‹ Parisiens et provinciaux (volume 2)Chapitre 20 sur 31 · IL · texte numérisé non relu

IL

98 Ï^ARISIENS^ET PROYÏNCUUX

été déposée entre ses mains de préférence à tout autre ?

M. Peluche ne répondit pas tout de suite, et sa rougeur et ses hésitations témoignèrent de son embarras.

— Non, dit-il ; ceci, d'ailleurs, c'est son secret, et je ne me crois pas le droit de le lui demander.

Avec sa finesse de femme, madame Peluche comprit fort bien que la confidence de Madeleine avait été complète, mais qu'il avait exigé de M. Peluche une discrétion absolue sur certaines parties de cette confidence.

— Allons, reprit le fleuriste, allons vite annoncer à notre fillette qu'elle sera vicomtesse ; car elle le sera : j'ai vu l'extrait de l'état civil, continua-t-il en se penchant à l'oreille de sa femme et en baissant la voix; il est bien et dûment fils reconnu, sinon légitime de M. Adhémar-Sébastien-Louis, vicomte de Noroy ; c'est la mère qui nous manque, et, ma foi, il faudra bien nous en passer.

Madame Peluche suivit son mari. Convaincue de l'inutilité d'une lutte immédiate, mais toujours décidée à venger, soit après, soit avant la noce, le premier échec que sa suprématie conjugale avait subi, elle fit mieux que de &e résigner, elle parut satisfaite.

A quelque condition sociale que la femme appartienne, il y a un diplomate sous Técorce qui la recouvre. La raide, la revêche marchande de la rue Boui^g-l'Abbé arriva du premier coup à un degré

fort hoonête de dissimulation ; froissée dans son orgueil, elle haïssait cordialement Madeleine et Henri, ces causes premières, sinon directes de l'humiliation qu'elle avait subie, et ce fat précisément envers ceux-là qu'elle se montra le plus aimable.

Cependant, sous prétexte de la nécessité de veiller aux intérêts de la maison, elle se refusa à toutes les instances qui lui furent faites de prolonger son séjour : elle partit le lendemain matin, après que le mariage eut été fixé h quinzaine.

UNE B£NCONTBE

Le samedi suivant avait été désigné pour le jour de la signature du contrat. Dans l'intervalle, M. Peluche et sa fille étaient retournés à Paris. Camille, qui faisait bon marché de sa coquetterie, eût préféré rester à Norôy; mais M. Peluche y tenait pour elle.

Henri avait vaguement parlé de la corbeille qu'il comptait offrir à sa fiancée, et l'amour-propre du digne fabricant, déjà battu sur plus d'un point, était décidé à trouver une revanche, et dans le chapitre du trousseau, à ne point se laisser dépasser en magnificence. La chasse n'occupait plus ;que le second rang dans ses préoccupations, et, à l'entendre s'en-

quérir de détails extra-féminins, établir le dessin des entre-deux, discuter des mérites de la valenciennes, du point de Venise, de Bruxelles ou d'Angleterre, ont eût été tenté de supposer que c'était lui qui était la mariée.

Les dépenses exagérées auxquelles il se livra ne pouvaient pas réconcilier madame Peluche avec ce mariage. Ces acquisitions firent éclater les profondes dissonnances qui existaient entre deux caractères qui ne se ressemblaient qu'à la surface. M. Peluche n*était certainement pas un dissipateur : mais son économie n'était que relative. Il sufiisait que sa vanité fût en jeu pour qu'il déliât les cordons de sa bourse; la parcimonie d'Athénaïs ne transigeait jamais, quel que fût le sentiment qui la sollicitât.

Elle avait apporté de sa province le culte du linge : elle affectait pour la toile des tendresses de collectionneur ; elle Taimait'pour elle-même, par tempérament, si je puis employer cette expression, bien plutôt que pour l'argent que cette toile représentait. Étager méthodiquement des piles de draps-, classer bibliophilement des douzaines de serviettes, de chemises et de mouchoirs, parfumer le tout avec de petits chapelets de racines d'iris, était sa récréation la plus douce, comme la grande affaire de la blanchisseuse était sa préoccupation la plus grave. On ignore ce que Teau de Javelle, la brosse de chiendent tous les procédés dont usent les Parisiens pour blanchir expéditivement le linge, sans trop se soucier d'en amincir le tissu, peuvent causer d'insomnies et

de douleurs aux femmes qui partagent Tinnocente manie d'Athénaïs.

Il était impossible qu'elle eût négligé un moyen si légitime d'assouvir cette passion respectable en s'occupant à l'avance du trousseau de Camille. Celleci n'était encore qu'une enfant, que déjà sa bellemère, sous prétexte d'occasions incroyables, — les femmes ne se servent jamais d'un autre adjectif pour caractériser ces sortes de marchés, — l'avait déjà pourvue de quelques-uns de ces accessoires fondamentaux de l'entrée en ménage.

Ces premières pièces avaient été solennellement déposées dans une armoire. D'autres n'avaient pas tardé à les y rejoindre peu à peu, et, les occasions se multipliant chaque jour davantage, elles n'avaient pas tardé à s'accumuler dans des proportions menaçantes pour les ais de chêne qui servaient de temple à ce trésor. Là, en attendant un jour auquel personne n'avait encore songé, elles servaient aux distractions favorites de madame Peluche, et aussi à attendrir quelques voisines privilégiées sur le dévouement dont ce soin pieux témoignait pour la fille de son mari.

Naturellement, aux premiers mots que M. Peluche avait prononcés, on Tavait conduit à l'armoire, dont les battants s'étaient ouverts avec quelque pompe. Cependant, il s'en était fallu de beaucoup que cette exhibition produisît sur le maître de ta Reine des fleurs l'effet qu'on en attendait.

Camille, il est vrai, avait trouvé tout charmant;

elle s'était élancée au cou de sa beUe-n\ère, l'avait embrassée avec effusion ; mais, à la vue de ces pyramides de toile, à laquelle le temps avait donné le ton jaunâtre du lard ranci, M. Peluche avait fait une moue significative et déclaré, en hochant la tête, que, tout en étant fort beau et fort cossu, ce trousseau-là restait au-dessous du rang que sa allé était appelée à tenir dans le monde.

Le digne fabricant ne se doutait pas qu'il venait d'atteindre sa femme dans 3on orgueil et dans son avarice tout à la fois ; dans son orgueil en dédaignant ce qu'elle avait choisi, dans son avarice eu rendant nécessaire l'acquisition d'un second trousseau, c'està-dire une dépense considérable.

Gomme tous ceux qui glissent sur la pente d'un précipice et que leurs efforts mêmes contribuent à pousser dans l'abîme, M. Peluche envenima mortellement ia blessure qu'il venait de faire eu essayant de la cicatriser ; sa bonhomie lui ût commettre la ma* ladresse d'offrir à sa femme ce qu'il venait de trouver indigne de sa fille.

Madame Peluche esss^y^ de sourire, se mordit les lèvres, ne répondit rien; mais un ferment de haine commença à poindre et à germer dans cette âme, que sa médiocrité native avait jusqu'alors readue incapable de mal comme de bien et qui, moralement, pouvait être caractérisée par le mot : neutre.

Elle refusa avec obstination de se mêler de toutes les acquisitions que projetait sou mari ; mais elle fut loin d'abdiquer son droit de critique, et, lorsque

M. Peluche étalait tnomphalement les coûteux chiffons qa'il avait choisis, elle se faisait un malin plaisir de lai démontrer qu'il avait étéjvolé.

Cette opposition qui, pour la première fois, se révélait dans son ménage courrouçait extraordinairement M. Peluche, qui avait Thorreur innée de toutes les oppositions. Mais sa colère passait vite : il se persuadait que ces taquineries étaient la conséquence du petit désappointement que sa fermeté avait réservé à Athénaïs. Il comptait sur le temps, sur la raison et surtout sur le bonheur de Camille pour en faire justice. Celle-ci, au contraire, pressentait ce qui se passait dans le cœur de sa belle-mère ; elle devinait son hostilité pour le mariage qui allait s'accomplir. Elle en était attristée et effrayée. Elle redoublait de prévenances et de caresses pour adoucir les préventions qu'elle supposait, Tinimitié qu'elle sentait poindre. La pauvre enfant ignorait qu'on apprivoise plus aisément un tigre qu'une femme qui se croit outragée.

Cependant, Henri avait suivi sa future à Paris ; il venait tous les jours au magasin de la rue Bourg- TAbbé, et sa présence, ses assiduités firent un peu oublier à la jeune fille les chagrins et les inquiétudes que lui causait l'attitude de sa belle-mère,

La veille du jour fixé pour la signature du contrat, la famille Peluche retournait à Villers-Cotterets.

Madeleine et Henri la ramenèrent à Noroy dans le break du jeune homme. La population les at-

tendait rassemblée à l'entrée du village. Les jeunes filles offrirent des fleurs à Camille ; un vieux fermier complimenta les futurs époux au nom de tous ces braves gens. Camille pleurait d'émotion ; malgré la fermeté juvénile de son caractère, Henri avait quelque peine à dominer Témotion que lui causait la sincère manifestation de l'affection des gens du bourg ; mais M. Peluche ne parut pas aussi sensible à cette ovation qu'on l'eût présumé en raison de ses appétits de gloriole.

Peut-être était-il froissé de ce que les félicitations allaient à son gendre avant d'aller à lui ; peut-être aussi, cédant, sans ë'en douter, à la toute-puissance d'une action intime et continue, commençait- il à n'être plus aussi enthousiaste de Henri et à partager les fâcheuses impressions qu'aussitôt qu'ils se trouvaient seuls, Athénaïs ne cessait de lui manifester avec la tenace opiniâtreté de son sexe. Il se borna à reprocher, non sans aigreur, à Madeleine, de ne l'avoir point prévenu de la démonstration populaire qui les attendait, afin qu'il endossât un uniforme tout neuf qu'il avait apporté pour conduire sa fille à l'autel, et afin de lui donner le loisir de préparer une improvisation susceptible d'électriser ces bons paysans.

Quant à madame Peluche, elle trouva sur-lechamp un procédé très-ingénieux pour mettre un terme à des clameurs qui exaspéraient son dépit. Les jeunes gens du village n'ayant point négligé cette occasion de faire parler la poudre, au premier

coup de fusil, elte jugea à propos de s'évanouir, ce qui ne laissa pas que de troubler singulièrement le programme de cette fête de famille.

Au moment où Henri rassemblait ses chevaux afin de les faire tourner devant la grille et entrer dans le parc, il vit^ assis sur une des bornes de cette grille, un homme dont la tournure et la physionomie le frappèrent assez pour qu'au milieu des graves préoccupations de cette journée, il ralentît l'allure de son attelage, afin d'examiner plus attentivement ce personnage, non moins remarquable par sa beauté physique que par l'étrangeté de son costume.

Il pouvait avoir vingt-quatre à vingt-cinq ans, bien qu'à quelques rides précoces qui sillonnaient son fronts, indices flagrants de pénibles travaux ou de cruels soucis, on fût tenté de lui en donner davantage. 11 était grand et svelte; mais le développement de sa taille ne devait pas avoir été acquis au détriment de sa force : ses membres, même au repos^ trahissaient une vigueur singulière.

On retrouvait sur son visage les traits caractéristiques de la race espagnole : le nez aquilin, la bouche finement découpée, la barbe, les yeu3ç, les sourcils, les cheveux d'un noir d'ébène, l'éclat fulgurant du regard ; mais son teint était encore plus basané que celui des Européens du Midi : le soleil des tropiques pouvait seul lui avoir donné ces tons chauds et bistrés du bronze florentin. Il était enveloppé d'un de ces manteaux bruns de forme étrange qui ser-

vent à la fois de couverture, de tente ou de lit aux cavaliers des pampas de l'Amérique du Sud,^ et qu'on désigne sous le nom de puncho.

 travers les plis de ce manteau, on apercevait une chemise de grosse laine rouge qui lui servait à la fois de gilet et d'habit. La seule concession qu'il eût faite aux coutumes européennes était celle de son pantalon, pantalon de drap gris à bande rouge retombant sur des guêtres de peau de daim. Enfin il avait pour coiffure un feutre mou de couleur noire et à larges bords.

Cet habillement, qui paraissait encore plus étrange au fond d'une province qu'il ne l'eût été à Paris, l'étranger le portait avec autant d'aisance que s'il se fût trouvé sur les bords du Rio-Grande ou de la Plata. Il était calme, indifférent au milieu d'un triple cercle de jeunes drôles qui, après avoir hésité quelques instants entre le spectacle qu'il leur ménageait et l'entrée de la mariée, avaient pris le parti de jouir tour à tour de l'un et de l'autre de ces divertissements et les contemplaient avec une eu* riosité ébahie..

L'homme au puncho ne paraissait pas s'aperce* voir de leur présence. Il roulait un peu de tabac dans une feuille de maïs et fumait sa cigarette avec une impassibilité parfaite, recommençant son travail dès que le dernier nuage de l'odorante fumée avait été emporté par la brise.

Cependant, lorsqu'il avait vu venir la voiture, une assez vive agitation s'était manifestée sur son visage.

PAIIISIENS ET PRO?IRCIÂUI 107

Ses sourcils fixmcés avaient révélé une certaine tension de son esprit. Bien qne la jennesse et la beauté de Camille dussent attirer le regard d'nn homme de cet âge aussi sûrement qne Taimant attire le fer, ce n'était pas elle qne Tœil de l'étranger avait cherchée, c'était Henri; et, comme, ainsi qne jeTai dit, celui -ci considérait l'inconnu avec quelque surprise, ils se regardèrent l(mgtemps Tun l'autre, sans qu'aucun des deux se décid&t à baisser les yeux le premier.

Dès que le break fut entré dans le parc, Henri se retourna avec vivacité vers Madeleine, assis au* dessous de lui et derrière lui.

— Quel est cet homme? lui demanda-t-il. Gomme beaucoup de vieux soldats, Madeleine se

faisait un point d'honneur de ne s'étonner jamais.

— 3e n'en sais, ma foà, rien, répondit-il.

~ Mais vous n'avez donc pas remarqué son cos* tume?

— Oui. C'est quelque caramba^ quelque mau" geur d'ail, qui est venu mendier par ici.

— Mendier ? s'écria Henri. Ah I vous ne Tavea pas bien vu. Un homme qui a un regard comme celui-ci n'a jamais tendu la main.

— Pstt ! dit Madeleine, on voit bien que tu n'as pas passé les monts, mon garçon. Ces gens*là vous demandent un sou avec une bien autre morgue que les ministres de Sa Majesté Louis-Philippe n'en met^ tent pour solliciter le budget de MM. de la Gtuimbre;

— Mais, enfin, que fait-il ici ?

— Va l'interroger, si tu es curieux. Tout ce que je puis te répondre, c'est que voilà deux ou trois jours qu'il rôde, m'a-t-on dit, dans les environs, et que deux fois déjà je l'ai rencontré. Mais, ma foi, je dois assez d'insomnies à ses compatriotes pour me croire dispensé de me mettre en frais de sollicitude pour celui-là.

— Cependant, dit Camille, dont le regard allait chercher un encouragement dans les yeux de son ûancé, peut-être est-il malheureux. Sans ressources, loin de son pays, son sort est digne de pitié. Ne pourrait-on pas s'informer... ?

— Que n'y restait-il dans son pays l s'écria M. Peluche en intervenant dans le débat avec quelque acrimonie : j'ai en horreur tous ces vagabopds, artistes ou autres, qui veulent singer les grands seigneurs en flânant sur les routes. Quand on n'a pas le moyen de payer la poste ou qu'on n'est pas crédité par une bonne maison de commerce, on reste chez soi. Je ne sais, en vérité, comment tu peux t'intéresser à ce grand escogriffe, qui a plutôt l'air d'un brigand que de tout autre chose.

— Ohl ajouta perfidement Athénaïs, c'est son équipage qui aura touché le cœur de Camille, Ne savez-vous pas que la pauvre enfant a toujours eu un faible pour les héros de roman?

La voiture, en s'arrêtant devant le perron, dispensa Camille d'une réponse à cette insinuation malveillante. Les deux dames montèrent à Tappartement que l'on avait préparé pour elles, et Henri,

*se dérobant à son futur beau-père et à Madeleine, passa par les écuries et courut rapidement à la grille du parc ; mais il plongea vainement le regard des deux côtés de la route : l'étranger avait disparu.

Le lendemain, après déjeuner, une vingtaine de personnes, parmi lesquelles nous retrouvons nos anciennes connaissances, Giraux, Jules Grejion , Bénédict Giraudeau, etc., se trouvaient réunies dans le salon du petit château, où on allait procéder à la signature du contrat de mariage.

Nos lecteurs se figureront assez aisément quelle devait être l'attitude des deux jeunes gens dont nous avons dit la réciprocité de tendresse, pour que nous nous dispensions de la décrire.

La satisfaction de poser devant des provinciaux dans son bel uniforme avait fait un peu oublier à M. Peluche le vague mécontentement dont la contagion l'avait gagné sur l'oreiller conjugal. Madeleine était radieux : c'était le rêve que, toute sa vie, le bonhomme avait poursuivi qui allait devenir une réalité. Madame Peluche faisait seule tache à la satisfaction générale, et encore n'en laissait-elle rien transpirer : à peine si quelque crispation involontaire de son visage venait, de loin en loin, traduire ce qui se passait dans son âme.

Le notaire de Villers-Cotterets avait pris place devant une table à jeu, étalé ses paperasses, ouvert son encrier. Il parcourait attentivement et corrigeait l'acte qui allait servir de base à l'union des deux jeunes gens, tandis que les assistants, réunis n. 7

par groupes, causaient un peu bruyamment dans

tous les coins de l'appartement.

C'est ainsi que les choses se passent à l'Opéra- Comique, et, sur ce point, la mise en scène est fidèle, car c'est ainsi qu'elles se passent dans la réalité.

L'homme de loi en était à ses derniers feuillets de papier timbré, lorsqu'un nouveau venu entra dans le salon.

Ce nouveau venu, c'était M. Redon, le maire de Noroy.

La physionomie ordinairement calme du magistrat paraissait soucieuse et trahissait une violente préoccupation.

Il alla droit à Madeleine, et, sans répondre au cordial bonjour de celui-ci :

— Il faut que vous alliez chez vous, où quelqu'un vous attend, lui dit-il.

— En ce moment? répondit Madeleine en lui désignant du regard le notaire et les assistants. Mais, vous le voyez bien, c'est impossible.

— Il le faut, répliqua M. Redon d'un ton qui n'admettait pas de réplique et qui n'empêcha cependant pas le bimbelotier d'envoyer une imprécation à l'importun qui choisissait si mal son heure pour avoir besoin de lui.

Les longues jambes de Madeleine le portèrent rapidement à l'extrémité du parc. Il passa par la coupure de la haie qui communiquait avec son jar-

din, et demanda à sa servante quelle était la personne qui le demandait.

Celle-ci lui désigna un homme nonchalamment appuyé contre la muraille de la cour, et, dans cet homme, il reconnut l'étranger qui, la veille au soir, avait si vivement excité la curiosité de son filleul.

Dans la conviction que celui dont Timportunité lui était si désagréable appartenait à la race espagnole, Madeleine sentit se réveiller tous ses griefs de vieux soldat.

Il alla droit à lui, les sourcils froncés, et, sans le saluer, sans se découvrir, il lui dit de son accent le plus bourru :

-» C'est vous qui avez à me parler?

L'étranger lui rendit politesse pour politesse. Il ne quitta pas son attitude et se contenta de faire im signe aSLrmatif entre deux aspirations de fumée de sa cigarette.

— • En ce cas, faites vite, reprit Madeleine : on m'attend pour signer un contrat.

— Le contrat attendra, répliqua l'étranger impassible; car ce que j'ai à vous dire est assez long pour qu'il me soit impossible de faire vite, comme vous dites.

La pureté avec laquelle Tétranger s'exprimait dans la langue française, le peu d'accent de sa prononciation, étonnèrent un peu Madeleine. Mais i) n'était pas homme à abjurer sa mauvaise humeur pour si peu.

— Eh bien, alors, mon cher monsieur, continua-

t-il, nous remettrons, si vous le voulez bien, notre entretien à un autre jour, ou tout au moins à une autre heure : je suis pressé.

— Moi aussi, mon cher monsieur, je suis pressé : c'est pourquoi cet entretien ne sera pas différé.

— Vraiment I dit Madeleine d*un ton railleur.

— T)ui. Vous allez m'inviter à entrer dans votre maison, parce que vous ne vous souciez pas que le premier passant venu entende ce que j'ai à vous conter ; vous m'offrirez un siège ; si vous êtes fumeur, vous prendrez votre pipe, afin de m'autoriser à continuer ma cigarette, et vous me prêterez l'attention que méritent les affaires sérieuses.

— fit vous êtes bien sûr que ce petit programme sera religieusement tenu ?

— J'en suis sûr.

— Charbonnier est maître chez soi, mon cher monsieur, et, sans être trop curieux, je voudrais bien connaître le moyen que vous emploierez pour m'imposer votre volonté dans ma demeure.

— Un mot y suffira, mon cher monsieur.

— En vérité I...

— Et ce mot, c'est mon nom.

— Et vous vous nommez ?

— Je me nomme le comte de Noroy, Monsieur, Madeleine pâlit et ne put retenir un geste de surprise.

Il regarda fixement Tétranger, qui s'inclina légè* rement devant lui.

PARISIENS ET PnOVINClAUX 113

— Le comte de Noroy? répéta-t-il sans trop se rendre compte de ce qu'il disait.

— Oui, le comte de Noroy. Qu'a donc ce nom qui vous étonne? répéta l'étranger avec amertume : je pensais qu'il devait vous être familier.

Madeleine ne répondit pas : il respira avec efiTort, et, étendant sa main tremblante, il indiqua la porte de sa maison en faisant signe à son interlocuteur de passer le premier.

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