‹ Parisiens et provinciaux (volume 2)Chapitre 25 sur 31 · CAMARADES, SAUVEZ LA PATRIE · texte numérisé non relu

CAMARADES, SAUVEZ LA PATRIE

» Pacheco y Obés. »

» Mon père fut enseveli dans l'étendard de son régiment.

» J'attendis jusqu'au dernier moment, comme me l'avait recommandé mon père.

0 Enfin, le ministre des ûnances ayant ordonné de frapper une monnaie de siège et ayant fait don.

ainsi que tous les autres ministres et tous les citoyens de Montevideo, de leur argenterie, je portai les trois seuls morceaux d'argent qui restassent chez nous à la Monnaie.

» Le crucifix de ma mère et les deux éperons de mon père.

» Après quoi, je me dis :

» Il est temps de partir pour la France.

» — Et me voilà !

Madeleine regarda le jeune homme avec admiration. A la mort de son ami, il avait essuyé une larme.

— Et maintenant , demanda-t-il à don Luis , quelles sont vos intentions?

— Je n'en ai pas, répondit don Luis; mais je puis vous dire celles de mon père.

— Dites.

— C'est de laisser la moitié de la fortune à mon ^rère et d'emporter l'autre. Cent cinquante mille ou deux cent mille francs en or, à cette heure, sont des millions à Montevideo.

— Je vous demande dix minutes pour vous rendre la réponse d'Henri, dit-il.

Et, saluant le jeune homme, il sortit.

Dix minutes après, il rentra.

— Eh bien? demanda le Montévîdéen.

— Voici la réponse d'Henri, monsieur le comte : a Tout appartient à mon frère, moins les vingt mille francs que vous avez prêtés à notre père au moment de son départ. »

— Mon frère I mon frère! s'écria le jeune homme avec des larmes plein les yeux et plein la voix, où es-tu donc que je t'embrasse?

La porte s'ouvrit à ce cri fraternel, et Henri se jeta tout éperdu dans les bras de son frère!

ou LE LECTEUR TROUVERA CE QU'iL A DEVINÉ

d'avance

Nous avons dit : tout éperdu^ car Henri ruiné n'avait plus aucune espérance d'épouser Camille.

M. Peluche n'était pas un de ces hommes qui se piquent de beaux sentiments et chez lesquels un grand cœur peut tenir lieu d'une grande fortune,

Henri, inquiet , poursuivi par un triste pressenti* ment, avait quitté le salon où tout le monde était réuni pour le contrat, et, après avoir interrogé inutilement le maire de Vouty, qui n'avait rien voulu dire, il était venu à la ferme pour s'enquérir de l'événement près de son parrain.

Madeleine l'avait donc,- en sortant de la salle à manger, rencontré dans la cuisine. Et, là, après lui avoir recommandé d'être homme, il lui avait en quelques minutes raconté les choses que don Luis avait mis une heure à lui dire.

Henri n'avait pas hésité un instant, et il avait fait

PARISIENS BT PROVINCIAUX 155

la réponse que Madeleine était venu rapporter à son frère.

On a entendu le cri qui s'était échappé du cœur de celui-ci.

Madeleine laissa les deux jeunes gens dans les bras l'un de l'autre et s'achemina pensif et l'oreille hasse vers le château.

En traversant la grille, il vit sur le perron M. Peluche causant avec M. Redon. Â ses gestes multipliés et énergiques, on voyait que le digne marchand de fleurs était en proie à une vive agitation.

Il essayait, comme Henri l'avait déjà fait, de tirer quelques éclaircissements du maire de Vouty; mais, soit que celui-ci ne sût rien, soit qu'il ne voulût rien dire, le digne magistrat restait muet.

— Enfin, dit M. Peluche en apercevant son ami Madeleine, peut-être allons-nous savoir quelque chose.

Et, avec cet air important qu'il savait prendre dans les grandes occasions, M. Peluche descendit le perron marche à marche, le jarret tendu, le pied cambré et frappant, en jouant de la trompette ave(? sa bouche, sa poitrine du plat de ses deux mains.

— Eh bien, ce contrat, dit-il, ce contrat?

— Est remis à plus tard, mon cher Peluche, répondit Madeleine.

— Ah 1 ah! fit M. Peluche, et à quand est-il remis?

— J'ai grand' peur que ce ne soit aux calendes grecques.

— J'ai souvent entendu les débiteurs se servir de

cette locution, mais je n'en ai jamais connu le véritable sens. Ta me ferais plaisir en me fixant à cet égard, répondit gravement le marchand de fleurs.

— Eh bien, mon cher Peluche, le véritable sens, tu le comprendras quand je t'aurai fait une confidence.

— Fais, dit M. Peluche en écartant les jambes et en renversant sa tête en arrière.

— Henri est ruiné.

— Hein! fit M. Peluche, pas de plaisanterie !

— Le fait n'est pas assez gai pour que j'en fasse l'objet d'une plaisanterie.

— Ruiné? répéta M. Peluche.

— Hélas! oui.

— Mais... ruiné?.., ruiné? . . .

— Tout ce qu'il y a de plus ruiné, mon cher amil C'est-à-dire qu'il lui reste la moitié de ce que j'ai : soixante et dix à quatre-vingt mille francs tant que je vivrai, et le tout après ma mort.

— Ah çà! mais tu m'avais parlé de douze à quinze mille livres de rente en biens-fonds.

— Ce matin, il les avait encore.

— Eh bien?

— Eh bien, à cette heure, il ne les a plus.

— Cependant, des terres.., des terres! le premier passant venu n'enlève point cela à la semelle de ses bottes.

— C'est ce qui te trompe, Peluche, il est venu un passant qui les a enlevées.

— Huml tu comprends que ce que tu me dis là demande réflexion.

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— Je te le dis justement pour que tu réfléchisses.

— Tu sais que nous aimons trop Camille, Âthénaïs et moi, pour la sacrifier à un homme qui n'aura rien.

— Tu as parfaitement raison, et, sacrifice pour sacrifice, mieux vaut la sacrifier à un homme qui anra quelque chose.

— Alors, il n'y a pas à revenir là-dessus?

— Sur quoi?

— Sur la ruine de M. Henri.

Madeleine secoua la tête.

— En ce dis, plus tôt on préviendra Camille, mieux ce sera.

— Oui; mais, si tu m'en crois, Peluche, quoiqu'elle ne soit pas agréable, tu me chargeras de cette commission.

— Je le veux bien, mais à la condition que tu ne lui laisseras aucun espoir.

— Sois tranquille ; à quoi bon s'y reprendre à deux fois pour lui briser le cœur, à la pauvre enfant?

— Alors, je vais te l'envoyer.

— Envoie-la-moi.

Et M. Peluche rentra, se rengorgeant dans sa cravate et disant :

— C'est incroyable comme Athénaïs a le nez fin I elle a toujours été contre ce mariage-là.

Cinq minutes après, Camille apparaissait à son tour sur le perron, et, apercevant Madeleine, venait se jeter dans ses bras.

C'était d'après la profonde connaissance qu'il avait

du caractère matériel de M. Peluche et des délicatesses de celui de Camille, que Madeleine s'était chargé d'apprendre à sa filleule l'écroulement subit et complet de toutes ses espérances de bonheur; il avait compris qu'au milieu de sa douleur, et il n'osait en mesurer l'étendue, il ne fallait point qu'elle soupçonnât un instant Henri d'indélicatesse ou de désaffection. Car là eût été l'inguérissable et profonde blessure.

Camille, sans savoir encore rien de positif, devinait une catastrophe; elle avait la poitrine oppressée, les joues pâles, des larmes plein les yeux.

Elle regarda un instant Madeleine, comme pour chercher s'il lui restait une dernière espérance au fond du cœur.

Madeleine ne répondit point; seulement, sa poitrine se serra, et, malgré lui, à son tour, les larmes lui vinrent aux paupières.

Il n'en fallut pas davantage à Camille pour deviner que quelque obstacle insurmontable venait de s'élever entre elle et Henri.

— Oh! mon parrain, s'écria-t-elle, je suis bien malheureuse !

— Camille, lui répondit Madeleine, je connais quelqu'un qui sera encore plus malheureux que toi.

— Henri,, n'est-ce pas? s'écria-t-elle, et un rayon de joie brilla dans son regard à travers ses larmes; il m'aime donc toujours?

— Plus que jamais.

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— Alors, l'obstacle ne vient pas de loi ?

— Non, quoiqu'il vienne de son côté.

— Mais enfin, s'écria Camille, qu*est-il arrivé ? Alors, il répéta à Camille la phrase qu'il avait

déjà dite à Peluche :

— Henri est ruiné!

— N'est-ce que cela ? s'écria Camille. Mais je suis riche, moi.

— Cœur d'or ! dit Madeleine. Ce n'est pas toi qui es riche, c'est ton père.

— Cest vrai, murmura Camille.

Et elle laissa tomber ses bras à ses côtés et sa tête sur sa poitrine.

Puis, relevant lentement ses beaux yeux tout humides de pleurs et lentement aussi ces deux mains qu'elle laissa retomber sur les bras de Madeleine :

— Ainsi, vous, dit-elle avec un accent désolé, vous qui nous aimez, Henri et moi, comme vos enfants, vous ne voyez aucune ressource à notre situation, vous ne connaissez aucun moyen de nous rendre au bonheur?

— Aucun, dit Madeleine.

— Alors, cher parrain, emmenez-moi quelque part où je puisse pleurer tout à mon aise.

Ce cri était celai de la nature. Les blessures du cœur se cicatrisent en versant des larmes au lieu de sang.

Tout naturellement les pas dé Camille et de Madeleine se tournèrent du côté de la ferme, et s'arrêtèrent à l'allée de tilleuls.

C'est un des instincts des jours de malheur de revenir aux endroits où Ton a été heureux.

Le jeune homme, de son côté, avait éprouvé cette puissance involontaire du souvenir.

Il était assis sur le même banc où il avait trouvé Camille le jour où la gazelle chassée par Figaro était venue se réfugier aux bras de la jeune fille.

Il avait les coudes appuyés sur ses genoux et la tête cachée entre ses deux mains.

Camille le vit donc avant d'être vue par lui.

Elle s'échappa des bras de Madeleine, et, s'élançant vers le jeune homme avec cette invincible attraction de la jeunesse et de l'amour :

— Oh I Henri! Henri I s'écria-t-elle.

Et, comme, tout éperdu à cette voix, il se levait en chancelant et regardait autour de lui , elle vint tomber sur sa poitrine, les bras autour de son cou et sa tête sur son épaule.

L'émotion de Henri était si violente, que, ife se sentant point la force de soutenir Camille, il fléchit sous ce poids qu'en tout autre temps il eût trouvé si léger, et, la déposant sur le banc où un instant auparavant il était assis, il se laissa glisser à. ses pieds.

Et, la tête enveloppée des plis de sa robe, n'essayant plus même de commander à sa douleur, il éclata en sanglots.

— Oh I Camille! Camille! s'écria-t-il à son tour d'une voix entrecoupée par les larmes, au moment où je me trouvais si heureux, qu'à tout autre que

la mort j'eusse porté le défi de détruire notre bonheur, Camille ! Camille ! tout est donc fini pour moi ! Et la jeune fille, muette, suffoquée, le voyant si« non plus malheureux, du moins aussi malheureux qu'elle, lui prenant la tête entre ses mains, essayait de le consoler en lui donnant un espoir qu'elle n'avait pas.

— Ohl non, répondait-elle, il n'est pas possible que nous soyons maudits à ce point. Dieu ne le permettra pas. Nous nous aimions tantl et penser qu'aujourd'hui nous devions être unis pour toujours, et que demain nous serons séparés à jamais. Que faire? — Mais, mon parrain,ayez donc une idée pour nous qui n'en avons pasi Vous paraissiez heureux de notre mariage, vous disiez que vous noua aimiez tant.

— Eh 1 oui, je vous aime comme mes enfants, s'écria Madeleine, oui, j'étais heureux de votre mariage; mais que voulez-vous que j'y fasse? Pour qu'il s'accomplisse, il faut cinq cent mille francs, et Henri ne les a plus, et, moi, je ne les aurai jamais. Ohl mille tonnerres! si je savais où trouver cinq cent mille francs, fût-ce dans la lune, j'irais.

— Mais pourquoi Henri a-t-il besoin de cinq cent mille francs, mon Dieu? demanda Camille.

— Mais parce que tu les auras un jour.

— Ne peut-on pas être heureux dans ce monde, quand on n'a pas un million? Qu'on nous' laisse faire notre bonheur et mener la vie comme nous l'entendons. — Henri, avez-vous donc besoin d'un million, vous?

— Ohl non, non! s'écria le jeune homme; vous, Camille, et la petite maison du rendez-vous de chasse, je ne demande pas autre chose.

— Oui, mais le père Peluche, dit Madeleine, il ne se contente pas de cela!

— Mais puisque nous ne lui demandons rien, à mon père! s'écria Camille en frappant avec impatience la terre de son petit pied. Moi, je sais travailler, faire des fleurs, coudre, broder. Je puis donner des leçons de dessin pour les fleurs ; les jeunes filles riches aiment beaucoup à peindre les fleurs, je puis gagner dix francs par jour.

— Camille I Camille! s'écria Henri, ohl ne parlez pas ainsi, vous me brisez le cœuri Vous, ma femme, vous, travailler pour vivre; mais, auparavant, je me ferai garçon de charrue!

— Allons, allons, dit Madeleine, il ne s'agit point de te faire garçon de charrue, et elle maîtresse de dessin, c'est-à-dire de rêver des choses impossibles. Il s'agit de plier sous la volonté du père Peluche, qui se raidira d'autant plus qu'on voudra lutter contre lui. D'ailleurs, Henri ne peut pas avoir l'air d'épouser une femme contre la volonté de son père, surtout quand cette femme est riche et que lui ne Test plus. Que diable ! tout n'est pas perdu encore, et l'on a vu revenir de positions plus désespérées. Peluche aime Camille. Il ne lui laissera peut-être et je dirai même probablement pas épouser Henri; mais il ne la mariera pas de force à un autre. Il ne s'agit que de gagner du temps et de continuer de s'aimer.

PARISIENS RT PROVINeiAUX 163

— Oh! quant à cela!... s'écrièrent les deux jeunes gens en se jetant dans les bras Tun de Tautre.

— Eh bien , le papier et l'encre ont été inventés pour ceux qui ne peuvent pas se dire de vive voix ce qu'ils ont à se dire. Et puis le père Madeleine est là, qui s'est mis dans sa chienne de caboche que ce mariage aurait lieu. Une bonne promesse de n'être jamais que l'un à l'autre; pas un mot de cette promesse à mon ami Peluche, que je vois qui nous cherche, pas plus que du dernier baiser que vous allez vous donner.

— Mon Dieu !

Les jeunes gens s'embrassèrent.

— Alerte, Henri I A mon bras, ma filleule! Je ne vous empêche pas de cacher vos larmes. Henri, si tu ne disparais pas derrière la haie, je t'abandonne à ton malheureux sort. — C'est bon 1 c'est bon ! Peluche, nous voilà. Camille n'est pas perdue, puisqu'elle est avec moi. Je ne te dis pas qu'elle est bien gaie ; mais, enfin, la voilà telle qu'elle est.

Et le bon Madeleine poussa sa filleule tout éplorée dans les bras de M. Peluche, qui se contenta de la regarder avec majesté et de lui dire sentencieusement :

Tes père et mère honoreras Afin de vivre longuement.

— Brute ! murmura Madeleine ; quand cm pense qu'il n'a trouvé que cela pour consoler sa fille I

ou M. PELUCHE, DANS SA FAIBLESSE DE PÈRE, MANQUE A SES DEVOIRS DE BOURGEOIS

Madeleine se trompait. M. Peluche ne s'inquiétait aucunement de consoler Camille. Gomme tous les esprits inférieurs et vanitoux, il éprouvait, au con* traire, ime certaine satisfaction de ce qui venait d'arriver : il ne se dissimulait pas que ce mariage avait été combiné, conduit, et amené enfin où il en était par Madeleine. Or, son amour-propre était froissé, quelque avantageuse que fût cette alliance avant qu'Henri fût ruiné, de n'avoir été pour rien dans le travail préparatoire qui avait rapproché les deux jeunes gens ; travail dans lequel Madeleine avait mis toutes les combinaisons de son esprit et toutes les espérances de son cœur. — Intelligence étroite, menée — ce qui arrive souvent — par une intelligence plus étroite encore que la sienne, celle d'Âthénaïs , — il avait combattu sans conviction ; mais pour ne pas avoir l'air d*être mené par son ami Madeleine, les objections que la maîtresse de la Reine des fleurs lui avaU faites sur les sources de la fortune d'Henri ; — les commerçants pur sang, on le sait, ne reconnaissent que les fortunes qui reposent sur le doit et avoir; — et, comme Henri n'avait

pas de grand-livre, madame Peluche, tout en habitant le château, tout en se promenant dans les allées du parc, tout en voyant M. Peluche chasser dans les bois et dans les plaines de son futur gendre^ madame Peluche avait toujours fait cette question :

— D'où tout cela lui vient-il? comment a-t-il gagné tout cela ?

Puis on n'a pas oublié que madame Peluche était la 'belle-mère de Camille et non sa mère, et qu'en qualité de belle-mère, elle n'avait pas pour la fille de son mari, c'est-à-dire pour une étrangère, la tendresse qu'une mère a pour son enfant. Ce n'était pas sans jalousie qu'elle avait vu se développer daus Camille une beauté sympathique qui devait facilement effacer sa beauté rêche et rechignée, et sa belle-fille acquérir, presque sans travail, des talents pour lesquels elle affectait le plus grand mépris, mais qu'elle voyait apprécier et louer par les autres. Enfin, ce n'était pas sans un sentiment de malaise qu'elle avait vu Henri, qu'elle ne pouvait s'empêcher de trouver très-beau, très-élégant, très-instruit, devenir amoureux de Camille, en lui laissant, malgré tous les égards possibles, la conviction que, s'il l'avait rencontrée, elle, Athénaïs, à l'âge et dans les conditions où il avait rencontré Camille, non-seulement il ne fût pas devenu amoureux d'elle, mais ne lui eût même pas accordé la moindre attention.

Il en résulte que cet atome de joie que La Rochefoucauld prétend que ressent le cœur de l'homme en apprenant le malheur qui frappe son meilleur âmi,

il en résulte que cet atome de joie devint une joie bien entière et bien complète dans le cœur d'Athénaï^, lorsqu'elle apprit le malheur qui frappait Camille, et, comme, sous le prétexte de l'intérêt qu'elle portait à sa belle-fille, elle voulait savourer ce doux sentiment qu'on prétend être le plaisir des dieux et surtout des déesses, elle fit comprendre à M. Peluche que tout secret qui serait gardé envers lui, à l'endroit de la catastrophe pécuniaire d'Henri, serait un Secret insultant.

Aussi, dès que les amis rassemblés pour la signature du contrat se furent discrètement retirés, à la suite du maire de Vouty, Madeleine reçut de la part de son ami, M. Peluche, une espèce de sommation d'avoir à le mettre au courant des événements qui amenaient la rupture de l'union projetée entre sa fille et M. Henri de Noroy.

Madeleine fit part à Henri de ce nouvel incident, et, comme le secret n'était point à lui, lui demanda ce qu'il devait faire.

— Tout dire, répondit Henri j l'exigence de M. Peluche est légitime.

Peut-être, en se rendant aux désirs de son beaupère manqué, y avait-il au fond du cœur d'Henri ce sentiment d'espoir permanent dans la conscience de celui qui accomplit un devoir douloureux, c'est-àdire que plus ce devoir était rigoureux, plus on lui saurait gré de l'avoir accompli. Mais, en tout cas, quelle que fût la cause qui détermina sa décision, il n'hésita pas un instant, et, tandis qu'il montait à cheval avec son frère pour lui faire voir le magnifl-

que domaine auquel il avait renoncé, Madeleine se rendait au château, où attendaient, réunis en espèce de tribunal, M. et madame Peluche, et Camille.

11 va sans dire que Camille, juge prévenu en faveur de l'accusé, avait voulu donner sa démission; mais, sur un regard d'Athénaïs, qui ne voulait rien perdre des émotions de sa belle-flUe, Camille avait reçu de son père Tordre péremptoire de rester sur son siège.

Madeleine entra; en toute autre circonstance, il eût ri au nez de cette morgue sérieuse qu' affectait la bourgeoisie, cette reine de l'époque que nous essayons de peindre, et dont M. Bertin sur sa chaise curule est le type ; mais il partageait trop vivement le malheur des deux pauvres enfants. Il avait senti trop profondément se serrer son cœur, lorsqu'à son entrée il avait vu Camille porter son mouchoir à ses yeux, pour qu'un sentiment railleur, quel qu'il fût, vint se mêler à la tristesse qu'il éprouvait.

— Me voilà, dit-il ; que diable me voulez- vous? M. Peluche lui indiqua un siège comme le président indique la sellette à Taccusé.

— Nous voulons savoir, lui dit M. Peluche, du même ton dont, au conseil de discipline, il interpellait les gardes nationaux récalcitrants, nous voulons savoir, et c'est notre droit, dans tous les détails, les causes qui ont amené le refus de M. Henri de Noroy à la signature du contrat déjàdressé entre ma fille et lui. Il y a dans ce refus, vous devez le savoir, mon cher Madeleine, — et, pour donner plus de solennité à Tinterrogation, il affectait de ne pas tutoyer son ami, —

un côté qui a besoin d*être éclairci , de manière à convaincre notre susceptii)ilité, que la maison Peluche, connue pour son honorabilité commerciale et pour la régularité de ses payements, n'est pour rien dans cette catastrophe; car, passez-moi le mot* mon cher Madeleine, ce qui nous arrive aujourd'hui est une véritable catastrophe. Parlez, nous vous écoutons. Madeleine prit la parole à son tour et raconta, sans rien omettre, l'histoire d'Henri, depuis sa naissance jusqu'à l'arrivée de don Luis. M. Peluche se rappelait parfaitement la conspiration militaire de 1820, Témigration au Champ d'Asile, conduite par le général Lallemand. Il ignorait sa destruction par le vice-roi du Mexique. Il suivit avec un ceitain intérêt les pérégrinations du comte de Noroy, déplora que la lettre de Madeleine lui fût arrivée trop tard, tout en reconnaissant qu'il valait mieux pour lui qu'elle ne fût point arrivée, puisque ce retard lui avait permis d'épouser une des plus riches héritières de l'Amérique du Sud. Il approuva son retour en France, sa démarche près de Madeleine, désapprouva la transaction de la contre-lettre, car enfin Madeleine pouvait mourir subitement, — et alors M. de Noroy n'avait plus aucun moyen de faire valoir ses droits; — il blâma Madeleine, à qui la réclamation des biens de son filleul pouvait être faite d'un moment à l'autre, de ne pas avoir mis, dans la prévision de l'événement, son filleul dans le commerce, hésita un instant pour savoir si, à la place de Madeleine, il eût reconnu les droits de don Luis, mais finit par avouer que c'eût

été un abus de confiance de les nier. Seulement, il jeta les hauts cris lorsqu'il apprit que, don Luis ayant offert la moitié de la fortune à son frère, celui-ci avait refusé. Il interrogea Madeleine sur la totalité de cette fortune, qui^ vu l'augmentation de valeur des propriétés et les bénéfices de la division, allait peut-être, de trente mille francs, chiffre auquel elle avait été évaluée en 1820 par le comte de Noroy, monter à six cent mille. — Il calcula qu'en acceptant, Henri restait maître d'une fortune de trois cent mille francs, qui, jointe à la fortune de Madeleine, en calculant les intérêts de l'argent prêté vingtcinq ans auparavant au comte, faisait un total de près de quatre cent mille francs; que ce total de quatrecent mille francs se rapprochait tellement du chiffre qu'il exigeait de son gendre, qu'il y avait peutêtre encore moyen de s'entendre, si Henri acceptait cette offre. Enfin, il demanda à s'assurer, par une conversation avec don Luis, si ses dispositions étaient toujours les mêmes à l'endroit de ce partage.

Quoique Madeleine eût entièrement approuvé la résolution de son filleul et eût appuyé le refus de ce partage, après avoir assisté à la douleur des deux enfants, après avoir vu renaître l'espérance d'abord, puis la joie dans le regard de Camille à ce retour de son père vers l'union qui venait de se rompre, il ne crut pas avoir le droit de rien décider sans en appeler une seconde fois à la décision d'Henri, et, comme il comprit parfaitement que la conversation que voulait II. 10

avoir M. Peluche avec don Luis n'avait pour but que de poser un ultimatum à Henri, il s'inclina devant le désir de M. Peluche et l'invita lui- même à ne pas quitter le château sans avoir eu une conversation avec les deux jeunes gens, soit séparément, soit conjointement. ^

Madame Peluche risqua bien quelques observations sur la perte que faisait Henri de son titre de comte et de son nom de famille ; mais M. Peluche fit un long discours dans lequel il attaqua les préjugés et déclara que, s' étant toujours mis au-dessus d'eux, cette fois encore il les foulerait aux pieds.

Madeleine laissa Camille embrasser tendrement son père en remerciment de sa sortie philosophique, et se mit à la recherche des deux jeunes gens, qui étaient sortis à cheval.

Il les vit de loin revenir avec l'harmonie de deux frères qui ne se seraient jamais quittés. La physionomie dTSenri était triste mais calme 5 elle avait cette sérénité que donne le sentiment du devoir accompli.

En le voyant ainsi affermi .contre le malheur, Madeleine secoua la tête.

-^ Ce n'est pas celui-là, dit*il, qui reviendra jamais sur une résolution qull croira honorable.

C'étaient deux beaux cavaliers que ces deux frères : l'un représentant l'Europe, l'autre l'Amérique, celuici l'élégant écuyer des Champs-Elysées et du bois de Boulogne, celui-là le vigoureux dompteur des chevaux des pampas.

Leurs chevaux, quoique tous deux appartinssent à Henri, se ressentaient, pour ainsi dire, de l'individualité de ceux qui les montaient.

Le cheval d'Henri avait conservé son allure calme de cheval de manëge; pas un de ses poils n'était mouillé.

L'autre avait, en deux heures, acquis sous la main de son cavalier quelque chose de sauvage. Il soufflait la vapeur par ses naseaux, lançait la flamme par ses yeux; c'était à regret, on le sentait, qu'il marchait côte à côte avec son camarade; serré entre ces jambes nerveuses, aiguillonné par ces longs éperons, il eût voulu se jeter dans l'espace, et tout son corps couvert d'écume indiquait la fatigue et l'humiliation que lui causait le mors.

Madeleine fut obligé de s*avouer qu'Henri était peut-être un écuyer plus élégant, mais qu'à coup sûr don Luis était un plus puissant cavalier.

Tous deux descendirent de cheval à la porte de la ferme, et, tandis que l'on s'emparait des chevaux, Madeleine s'emparait de don Luis et lui demandait la permission de disposer de lui pendant dix minutes.

Henri le regardait avec plus de curiosité que d'inquiétude.

— J'ai à parler à don Luis, lui dit Madeleine.

— Faites, mon ami, lui répondit Henri; seulement, pas un mot contre ce qui est convenu entre nous.

— De ma part, non, répondit Madeleine.

Henri fit un signe de léte amical à son parrain et entra dans la ferme.

Madeleine prit le jeune Montévidéen par-dessous le bras, et, tout en l'entraînant vers le château, il le mit au courant de la situation au milieu de laquelle il était venu jeter un si grand trouble.

Henri ne lui en avait pas dit un seul mot.

Cette révélation attrista évidenmient le Montévidéen.

Madeleine ne lui cacha point qu'il allait se trouver en face du père et de la belle-mère de Camille et de Camille elle-même.

Il le mit en peu de mots au courant du caractère de M. Peluche, qui n'était point tout à fait étranger au jeune comte, la colonie française de Montevideo lui ayant déjà présenté le même type.

Camille, en Tapercevant et en reconnaissant en lui la cause involontaire de son malheur, ne put s'empêcher délaisser échapper un mouvement de répulsion.

Ce mouvement n'échappa point au Montévidéen, qui, s'avançant vers elle avec une grâce parfaite, lui dit:

— Mademoiselle , croyez que je suis profondément désespéré de la peine involontaire que je vous cause ; mais on a dû vous dire que nous étions làbas dans une situation telle, que nous n'avons de nrénagements à garder avec personne, et que Ton regarderait comme lâche quiconque ne donnerait pas à la patrie, cette mère de nos mères, son der-

nier écu et sâ dernière goutte de sang. Lia patrie, c^est Tamour sacré devant lequel disparaissent tous les aoQours profanes, et j'ai traversé la mer au nom de cet amour pour la patrie.

Camille porta son mouchoir à ses yeux, mais ne répondit rien.

Elle sentait de quel noble et grand sentiment le jeune homme se faisait l'interprète.

Mais, il faut le dire, M. Peluche croyait qu*il n'y avait qu'une patrie au monde, la France.

Aussi, sans partager en rien les sentiments de Camille :

— Monsieur l'Américain, lui dit-il ; car vous êtes Américain, n'est-ce pas?

— Non, Monsieur, répondit don Luis, je suis Français, mais né à Montevideo ; de sorte que j'ai deux patries, et, ayant la liberté d'opter pour l'une ou pour l'autre, j'opte pour la plus malheureuse.

— Très-bien, jeune homme; et c'est au nom de cette patrie que vous venez réclamer la fortune de M. le comte de Noroy ?

— S'il n'en était point ainsi, Monsieur, je n'aurais pas d'amis.

— Et cependant, on m'assure que vous avez ofTert à votre frère — pardon, à M. Henri. ..

— Ne vous reprenez pas, Monsieur, vous aviez bien dit.

— Que vous avez offert à votre frère , reprit M. Peluche, la moitié de votre fortune ?

— En insistant pour qu'il acceptât cette offre, je

n'ai fait qu'accomplir la volonté de mon père mourant.

— Et il a refusé ?

— De manière à ne point me permettre d'insister davantage.

— Mais, si à cette heure il se repentait d'un refus, et qu'il acceptât ?

-^ 11 me rendrait le plus heureux des hommes.

— Et il vous retrouverait dans les mêmes dispositions pour lui?

— Toujoursl

M. Peluche regarda Camille, et Camille put claiment lire dans ce regard ces mots :

— Tu vois que, s'il refuse, c'est qu'il ne t'aime pas. Puis, se penchant vers Madeleine :

— Maintenant, lui dit le maître du magasin de la Reine des fleurs, il nous reste à connaître le dernier mot de M. Henri; nous allons donc procéder à son égard comme nous avons fait à Tégard de don Luis.

— Veux-tu m'en croire, Peluche ? dit Madeleine; si tu veux que ce dernier mot ait une chance d'être favorable, ne le lui demande pas toi-même.

— Et par qui veux-tu que je le lui fasse demander?

— Par Camille.

— Est-ce bien convenable?

— Sans doute ; car, s'il répond oui, nous les marions.

— Je n'ai pas dit cela. Trois cent mille francs ne font pas mon chiffre.

— Hi fait, tu as dit oui; — et, s'il répond non, tu pars, et les enfants ne se revoient pas.

— Allons, j'y consens; tu vois que l'on fait de moi tout ce que Ton veut.

— Le fait est, monsieur Peluche, que vous êtes pour mademoiselle d'une faiblesse qui n'a pas d'exemple.

— Et où est -il, ce monsieur? demanda le mar* chand de fleurs.

— A la ferme; viens, dit Madeleine.

— Comment I il faut encore l'aller trouver ?

— Tu comprends qu'il ne viendra pas de luimême.

— Me voilà, mon père, me voilà, dit Camille se hâtant de prendre le bras de M. Peluche, de crainte qu'il ne se dédît.

— Madame Peluche, dit majestueusement le marchand de fleurs, s'il refuse, nous ne coucherons pas cette nuit sous son toit I

ou M. PELUCHE RENTRE DANS LES DÉBOURSÉS IMPRUDEMMENT FAITS PAR LUI A l'eNDROIT DE FIGARO

Henri, comme nous l'avons dit, était rentré à la ferme, et, pour rester seul avec sa pensée, était

entré dans la salle à manger, dont il avait tiré la porte après lui.

La tête renversée sur le dossier d'un grand fauteuil en bois de chêne, il laissait errer son imagination dans ces vastes champs de Tinfini qui ouvrent des horizons insensés à l'esprit de ceux que frappe un malheur profond et inattendu.

Henri voulait bien renoncer momentanément à Camille; mais son sacrifice n'allait pas jusqu'à la résignation, et tout ce qui en lui avait aspiré au bonheur, et un instant l'avait espéré, se révoltait à l'idée de la perdre tout à fait.

Alors, il cherchait dans sa mémoire des exemples de fortunes subites et inespérées, ébauchant, pour arriver à ce résultat, les projets les plus extravagants.

L'Amérique, avec ses forêts fmmenses; l'Inde, avec ses mines de diamants; la Californie, avec ses sables d'or, passaient tour à tour devant ses yeux ; mfis, lorsque ses regards voulaient approfondir la vision, elle s'évanouissait comme un mirage.

Tandis que, les uns après les autres, il poursuivait ces fantômes dorés, il entendit le bruit de la porte revêche grinçant sur ses gonds^ et, tournant la tête vers elle, il aperçut sur le seuil le père Miette tour« nant son bonnet de coton entre ses mains, en homme qui a quelque question grave, mais indiscrète^ à faire.

Il le regarda un instant; puis, voyant que le bonhomme continuait de tourner son bonnet dans ses

PÂBlSIEIfS ET PROVIHCIADX 177

mains sans parler, il se décida à rompre le premier le silence. *

— Ah! diuily c*est vous, monsieur Miette.

— Oui, monsieur le comte ; oui, c'est moi. Henri sourit amèrement à ce titre de comte que

continuait de lui donner le père Miette.

— Vous désirez quelque chose ? continua Henri.

— Non, dit le vieillard, ce n'est pas quelque chose, c'est quelqu'un; sans vous commander, monsieur Henri, M. le maire de Vouty est-il là?

— Non, je suis seul.

— Ahl diable ! c'est que j'avais quelque chose i lui dire.

— Vous le trouverez certainement chez lui.

— Chez lui I si c'était sûr encore, je ne dis pas. Et M. Madeleine, il n'est pas là non plus?

— Vous le voyez. Avez-vous affaire à lui?

— Ah! dame, oui, j'aurais voulu lui parler; mais peut-être bien que, si je parlais à un autre, ça reviendrait au même.

— Mais à qui, monsieur Miette?

— Eh bien, à vous, par exemple, monsieur le comte.

— Comment l je puis vous donner les renseignements que vous désirez ?

— Ahl je dis que oui, et mieux que personne même, si vous y consentez?

— J'y consens, monsieur Miette, dit Henri, et de tout mon cœur.

— C'est que je ne sais pas comment vous dire cela, inoi.

— Dites-moi cela tout simplement.

— Il y en a comme ça qui prétendent dans le village... — moi, je n'en crois rien, vous comprenez bien, monsieur Henri! — il y en a comme ça qui prétendent que votre mariage avec mademoiselle Peluche est manqué?

— Hélas ! ceux qui prétendent cela, cher monsieur Miette, sont malheureusement dans le vrai.

— Ohl pas possible, pas possible! Eh bien, monsieur Henri, parole d'honneur,, foi d'honnête homme, il faut que ce soit vous qui le disiez pour que je le croie.

— C'est pourtant vrai.

— Que vous aviez l'air de tant vous aimer, mon Dieu!

— Nous nous aimions fort aussi , monsieur Miette.

— Mais qu'il a fallu certainement des raisons bien graves pour faire manquer un mariage si avancé I

— Ce sont des raisons bien graves, en effet, qui ont déterminé sa rupture. Ainsi donc, si c'était cela seulement que vous désiriez savoir, mon cher Monsieur...

Le père Miette fit semblant de ne pas comprendre.

— C'est qu'on dit comme ça encore dans le village que la rupture vient de votre côté.

— Si la chose a quelque intérêt pour vous, monsieur Miette, dit Henri, qui commençait à a'impatienter, c'est moi, en effet, qui ai retiré ma parole.

— Ahl oui, c'est bien ça, c'est bien ça, dit le vieil usurier d'un air fin. — Ahl M. Peluche, lui qui faisait si fort l'arrogant, il n'était donc pas aussi solide qu'il en avait l'air?

— Qu'entendez-vous par là, monsieur Miette?

— J'entends que, quand il a fallu mettre la main à la poche pour en tirer une dot qui pût faire face à un beau château et à six cents bons argents de terre, le marchand de fleurs a fait demi-tour à gauche, comme il dit, quand il commande la manœuvre à ses gardes nationaux.

— Mon cher monsieur Miette, ne faites pas sur un honorable commerçant de fausses suppositions. Ce n'est pas lui qui est embarrassé pour donner une dot suffisante à sa fille. C'est moi qui suis ruiné.

— Vous, ruiné, monsieur Henri? Allons donc! Ils ont eu beau me le dire, je n'en crois rien, et vous avez beau me le dire vous-même, je ne vous crois pas davantage .

— C'est pourtant la vérité, dit Henri faisant un signe de tête pour indiquer à son interlocuteur que la conversation était finie.

Mais le vieux paysan n'était pas au bout des renseignements qu'il venait chercher. Il ne bougea pas plus qu'une borne, se contentant d'ajouter :

— Ruiné I Ça n'est pas possible, ça. Un jeune homme qui a de la conduite comme vous* Car,

180 PARISIENS BT PROVINCIAUX

quand vous devriez ceat mille, deux cent mille, trois cent mille francs, on vous les fera trouver sur vos terres et votre château, et à six du cent encore, première hypothèque, allons doncl

— Il ne s'agit pas d'emprunter, monsieur Miette, mais de vendre, continua Henri voyant qu'il lui fallait subir le vieillard et commençant à comprendre l'objet de sa visite.

— De vendre, répéta Miette, dont un rayon de joie illumina le visage, de vendre 1 Vendre ces belles terres et ce beau château qui sont, depuis deux cents ans, dans votre famille; c'est une résolution qui doit vous coûter dur, monsieur le comte.

Henri sourit tristement.

— Oui, dit-il, mais elle est prise. Demain, vous pourrez lire les affiches.

— Les affiches? dit-il. Je ne sais pas lire. D'ailleurs, je ne les lirais pas : cela me ferait trop de peine; mais pour quoi faire des affiches?

— Mais pour annoncer que le château et la terre de Noroy sont à vendre.

— Oh! bon! on le saura bien sans affiches, allez! vous voyez que je le sais, moi; et puis vous n'allez pas morceler un beau brin de terre comme cela; vous le vendrez tout d'un morceau, j'espère?

— Cher monsieur Miette, lorsqu'il s'agit d'une somme comme celle dont j'ai besoin, on trouve plus facilement cent acquéreurs qu*un seul.

— Oh! qu'il y en a bien dans les environs qui ont les reins assez forts pour soulever ce poids-là comme

ils soulèveraient un sac de blé. Tenez, moi, je connais quelqu'un qui, du premier coup, comme cela, vous en donnerait bien trois cents et même trois cent cinquante mille francs.

— Jele crois, père Miette.

— Et qui payerait rubis sur l'ongle encore.

— La terre et le château valent heureusement mieux que cela, voisin.

— Et qui irait même jusqu^à quatre cent mille...

— Mon cher Monsieur, dit Henri fatigué de toutes les circonlocutions du rusé paysan, ce n'est pas moi qui me chargerai de ces détails : c'est mon parrain Madeleine. Adressez-vous donc à lui, et faiteslui vos propositions.

— Jésus-Dieu 1 vous comprenez bien que ce n'est pas pour moi que je plaide... L'autre jour, poàr acheter la pièce de terre du père Marcelin, que j'ai j)ayée cinq mille francs , j'ai été obligé d'aller chercher mille francs à l'étude de maître Perrot. C'est pour un ami, qui me disait tout à l'heure : a Plutôt que voir morceler un si beau domaine, qui a appartenu à nos anciens seigneurs, oui-dà! je ferais un sacriiice, et j'irais jusqu'à quatre cent cinquante mille francs. Mais, vous comprenez, père Miette, qu'il me disait, quatre cent soixante-quinze mille francs, ça serait mon dernier chiffre. Il me serait impossible d'aller plus loin... » Jugez donc, monsieur Henri, avec les frais de vente, la somme que ça fait.

— C'est pour cela, monsieur Miette, qu'en divi-

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