‹ Parisiens et provinciaux (volume 2)Chapitre 26 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

sant la propriété, les frais d'enregistrement sont moins lourds.

— Il faut compter, voyez- vous, monsieur Henri; si Ton vous payait ça cinq cent mille francs, ce qui serait le dernier prix qu'on pourrait vous le payer, convenez-en, — vous en convenez, n'est-ce pas î — eh bien , en vous payant ça cinq cent mille francs, il faudrait, le contrat à la main, compter cinq cent cinquante mille francs. Ah ! continua le père Miette en poussant un soupir, les vendeurs sont bienheureux, ils n*ont pas de frais à payer!

Le père Miette en était là de son homélie lorsque la porte s'ouvrit et donna passage à Madeleine.

— Eh! tenez, dit Henri enchanté de l'interruption, voilà justement mon parrain; adressez-vous à lui, il vous donnera tous les détails que vous pouvez désirer. — Mon cher Madeleine, c'est M. Miette qui a envie de devenir seigneur de Noroy, et qui ofTre cinq cent mille francs des terres et du château.

— Moi 1 Jésus-Dieu 1 s'écria le père Miette. Et où voulez- vous que je prenne cinq cent mille francs, "monsieur Henri?

— Boni dit Madeleine, je vous tiens excellent pour la somme, père Miette, Mais j'ai un mot à dire à l'oreille de mon tilleul. Attendez-moi dans la cuisine ; vous la connaissez, la cuisine, n'est-ce pas ? nous y causerons tout à notre aise.

Le père Miette, voyant qu'il lui fallait changer d'interlocuteur, se gratta l'occiput, remit sou bonnet de coton sur sa tête et passa dans la cuisine.

— Oh 1 dit Henri, comme vous avez biea fait, cher parrain, de me débarrasser de cet affreux bonhomme!

— Et de t'amener Camille, n'est-ce pas? dît Madeleine.

— Camille ! s'écria Henri en bondissant.

— Oui, elle est là. Son père désire que vous ayez une dernière entrevue ensemble avant de vous séparer.

— Son père?

— Oui, son père. Il n'est pas si méchant qu'il en a l'air.

— Mais enfin que veut-il? que demande-t-il qu'exige-t-il?

— Camille te le dira. — Entre, Camille !

Il ouvrit la porte ; Camille s'élança dans l'intérieur de la salle à manger, et Madeleine sortit en laissant les deux jeunes gens seuls.

Il trouva dans la cuisine le père Miette qui l'attendait, et qui, en l'attendant, essayait de démontrer à M. Peluche qu'il serait bien plus avantageux pour Henri de vendre le château et les terres en bloc que de les vendre par lots séparés.

Madeleine, sans vouloir rien arrêter avec le père Miette, n'était pas fâché de le faire causer; et, si fin que fût le paysan, Madeleine le quitta plus affermi que jamais dans la conviction que le morcellement était la façou la plus avantageuse de vendre, et qu'en morcelant château et terres, la vente irait, au bas prix, à sept cent mille francs.

184 PARISIENS ET PROVIiNCIAUX

M. Peluche était en train de calculer que les trois cent cinquante mille francs qui reviendraient à Henri pour sa moitié, joints aux soixante-dix ou soixantequinze mille francs que lui laisserait Madeleine un jour, dépassaient la somme qu'il exigeait de son gendre,lorsqne Camille sortit de la salle à manger des larmes plein les yeux, àiais le sourire sur les lèvres.

— Ahl dit M. Peluche en voyant le sourire de sa fille, il consent; c'est bien heureux.

— Au contraire, mon père, répondit Camille, il refuse.

— Comment I il refuse? s'écria le marchand de fleurs en faisant un pas en arrière.

— Il refuse, oui, mon père.

— Mais c'est un sot, un imbécile, un ingrat !

— C'est un grand cœur.

— Comment, tu l'approuves?

— En tous points! et je viens de lui faire le serment, non pas de l'épouser, puisque vous vous opposez à cette union, mais de n'être jamais à un autre que lui.

— Tarare ! dit M. Peluche, c'est ce que nous verrons.

Puis, prenant le ton et la pose du commandemeïit :

— Vous savez que nous partons à l'instant même, Mademoiselle ?

— Je suis prête à vous suivre, mon père, répondit Camille.

En ce moment, Figaro, comme s'il eût entendu le

projet de retour et qu'il eût tenu à suivre son maître dans la capitale, s'élança dans la cuisine et vint poser ses deux pattes sur la.poitrine de M. Peluche. Cette profanation de son habit de capitaine exas« péra M. Peluche.

— A bas ! cria-t-il, insolente bête! à bas! Puis, se tournant vers son ami :

— Madeleine, lui dit-il, je ne te reprocherai pas d'être la source des dépenses que j'ai faites pour m'équiper et m'habiller en chasseur, quoique, aujourd'hui, par les conseils que tu as donnés à ton filleul, ces dépenses soient devenues inutiles. Du moment qu'il vend ses terres, je ne puis plus naturellement chasser dessus. Pour mon fusil et mon fourniment, j'en prends mon parti : c'est une affaire d'entretien, et voilà tout; mais, pour Figaro, c'est autre chose : c'est non-seulement un capital qui dort, mais un capital qui consomme. D'ailleurs, Camille a déjà une gazelle : si, avec la gazelle, j'ai un chien, ce sera, dans le magasin de la Beine des fleurs, une chasse qui durera du matin jusqu'au soir. J'attends donc de ton amitié que tu obtiennes de l'aubergiste de la Croix â!or qu'il reprenne Figaro.

— Mais il te l'a vendu, et tu le lui as payé.

— Je perdrai vingt francs dessus s'il veut le reprendre.

— Il est bien plus simple de le revendre à un autre. Figaro est un bon chien qui n'a besoin que d'être tenu.

— Connais-tu un amateur?

— Oui.

— Qui cela ?

— Moi.

— Mon bon Madeleine, reprit M. Peluche en secouant la tête, dans le malheur gui t'accable, je ne veux pas peser sur toi.

— Bon! cent francs de plus, cent francs de moins, ce n'est pas la mort d'un homme.

— Ainsi, tu me rachètes Figaro le prix qu'il m'a coûté?

— Sans doute.

— Sans me faire perdre dessus?

— Sans te faire perdre un sou; voilà tes cent francs.

Madeleine tira cinq napoléons de sa poche et les présenta à M. Peluche.

— Ohl mon père, murmura Camille.

— Mais, dit M. Peluche, puisque Madeleine prétend qu'il vaut cent francs!

— Dans mes mains, oui ; dans les tiennes, il n'en vaut pas vingt. N'aie donc pas de regrets.

— Je n'ai pas de regrets, dit M. Peluche enchanté d'être rentré dans son déboursé et de pouvoir montrer à Âthénaïs les cinq napoléons, si souvent reprochés par elle. Je n'ai pas de regrets, et il y a plus, malgré tous les tours qu'il m'a faits, je me sépare de ce quadrupède sans le moindre sentiment de haine. x\dieu, Madeleine! présente mes compliments à M. Henri, et dis-lui que c'est bien sa faute s'il n'est pas mon gendre.

PARISIENS ET PROYIHCIAUX 187

Camille se jeti dans les bras de soa parrain en murmurant tout bis :

— Il m'aimera toujours, n'est-ce [«as?

— Sois tranquille, répondit Madeleine en serrant la jeune fille sur son cœur.

Pais il échangea une poignée de main avec M. Peluche, qui l'invita vaguement à venir le voir dans ses voyages à Paris. Puis enfin les deux amis se séparèrent. — Figaro , esclave de son devoir, voulut suivre M. Peluche; mais celui-ci le chassa de la main en lui disant ;

— Allez, vilaine bête, allez » vous n'êtes plus à moi.

— Adieu, mon pauvre chien 1 murmura Camille,

— Viens ici, Figaro I dit Madeleine.

Et, tout joyeux, comme s'il comprenait le changement qui venait de se faire dans sa condition, Figaro vint à son nouveau maître, se dressa contre lui, lui appuya les deux pattes sur la poitrine, et lui bâilla amicalement au visage. Madeleine le caressa et lui baisa le museau sans se douter des mystérieux des* seins que la Providence avait* sur luil

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