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CE QUI SE PASSAIT A PARIS EN

Les choses se passèrent selon le programme indiqué par l'étranger. Madeleine, depuis que l'inconnu s'était nommé, était devenu souple comme un roseau, et les gouttes de sueur qui lui coulaient sur le front indiquaient le bouleversement qu'avait produit en lui ce nom qui était le même que jusque-là avait porté Henri.

En conséquence, à peine entré dans la salle à manger, qui en même temps servait de salon, il lui montra un siège. L'étranger s'assit en souriant, fier sans doute de sa puissance contestée d'abord, mais reconnue ensuite. Madeleine s'assit à son tour, mais sans songera sa pipe, quoique le comte roulât et allumât sa

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cigarette. Et ce fut lui qui, en s'inclinant, dit au jeune homme :

— Parlez, monsieur le comte, je vous écoute.

Le jeune homme s'inclina avec plus de déférence qu'il n'en avaic montré jusqu'alors et commença en ces termes :

— Je vous ai annoncé que ce que j'avais à vous dire était un peu long, et ce préambule a paru vous contrarier. Il faut me pardonner, Monsieur. Ma vi-> site a une cause grave, et qui aura probablement des conséquences douloureuses pour une personne que vous aimez beaucoup. Il faut donc que je m'étende sur tous les points, qui, s'ils n'étaient pas éclaircis, pourraient laisser un doute dans votre esprit, et, pour arriver à ce résultat, je dois reprendre les choses de bien haut, puisque mon point de départ remontera à plusieurs années avant ma naissance.

» Mon père, si je n'avais eu le malheur de le perdre, — et je sais quel ami dévoué il avait en vous, Monsieur, — mon père, moins quelques mois, aurait votre âge, puisque vous êtes non-seulement le fils de sa nourrice, mais encore son frère de lait. Nourri dans les traditions de l'Empire, fils d'un colonel tué à la bataille de la Moscowa, il vit avec une profonde douleur les invasions de 1814 et de 1815, auxquelles il était trop jeune pour s'opposer de sa personne. Mais, dès 1816, il entrait dans l'armée, et, en 1820, il était lieutenant dans la légion de la Meurthe, où vous serviez vous-même.

— Gomme simple soldat , interrompit Madeleine

ne pouvant s'empêcher de sourire à l'aveu de son humilité.

— Ce fut à cette époque qu'éclata à Paris la première conspiration militaire. Vous savez à quelle occasion.

— Ma foi, monsieur le comte, répondit Madeleine, je vous avoue que, simple soldat, je m'occupais assez peu de politique à cette époque, et ce fut un bonheur pour monsieur votre père, car je pus lui rendre un service qui tenait justement à ce que j'étais trop peu de chose pour être compromis.

— Puisque vous ignorez les causes de cette conspiration, j'en dirai deux mots, Monsieur; je tiens à vous prouver que je connais le terrain sur lequel je marche.

— Dites, Monsieur; tout ce qui vient de votre bouche est intéressant pour moi.

Le jeune homme salua et reprit :

— Après les deux lois votées en 1820 sur la suppression de la liberté de la presse et sur la liberté individuelle , quelques membres de Topposition résolurent d'organiser la révolte, et se réunirent en comité. C'étaient le général La Fayette, Voyer d'Argenson, Manuel, Dupont {de l'Eure), Mérilhou, de Corcelles, Beauséjour et le général Tarayre.

» Ce comité, d'où sortirent les premières tentatives de lutte ouverte contre la Restauration, prit le titre de Comité directeur.

» Sa devise était ces paroles de la Fayette : . « Le devoir de tout bon citoyen est de conspirer

» contre un gouvernement liberticide qui conspire. »

D Cet appel aux armes eut son écho dans l'armée. Des intelligences s'établirent entre cinq ou six chefs de régiments et le comité directeur.

» Le mouvement devait s'opérer à Paris, par les ordres et avec la coopération du capitaine Nantil et de mon père, tous deux officiers dans la légion de la Meurthe, toute dévouée à la cause de la Révolution.

» Cette légion était chargée de s'emparer du ichâteau-fort de Vincennes. La forteresse occupée, on en donnerait le commandement au général Merlin, et un gouvernement provisoire ayant pour président La Fayette s'y installerait.

9 En même temps que le mouvement serait tenté sur Vincennes, le commandant Bérard, chef de bataillon de la légion des Côtes-du-Nord, à peu près sûr de sa légion, se porterait sur la Bastille, s'y réunirait à un millier de jeunes gens faisant partie du complot, occuperait le jardin Beaumarchais, dont on pourrait facilement faire une inexpugnable redoute, et se trouverait ainsi commander la ligne des boulevards et les abords de la place Saint-Antoine.

» Dans le même moment, la première légion du Nord, conduite par le capitaine Dequevauvillers, devait s'établir en avant de l'Hôtel-de- Ville, sur les quais, de Tun et de l'autre côté de la Seine, et compléter matériellement la séparation sociale et pécuniaire qui existe entre les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, et les quartiers riches de Paris.

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» L'exécution du complot fut d'abord fixée au 10, puis au 15, puis au 20 août.

» Un de ces accidents qui font écrouler comme du sable les combinaisons les plus solides renversa l'immense échafaudage.

c C'était le 15 août la Saint-Louis, c'est-à-dire la fête du roi. Le feu prit à différentes pièces d'artifice destinées à solenniser la fête. Une explosion eut lieu au fort de Vincennes qui coûta la vie à plusieurs personnes, et qui, dans le premier moment, effrayant le gouvernement, qui ignorait la cause de la détonation, amena Tordre de diriger sur Vincennes des détachements de la garde royale. En voyant ces mouvements militaires, quelques-uns des conjurés crurent la conspiration découverte, et, désirant se tirer sains et saufs de la bagarre, dénoncèrent toute la conjuration et révélèrent le nom des chefs. Après avoir réuni, dans la nuit du 18 au 19, tous les renseignements que purent lui donner les dénonciateurs, le duc de Baguse, major général de la garde, signa Tordre de les arrêter.

» Le capitaine Nantil et mon père étaient occupés, sur le boulevard Beaumarchais, à prendre les dernières mesures d'exécution, quand un sous-of&cier de la légion accourut hors d'haleine et leur annonça que tout était découvert.

» Il n'y avait pas de temps à perdre. Il s'agissait de fuir. Les deux conjurés se serrèrent la main et s'élancèrent chacun de son côté.

» Nantil trouva un asile chez un étudiant en droit,

nommé Bellay, puis chez un employé du palais Bourbon, puis chez un maître tailleur de la garde impériale. Ëntin, il quitta Paris et se réfugia à Nantes, où il demeura caché jusqu'à l'amnistie.

» Mon père rencontra un soldat de sa compagnie, que vous devez connaître, monsieur Madeleine...

— Oui, monsieur le comte, répondit Madeleine, car ce soldat, c'était moi.

— • Eh bien, alors, Monsieur, dit le jeune homme, c'est à vous, pour tout ce qui a rapport au séjour de mon père à Paris et à sa fuite, c'est à vous de reprendre le récit que j'ai -commencé, la délicatesse me faisant, vous le comprendrez, un devoir de vous passer la parole et de m'en rapporter à tout ce que vous direz, commençant par vous avouer que je n'ai aucune preuve à l'appui de la réclamation que je viens vous faire, et que mon père, en mourant, m'a dit de me fier entièrement à votre parole.

Madeleine sourit tristement, et, tendant la main au jeune homme :

— Votre père a eu raison, monsieur le comte, lui répondit-il.

Puis, prenant la parole à son tour, il continua :

— Votre père m'entraîna dans une allée obscure que nous trouvâmes sur notre chemin, et en deux mots il me mit au courant de la situation.

» Je réfléchis un instant , et la première idée qui me vint fut que , puisque la conspiration était dénoncée, puisque l'on connaissait le nom des conspirateurs, les barrières devaient être gardées et les

signalements donnés aux barrières. Il s'agissait donc, au lieu de fuir, de na pas quitter Paris, et d'y trouver tout simplement un asile sûr.

» Cet asile je Tavais, non pas chez moi, hélas I un pauvre soldat n'a pas de chez lui, mais chez une jeune fille de dix-sept ans, belle et chaste comme la Vierge. C'est chez elle que j'eusse caché mon frère, si j'en avais eu un; c'est là que je cachai votre père.

» Cette jeune fille, qui vivait de son aiguille, travaillant pour un grand magasin de lingerie, dont son admirable talent en broderie faisait la vogue, demeurait dans deux petites chambres et un cabinet, au quatrième, rue Bourg-l'Abbé, et n'était connue dans tout le quartier que sous le nom de mademoiselle Henriette : ce nom était aimé et respecté comme celui d'une sainte créature à laquelle nul n'avait le droit d'adresser le plus petit reproche,

» Un lien inconnu, que je révélai à votre père en montant l'escalier d'Henriette, m'attachait à cette jeune fille. Je le lui révélai, parce que c'était un nouveau motif pour qu'il la respectât.

9 Henriette ne pensa pas un instant au danger qu'elle courait en recevant sous son toit un beau j eune homme de vingt-quatre ans; elle pensa qu'il était sous le poids d'une accusation capitale, qu'un refus* de sa part pouvait faire tomber cette noble tête de dessus ses épaules. Elle ouvrit sa porte au proscrit et lui donna sa chambre, dont elle faisait à la fois sa salle à manger et sa cuisine : le cabinet servit de chambre à coucher au prisonnier.

» Je dis prisonnier, parce que, pendant deux mois qu'il resta chez Henriette, il ne sortit que de temps en temps, de pe.ur d'éveiller les soupçons. Je venais le voir et je le plaignais de sa réclusion. J'ignorais les motifs qu'il avait de trouver sa réclusion agréable.

» De nombreuses arrestations avaient été faites , nous espérions toujours que la police se lasserait, mais elle tenait surtout à Nantil et à votre père, qui tous deux étaient contumaces, attendu que c'étaient les deux chefs. La Cour des pairs était convoquée pour le mois de janvier de l'année 1821. C'était la première conspiration militaire, on pouvait deviner d'avance la sévérité de l'arrêt.

D II était probable que la confiscation des biens suivrait la condamnation capitale, et que le contumace, sauvât-il sa vie, serait ruiné à tout jamais.

» Voici à quoi nous nous arrêtâmes :

» 1 oute la fortune de votre père était en biensfonds, situés dans la commune dont il portait le nom. Il s'agissait de trouver un homme, de l'honnêteté duquel on fût assez sûr pour lui faire une vente simulée de tous ces biens. Votre père me fit l'honneur de jeter les yeux sur moi. . .

Le jeune homme s'inclina- en manière d'hommage rendu.

— Seulement, avec Tactivité de la police parisienne, il était impossible que cet acte de vente se fit à Paris. Le notaire d'un côté, le receveur de l'enregistrement de l'autre, pouvaient, soit crainte d'une

punitioD, soit ambition d*aiie récompense, dénoncer le vendeur; l'enregistrement senl sofBsait. La province, où Ton s'adresserait à des amis, offrirait une sécurité plus grande.

» Seulement, il s'agissait de gagner la province.

» Je demandai et fis demander, par un camarade auquel nous pouvions nous fier, un congé de huit jours pour venir à la noce. Le congé nous fat ac« cordé.

» Le comte revêtit les habits du camarade, que nous laissâmes, avec des habits d'ouvrier, rue Bourg- TÂbbé; et tranquillement, à pied, avec notre congé roulé dans notiie cylindre de fer-blanc, nous sortîmes de Paris par la barrière de la Villette.

9 Henriette, qui avait voulu ne quitter le comte que le plus tard possible, avait pris la diligence de Villers-Gotterets, où nous la rejoigidmes après une étape de deux jours.

» A Villers-Cotterets, nous prîmes une carîole et en une heure nous fûmes rendus.

» Nous descendîmes directement chez le notaire, M* Mennesson, excellent patriote et honnête homme s'il en fut. Nous lui racontâmes la situation, et, sans s'inquiéter un instant du péril qu'il courait en prêtant les mains à un pareil acte, légal à tous les points de vue, mais à tous les points de vue aussi dangereux, il dressa l'acte de vente à mon nom et mon profit.

» J'avais vingt mille francs chez M* Mennesson, C'était juste la somme dont le comte de Noroy pen-

sait avoir besoin pour sa fuite et rinstallatîon qu'il projetait. Il fut convenu avec lui que, selon ses besoins, je ferais des emprunts, comme pour moi, sur sa propriété, qui pouvait valoir deux cent cinquante mille francs, et que les sommes résultant de ces emprunts, je les lui enverrais. Je lui remis» en outre^ une contre-lettre annulant la vente et déclarant qu'il n'avait reçu de moi qu'une somme de vingt mille francs.

» Il mit les vingt mille francs en or dans une ceinture, prit le costume et se procura les papiers d'un marinier du port aux Perches, et, sans plus douter de moi que je ne doutais de lui, nous prîmes congé l'un de l'autre, moi pour revenir à Paris, lui pour gagner le Havre, s'embarquer pour TAmérique et aller rejoindre, au Texas, la colonie française que le général Lallemand y avait réunie sous la dénomination de Champ d'Asile.

» Le camarade qui était resté à Paris derrière nous vint nous rejoindre à Noroy, reprit son uniforme et rentra avec nous à Paris.

» Nous étions au comble de la Joie d'avoir si bien réussi dans nos projets d'évasion. Seule, Henriette était atteinte d'une tristesse que je ne comprenais pas, mais que je compris un mois après, quand, se jetant en pleurant dans mes bras, elle m'avoua qu'elle était enceinte I

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