‹ Parisiens et provinciaux (volume 2)Chapitre 24 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

ministre de la guerre les fit prendre dans leur maison et conduire à l'armée.

» Le colonel Pacheco avait rendu un décret qui donnait la liberté à tous les esclaves. La famille du président, malgré le décret de la République, s'était réservé deux nègres ; le colonel Pacheco se transporta lui-même chez le président de la République, et les deux esclaves furent convertis en soldats.

» Don Luis Baéna, un des premiers négociants de la ville, avait été surpris en correspondance avec l'ennemi. Selon la loi, il avait encouru la peine de mort, et, en effet, le tribunal militaire le condamna à être fusillé. Alors, les négociants étrangers se réunissent pour demander la grâce de Baéna, et, comme ils connaissaient la pauvreté du trésor, ils offrent une rançon de 300,000 francs destinée à habiller l'armée ; les membres du gouvernement penchent pour la clémence. Pacheco reste inflexible.

» — Si la vie d'un coupable pouvait être rachetée pour de Targent, dit-il, le Trésor, si pauvre qu'il soit, rachèterait la vie de Baéna; mais la vie d'un traître ne se rachète pas.

» Et Baéna fut fusillé.

» Rosas répondait à ces actes de justice et de dévouement par des assassinats et des mutilations.

» Après la bataille de TArroyo-Grande, on coupa la tête à cinq cent cinquante-six prisonniers ; on les conduisait par troupes de vingt, nus et les mains liées; chaque troupe était suivie par un égorge ur. Arrivés au lieu du supplice, les prisonniers se met-

talent, les uns après les autres, à genoux. L'égorgeur passait, donnait en passant un coup de rasoir dans la carotide, la victime tombait et expirait, tandis que Tégorgeur passait à un autre.

» Ceci, c'était pour le commun des martyrs. Mais les officiers supérieurs pris par Rosas obtenaient de terribles distinctions.

T> Le major Stanislas Alonzofuttué àcoups de bâton.

» Le lieutenant Âcosta fut écorché vif et mourut en criant : Vive la liberté !

» Le major Hyacinthe Castillo, le capitaine Martîns et le sous-lieutenant Louis Lavagne subirent le supplice des dix mille morceaux, inventé par les Chinois.

Le colonel Hinestrosa, dépouillé de ses vêtements, fut d'abord mutilé ; puis on lui coupa les oreilles, puis on lui enleva des lambeaux de chair, puis enfin, lorsqu'il ne fut plus qu'une large plaie, les soldats l'achevèrent à coups de baïonnette, après avoir eu soin, pour en faire un baudrier à leur chef, de lui enlever une large courroie de peau.

*» Et cent autres avec cela.

3> Les assiégeants se trompaient, ils croyaient par ces horribles boucheries nous épouvanter, et n'atteignaient d'autre but que de nous prouver qu'il valait mieux combattre jusqu'au dernier soupir que de se laisser prendre par les soldats de Rosas.

» Je vous ai raconté comment le colonel Pacheco avait cédé sa maison pour en faire un hôijital; mon père en avait fait autant, et l'exemple avait été suivi par trois autres personnes. Ces cinq hôpitaux

comptent mille lits. Ils sont desservis avec une piété qui touche à la magnificence. Chaque famille aisée avait donné autant de lits qu'elle avait pu. Les pharmaciens fournissaient gratis les médicaments. Les médecins ne recevaient rien pour leurs visites. Les dames étaient et sont encore sœurs de charité. La ville enfin habille, nourrit et défraye aujourd'hui 27,000 personnes étrangères à la ville, qui sont venues chercher un asile dans ses murs.

» Dans les temps heureux de Montevideo, quand les sérénades montaient de la rue aux fenêtres ou que les fenêtres jetaient leurs concerts à la rue, les iertullias de Montevideo avaientame réputation qu'elles eussent soutenue à Lisbonne, à Madrid, à Se ville, et dont l'esprit charmant et la franche hospitalité faisaient les délices des Européens, étonnés de trouver sur cette terre presque vierge tous les raffinements du luxe et toutes les recherches d'esprit du vieux inonde.

» Aujourd'hui, les soirées se passent à faire de la charpie, et les conversations se réduisent à raconter les combats du jour et les actions héroïques que ce jour a vues s'accomplir.

» Pour l'honneur de notre nom, ces conversations roulèrent quelquefois sur moi, dit le jeune homme en relevant fièrement la tête, souvent sur mon père. Si le colonel Pacheco fut l'Achille, mon père fut l'Hector de cette nouvelle Troie.

» Vous l'avez connu, mon père : c'était un de ces hommes pour lesquels le danger n'existe pas. Comme

Nelson le faisait à douze ans, lui pouvait demander à cinquante : € Qu'est-ce que la peur? » Pour lui, rien n'était impossible. On eût dit qu'il descendait d'un de ces titans qui autrefois avaient tenté d'escalader le ciel.

» Un jour, avec quatorze cavaliers, il tomba sur une centaine d'ennemis que l'on vit disparaître comme par enchantement.

» Un autre jour qu'il s'agissait de savoir si un bois, qui coupait le chemin, était ou non occupé par l'ennemi et qu'on disposait une batterie de canons pour fouiller ce bois avec la mitraille :

» — A quoi bon, dit-il , user notre poudre et nos boulets à cela?

)» Et, mettant son cheval au galop, il traversa le bois, le retraversa une seconde fois, et revint en disant simplement :

3 — Il n'y a personne.

» Un autre jour encore, se trouvant avec le colonel Pacheco et deux où trois cents cavaliers devant un détachement ennemi supérieur en nombre, le colonel désira avoir quelques renseignements qu'un prisonnier seul pouvait lui donner. Mon père s'élance seul sur le détachement ennemi, le joint, saisit au collet un homme du premier rang, le met en travers sur son cheval, et le rapporte au ministre de la guerre en lui disant :

3» — Tenez, mon colonel, voilà ce que vous avez demandé.

» Longtemps on eût cru que la mort respectait le

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héros qui familiarisait avec elle. Dans un des combats d'avant-posles que les deux armées se livraient tous les jours, un des plus braves officiers de Rosas se rencontre dans la mêlée avec mon père. Il le reconnaît, lui appuie son tromblon sur la poitrine, en criant :

» — A toi, comte de Noroy!

» Il lâche la détente, mais l'amorce seule prend feu.

» — A toi, don Diego l lui répond mon père.

» Et il lui passe son épée au travers du corps.

» Une fois qu'il allait en reconnaissance, il causait près d'un bois de pêchers avec cinq de ses soldats ; le bois renfermait une embuscade, Tembuscade fait feu à un quart de portée de fusil. Les cinq soldats tombent ; lui seul reste debout ; un autre eût fui ; lui s'élance dans le bois, en sort l'épée sanglante et sans avoir reçu une égratignure.

» Ses exploits étaient devenus Tentretien de la ville, et lui était la terreur des ennemis.

» Hélas ! son jour était marqué.

» Le 8 février dernier, étant avec. moi, qui lui servais d'aide de camp aux avant-postes, il fut frappé d'un boulet, comme Turenne, comme Brunswick, comme Duroc; seulement, lui ne tomba pas de cheval, quoique le boulet lui eût emporté une partie des entrailles.

» Mais il mit pied à terre, et, comme je le recevais dans mes bras, tout* bas il me dit :

» — Frappé à mort!

» Aussitôt ses forces l'abandonnèrent et nous le

transportâmes sur son puncho jusqu'à la ligne des fortifications.

« La nouvelle de cette catastrophe retentit au cœur de la ville, comme si elle y eût été apportée par le coup de canon qui Pavait frappé. Le ministre de la guerre accourut aussitôt. Il ne pouvait croire à la mort : le visage de mon père n'offrait d'autre altération qu'une légère pâleur.

» En apercevant le ministre, il se souleva, lui tendit la main, et lui rendit compte des détails du service dont il avait été chargé, avec une sérénité si parfaite, qu'il était impossible qu'on crût qu'il allait mourir.

» Sa voix s'éteignit peu à peu.

» — Mon cher colonel, dit-il, j'ai quelques mots à dire à mon fils.

» Je m'approchai.

» — Mon ami, me dit-il, quand nous ne posséderons plus absolument rien, tu te rappelleras qu'il te reste en France un frère et trois cent mille francs.

j) Je pleurais.

» — Allons donc 1 me dit-il, je croyais avoir engendré un homme.

» — Non, mon père, m'écriai-je, vous n'avez mis au monde qu'un fils I

» Ma mère apparut pâle , épouvantée. Une des dernières, elle avait su l'accident terrible.

» Elle se jeta dans les bras du blessé.

» Il pencha la tête dans sa poitrine et ne dit que ces deux mots :

j» — Je t'attendais !

» Puis, se redressant par un effort suprême et s'adressant à ceux qui Tentouraient:

» — Camarades, dit-il, sauvez la patrie !

» Il retomba : il était mort.

» L'armée entière porta le deuil, non pas le deuil d'ordonnance, mais le véritable deuil, celui qui s'étend des habits au cœur.

» Un seul homme était mort ; il semblait à chaque survivant qu'il eût perdu un père ou un ami.

» La reconnaissance humaine était impuissante devant ce glorieux tombeau. Aussi, le gouvernement se contenta-t-il de rendre le décret suivant :

« Montevideo, 10 février 1844.'

» Dès que l'armée qui assiège la capitale aura été vaincue, le corps du comte de Noroy sera transporté à l'endroit où il a été frappé, et il lui sera élevé un monument aux frais du Trésor, où seront inscrits son nom, le jour de sa mort, et ses dernières paroles :

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