LES ÉCHANTILLONS
Nous avons dit que Madeleine revenait à Noroy avec quatorze millions à peu près de contrats conditionnels. Il arrivait à Villers-Cotterets à sept heures et demie du matin ; et il était neuf heures quand il demanda à sa vieille cuisinière où étaient le père Augustin et M. Henri. Tous deux étaient à la carrière. Madeleine se frotta les mains.
— Et à quelle heure Henri est-il parti pour la carrière?
— Â cinq heures du matin, comme tous les jours. Madeleine se frotta les mains plus fort.
— A quelle heure revient-il déjeuner? demanda Madeleine.
— n ne revient pas déjeuner; on lui porte son déjeuner à la carrière.
— A^i I le cher enfant, s'écria Madeleine, je vais déjeuner avec lui.
Et, prenant sa canne de houx sur laquelle il avait sculpté un oiseau, U courut à la carrière ; il y était à neuf heures un quart.
En arrivant sur le plateau, il s'arrêta, et son cœur bondit de joie. Jamais général à la vue d'un camp retranché, dont il a ordonné tous les travaux à son départ et qu'il trouve achevé à son retour, jamais
général n'éprouva satisfaction pareille. Là montagne était éventrée, un millier de mètres de pierres de tous les échantillons gisaient les ims par blocs, les autres déjà livrés à la scie, sur un espace de deux cents mètres carrés. Une pente douce avait été pratiquée à l'aide des déblais et descendait jusqu'à la rivière. Une soixantaine d'ouvriers prenaient leur repas de neuf heures avec la gaieté et Tentrain de ceux qui ont reçu, à Theure où elle était indiquée, une paye en harmonie avec le travail qu'ils font. Deux hommes vêtus de blouses, assis en face l'un de l'autre sur des blocs de pierre , déjeunaient du même repas que les ouvriers, sur un magnifique carré de banc royal, qui, scié en croix, devait don* ner quatre mètres cubes. L'un avait gardé sa casquette pour garantir son crâne nu; l'autre, ne craignant rien pour sa tête, ornée d'une magnifique chevelure, avait posé à terre son chapeau de feutre.
En s'approchant d'eux, Madeleine reconnut le maître carrier et son élève, le père Augustin et Henri.
Tous deux poussèrent un cri de joi6 en le reconnaissant.
Madeleine se jeta dans les bras d'Henri.
— Comment, dit Henri en riant, vous me reconnaissez, mon parrain ?
— Et je te trouve plus beau que jamais! s'écria Madeleine,
— Vous n'êtes pas comme M. Giraudeau,.qui ne me reconnaît plus depuis que j'ai une blouse. Il est vrai que Jules Greton et M. le maire de Vouty, qui
234 PARÎSIBNS ET PROVfNClAUX
viennent voir les travaux tous les jours, ne m'en font que plus d'amitié.
— Les travaux marchent donc, père Augustin?
— Vous voyez, monsieur Madeleine; nous avons à peu près mille mètres cubes hors de terre.
^ St Henri, reprit en riant Madeleine, prend^l goût au métier?
-* On dirait qu'il n'a fait autre chose de toute sa vie, dit le père Augustin.
— Pourquoi n'as-tu pas ta croix, Henri? «^ Sur ma blouse?
— Allons donc ! jamais tu n'as été plus digne de la porter ; elle honorera les gens qui travaillent sous toi. Mets-la à partir de demain, et^ d'ailleurs, cela fait bien, un chef de travaux qui a la croix. Ah çà ! ce n'est pas le tout : quand me donnerez-vous h man* ger? Je meurs de faim!
— Dame ! répondit Henri en riant, nous avons du pain, du fromage et de Teau de la rivière.
— Triste déjeuner I
— C'est celui de ces braves gens, et, comme je ne veux ni les humilier ni leur faire envie, je vis comme eux.
— Va pour le morceau de pain et de fromage trempé dans l'eau de la rivière. D'ailleurs, nous som* mes des ouvriers, n'est-ce pas, père Augustin ? Vivons donc en ouvriers, comme dit Henri; seulement, comme je veux être le bienvenu parmi mes nouveaux compagnons, il y a une gratification de quarante sous par homme.
PA1ISIB5S tT PROTINCIàUX ?3S
— Vous entendez, tous antres? il y a nne gratifia cation de quarante sons par homme.
— Honrra pour le patron ! crièrent les ouvriers.
— Et maintenant que voilà le Benedieite dit, mettons-nonsàtable.
Madeleine fit honneur an déjeimer, si frugal qn*il fût; puis, prenant le père Augustin à part, tandis qu'Henri surveillait la reprise des travaux:
— Eh bien, lui demanda*t-il, pas de déchetf
— Au contraire, plus ms^iflque que nous ne l'espérions.
— Quand puis-je avoir de beaux échantillons de toutes mes essences de pierre?
— Dans trois jours.
— Et quand pourront-îls être à Paris?
— Vers le milieu de la semaine prochaine. Vous voyez^pa pente est établie ; on leur fera gagner la ri«vière sur des rouleaux; une fois à la rivière, nous en chargerons un train que nous dirigerons sur Paris parla Ferté-Milon et par Meaux. Ça presse donc?
— Ça presse . ^
— Us en veulent donc, les Parisiens, de nos pauvres moellons?
— Ils en veulent, et môme de trop, j'en ai peur.
— Bon! qu'ils en demandent deux cent mille mètres cubes et on les leur fournira.
— Mais s'ils en demandaient le double?
— Hnml fit le père Augustin en ouvrant des yeux émerveillés.
— Oui, le double.
— Eh bien, ma foi, on verrait à le leur fournir; c'est une question de bras, voilà tout.
— Eh bien, en attendant, père Augustin, pas un mot de ce que je viens de vous dire.
— Pas même à M. Henri?
— Pas à M. Henri, surtout. Et choisissons de beaux échantillons.
— Venez avec moi.
Madeleine et le maître carrier examinèrent les pierres les unes après les autres; on choisit de beaux échantillons, mais qu'on était sûr d'appareiller, Troi^ jours après, ils étaient sur le bateau.
Trois jours après, Madeleine reprenait la diligence. Cette fois encore, il ne voulut pas se présenter devant son ami Anatole les mains vides.
Il prit donc, la veille de %on départ, ses deux courants Rumblot et Picador, et, avec la permission de M. Redon, qui avait, on se le rappelle, acheté le bois de Vouty, il s*enfonça dans les ronces, qui lui rendaient la pareille, en s'enfonçant dans sa chair* Au bout dHme heure et demie, il avait tué deux chevreuils. Gomme il faisait la curée du second, il entendit des pas derrière lui. Il se retourna et reconnut M. Redon, qui, se doutant que c'était son voisin de campagne qui profitait de sa permission, venait voir s'il avait fait bonne chasse. Madeleine lui montra les deux chevreuils étendus sur le gazon, l'un à son intention, l'autre à celle de M. Peluche.
Madeleine avait dit vrai, lorsqu'il avait affirmé â son ami Anatole qu'il n'y avait aucun besoin que
M. Henri ou lui fussent propriétaires du terroir de Noroy pour quUl y chassât tout à son aise. Il est vrai qu'il ne manquait jamais d'envoyer aux propriétaires un échantillon du gibier tué sur leurs terres, ce qui faisait que ces mêmes propriétaires, au lien de le lui défendre, le priaient d'y chasser; le père Miette sui^tout, qui trouvait chaque semaine, à ce prêté rendu, son civet de lièvre ou son rôti de perdreaux.
U est vrai que M. Redon était un autre homme que le père Miette. M. Bedon était un gentilhomme campagnard de cette belle race qui va chaque jour s'éteignant ; c'était toujours ime véritable négocia* tion quand il fallait lui faire accepter quelque chose, et, comme il donnait en général aux gens par lesquels Madeleine lui envoyait du gibier le double de la valeur du gibier, Madeleine avait pris le parti de lui porter lui-même le gibier qu'il lui offrait.
Cette fois encore, il fit selon son habitude : il lia les pattes des chevreuils, en pendit un à chacune de ses épaules, consentant seulement à ce que M. Bedon se chargeât de son fusil, et, sous prétexte que la ferme de M. Bedon était sur sa route, il voulut reconduire le maire jusque chez lui.
Arrivé à la porte, il avait laissé tomber son chevreuil sur le banc de pierre, en disant ;
— Par ma foi! il est trop lourd, je ne le porte pas plus loin.
Et, tirant son fusil des mains de M, Bedon, il avait continué sa route vers sa ferme à lui.
— Mais voua m'y prendrez donc toujours? avait crié M. Redon à Madeleine qui s'éloignait en riant.
M. Peluche n'avait pas le défaut du maire de Noroy, il ne faisait pas tant de façons pour accepter. Aussi, quand il vit Madeleine suivi d'un commissionnaire portant son chevreuil, il poussa un cri de joie auquel répondit comme un écho le cri de ]oie de Camille; seulement, celui de M. Peluche était pour Madeleine et son chevreuil, et celui de Camille était pour bo<& parrain et M* Henri,
Madame Peluche, qui avait mangé du chevreuil deux fois dans sa vie^ une fois au Veau qui Uitêy le jour de ses noces, et Taulte fbis au château de Noroy, chez Henri , daigna slnformer près de Madeleine comment le chevreuil se conservait. Madeleine eut alors une idée, celle de continuer sa route avec son commissionnaire jusqu'au magasin d'un marchand de comestibles, où on lui estima la moitié de son chevreuil dix-sept francs, qu'il échangea contre un pâté de perdreaux de Chartres et un homard.
Puis il revint chez M. Peluche avec son homard, son pâté de Chartres et sa moitié de chevreuil.
Il va sans dire qu'il n'avait pas eu la cruauté de quitter le magasin sans remettre à Camille ce qu'il apportait pour elle.
Anatole prit pour la forme quelques informations, et, convaincu, d'après les insistances de madame Peluche, que Madeleine n'avait pas d'autre but, en venant à Paris avec des habits noirs et des cravates blanches, que de poursuivre le placement de
M. Henri dans un ministère, il risqua cette phrase :
— Prodigue Cassius, tu ferais bien mieux de garder tûuâ tes beaux cadeaux pour créer des protecteurs à ton filleul.
Cassius Madeleine, qui n'avait pas la moindre idée de ce qui se passait dans Tesprit d'Anatole, le regarda, les yeux écarquiUés et la bouche béaiute.
Puis, après un instant de silence dont il n'eut pas besoin d'expliquer la cause, vu Texprestûon d'éton*^ nement peinte sur son visage :
— Pour créer des protecteurs à mon filleul î répéta-t«*il. Et en quoi mon filleul a-^t-^il donc besoin de protecteurs ? ^
— Pour obtenir la place que tu soUiciteB en son nom.
— Dieu merci I s^écria Madeleine, mon filleul n'a pas besoin de place.
«^ Cependant, un grand garçon de vingt-aix ans comme M. Hènrine peut pas rester i rien faire, surtout quand il est ruiné ?
Madeleine secoua la tête.
-*- Mon filieul> dilHl, a une place qu'il n'a eu be-^ soin de demandera personne*
— Ah ! je ne savais pas, répondit M. Peluche étonné .
Paia, ne pouvant résister à sa curiosité :
— A Paris? demanda-t-iL
— Non, en province.
— Une bonne place ?
— Couci-couci.
— Qui rapporte?
«- Six mille francs par an.
— Ah ! ah I fit M. Peluche, ce n'est pas mal pour commencer, et, pourvu qu'il continue à satisfaire ses chefs...
— D'abord, Henri n'a qu'un chef, et ce chef, j'en réponds, sera toujours content de lui.
— Et cette place, continua M. Peluche toujours emporté par son désir de voir clair dans la, vie de Madeleine, cette place est-elle susceptible d'augmentation ?
— Elle peut aller jusqu'à trente, quarante, cinquante mille francs même.
— Bon I tu plaisantes.
— Aucunemeut; il a un intérêt dans la maison. Et dans quelle maison est-il donc ?
— Dans celle où je suis moi-même.
— Mais ne vois-tu point, Anatole, dit madame Peluche impatientée, que ton ami n*est pas en train aujourd'hui de te faire des confidences?
— Et tenez justement, dit Madeleine, voilà votre voix, chère madame Peluche, qui me rappelle que vous me demandiez une chose à laquelle je n'ai point répondu.
— Laquelle?
— Vous me demandiez comment le chevreuil se conservait ; rien de plus facile : vous le portez chez le boucher, qui vous le dépouille et vous le découpe ; vous emplissez une grande terrine d'excellent vinaigre à l'estragon, vous y mettez des oignons
et des citrons coupés par tranches, du thym, du laurier, de l'ail, du persil, force sel et poivre, et vous y trempez votre cuissot, votre épaule, et votre râble de chevreuil; après quoi, vous le laissez tranquille pendant huit jours si vous aimez le chevreuil peu mariné, pendant trois semaines si vous l'aimez très-mariné ; puis, vous mettez les côtelettes sur le gril, et le cuissot et Tépaule à la broche, avec une sauce piquante, et vous servez chaud.
Puis, tirant alors vivement sa montre :
— ^Oh! mon Dieu! onze heures du matin déjàl... s'écria-t-il. 11 est vrai que j'ai eu la précaution de faire ma toilette avant de sortir de Thôtel, — sans quoi, ajouta-t-il en riant, j'aurais fait attendre les protecteurs de mon filleul. — Au revoir, Peluche ! à cinq heures précises, je serai chez toi ; cependant, mettez-vous à table sans vous occuper de moi, si je n'étais pas de retour à l'heure dite.
Madeleine, qui avait déjà payé une première fois le commissionnaire porteur du chevreuil, l'envoya chercher une voiture de remise, le paya une seconde fois, prit congé d'Anatole, d'Athénais et de Camille, et partit.
— Pauvre garçon 1 murmura M. Peluche avec un air de profonde commisération, il mourra à Thôpital.
Madeleine avait eu soin de prévenir par lettre tout son monde, de sorte qu'il trouva chacun à son poste.
Le premier jour, il devait prendre les architectes de l'hôtel de ville, du Timbre et de la Banque, ces
messieurs ayant tesoindelamême essence de pierre, c'est-à-diré de banc royal. Il les emmena tous trois au canal Saint-Martin. La pierre était arrivée delà veille : elle était splendide. Chacun avait les pleins pouvoirs de celui qu'il représentait : l'architecte de l'hôtel de ville, ceux de M. de Rambuteau ; celui de la Banque, les pouvoirs de M. d'Argout ; celui du Timbre, les pouvoirs du gouvernement. Le même jour, le contrat fut passé pour côïit soixante mille mètres cubes de banc royaï, représentant une somme de six millions huit cent quatre-vingt mille francs.
Le lendemain, ce fut le tour des directeurs des chemins de fer de l'Est, du Nord et de Lyon, qui, eux aussi, trouvant la pierre à leur gré, traitèr^t pour une somme de six millions huit cent vingt mille francs, c'est-â-dire pour cent quatre-vingt mille mètres de pierre tendre. Total, treize milhons sept cent mille francs, présentant, grâce au voisinage de la rivière et les facilités de communication avec Paris, un bénéfice net de plus de trois millions.
Madeleine ne laissa rien pénétrer de sa satisfaction à Peluche, ni à sa femme, ni même à Camille ; mais il renouvela ses instances, ne sachant pas s'il reviendrait à Paris avant le mois de septembre, pour que M. Peluche vînt passer l%oque des chasses à la ferme.
Camille écoutait les mains jointes. Athénaïs murmurait, les sourcils froncés :
— Mais vous savez bien que c'est chose impossible, monsieur Peluche.
PARISIENS ET PROYINCIAUX 243
M. Peluche, qui mourait d'envie de renouveler ses exploits de Tannée précédente, se défendait assez maladroitement. Mais, lorsque Madeleine lui eut ' dit qu'il s'engageait à lui faire tuer six chevreuils comme celui qu'il avait apporté et au moins une douzaine de faisans, M. Peluche laissa tomher un Eh bien. Von verra! que Madeleine chargea Camille d'entretenir et de faire fructifier, malgré l'opposition systématique de madame Pelucl).e.
Madeleine reviat, trouva Henri au travail, gia croix sur sa blouse, prit à part le père Augustin et lui communiqua se9 traités.
Cette fois, ils étaient défloitifs.
^— Eh bien? lui demanda le père Augustin.
-=- Eh bien? ût Madeleine répondant à une iuterr rogation par une autre interrogatiou,
— Il s'agit, dit le père Augustin, de savoirs! vous voulez réaliser tout de suite un million, en mettant votre Affaire en société cru marcher avec vos propres forces, et tout garder pour vous.
— En marchant avec mes propres forces et en gardant tout pour moi, dans combien de temps puis-je avoir cinq cent mille francs en bons billets de banque, là, sur ma table?
— Il vous faudra bien deux ans à deux ans et demi, --r Et en mettant l'affaire en société?
-T— Cinq ou six mois tout au plus.
— Mettons l'affaire, ou plutôt mettez l'affaire en société, père Augustin, je serai toujours assez riche et les enfants ne seront jamais assez tôt heureux.