‹ Parisiens et provinciaux (volume 2)Chapitre 22 sur 31 · UNS LETTRE QUI ARRIVE TROP TARD · texte numérisé non relu

UNS LETTRE QUI ARRIVE TROP TARD

Madeleine s'arrêta un instant, s'essuya rapidement les yeux et reprit :

— Je pourrais m' étendre sur Thospitalité violée, sur l'amitié trahie, sur l'innocence abusée. Je me contenterai de vous dire, monsieur le comte, que le coup fut cruel et porta en plein cœur. Il est vrai que le comte de Noroy ignorait la situation dans laquelle il laissait Henriette. Celle-ci ne l'avait reconnue ellemême qu'après son départ; ou, sans cela, j'en suis sûr, votre père l'eût épousée...

— Je ne vous l'eusse pas dit le premier, répondit le jeune homme; mais, puisque c'est vous qui émettez cette opinion, je puis vous affirmer que son ingratitude envers cette jeune femme et vous fut le remords de toute sa vie.

— Je ne sais des événements qui suivirent la fuite du comte que ce qu'il m'en raconta, continua Madeleine.

— N'importe, achevez, Monsieur, •. J'ai besoin jusqu'à ce que nous soyons arrivés à un certain détail, que le.récit soit continué par vous.

Madeleine fit signe qu'il ne demandait pas mieux et reprit :

— Au bout de huit mois et demi, à partir du jour où le. comte nous avait quittés, Henriette accoucha d'un garçon, et mourut en lui donnant le jour!

» Je vous fais grâce, Monsieur, de mes angoisses au lit de mort, de mes larmes, de mon désespoir. En revoyant votre père, j'ai tout pardonné.

» L'enfant, qui était un garçon, fut inscrit sur les registres de l'état civil, sous le nom de Henri, et, comme il était orphelin, je fis serment devant Dieu de remplacer son père et sa mère.

» Puis, à tout hasard, sans savoir si elle parviendrait jamais, j'adressai au comte de Noroyune lettre au Champ d'Asile^ province du Texas.

» Cependant, le procès avait eu lieu devant la Cour des pairs. Votre père avait été condamné à mort, mais sans confiscation de biens. Je n'eus donc pas même à faire valoir ma vente, pour laquelle ni le notaire ni le receveur de Tenregistrement ne furent inquiétés.

)) Trois ans s'écoulèrent sans que j'entendisse parler de votre père; pendant ces trois ans, je fis, bien à contre-cœur, la campagne d'Espagne. La campagne finie, mon temps de service militaire achevé, je quittai à ma grande joie l'uniforme, et, comme je ne voulais pas rester à rien faire, et que je ne me croyais pas le droit de toucher à une fortune dont je n'étais que le dépositaire, j'achetai un petit fonds de bimbeloterie, rue des Bourdonnais, avec les quelques mille francs qui me restaient, et non-seule-

Tneiît je vécus, mais je pus subvenir aux premières dépenses de l'enfant.

» Sur ces entrefaites, le roi Louis XVIII mourut, Charles X lui succéda, et une amnistie générale, dans laquelle fut compris votre père, signala Tavénement du nouveau règne.

» Quatre mois après, au moment où je pensais le moins à lui^ je vois tout à coup entrer votre père dans ma pauvre boutique.

» Mon premier mouvement fut de me jeter dans ses bras.

» — Mon ami, me dit-il, j'ai reçu ta lettre lorsqu'il n'était plus temps de rien réparer. Quand j'arrivai au Texas, le Champ d'Asile venait d'être détruit par le vice-roi du Mexique. J'allai errant par tout le golfe, d'Austin à la Vera-Cruz, de Mexico à Cuba. Je remontai le fleuve des Amazones; je traversai des forêts immenses, des plaines sans fin. Je descendis le rio Parana, je traversai l'Uruguay et j'arrivai à Montevideo. J'avais des lettres pour les principaux habitants de cette ville, et, entre autres, pour le colonel Ovando. J'avais deux titres pour être bien reçu du colonel Ovando : j'étais Français et il adorait la France , j'étais proscrit politique et il avait consacré sa vie à la cause de la liberté. Dieu, du reste, avait été prodigue envers lui. Le colonel Ovando était un beau cavalier, dans le sens du mot espagnol, qui comprend à la fois le soldat et le gentilhomme...

Le jeune comte salua Madeleine.

— C'était mon grand-père maternel, dit-il.*

— Je m'en doutais, répondit Madeleine. Raison de plus, Monsieur, pour que je continue de laisser parler votre père,

» — C'était un beau cavalier au teint bran, me dit-il, à la taille élevée , au regard perçant , caus^mt avec grâce et entraînant ses auditeurs dans le cercle fascinateur d'un geste qui n'appartenait qu'à lui. Je subis d'autant plus son ascendant qu'il avait une allé charmante.

» De son côté, le colonel Ovando, à qui sa grande fortune permettait de ne point faire d'autre calcul, pour rétablissement de sa fille, que sa tendresse pour elle, me prit en amitié, et du premier abord me laissa supposer qu'il me verrait avec plaisir devenir son gendre. Je n'avais aucune objection à faire à ce désir. Mercedes, je te Vai dit, était charmante, et de son côté paraissait m'aimer tendrement. Il fut donc convenu qu'au retour d'une expédition que le colonel Ovando allait faire contre le général Lopez^ gouverneur de Santa-Fé de la Plata, j'époupouserais sa fille. A la STiite de cette convention qui comblait tous mes désirs, je crus devoir faire part au colonel, afin qu'il ne me confondît pas avec cette foule d'aventuriers qui court le nouveau monde, de ma position pécuniaire. Je lui dis que j'étais propriétaire en France, qu'un de mes amis avait reçu toute ma fortune en fidéicommis, que j'étais sûr de cet ami, et que, du moment où je réclamerais cette fortune, elle me serait rendue. Il me demanda à combien pouvait se monter cette fortune. Je lui répondis de

deux cent cinquante à trois cent mille francs. Il se mit à rire.

j» — Laissez cette bagatelle à votre ami, me dit-il, Mercedes est assez riche pour vous deux.

» La fortune du colonel Ovando était, en effet, estimée à quatre ou cinq millions.

» U partit; mais, en partant, il joignit la main de Mercedes à la mienne.

» — Mes enfants, dit-il , les chances de la guerre sont variables; vainqueur jusqu'ici, je puis être vaincu, tué ou fait prisonnier, ce qui, avec Lopez, revient au même. N'oubliez pas que mon dernier désir, en vous quittant, fut de vous voir unis.

» Nous l'embrassâmes, et, tout en combattant ce funeste pressentiment, nous lui promimes de grand cœur de faire ce qu'il désirait.

» Les commencements de la campagne furent tout à l'avantage [des Montévidéens. Mais, une révolte s'étant déclarée dans le régiment du colonel, et celuici s'étant jeté au milieu des révoltés pour les ramener au devoir, il fut fait prisoimier par eux et livré à son ennemi personnel, Lopez, gouverneur, comme nous l'avons dit, de Santa-Fé.

» Le général Lopez déjeunait lorsqu'on lui amena le colonel Ovando. Il ordonna qu'on l'introduisit près de lui, le reçut à merveille et l'invita à s'asseoir à sa table.

9 La conversation s'engagea comme cela se fait d'ordinaire entre deux convives auxquels une égalité de condition commande une courtoisie réciproque.

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» Cependant, vers le milieu du repas, Lopez s'interrompit tout à coup :

» — Colonel, demanda-t-il , si j'étais tombé en votre pouvoir comme vous êtes tombé au mien, et cela au moment du repas, qu'eussiez-vous fait ?

» — Je vous eusse invité à vous mettre à table, général, comme vous venez de le faire vous-même.

» — Oui, mais le déjeuner fini ?

» — Je vous eusse fait fusiller.

» — Je suis enchanté que ce soit là l*idée qui vous soit venue, car c'est aussi la mienne. Colonel, vous serez fusillé en sortant de table.

» — Dois-je me lever tout de suite, ou achever de déjeuner?

» — Oh! achevez, colonel, achevez ; nous ne sommes pas pressés I

» On continua donc, on fuma des cigarettes, on prit du café et des liqueurs; puis, les cigarettes fumées , le café et les liqueurs pris :

» — Je crois qu'il est temps, dit le colonel Ovando.

j> — Je vous remercie de ne point avoir attendu que je vous le rappelasse, répondit Lopez.

» Puis, appelant son planton :

» — L'escouade est-elle prête? demanda-t-il.

» — Oui, mon général, répondit le planton.

» Alors, se retournant vers Ovando :

» — Adieu, colonel, lui dit-il.

» — Oh ! tout au plus au revoir, répondit celui-ci ;

on ne vit pas longtemps dans des guerres pareilles à celles que nous faisons.

» Et, saluant Lopez, le colonel sortit. Cinq minutes après, une fusillade, retentissant dans la cour de Lopez, lui annonçait que le colonel Ovando avait cessé d'exister... »

— Et la prédiction du colonel ne tarda point à se réaliser, dit le jeune homme. Lopez à son tour est mort empoisonné par Rosas.

— « Je pleurai le colonel comme un fils pleure son père; puis, accomplissant s es derniers désirs, Mercedes et moi, nous nous mariâmes, et, au bout de dix mois^ elle me rendit père d'un fils, qui reçut au baptême le prénom de son grand-père don Luis, o

Le jeune homme salua.

— C'est moi, dit-il.

Madeleine rendit le salut au jeune homme, et, reprenant le récit du comte de Nproy :

— « J'avais, me dit votre père, reçu à Montevideo la lettre que tu m'avais envoyée au Texas, un an et demi après qu'elle avait été écrite ei huit mois après mon mariage avec Mercedes. T'écrire était inutile ; je ne pouvais te dire dans une lettre ce que je te raconte ici. La santé chancelante du roi Louis XVIIl faisait croire à une mort prochaine. Cette mort, assurait-on, serait suivie d'une amnistie. Je résolus d'attendre. Louis XVIII mourut. La nouvelle de l'amnistie arriva à Montevideo. Trois jours après, sans parler à ma femme d'autre chose que d'intérêts de famille qui m'appelaient en France, je partis de

Montevideo. Me voilà. Maintenant, mon ami, qu'est devenue Henriette? qu'est devenu mon enfant?

» — Henriette est morte. Ton enfant vit; mais, déclaré à Tétat civil sous le nom de sa mère, c'est-àdire sans nom, sans fortune^ sans avenir, on l'appelle tout simplement Henri.

» — Allons d'abord voir mon enfant, dit le comte.

» — Tu as, il me semble, une première visite à faire.

» — Où cela ?

» — Au cimetière du Père-Lachaise.

» — Tu as raison, à la tombe d'Henriette, d'abord.

» Nous primes une voiture, nous allâmes au cimetière du Père-Lachaise. Une pierre — sur laquelle étaient gravés son nom, la date de sa mort et une pieuse recommandation aux prières des fidèles — indiqua au comte l'endroit où reposait celle qui était morte en le nommant.

» Il pria quelques minutes» agenouillé sur la tombe; puis, se relevant :

» — Et maintenant, mon fils ? dit-il.

» — Ton fils, lui dis-je, a quatre ans et demi^ il m'était impossible d'avoir dans mon magasin un enfant de cet âge-là, et surtout de m'en occuper sérieusement. Il est resté sous la surveillance de M. Redon, maire de Vouty, chez sa nourrice à Noroy. Partons pour Noroy, tu le verras.

» — Partons ! répéta le comte.

» Nous partîmes dans la même voiture qui nous avait amenés au cimetière et qui, par hasard, mar-

chait bien, après avoir fait prix pour trois jours avec le conducteur.

» Nous allâmes couchera Nanteuil-le-Haudoin. Le lendemain, à onze heures du matin, nous étions au château de Noroy.

» J'envoyai chercher aussitôt le petit Henri.

» Le comte n'avait pas eu la patience d'attendre ; il était allé au-devant de lui. Il rentra, tenant Tenfant entre ses bras et M disant, les larmes aux yeux :

» — Appelle-moi papa I appelle-moi donc papa !

» Mais l'enfant secouait résolument la tête :

» — Ce n'est pas toi qui es mon papa, lui disait-il.

» Et, me montrant du doigt :

» — Mon papa, le voilà I

» Et il faisait tout ce qu'il pouvait pour s'échapper des bras du comte et venir dans les miens.

D Le comte le déposa à terre en disant :

» — Tu as raison, ton vrai père, le voilà.

» L'enfant accourut à moi, me jeta ses bras autour du cou et m'embrassa.

» Le comte se détourna pour essuyer une larme. Puis, posant sa main sur la tête de l'enfant :

» — Écoute, Madeleine, me dit-il, voici ce que j'ai décidé. Il est plus que probable que jamais ni moi ni mon fils, don Luis, n'aurons besoin de cette fortune, que je laisse en France, et qui provisoirement appartient à mon fils Henri.

» Cette fortune, dont tues le dépositaire, sera donc à lui jusqu'à ce que des circonstances imprévues me

forcent ou forcent mon fils à la réclamer. Mais, je te le répète, il n'y a aucune raison pour craindre que ces circonstances se présentent.

» Si elles se présentaient, comme tu es l'homme juste et le cœur honnête par excellence, Madeleine, tu déciderais, toi-même, à l'endroit de cette fortune ce que tu croirais honnête et juste, et, comme preuve que je te laisse seul et unique arbitre de ce que tu auras à faire en cette occasion, voici ta contre-lettre que j'anéantis. '

» £t^ en disant ces paroles, il déchira la contrelettre que je lui avais donnée et en jeta les morceaux au feu.

Le jeune comte se leva, tendit les deux mains à MadeleÎAe, et, la voix émue, les larmes aux yeux :

— Monsieur, lui dit-il, vous êtes bien véritablement le cœur honnête et l'homme juste que mon père avait dit. ,

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