. . .
— Un billet ? une lettre de change?
— Va pour la lettre de change.
— Eh bien, il n'y aurait pas encore grand mal, si rhomme à la situation critique était solvable; mais j'en doute, mon pauvre Madeleine.
— Oh ! tu as tort ; sur ce point, rien à redouter. Mais ce n'est pas là ce qui m'inquiète, ni ce sur quoi je te demande ton avis. La dette n'ayant pas une origine complètement commerciale, penses-tu que je sois autorisé à passer à un tierç ce que tu as caractérisé par le mot de lettre de change ? «
— Parbleu I payer pour payer, peu importe à celui qui solde entre Jes mains de qui il verse son argent, pourvu qu'il ait quittance de celui à qui il a dû.
— Mais remarque, encore une fois, qu'il ne s'agit pas d'affaires commerciales.
— Qu'importe l t'en es-tu soucié, toi, lorsqu'il s'est agi de l'obliger? Pourquoi s'en soucierait-il lorsqu'il s'agit de s'acquitter d'une dette d'autant plus sacrée que la reconnaissance y a mis son endos ? Ton titre ne fût-il qu'un billet, ne fùt-il qu'une simple promesse, je tiens que ton homme, s'il est vraiment honnête, ne doit pas s'opposer à ce que tu le transportes à un tiers, et que, seul, tu es juge de l'opportunité de ce transfert.
— C'est ton opinion ?
— Je la scellerais de mon sang I s'écria M. Peluche avec conviction. Tiens, voici comment tu dois t'y prendre : Au dos de ton papier, tu écris : « Payez ordre un tel. > Tu dates et tu signes. Mon Dieu, . ajouta-t-il en se voilant la face de ses deux mains, dire que c'est à un homme qui a été une douzaine d'années dans les affaires que je suis réduit à donner de semblables renseignements I Enfin , c'est là tout ce que tu voulais savoir ?
— C'est tout.
^ Eh bien, mon bonhomme, pendant que je vais me lever, occupe-toi de mon sanglier. Cela ne s'emballe point aussi facilement qu'un lapin, et cependant, je tiens à ne point faire sans lui mon entrée dans la grande ville. Le temps de manger un morceau, et fouette cocher ! Ah! cela me crève le cœur, mon pauvre Madeleine; car j'espérais bien aujourd'hui donner un camarade à ma bête d'hier. Mais, puisque tu le sais, je ne te le cacherai pas : Camille est malade, elle souffre; et tu m'aimes trop pour trouver mauvais que je fasse passer sa santé avant nos plaisirs. Ainsi, c'est convenu, nous partons.
— Pardon, dit Madeleine avec un sourire, si tu pars, il est à propos que tu soldes la lettre de change.
— Quelle lettre de change ?
— Parbleu 1 celle dont tu parlais tant tout à l'heure. L'homme intègre à la âtuation critique, c'est toi.
— Moi?
— Nieras-tu que, lorsque je suis arrivé hier, tu ne fusses bien près de déposer ton bilan et de faire faillite à la vie ?
— Oh ! cela est vrai ! s*écria M. Peluche en prenant la main de Madeleine et en la serrant avec effusion.
— Ne m'as-tu pas dit : « Quoi que tu demandes, quoi que tu veuilles, ma fortune, ma vie, tout est à toi ? »
— C'est encore vrai. Eh bien, voyons, tu es gêné, mon pauvre Madeleine? Que te faut-il? Est-ce dix, est-ce vingt, est-ce cinquante mille francs ? Tu n'as qu'à parler, sois tranquille. Athénaïs ne refusera jamais d'ouvrir la caisse quand elle trouvera la vie de son mari sur la facture.
— Je veux plus que tout cela, Peluche.
— Plus que tout cela ! dit M. Peluche avec un frisson qui fit tressaillir jusqu'à la houppe de son bonnet de coton.
— Je crois que le sacrifice de ta fille sera nécessaire.
— Ma fille ! tu veux ma fille ?.. . Mais tu as perdu la tête ! mais il y a trois mille ans qu'on reproche à Jephté d'avoir sacrifié la sienne I
— Un instant ! Nous oublions que j'avais pris les devants sur ton conseil, mon vieux camarade, et que^ suivant Vavoir que tu viens de me reconnaître, j'ai transmis ma créance à un tiers.
La physionomie de M. Peluche exprimait la stupeur. Ses yeux hagards allaient de son ami à sa fille
avec une expression indéfinissable. Il semblait ne pouvoir se convaincre de la réalité de ce qu'il venait d'entendre. Enfin, il parut avoir trop bien compris; car, saisissant son bonnet, il le jeta avec violence au milieu de la chambre, en s'écriant :
— Ah I mille fleui's de papier ! j'y suis, et je tiens le nom de l'endosseur I Madeleine, Madeleine, qu'as-tu fait là?
— J'ai usé de mon droit, tu Tas dit.
— Non, ce n'était pas ton droit : il s'agit d'un engagament moral, que tu ne saurais transmettre.
— Pourquoi donc ? Prétendras-tu que tu sois moins mon obligé parce qu'au lieu d'une misérable somme d'argent, c'est ma vie que j'ai hasardée pour sauver la tienne ?
— Je ne dis pas cela ; mais...
— Ta reconnaissance m'étant acquise, je me sers de ma monnaie pour acquitter une dette que j'avais à payer. Quoi de plus juste?
— C'est insensé, dit M. Peluche en scandant i:es syllabes.
— Soit ; tu es libre de laisser protester ta promesse; mais, en revanche, j'aurai le droit de penser que l'honorabilité de la maison Peluche ressemble à beaucoup d'autres honorabilités du commerce, qu'elle a plus de craiute du Code que d'amour vrai de la justice.
— Il n'y a jamais eu i gloser sur la maison Peluche, entends- tu, Madeleine ! s'écria le maître de la Reine des fleurs, blême de colère. Elle a toujours
fait honneur à ses engagements aussi bien qu'à sçi signature, et, si je conteste celui-là, j'ai mes raisons.
— Tes raisons? Eh bien, voyons-les.
— Je n'en ai qu'une, mais elle est péremptoire, s'écria M. Peluche^avec la vivacité de l'homme qui vient de découvrir la solution d'un problème. Quel qu'ait été l'élan de ma gratitude, je n'ai pu engager que ce qui m'appartenait. Nous ne sommes plus au temps ou des parents dénaturés s'arrogeaient le droit de disposer de la main d'une jeune fille sans consulter son goût et ses inclinations. Non, ces tempslà ne sont plus, et ce ne sera pas moi qui ai combattu tant de fois pour soutenir les immortels principes qui les ont remplacés, qui m'aviserai de les faire revivre. Mon autorité paternelle s'arrête au choix d'un mari, et je ne me reconnais pas plus la puissance d'en imposer un à ma fille, que je ne me reconnaîtrais celle de l'enfermer dans cette tombe des vivants qu'on appelle un cloître.
— Bravo I dit Madeleine en se frottant joyeusement les mains, et je prends acte de tes paroles, comme on dit au Palais.
A ce mot de mari, Camille, qui, depuis le commencement de cette conversation en suivait tous les incidents avec une curiosité inquiète, se leva et se dirigea vers la porte ; mais, plus prompt qu'elle, Madeleine ferma cette porte à double tour et en mit la clef dans sa poche.
— Pardon, Mademoiselle, dit-il en^ appuyant sur
ce mot ; mais, d'après ce que vient de dire monsieur votre père, votre présence devient nécessaire ici.
— Oui, reprit M. Peluche, oui, et elle va me donner raison, j'en suis certain. Parle, Camille.
— Mais, balbutia la jeune fille, pour que je vous réponde, mon père, il faut que je sache de quoi il est question.
— De ton mariage, parbleu! Ne voilà-t-il pas Madeleine qui prétend, en raison de la promesse que je lui fis, s'arroger le droit de t'offrir pour femme au premier venu. Tu es indignée comme je l'ai été moimême, je le vois bien.
— Mais, peut-être. . . , murmura Camille d'une voix inarticulée.
'— Peut-être, acheva Madeleine, serait-il à propos d'apprendre à mademoiselle le nom du premier venu.
— C'est inutile, dit M. Peluche avec importance. D'ailleurs, ma fille a trop d'esprit pour ne l'avoir pas deviné aussi bien que moi. Parle donc, Camille. L'outrecuidance de cet excellent ami mérite une leçon, ne répargne pas. Répète-lui ce que j'ai déjà donné â entendre : que celui que tu choisiras pour mari, sera un brave négociant honoré, estimé comme ton père, et non pas un de ces gentillâtres infatués de leur noblesse, qui aurait cru te faire tant d'honneur en t'épousant, qu'il se regarderait comme étant dispensé de te rendre heureuse.
— Mon père, répondit Camille, soyez convaincu que tout ce que vous dit mon parrain est une plai-
santerie et que mons... que la personne dont il entend parler n'a pas songé et ne songe pas à moi.
— Pardieu ! elle y songe si peu, qu'à cinq heures du matin, jeTai surprise qui battait la semelle sous vos fenêtres, et qu'à cinq heures et demie, elle me menaçait d'aller se faire casser la tête en Afrique parce que je refusais de venir demander votre main à monsieur votre père, Mademoiselle.
— Diable ! dit M. Peluche avec un sourire sardonique, voilà un enthousiasme bien spontané. Il y a quarante-huit heures à peine qu'il connaît Camille, et il parle déjà de mourir pour elle !...
— Plains-toi donc ! N'est-ce pas le plus beau témoignage que tu puisses rencontrer du mérite de ta fille? Crois-tu donc qu'il soit le premier et qu'il soit le seul à qui il arrive des accidents de ce genre ? Il y en a qui ne disent mot et qui en pensent tout autant.
Camille lança à son parrain un regard suppliant, un de ces regards de chevrette aux abois implorant la pitié de son bourreau.
— Tiens, reprit Madeleine, tu ferais bien mieux d'en revenir au programme si simple et si sage que tu . as établi toi-mêrfie tout à l'heure ; et, puisque tu reconnais que c'est à ta fille seule qu'il appartient de décider, de lui demander si M. Henri de Noroy lui plaît on ne lui plaît pas...
— Mais c*est tout dit I cria M. Peluche avec cplère.
— C'est-à-dire que ce n'est pas dit du tout.
— A-t-on jamais vu un animal comme celui-là, qui voudrait connaît«*e les sentiments de mon enfant mieux que moi !
— Mon père, je vous en prie, ne grondez pas mon pauvre parrain, qui nous aime tant.
En disant ces mots, Camille se jetait dans les bras de son parrain et lui donnait deux baisers qui scellaient leur réconciliation et le remerciaient de son insistance tout à la fois.
— C'est qu'il m'agace, à la fin ! Il y a une heure que je me tue à lui répéter que nous ne voulons pas d'un noble pour mari.
— Mon père ! murmura Camille sans lever les yeux sur celui auquel elle s'adressait, après tout, ce n'est pas sa faute.
— Ah ! dit Madeleine triomphant, tu Tas entendu, ce n'est pas sa faute. Certainement, ce n'est pas sa faute ! Tout le monde n'a pas la chance de naître marchand de fleurs, comme toi, ou bimbelotier comme moi. Allons, mon vieil ami, toi, que tant de fois j'ai entendu tonner contre les préjugés des anciennes castes, ne te montre pas aussi déraisonnable que ceux que tu poursuivais de tes sarcasmes. Il y a de braves coeurs en haut comme en bas de la société, et celui-ci est un des plus généreux, un des plus solides qui aient jamais battu sous un habit comme sous une blouse. Crois-tu donc que, si je n'étais pas aussi sûr de lui que de moi-même, je te Taurais proposé, je lui aurais passé ma lettre de change? Mais Camille est mon enfant, à moi aussi, et je suis
aussi soucieux de son bonheur que tu peux Têtre toi-même. Que manquera-t-ii à celui que tu auras pour gendre? Rien. Qu'apporte-t-il à ta fille? Tout, et, parrdessus tout, ce qui survit à la jeunesse, aux charmes de l'extérieur et de l'esprit, à la richesse elle-même, la' droiture, la bonté et l'élévation des sentiments. Avec lui, à ton heure dernière, mon pauvre Peluche, ton cœur sera soulagé d'un grand poids lorsque, en les bénissant pour la dernière fois, tu te sentiras cette conviction que cfelui auquel tu la laisses continuera Tœuvre de tendresse et de dévouement que tu avais commencée.
— Mon père ! mon bon père ! s'écria Camille en ce jetant dans les bras de M. Peluche.
Celui-ci ne disait rien ; mais il avait pris son mou choir, avec un bruit qui indiquait que l'émotion l'avait gagné.
— Tiens, continua Madeleine en pinçant légèrement l'oreille de Camille, et la forçant de ramener la tête en arrière, regarde-moi cette face-là, et dismoi si c'est celle d'une fille qu'un père barbare est en train de sacrifier.
Camille passa des bras de son père dans ceux de son parrain.
— Après tout, dit M. Peluche, — assez jaloux de la tendresse de sa fille pour ne pas considérer en 'ce moment Madeleine sans envie, — après tout, je suis trop équitable pour ne pas reconnaître qu'il a l'air tout à fait bon garçon, M. Henri. Il s'est montré plein d'égards envers moi, hier, ,en nous ramenant, et, si
Camille est bien convaincue que ce mariage peut faire son bonheur...
— Mon père !...monDieu! il me semble que.,, oui. -^ Eh bien, je ne dis pas non.
Madeleine, qui, depuis quelques instants, regardait à travers les carreaux, ouvrit b^usqn^ment la fenêtre et appela celui dont il était question.
— Que fais-tu? demanda M. Peluche.
— Parbleu 1 je le vois revenu au poste d'où je Tai chassé ce matin : je rappelle.
— Mais je n'ai pas dit oui.
— Mon brave ami, en fait de mariage comme en fait d*amour, quand on ne dit pas non, c'est absolument comme si le notaire y avait passé.
Henri frappait à la porte : Madeleine alla lui ouvrir.
Malgré son usage du monde, le jeune homme avait peine à déguiser son embarras. Il était pâle, agité.
— Mon garçon , lui dit Madeleine sans autre préambule, j'ai rempli la mission dont tu m'avais chargé, et M. Peluche veut bien t'agréer pour son gendre.
Henri avait saisi la main de M. Peluche et il la pressait avec effusion.
— Embrasse, embrasse, dit Madeleine; cela se fait toujours rue Bourg-l'Abbé,
Le jeune homme ne se le fit pas répéter, et il étreignit son futur beau-père avec une émotion sincère.
— Monsieur, lui dit-il, ma démarche, si peu préparée, si inattendue, a pu vous sembler étrange ;
mais, dans les quelques heures que j'ai eu Thonneur de passer hier avec mademoiselle votre fille, j'ai si aisément apprécié ses qualités, que j'ai pensé que l'on ne pouvait jamais trop se hâter de s'assurer un semblable trésor. Merci, Monsieur, d'avoir accueilli favorablement ma demande. J'y attachais un tel prix, que, bien qu'il y ait présomption à parler à l'avance de la reconnaissance, j'ose vous affirmer qu'elle ne restera pas au-dessous du bienfait. Vous n'aviez qu'un enfant pour vous aimer; désormais vous en aurez deux.
M. Peluche dut une seconde fois avoir recours à son mouchoir, et, lorsqu'il eut convenablement étanché ses yeux, ce fut lui qui, à son tour, tendit les bras au jeune homme.
Madeleine lui-même faisait une grimace qui indiquait que ce n'était pas sans combat qu'il conser^ vait l'apparence du calme.
— Morbleu ! dit-il d'une voix un peu chevrotante, il faut que ce garçon-là ait les bénéfices de sa belle action. Il vient de frotter deux fois son visage contre ta barbe. Peluche, c'est bien le moins que tu l'autorises à faire connaissance avec une peau plus fraîche et plus satinée que la tienne.
Et, sans attendre la permission qu'il sollicitait,* Madeleine poussa Henri vers Camille. '
Palpitante et rougissante, la jeune fille tendit ses joues aux lèvres de Henri, qui s'appuyèrent timide-» ment sur leur satin. Les baisers qu'il avait donnés au futur beau-père avaient été autrement sonores ;
mais peut-être ceux que venait de recevoir Camille avaient-ils retenti plus avant dans leurs âmes.
— Bravo ! reprit Madeleine. Et, maintenant que vous voilà fiancés, allez faire un tour dans le jardin et laissez celui que tous deux vous nommerez maintenant votre père, réparer le temps perdu, et s'habiller assez vite pour que nous soyons à dix heures au rendez-vous que nous ont donné nos chasseurs.
Les deux jeunes gens sortirent, et cependant M. Peluche restait accroupi sur son lit, les jambes ramassées, les mains appuyées sur ses genoux, le menton reposant sur sa main.
— Eh bien , à- quoi penses-tu ? lui demanda Madeleine.
— Je ne puis pas me persuader que cela soit vrai : ma fille mariée, un terrible sanglier tué par moi, tout cela en moins de vingt-quatre heures!...
— Sans compter que la journée est à peine commencée, et Dieu sait ce qu'elle te réserve encore! Ah ! il faut bien le dire, Peluche, il nV a que toi pour mener rondement les affaires.
— N'est-ce pas ? continua le maître de la Reine des fleurs sans quitter son attitude. C'est qu'il est très-bien, ce jeune homme, mais très-bien : excellentes manières, s' exprimant à merveille. Tout ce qu'il m'a dit était bien senti. Il y avait assez d'âme dans son accent pour toucher un vieux grognard comme moi. Ôh I je crois que j'ai bien choisi et qua Camille sera heureuse.
— A propos, maintenant que nous sommiss seuls,
je puis calmer les scrupules et les appréhensions que te causait la noblesse de ton futur gendre.
— Comment cela? demanda M. Peluche en fronçant légèrement les sourcils.
— Eh bien, cette noblesse n'est point assez haute pour être trop farouche.
Le négociant rougit jusqu'au blanc des yeux.
— Ah ! noblesse de robe, dit-il.
— Non, pas précisément, répondit Madeleine avec un tremblement dans la voix. Dans les ascendants d'Henri, c'est la robe justement qui a manqué de c« qu'on appelle la noblesse. En d'autres termes, sa mère était d'obscure origine, comme toi et moi.
— Eh bien , qu'est-ce que cela prouve ? s'écria M. Peluche en prenant feu avec une véhémence bien extraordinaire. Tu es vraiment d'une ignorance crasse en toutes choses, Madeleine. N'est-ce pas là le fait des plus illustres maisons ? Quand la mère de mon gendre eût été tout ce que tu voudras, cela Tempêchera-t-il d'être vicomte, et, quand on l'annoncera après moi aux Tuileries, supposes- tu que l'huissier de service dira : « M. le vicomte de Noroy, dont la mère, était mademoiselle Chose? » Que diable as-tu besoin de me rompre la tête de semblables bal ivernes !
— Je croyais de mon, devoir de te prévenir.
— Eh bien, oui, je rends justice à tes intentions; mais, saperlotte ! parle le moins possible dé ces histoires qui ne sont bonnes qu'à donner pâture à la
malveillance. Tiens! je me lève; passe-moi mes bas. Ah! mon Dieu!... continua M. Peluche.
— Quoi donc?
— J'ai oublié de consulter Athénaïs.
— Bigre 1 il est un peu tard pour t'en apercevoir.
— Ah ! s*écria M. Peluche d'un air superbe , nia femme pleurera de joie quand elle apprendra que, de notre fille, je viens de faire une vicomtesse.