VENTE AU PLUS OFFRANT
M. Peluche, blessé de l'obstination d'Henri et no comprenant ni la cause de ce refus ni l'admiration que Camille avait pour un acte qui renversait leur
bonheur commun et que lui regardait comme insense, tint scrupuleusement la menace qu'il avait faite à Madeleine de ne pas coucher sous le toit de son filleul, et repartit le même soir pour Paris avec sa femme, Camille et Blidah. Mais, comme le maître du magasin de la Reine des fleurs était surtout l'homme des petites choses, la façon avantageuse dont il venait de se défaire de Figaro lui avait rendu un rayon de bpnne humeur. Il est vrai que, quand son regard s'arrêtait sur Camille et qu'il sondait ce visage calme et profondément triste , il lui prenait des impatiences qui se traduisaient par des gestes et des jurons, que les personnes non initiées aux événements qui venaient de se passer, eussent pu prendre pour des accès de folie.
Dès le lendemain du départ de M. Peluche, comme l'avait dit Henri au père Miette, les affiches, qui annonçaient la vente, par petits lots , des terres et du château de Noroy, étaient posées dans tout le déparment de TAisne.
La propriété était connue pour une des plus belles et des mieux mises en rapport du département, de sorte que les amateurs ne firent pas défaut.
Beaucoup voulurent acheter le château, les terres et les deux fermes en bloc, et poussèrent si bien, qu'ils forcèrent le père Miette à pousser lui-même jusqu'à six cent mille francs ; mais Madeleine tint bon, convaincu que le morcellement donnerait une centaine de mille francs de plus que la vente en bloc.
Plus don Luis voyait la chose monter, plus il fai-
sait ce qu'il pouvait pour déterminer Henri à accepter la moitié de ce que produirait la vente ; mais rien ne put faire plier la volonté d^Henri, et, avec sonsou** rire calme et triste, 11 refusa constamment. Sonfrëre, qui l'avait abordé en ennemi, s'était pris pour lui d'une amitié profonde.
La seule faveur qu'il demanda au nom de Madeleine fut de prendre, pour les vingt mille francs avancés par son parrain en 1820 au comte de Noroy, les soixante ou quatre-vingts arpents de terrains vagues, en buissons, bruyères et larris, sur lesquels était bâti le rendez-vous de chasse. Les buissons et les bruyères fourmillaient de lapins, et, comme le terrain était rocailleux, c'était le seul endroit du canton où il y eût de la perdrix rouge. En outre, dans toute la longueur du terrain coulait la rivière d'Ourcq, canalisée un .^ peu plus loin; et, comme ce terrain, plus long que large pouvait avoir deux kilomètres de longueur, c'étaient deux kilomètres de pèche gardée.
Toute cette portion fut donc adjugée à Madeleine à titre de restitution pour cette même somme de vingt mille francs avancée par lui^ — chiffre de son estimation et de sa mise à prix.
Les gens sensés pensèrent que Madeleine aurait mieux fait de prendre pour vingt mille francs de marais et un étang desséché dans lesquels les artichauts et le blé de Turquie eussent rendu sept ou huit pour cent. Mais Madeleine n'était pas un homme sensé, de sorte qu'il préféra, étant meilleur chasseur que jardinier, un terrain qui rapportait des
lapins, des perdrix rouges, et même quelquefois da faisan, à un terrain qui eût rapporté du blé de Turquie et des artichauts. Quant à Henri, si la ruine de ses espérances de bonheur n*eût pas suivi la ruine de sa fortune , il eût supporté la catastrophe avec une adnairable |philosophie. Élevé par Madeleine, le luxe était pour lui bien plutôt une affaire d'habitude que de besoin, et il eût passé, avec une imperturbable insouciance, du château à la ferme, pourvu qu'à la ferme son parrain lui eût donné la chambre que Camille avait habitée.
Le jour de Fadjudication arriva ; plus de quatre mille personnes s^étaient donné rendez -vous à Noroy. La cause de cette vente, et par conséquent de cette ruine, était restée un problème pour tout le I monde. Henri était fort aimé ; de sorte que toute cette immense assemblée était pleine de sympathies pour lui. Ce qu'on ne s'expliquait que difficilement, — car orf savait qu'un étranger était venu , et, par sa réclamation, avait jeté tout ce trouble dans la vie d'Henri, — ce qu'on ne s'expliquait que dififtcilement, c'était la bonne harmonie dans laquelle les deux jeunes gens paraissaient vivre ; ils ne se quittaient pas, faisaient de longues promenades à cheval, logeaient au château et mangeaient ensemble. Madeleine, au nom de qui la vente se faisait, quand cependant c'était Henri qu'on avait toujours vu jouir de la fortune, Madeleine vivait avec eux, mangeait avec eux, et semblait avoir une amitié presque égale pour l'étranger et pour son filleul.
La vente fut poussée avec acharnement. Depuis la révolution française qui a amené la vente des biens des émigrés , et par conséquent la division de la propriété, le paysan a littéralement la terre. Lo morcellement d'un grand domaine est une véritable fête pour ces rudes laboureurs qui, la pioche et la bêche à la main, forcent le sol, qu'ils tourmentent, à leur donner deux ou trois moissons.
Miette était un de ces acquéreurs fanatiques. La voix du crieur semblait lui donner le vertige; ses petits yeux brillaient comme deux charbons sous ses sourcils hérissés; son bonnet de coton s'agitait sur son crâne. Il jetait cbacune de ses enchères comme un défi, et, avec des crispations comme celle du joueur qui jette de l'or sur un tapis vert, chaque fois que le mot adjugé était prononcé, que ce fût en sa faveur ou contre lui, ses deux mâchoires se contractaient, et ses dents serrées faisaient entendre un grincement nerveux ; pas un seul lot à sa convenance sur lequel il ne mit et qu'il ne poussât non-seulement à sa valeur, mais au delà de sa valeur, pressentant instinctivement que, dans un pays comme la France, la valeur des propriétés territoriales doit toujours aller augmentant.
Le seul lot sur lequel il ne mit point et qu'il laissa même passer devant ses yeux avec un certain mépris fut le château et le parc , adjugés au maire de Vouty, à M. Redon , pour la somme de quatrevingt-cinq mille francs. La garenne aux sangliers, où M. Peluche avait si désastreusement fait ses pre-
mières armes, fut adjugée pareillement à M. Redon, à la disposition de qui, 'séance tenante, s'empressa de la mettre Madeleine. La vente dura huit jours et monta à huit cent quarante mille francs. Avant d'être ruiné, le pauvre Henri ne se serait jamais cru si riche.
Chaque fois que Madeleine se trouvait en tête-à-tête avec Henri, il faisait les plus beaux projets d'existence pour Tavemr. Une seule chose manquait à cette joyeuse vie, c'est que Henri fût chasseur et pêcheur.
Quant à la question du mariage d'Henri avec Camille, .11 ne désespérait pas, comptant sur un de ces hasards providentiels comme on en rencontre si souvent dans le monde de l'imagination et si rarement dans le monde réel. À tous ces beaux rêves, Henri ne répondait rien, que ces deux'mots : Cher parrain! et se contentait de sourire.
Un jour que Madeleine, avec î)lus de complaisance que jamais, en l'excitant à prendra goût à la pêche et à la chasse, les deux seuls vrais plaisirs de la vie, lui exposait pour la cinquantième fois son plan de vie, Henri l'interrompit en lui posant la main sur l'épaule.
— Inutile, cher pairain, lui dit-il, ma résolution est prise.
Madeleine le regarda en face.
— Ta résolution ? répétait-il, —Oui. ,
— Et quelle est ta résolution ?
— Je pars avec mon frère pour Montevideo.
Madeleine devint pâle comme la mort.
— Tu pars! dit-il.
Henri fit un mouvement d'épaule.
— Ma vie est inutile ici; elle peut être utile là-bas.
— Dis tout simplement que tu es las de l'existence et que tu veux te faire tuer.
— Trouvez-moi un travail auquel je sois bon, une occupation qui me promette une chance de refaire ma fortune, et je reste; mais rester, pour me croiser les bras, pour voir Camille m'oublier et devenir la femme d'un autre...
— D'abord, dit Madeleine, tu ne verras pas cela, je t'en réponds.
— Eh bien, alors, je pèserai sur la vie de la pauvre enfant, tion père ne la donnera jamais à un homme ruiné, et, son père me la donnât-il, je suis trop fier pour l'accepter, La pauvre enfant restera vieille flUe^ et, un jour, elle dira avec un sentiment de regret : « Ah I si je ne l'avais pas aimé... »
Madeleine poussa un soupir, prit ses cheveux à pleines mains, et s'en arracha une poignée en s'écriant :
— Voilà donc où j'en suis arrivé, après vingtcinq ans de luttes , de projets et de travail pour rendre cet enfant-là heureux I
Et, e'éloignant à grands pas sans se retourner à la voix d'Henri qui le rappelait, il sifla Figaro, jeta son fusil sur son épaule, et, dix minutes après, on entendait une fusillade enragée, du côté de la petite
I9i PARISIENS ET PROVINCIAUX
maison du rendez-vous de chasse et dans ces quelques arpents de terre qu'il avait rachetés pour ses vingt mille francs.
La vente des terres avait été annoncée et faite au comptant. Le notaire pressait les rentrées, et il assurait qu'avant huit jours les huit cent soixante mille francs seraient à la disposition de don Luis. La plupart des payements, d'ailleurs, chose remarquable quand ce sont les paysans qui deviennent acquéreurs, se faisaient en or, et le père Miette, qui avait acheté pour plus de trois cent mille francs, avait payé en napoléons les deux tiers de cette somme. Ainsi don Luis allait arriver dans un pays où, depuis longtemps, on ne savait plus guère' ce que c'était que l'or ni l'argent, avec près d'un million en or, qui aurait trois ou quatre fois sa valeur.
Et c'était ce qui lui faisait presser son frère de venir avec lui et ce qui avait déterminé Henri à l'accompagner. Il lui disait :
— Tu refuses de partager avec moi ces huit cent mille francs, parce que tu sais le besoin que j'en ai. Mais viens avec moi, arrivons à faire lever le siège de Montevideo, chassons Rosas, et je rentre dans mes biens, je rentre dans mes propriétés. C'est moi, à mon tour, qui suis trois ou quatre fois millionnaire, et alors tu n'as plus aucune raison de me reprendre l'argent que tu m'as prêté ; car, si je redeviens riche, tu me permettras bien de regarder cet argent comme un prêt. Alors, nous revenons en France, tu
épouses Camille, et je suis ton premier garçon de noces.
Et, quand don Luis développait ce plan à I^f ade-> leine, Madeleine était forcé d'avouer qu'il n'avait pas même l'équivalent de ce rêve à offrir à son filleul.
Le jour fatal arriva. Les deux jeunes gens devaient partir, après le déjeuner, pour Paris, et de Paris pour Marseille. Madeleine était sorti, comme d'habitude, au point du jour avec son fusil, et, aux détonations successives que l'on entendait, on pouvait augurer qu'il se vengeait sur les malheureux lapins des poignantes douleurs que lui faisait éprouver le départ d'Henri.
Vers neuf heures, c'est-à-dire à l'heure fixée pour le déjeuner, les détonations cessèrent. Sans doute Madeleine avait fini son massacre et allait arriver. Mais, au grand étonnement des deux jeunes gens et à la grande inquiétude d'Henri, malgré la cessation de la fusillade, Madeleine ne reparaissait pas.
Les jeunes gens, pressés par le temps, avaient déjeuné. Neuf heures et demie sonnèrent, puis dix, puis dix et demie, pas de Madeleine.
Henri, poussé par une inquiétude que chaque instant augmentait, proposa à don Luis de se mettre à la recherche de son parrain.
Mais, au moment où assortaient de la cuisine, ils virent, du haut des trois marches qui dominaient la cour, Madeleine tourner l'angle de la grande porte, sans casquette, les mains et le visage déchirés, sa veste et son pantalon en lambeaux, suivi de Figaro,
boiteux et presque aussi écloppé que son maître, Henri s'élança au-devant de lui.
— Mon Dieul cher parrain! lui cria-t-il, dans quel état êles-vous ! Que vous est-il donc arrivé?
•— Il m'est arrivé que don Luis peut partir tout seul pour Montevideo, mais que, toi, tu restes.
— Comment ! je reste?...
— Oui ; tu m'as dit de te trouver un travail : ce travail, je Tai trouvé. ,
— Bon ! Et que faites-vous de moi?
— Je fais de toi mon premier commis, et je te donne six mille francs d'appointements par an»
Puis, se tournant vers le comte de Noroy :
— Don Luis, lui dit-il, je vous adjure de ne pas insister pour qu'Henri vous suive en Amérique ; il faut qu'il reste en France, il y va de son bonheur.
Don Luis salua Madeleine, serra Henri contre son cœur, et, sans se croire le droit, après les paroles de Madeleine, de lui faire aucune observation, sauta sur un des deux chevaux qui attendaient tout sellés, s'é* lança hors de la cour de la ferme et disparut.
Henri resta immobile, et don Luis était déjà à un quart de lieue de la ferme avant qu'il fût revenu de son étonnement.
ou ÉCLATENT LES MYSTÉRIEUX DESSEINS QUE LA PROVIDENCE AVAIT SUR FIGARO
Il est bon de donner au lecteur une explication que n^avait pas demandée don Luis et qu'attendait avec impatience Henri. Voici ce qui s'était passé :
Madeleine, furieux du départ d^Henri, et surtout de n'avoir aucune bonne raison à opposer à ce départ, était, comme nous l'avons dit, parti au point du jour avec son fusil et Figaro. Quand Madeleine avait un chagrin quelconque, il avait recours à la chasse : la fatigue physique tuait la douleur morale; La chasse était son calmant.
Il est vrai qu'il n'y avait pas grande fatigue physique à prendre dans les quatre-vingts ou cent arpents de bruyères, de ronces et de larris, débris de la fortune d'Henri. Mais, nous l'avons dit, ces quatre-vingts arpents occupaient, sur une longueur d'un kilomètre, le versant d'une montagne, et tout ' chasseur sait que les .perdreaux levés à la montagne vont se remiser au marais, et, poursuivis au marais, remontent à la montagne. Or, quand Madeleine était descendu cinq ou six fois de la montagne au marais et remonté cinq ou six fois du marais à la montagne, cela équivalait bien à un vingtaine de kilomètres en rase campagne, et la qualité remplaçait la
quantité. Ce jour-là, celui qui eût vu Madeleine et qui eût connu sa manière sage de chasser en battant le terrain pied à pied, sans omettre un buisson, sans oublier une touffe de bruyère, avec son chien sous le canon de son fusil; ce jour-là, celui qui eût vu Madeleine arpentant le terrain plat et laissant son chien travailler en pointer ^ descendant la montagne comme une avalanche, la gravissant comme s'il eût monté à l'assaut, celui-là n'eût pas eu de doute que Madeleine ne fût en proie aune vive préoccupation.
Mais cette vive préoccupation n'avait aucune influence sur le rayon visuel de Madeleine; Madeleine envoyait son coup au hasard, — il le semblait , du moins, — et les perdreaux tombaient, les lapins roulaient, les faisans faisaient le plongeon.
La carnassière de Madeleine dégorgeait.
Figaro était au comble de l'enthousiasme pour son maître. Il n'avait jamais si bien chassé, si fermement arrêté, si fidèlement rapporté. Madeleine justifiait le proverbe que le bon tireur fait le bon chien. Aussi merveilleusement secondé par Figaro, pensant à toute autre chose que la chasse , tuant •mécaniquement, pour ainsi dire, il envoyait son coup de fusil au gibier, quel qu'il fût, et laissait le soin du reste à Figaro.
Dans sa préoccupation, il venait de dépasser Figaro, qui tomba en arrêt derrière lui, sans qu'il le vît; mais, au bout d'une ou deux secondes, il entendit un aboi, se retourna et vit, à soixante mètres, un lapin qui débouchait d'un buisson. Il lui envoya
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son coup de fusii, reconnat qn'il lui araît cassé la caisse, et s'arrêta peur recharger son fusil.
Cétait pendant ce temps d'arrêt que, d'habitude, Figaro le rejoignait, et, s'asseyant graTement sur son derrière, lui présentait le gibier à la hauteur de la main. Le fusil rechargé , Madeleine, étonné de ne pas voir Figaro, se retourna, Figaro a^ait disparu. Mais, conune le lapin s'était dirigé vers un énorme buisson placé à une vingtaine de mètres de celui d*où il était sorti, Madeleine pensa qu'il s'était enfoncé dans le buisson, que Figaro l'avait suivi, et que le chien, avec ou sans le lapin, ne tarderait pas à le rejoindre, n continua donc son chemin, faisant à la fois la besogne du chasseur et du chien, c'est-à-dire faisant lever le gibier, soit devant lui, soit en frappant les buissons du pied ou du canon de son fusil.
Arrivé aux limites de sa chasse, il se retourna; mais, aussi loin que sa vue put s'élendre, il chercha vainement Figaro. Point de Figaro.
Madeleine appela et sifda Figaro, gagna le versant de la montagne pour voir si Figaro n'était pas descendu au marais. Pas plus de Figaro dans la vallée que dans la plaine.
Madeleine s'arrêta, posa la crosse de son fusil à terre, appuya les deux mains sur le canon et se mit à songer. Où diable pouvait être Figaro? Tel était le problème qu'il se posait et que, malgré sa grande expérience, il ne pouvait résoudre.
Si Madeleine eût tiré sur un lièvre et eût cassé la cuisse d'im lièvre au lieu de casser la cuiss^ d'un
lapin, on eût pu dire que Figaro, sentant le lièvre blessé, s'était emporté sur lui; et encore Figaro menait d'un tel train, qu'au bout d'un kilomètre, il eût forcé le lièvre, et qu'on l'eût vu le rapportant la tête haute. Peut-être Figaro était-il pris à quelque piège; mais qui diable pouvait venir tendre des pièges dans la chasse de Madeleine! D'ailleurs» Figaro, pris au piège, eût crié de douleur et d'impatience.
Et l'écho n'apportait pas la moindre note que Ton pût attribuer à la vocalisation de Figaro.
Madeleine se gratta l'oreille; il y avait là un mystère dont, tout expérimenté qu'il était en fait de chasse, il ne pouvait se rendre compte.
Il jeta son fusil sous son bras et se dirigea vers l'endroit où il avait tiré le lapin; un ou deux bouquets de poils à l'endroit où le coup avait porté prouvèrent que l'animal avait été touché. Quelques gouttes de sang, brillant comme des rubis , sur la route qu'il avait dû suivre pour se rendre du petit buisson au grand, le prouvèrent encore bien mieux.
Arrivé au gros buisson, Madeleine vit sa passée élargie par la passée subséquente de Figaro.
Madeleine fit le tour du buisson ; peut-être Figaro avait-il gueuleté le lapin dans le fourré, et, se trouvant hors de la vue, profitait-il de la position pour le dévorer tout a son aise ; mais, dans la conviction de Madeleine, Figaro était incapable d'un pareil abus de confiance. Et, en efTet, Madeleine eut beau fouiller le buisson du regard, il ne vit absolument rien.
ïl appela Figaro. Mn réponse à cet appel, il lui
sembla entendre une de ces plaintes comme les chiens en font entendre dans leurs nioments de tendresse pour leurs maîtres, ou de détresse pour eux. Il répéta son appel, la plainte se fit entendre une seconde fois.
Madeleine s'aventura dans le buisson avec ses grandes guêtres de cuir et sa culotte de velours. H ne risquait pas grand'chose. Seulement, comme les ëpines aiguës avaient pénétré deux ou trois fois jusqu'à la chair, Madeleine résolut de ne point aller plus avant sans s'être assuré qu'en se rapprochant du centre du buisson, il se rapprochait de Figaro. Il appela une troisième fois, une troisième fois Figaro répondit ; mais la plainte qui semblait venir de dessous terre dégénéra en hurlement. Non-seulement Figaro répondait, mais il appelait à son secours. Madeleine n'hésita plus, et, au prix de quelques nouvelles égratignures, il arriva au bord d'une excavation qui ressemblait à l'entrée d'un puits creusé à ras de terre.
Cette fois, Figaro, sentant que l'on s'approchait de lui, n'attendit point qu'on l'appelât, mais lit entendre un gémissement prolongé, qui indiquait la situation précaire dans laquelle il se trouvait.
Madeleine comprit tout : emporté à la poursuite du lapin, qui s'était probablement précipité dans ce trou, Figaro s'y était précipité après lui, et, tombé à une vingtaine de pieds au-dessous du sol, ne pouvait pas remonter à la surface. Le ©hasseur se rapprocha le plus qu'il put de l'oriflce béant,
frappa du pied, et sous son pied la terre s*éboula, faisant tomber une pluie de cailloux qui, en tombant sur Figaro, lui fit jeter un cri de douleur.
Il n'y avait plus de doute, Figaro avait culbuté dans une espèce de trou dont il ne pouvait pas sortir. Il fallait l'en tirer; mais il importait d'abord d'en connaître la profondeur.
Madeleine arracha une poignée d'herbes sèches, la roula, y mit le feu et la jeta dans l'intérieur de l'ouverture, qu'elle éclaira pendant cinq minutes. 11 put alors distinguer une excavation taillée dans la pierre, à la profondeur de quinze à dix-huit pieds.
Figaro était au fond, se dressant sur ses pattes de derrière et essayant de remonter le long des parois ; mais il ne pouvait se rapprocher de l'ouverture au point d'en sortir.
Madeleine était bien décidé à ne pas laisser Figaro dans une position si perplexe ; mais il n'avait aucun moyen pour descendre et ne pouvait raisonnablement risquer un saut de quinze pieds pour le tirer d'affaire. Et, risquât-il le saut, une fois près de Figaro, il se serait trouvé aussi embarrassé que lui.
Ses regards se portèrent sur le rendez-vous de chasse, et sa mémoire lui rappela qu'il y avait dans la cour de la petite maison une échelle de cinq à six mètres qui faisait justement son affaire.
Il déposa son fusil contre un buisson et prit sa course vers le petit rendez-vous de chasse. Cinq minutes après, il en sortait, l'échelle sur l'épaule.
Figaro, qui avait fait entendre son plus lugubre
hurlement en sentant son maître s'éloigner de lui, le flaira de loin et aboya joyeusement en le sentant se rapprocher. Madeleine foula le buisson à grands pas sans paraître se préoccuper beaucoup des nouvelles égratignures qu'il pouvait se faire, et descendit résolument son échelle dans Texcavation.
Figaro se dressa contre l'échelle et y appuya ses deux pattes, comme pour venir au-devant de son maître et lui épargner une portion du chemin.
Mais Madeleine, depuis son retour, paraissait moins préoccupé de Tidée de retirer Figaro de son trou que d'une autre idée qui lui était venue depuis.
Il s'assura que l'échelle posait bien carrément sur le sol et s'appuyait solidement à Torifice extérieur, et se mit à descendre dans Texcavation, où il disparut bientôt tout entier. Il arriva au fond sans accident. Figaro l'y attendait, son lapin à la gueule, preuve qu'il était incapable du crime dont l'avait un instant soupçonné Madeleine. Mais Madeleine , comme nous Tavons dit, était eu proie à une -préoccupation qui venait de le prendre depuis quelques instants. Il passa sa main sur la tête de Figaro, le complimenta, en lui disant qu'il était un beau chien. Pais, sans s'inquiéter davantage de Figaro ni de son lapin, il battit le briquet et alluma une bougie.
Figaro le regardait faire d'un œil dans lequel était réunie tout entière la somme d'intelligence dont le Seigneur Tavait doué; mais il était évident que son intelligence n'allait point jusqu'à pouvoir comprendre ce que son maître voulait faire en éclairant cette
espèce de grotte, quand il pouvait regagner et lui faire regagner à lui la lumière du soleil, qui lui paraissait bien préférable à celle d'une bougie.
Mais il parait que cette exploration, à laquelle Figaro n'eût pas consenti à perdre un instant^ semblait des plus intéressantes à Madeleine, car il promena la lumière de sa bougie contre les parois de Texcavation et en parcourut et analysa les couches successives.
Au fur et à mesure qu'il accomplissait cet examen, sa figure prenait une expression joyeuse, qu'accompagnaient des ah! ah! de plus en plus accentués. Pour accomplir cette exploration, trois fois il avait remonté aux deux tiers les degrés de son échelle et deux fois il les avait descendus. La seconde et la troisième fois, le couteau à la main, il avait percuté la pierre, et les sons qu'avaient rendus les trois bancs superposés lés uns aux autres, sons dans lesquels on pouvait reconnaître une différence marquée, avaient paru complètement satisfaire Madeleine.
Redescendu de son échelle, Madeleine regarda autour de lui et reconnut qu'on avait, du point central où il était, percé quatre galeries dans quatre directions opposées, comme font les rayons d'une étoile. Il suivit, toujours en examinant leurs parois, ces quatre galeries l'une après l'autre, et le résultat de son examen parut être des plus satisfaisants.
Une de ces galeries fut l'objet de son attention plus particulière. C'était celle qui, se rendant vers Touest, se dirigeait vers la pente de la montagne
dont le bas était côtoyé par la rivière d'Ourcq. Arrivé à l'extrémité, il la trouva non point fermée, comme les trois autres, par trois bancs de pierre superposés, mais par un mur de moellons qui semblait cacher une ouverture extérieure. Il souffla sa bougie afin de voir s*il ne distinguerait point le jour par les interstices des moellons. Il ne vit rien et se trouva plongé dans l'obscurité la plus complète. Un seul petit point lumineux éclairait le soL II venait de l'ouverture par laquelle Madeleine était descendu.
11 compta les pas du mur de moellons à l'ouverture : il y en avait vingt-sept. Il fit signe à Figaro d'aller se coucher au pied du mur en moellons ; mais Figaro manifesta une telle répugnance pour obéir, que Madeleine fut obligé de retourner à l'extrémité de la galerie, d'étendre sa veste à terre et d'ordonner à Figaro de se coucher dessus. Cette fois, l'animal obéit. Il comprenait que, du moment que son maître le chargeait de garder sa veste, ce n'était point pour l'abandonner lui-même. Ce ne fut cependant pas sans inquiétude que Figaro le vit remonter vers le jour et le laisser dans les ténèbres. Il poussa un dernier hurlement comme appel à la conscience de Madeleine , puis se coucha résigné sur la veste.
Arrivé à l'orifice de l'excavation, Madeleine s'orienta, vit de quel côté s'enfonçait la galerie au fond de laquelle était couché Figaro, et compta vingttrois pas. Là commençait la déclivité de la montagne. Quatre pas au delà, en descendant toujours, II. 12
elle était coupée à pic dans une hauteur de huit ou dix pieds. Cette coupure mettait à nu les mêmes bancs de pierre que Madeleine avait reconnus à l'intérieur. Un large buisson s'élevait devant une portion de cette surface dénudée. Madeleine s'engagea dans le buisson, et^ de la baguette de fer de son fusil, il sonda une partie du rocher. La baguette s'enfonça dans les interstices d'une muraille d'un mètre de large stir trois mètres de haut. Cette muraille était bâtie en moellons.
Au bruit que fit la baguette en s'enfonçant, Madeleine crut entendre derrière la muraille des abois sourds. Il était de l'autre côté de la galerie où il avait laissé Figaro couché sur sa veste.
Puis il jeta un coup d'œil sur la déclivité de la montagne, sur la distance où il était de la rivière d'Ourcq ; et, toujours de plus en plus satisfait à chaque découverte faite par lui , il revint à l'ouverture de la carrière, descendit, ralluma sa bougie, parcourut de nouveau les quatre galeries dans toute leur longueur, remit sa veste sur son dos, sa carnassière sur sa veste, son lapin dans sa carnassière, prit Figaro entre ses bras, l'embrassa tendrement sur le museau, monta l'échelle avec lui, et^ arrivé au dernier échelon, le poussa à sa grande satisfaction hors de l'ouverture. Puis, de ce pas gymnastique à Tusage des vrais marcheurs, de ce pas qui fait six kilomètres à l'heure, il revint vers la ferme.
Nous avons dit comment Madeleine trouva sur le perron les deux jeunes gens prêts à se mettre à sa
recherche, inquiets qu'ils étaient d'une ahsence qui 86 prolongeait outre mesure; nous avons dit comment il s'était, en donnant toute liberté à don Luis, opposé au départ d'Henri, comment les deux jeunes gens s'étaient embrassés une dernière fois, comment don Luis avait sauté sur un des deux chevaux tout sellé, était parti au grand galop et avait disparu. A la suite de cette disparition, Henri, tout étourdi encore de ce qui venait de se passer , se tourna vers Madeleine, et, moitié peiné de ne point être parti, moitié heureux d'être resté :
— Je vous ai obéi, mon vieil ami, lui dit-il, sans vous demander d'explication, tant j'ai confiance dans l'amitié que vous me portez. Mais que va-t-il advenir de moi?
— Je prends la responsabilité, répondit solennellement Madeleine.
Sous cette phrase que le médecin prononce au lit de mort du malade dont il répond, quoi qu'il soit abandonné de tous, Henri courba la tête et attendit l'avenir avec résignation.
ou LA FACULTÉ EST DONNÉE PAR MADELEINE A M. LE COMTE DE RAMBUTEAU DE RENVERSER LE VIEUX PARIS ET D*EN REBATIR UN NEUF
Madeleine rentra à la ferme, où Henri le suivit, tête basse^ comme un enfant suit son professeur.
Madeleine avait refusé de s'expliquer ; Henri espérait qu'il laisserait échapper quelques paroles qui pourraient le mettre sur la voie de ses projets.
Mais Madeleine avait trop faim pour parler de ses projets quels qu'ils fussent. Il se mit à la table que venaient de quitter] les deux jeunes gens et dévora les restes du repas. Il n'y avait rien là dedans dont Henri pût tirer un renseignement quelconque. Madeleine avait toujours bon appétit. Il avait, ce jourlà, meilleur appétit encore que les autres jours, voilà tout. La seule chose qui le frappa comme insolite, c'est que Figaro qui, d'habitude, mangeait à la cuisine et se contentait de ce qu'il pouvait trouver, fut introduit par Madeleine lui-même dans la salle à manger, et y reçut de la propre main de son maître une copieuse pâtée.
D'où venait cette faveur qu'obtenait Figaro d'un maître juste, mais médiocrement tendre à l'endroit de ses chiens? C'était sans doute un des mystères dont s'enveloppait Madeleine. Après le déjeuner, Madeleine s'habilla, mit lui-même le cheval à la carriole et demanda à Henri s'il était -disposé à entrer immédiatement en fonctions, comme son premier commis. Et, sur sa réponse affirmative :
— Monte à cheval, lui dit-il, va au village de Soucy et donne rendez-vous ici, pour demain matin, au père Augustin. S'il n'est pas chez M. Gibert, il sera aux carrières.
Le père Augustin, chef des travaux de M. Gibert, qui, outre deux ou trois mille arpents de terre, exploi-
PARISIENS ET PROVISCIAfX ?03
tait deux carrières, était i'iionirae du département qui passait pour se mieux connaître en essences de pierres. Seulement, les deux carrières qu'exploitait M. Gibert étant à peu près épuisées, il y avait lieu d'espérer qu'il pourrait mettre sa grande expérience au profit d'une exploitation nouvelle.
Sans faire aucune observation, Henri sella son cheval et partit. Jusqu'au village de Dampleux, carriole et cheval suivirent le même chemin ; mais, là, Madeleine et Henri se séparèrent. Henri appuya à droite et prit le chemin de Soucy. Madeleine continua de marcher dans la même direction, qui était celle de Villers-Cotterets.
Trois heures après, chacun d'eux était de retour à la ferme. Henri rapportait la promesse du père Augustin d'être le lendemain, à six heures du matin, chez Madeleifae. Madeleine vidait ses poches et son portefeuille sur la table. Il rapportait trente mille francs ! et, de plus, un grand livre vert à fermoirs de cuivre.
— Monsieur mon commis, dit-il à Henri, vous allez me faire le plaisir de porter trente mille francs à mon avoir.
Henri ne fit pas la plus petite objection ; il prit une plume et de l'encre et porta trente mille francs à l'avoir de Madeleine.
— Eli vérité, lui dit celui-ci, tu as une magnifique écriture.
— Que voulez- vous I dit Henri en essayant de plai-
sauter, mainlenant que vous me la payez, je m'applique.
— Prends ces trente mille francs.
— Moi?
— Oui, toi.
— Pour quoi faire?
— Pour payer.
— Pour payer qui ?
— Les gens à qui nous aurons de Targent à donner ; — à toi tout le premier — au bout du mois.
Henri serra Tor et les billets dans un sac, et, sur Tordre de Madeleine, emporta le tout dans sa chambre.
Le lendemain à six heures du matin, tandis qu'Henri dormait encore , le père Augustin arriva. Madeleine, éveillé des Taube, l'attendait à la porte de la ferme. Il alla au-devant de lui, et l'ex-bimbelotier et le carrier échangèrent , avec la cordialité de la campagne, une poignée de main.
Le père Augustin, bonhomme d'une soixantaine d'années, maigre et sec comme un échalas, plein de vigueur malgré ses soixante ans, était venu à pied. Il portait son costume ordinaire : pantalon de coutil, guêtres pareilles, blouse de toile grise mouchetée de blanc, casquette à visière de laquelle s'échappaient quelques boucles de cheveux blancs. Il tenait à la main son mètre, qui, lui servant de canne, ue le quittait jamais. — Pour ne pas être retardé, Madeleine, pensant que le père Augustin, après sa course matinale, boirait volontiers im verre de vin
blanc, avait apporté sur le banc, placé près de la grande porte, une bouteille et deux verres. On remplit deux fois les -verres et on les vida.
— Eh bien, demanda le père Augustin en reposant le verre sur le banc et en faisant clapper sa langue en signe d'approbation à la liqueur qui a le double privilège de rafraîchir quand il fait chaud et de réchauffer quand il fait froid ; il y a donc quelque chose de ilouveau, que vous m'avez envoyé M. Henri pour me dire d'être ici à six heures du matin f
— Peut-être oui, peut-être non, père Augustin, et je vous attendais pour avoir une opinion. Venez avec moi, et vous me direz ce que vous pensez de ce que je vais vous montrer.
— Ah! pour ça volontiers, monsieur Madeleine ; vous savez que je suis votre tout dévoué serviteur,
— Je sais que vous êtes un brave homme, père Augustin, et c'est pour cela que j'ai pensé à vous. Encore un verre de ce pignolet.
— Non, merci, parole d'honneur, monsieur Madeleine.
— Bah l à la santé d'Henri !
— Par ma foil si c'est. à la santé de M. Henri, je n'ai pas la force de résister.
Puis, tandis que Madeleine lui versait du vin :
— Pauvre M. Henri I dit le maître carrier, il est donc décidément ruiné?
— Tout ce qu'il y a de plus ruiné, mon cher ami ; c'est-à-dire qu'à l'heure qu'il est, il n'a plus que sa place.
— Ah l il a une place,.. Est-elle bonne au moins sa place?
— • Cinq cents francs par mois.
— II y a loin de six mille francs par an à vingt mille.
— Que voulez-vous,père Augustin l la vie est faite de hauts et de bas. Allons à nos affaires.
— Allons-y, répondit le père Augustin.
Et Madeleine, lui faisant signe de le suivre, s'achemina vers rèxcavation que lui avait découverte la chute de Figaro et qu'il avait visitée la veille,
Madeleine avait laissé l'échelle où il l'avait placée, et, par un chemin déjà à peu près frayé à travers les ronces et les épines, il conduisit le père Augustin à l'orifice du puits, saisit les deux portants de l'échelle et se mit à descendre le premier. Le maître carrier le suivit. Tous deux arrivèrent au bas de Téchelle et prirent pied sur la terre ferme.
— Ah l ah ! fit le père Augustin en regardant tout autouf de lui, qu'est-ce que c'est que cela?
— Dame I vous le voyez, cela ressemble diablement à une carrière .
Le père Augustin frappa la pierre du bout de son mètre garni de cuivre.
— Eh! eh! dit-il, faudrait voir cela au jour,
— Est-ce que cela ne reviendrait pas au même de le voir à la lumière ? demanda Madeleine.
— Oh l si fait, répondit le maître carrier. Madeleine battit le briquet, comme il avait déjà
fait; seulement, cette fois, il n'allumapoint une bou-
gîe ordinaire, mais une grosse bougie à mettre dans une lanterne de voiture, et qui jetait le double de clarté. Puis il passa la bougie au père Augustin. Celui-ci la leva du bras gauche aussi haut qu'il put la lever, afin d'examiner les parois de l'excavation, qu'il grattait en même temps avec l'angle de son mètre.
— Dressez-moi donc l'échelle ici, sans vous commander, monsieur Madeleine, que je voie cela de près.
Madeleine approcha l'échelle.
— Tenez mon mètre, lui dit le père Augustin. Madeleine prit le mètre, le père Augustin tira un
couteau de sa poche, monta aux trois quarts de Téchelle et éclaira la muraille.
Puis, de la pointe de son couteau, il la fouilla.
— Pierre tendre, dit-il. C'est la coutume, presque toujours le banc le plus rapproché delà terre végétale après les moellons, c'est la pierre tendre. Passez^ moi donc mon mètre, que je voie de quelle épaisseur est le banc.
Il prit son couteau entre ses dents, mesura le banc, et, rendant le mètre à Madeleine:
— Un mètre cinquante, dit-il, — et de la crâne pierre! Je serais bien étonné si, dessous, nous n'avions pas du vergelé ou du banc royal.
Alors, descendant quelques échelons et exanjînant le banc inférieur:
— Quand je le disais! murmura-t-il, voilà du banc royal, et du fameux! une couche de deux mè-
très, rien que cela, merci I — Tenez, mon cher monsieur Madeleine, cette pierre-là, rendue à l'hôtel de ville de Paris, vaut quarante-cinq francs le mètre cube comme un liard; et sans compter que ça ne sera pas difficile de la conduire à Paris : nous avons si je ne me trompe, la rivière d'Ourcq à deux pas d'ici. Tous frais faits, voyez-vous, et je compte largement, il y a dix francs à gagner par mètre cube. Supposez que le propriétaire de la carrière traite avec la ville de Paris pour cinquante mille mètres, bénéfice net, cinq cent mille francs.
— Peste ! comme vous y allez, père Augustin.
— J'y vais selon le tarif, donc. Tenez, c'est comme cette pierre-là, dit-il en descendant quatre ou cinq degrés de l'échelle et en sondant avec la lame de son couteau le troisième banc, c'est de la vraie pierre dure, comme on en demande pour les fortifications. Soixante francs le mètre, pas un sou de moins.
— Vous faites vingt francs de différence entre la pierre tendre et la pierre dure, père Augustin?
— Je fais entre la pierre tendre et la pierre dure la différence qu'il y a entre le sapin et le chêne. La pierre tendre se coupe à la scie comme le bois ; mais l'autre ne se scie pas, elle s'use. De là la différence dans le prix.
— En somme, père Augustin, fit Madeleine, que dites-vous de cela?
— Je dis que c'est tout simplement un trésor que vous venez de me montrer, monsieur Madeleine,
surtout si, comme je n'en doute pas, on peut ouvrir une galerie donnant sur la montagne.
— Elle est ouverte, père Augustin.
— Bon, si elle était ouverte, je la connaîtrais.
— Venez, mon vieil ami.
Et Madeleine, mettant sa pioche sur son épaule, s'orientant sur l'ouverture, prit la galerie, dont il avait reconnu la sortie à l'extérieur, et conduisit le père Augustin jusqu'au mur de moellons. Arrivé là, il se mit à attaquer le mur avec acharnement ; au bout de dix minutes, il s'écroulait et laissait une ouverture à y passer un "homme. Madeleine y.'passa le premier, et, tirant son compagnon après lui :
•— Tenez, dit-il joyeusement, regardez-moi cela^ père Augustin.
Le père Augustin sortit à son tour; alors, mettant ses mains sur ses yeux pour les garantir de la trop grande lumière, et riant sans bruit d*un rire qui lui était particulier :
— Eh bien, celui à qui appartient cette carrière, murmura-t-il, peut bien dire qu'il est né coiffé.
Madeleine salua le père Augustin.
— Gomment, c'est à vous? s'écria celui-ci.
— Oui, père Augustin, et, comme il faut qu'un jeune homme s'occupe, c'est Henri qui est chargé de veiller à l'exploitation.
— Mais M. Henri ne s'y connaît pas.
— Aussi voudrais-je lui adjoindre quelqu'un qui s'y connût, et c'est pour cela que je vous ai fait
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venir. Je donne trois mille francs au conducteur des travaux.
— C'est bien payé, monsieur Madeleine, je n'avais que quinze cents francs chez M. Gibert, et je peux dire que je m'y connais, à conduire les travaux, moi.
— Comment, vous rCaviez que quinze cents francs chez M. Gibert î
— Je dis je rC avais que quinze cents francs, parce que je n*y suis plus.
— Depuis quand?
— Depuis hier.
— Eh bien, père Augustin, comme je sais que vous n*aimez point à perdre votre temps, vous êtes chez moi à partir d'aujourd'hui; à partir de ce matin, vos appointements courent.
— Mes appointements... à trois mille francs ?
— A trois mille francs... Touchez là, et ce sera chose dite.
Madeleine tendit la main au vieux carrier.
— Monsieur Madeleine, dit le père Augustin en lui secouant la main, quand on fait les affaires comme vous, on mérite d'être bien servi, et vous le serez.
— Je n'en doute pas, fit Madeleine. Maintenant, parlons peu, mais parlons bien. Combien un bon ouvrier peut-il tirer de pierre par jour d'une carrière à ciel ouvert comme celle-ci?
— Un mètre de pierre tendre, cinquante centimètres de pierre dure, en le mettant à sa tâche.
— Combien croyez-vous pouvoir embaucher d'ouvriers d'ici à quinze jours?
— Une soixantaine.
— C'est bien pour commencer, mais cela sera insuffisant par la suite.
— Eh bien, on en fera venir des autres départements. C'est une question d'argent, voilà tout.
— Soyez tranquille, l'argent ne manquera pas. Seulement, il faut que, chaque jour l'un dans l'autre, l'on me tire cent mètres de pierre de cette carrière-là.
— Avec deux cent cinquante bras, on les tirera. -— Et l'on se mettra à la besogne, quand ?
— Attendez, c'est bien simple : nous sommes aujourd'hui jeudi; lundi prochain, on commence à piocher. Cela vous va-t-il ainsi ?
— Cela me va.
— Maintenant, outre cette galerie, j'en ai vu trois autres dans trois directions différentes.
— Elles ont été pratiquées pour s'assurer que la pierre est la même par tout le plateau.
~ Elle est la même ?
— Exactement.
Le père Augustin avait bien foi dans la parole de Madeleine; mais il avait bien autrement foi encore dans ses yeux ; aussi rentra-t-il dans la carrière, ralluma-t-il sa bougie et parcourut-il les trois autres galeries en examinant les différentes couches de pierres avec la même conscience qu'il avait déjà fait,
— Maintenant, dit le père Augustin, M. de Ram-