LE DEPART
M. Peluche était comme le Sylla de M. Jouy, il pouvait changer parfois ses desseins, mais sas décrets étaient immuables comme ceux du sort.
nalla immédiatement, dans le formidable costume qu'il avait adopté, en laissant toutefois son fusil à la maison, retenir deux places à la voiture du Plat d'étain.
Inutile de dire qu'il passa par la porte de Tallée.
U n'y a rien d'extraordinaire à ce que la vue, dans toute sa splendeur, de Jupiter- Peluche eût
stupéfait Âthénaïs-Sémélé, car le même e£fet fat produit par lui sur les voisins qui le virent passer et qui se précipitèrent sur le seuil de leur porte en s' écriant, sans cependant être sûrs de ne pas se tromper :
— M. Peluche!
Et cette première exclamation était suivie d'une seconde, qui peignait le çiegré d'étonnement auquel les voisins étaient arrivés.
T- C'est Lien lui !
M. Peluche entendait son nom répété comme il
m avait entendu un jour, en sortant du théâtre de la
Porte-Saint-Martin, où l'on jouait Marina Faliero
\ '1i||. répéter celui de Casimir Delavigne; et, il faut le
''%^: î#tlire, il conçut quelque fierté d'être si universelle-
«^^^al^ent connu dans le quartier.
*.: '*.**'II:én résulta dans son allure un dandinement inaccoutumé qui indiquait dans celui qui s'y laissait aller la plus haute satisfaction de soi-même, à laquelle un homme fût jamais parvenu.
Pour donner encore plus de désinvolture i sa ^^-^^^tàdJi^Sii^yL. Peluche tira alors de sa carnassière un fouet que le marchand quincaillier lui avait fait acheter pour corriger son chien, quoique M, Peluche non-seulement n'eût point de chien, mais lui eût manifesté l'irrévocable résolution de ne jamais laisser entrer un quadrupède de l'espèce canine dans le magasin de Ut Reine des fleurs. Mais le marchand quincaillier, qui tenait à compléter le harnais de chasseur de M. Peluche, avait insisté, en lui faisant
observer que beaucoup d'élégants du commerce portaient le dimanche des éperons à leurs bottes, quoiqu'ils n'eussent pas de chevaux dans leurs écuries; raisonnement duquel il résultait que M. Peluche pouvait bien avoir un fouet dans son carnier, quoiqu'il n'eût pas de chien dans sa niche.
La voiture du Plat d^étain était, à cette époque, le seul service direct qu'il y eût de Paris à Villers-Cotterets. Elle partait tous les soirs de^ Paris à huit heures, et arrivait à destination tous les matins à huit heures, mettant douze heures à faire dix-huit lieues. De Villers-Gotterets, on se rendait en trois heures â Château-Thierry, patrie de La Fontaine; en ime heure à la Ferté-MUon, patrie de Racine, et en quarante minutes à Vouty, patrie de Madeleine.
M. Peluche retint deux places dans le coupé, une pf pour lui, une pour Camille; il déposa majestueuse-" * ment cinq francs d'arrhes, et promit d'être dans la cour de l'hôtel à huit' heures moins dix minutes.
Et, afin d'être sûr de tenir sa parole, il remit sa montre sur l'horloge de la cour.
Puis, s'en allant par un autre chemin, afin de ne point risquer un second effet moindre que le premier, il rentra chez lui, non plus par la porte de Tallée, mais par la porte du magasin, en disant à sa fille, de cette voix résolue et impérative que madame Peluche n'avait jamais entendue et qui n'admettait -point la discussion :
— Camille, soyez prête à sept heures et demie ; la voiture part à huit heures précises, et nous de-
Yons être dans la cour de l'hôtel à huit heures moins un quart.
Puis, tirant sa montre :
— Et il est cinq heures, continua M. Peluche. A table!
Le repas fut silencieux. Madame Peluche prit des airs de crucifiée et refusa toute nourriture. M. Peluche, au contraire, mangea comme un ogre de tout et beaucoup.
Après le dîner, M. Peluche monta à sa chambre, n avait hâte de se revoir devant sa glace et dans toute sa splendem*. Il prit son fusil et recommença ses évolutions.
Gela lui fit passer une heure.
Sept heures sonnèrent.
M. Peluche pensa qu'il était temps de faire son paquet, ou plutôt ses paquets. 11 appela Camille, lui fit mettre dans une serviette six chemises et deux gilets; dans une autre, son habit de capitaine de la garde nationale, pensant judicieusement que , s'il avait des visites à faire en province, où la plupart des citoyens montent leur faction en bizets, son uniforme ferait merveille et lui donnerait une considération qui mettrait bien bas, quelle qu'elle fût, celle dont jouissait Madeleine.
Les préparatifs de Camille furent vite achevés. Un chapeau de paille à larges bords sur lequel elle comptait mettre un assortiment de toutes les fleurs champêtres qu'elle cueillerait dans ses promenades et qu'elle s'obstinait à trouver, d'après les spéci-
mens qu'elle avait vus, bien aatrement fraîches et bien autrement élégantes que les fleurs raides et incolores que l'on confectionnait dans le magasin de son père; une robe de voyage qu'elle porterait sur elle et qui serait en même temps la robe des jours de pluie, et enfin deux de ces robes blanches, à ceinture bleue ou écossaise qui font si bien, vues à travers les troncs gris des arbres et les massifs verts des buissons.
A sept heure et demie, les deux voyageurs et leurs bagages étaient prêts. M. Peluche voulait sortir par la porte de l'allée, non point qu'il craignit sa femme, mais il se craignait lui-même. Au point de résolution auquel il en était arrivé, il était capable de faire un mauvais parti à tout ce qui tenterait de s'opposer à cette résolution.
Mais Camille ne voulait point que des parents pour lesquels, malgré leurs ridicules, elle professait un profond amour filial et une respectueuse tendresse, se quittassent avec un sentiment d'animosité dans le cœur. En fait de querelles amoureuses ou conjugales, on le sait, il n'y a que la première qui coûte.
Au milieu de l'escalier qu'il descendait à tâtons, M. Peluche se sentit donc appréhendé au corps par deux bras bienveillants, et une voix qu'il reconnut pour celle de sa femme lui dit cette phrase, évidemment dictée par Camille :
— C'est la première fois que vous vous écartez de moi et que vous faites à votre volonté. Dieu vous
conduise. En votre absence, je veillerai à ixos intérêts communs !
M, Peluche, au souffle qui effleurait son visage, sentit la colère se fondre en lui comme la neige au soleil de mai, et, s'il n'eût point songé à la peine que son changement de résolution ferait à Camille, il eût à rinstant même déposé sa veste de chasse, son gilet de buffle, ses grandes guêtres, sa poire à poudre et son sac à plomb, pour reprendre sa redingote à la propriétaire, son chapeau évasé, son pantalon marron, ses souliers lacés, et sa place devant son registre à factures sur son tabouret de velours d'Utrecht.
Madame Peluche comprit le combat qui se livrait •dans le cœur de son mari, et elle alla elle-même au-devant de sa réponse.
— Vous avez besoin de distraction, mon ami, dit-elle, et vous avez promis ce plaisir à Camille, qui est une sainte, que Dieu bénira parce qu'elle nous aime et nous respecte. Allez donc chez votre ami Cassius; amusez-vous bien. Je me suis placée sur votre chemin pour vous faire ce souhait, et pour qu'aucun remords ne vous tourmentef. Seulement, promettez-moi de n'être pas plus de quinze jours. Je ne pourrais supporter une plus longue absence.
— Non, non, madame Peluche, non, je vous le promets, s'écria le rebelle, d'une voix étouffée par son émotion. Saperlotte! vous êtes un trésor, Athé-
naîs! — Embrasse ta mère, Camille, et demande-lui pardon pour moi.
Les trois têtes se joignirent dans Tobscurité en un seul groupe. Et les trois cœurs se confondirent dans une seule étreinte et dans un triple baiser.
L'horloge de Téglise voisine fit entendre sa stridente vibration.
— Huit heures moms un quart! s'écria M. Peluche.
— Allons, partez I dit madaifie Peluche; puisque ]e voyage est décidé, il est inutile de le remettre à demain et de perdre cinq francs d'arrhes.
On s'embrassa une dernière fois ; M. Peluche et Camille s'élancèrent dans la rue et se dirigèrent rapidement vers le Plat Wéiain^ tandis que madame Peluche, de la porte de l'allée, tout en versant un torrent de larmes, leur faisait avec son mouchoir des signes' aussi tendrement désespérés que s'ils partaient pour un voyage autour du monde.
A QUOI SONGEAIT MADEMOISELLE CAMILLE DANS LE COUPÉ DE LA DILIGENCE, TANDIS QUE M. PE- LUCHE DORMAIT
M. Peluche et GamiUe^ doublement heureuse et du voyage qu'elle faisait, et de faire ce voyage.
pressèrent le pas de telle façon, qu'ils arrivèrent dans la cour du Plat d'étain à huit heures moins cinq minutes.
Le conducteur grogna d*abord; mais, voyant le peu de bagages des deux voyageurs, et flatté de la confiance que lui montrait M. Peluche en lui consignant son bonnet à poil et son sabre, c'est-à-dire ce qu'il avait de plus cher au monde après sa femme et sa fille, et de plus sacré sur la terre après son grand-livre, il s'adoucit, et annonça en manière de bonne nouvelle, au maître du magasin de la Reine des fleurs^ qu'il avait pour compagnon de voyage un jeune homme charmant.
A cette annonce d'un jeune homme charmant, ^ M. Peluche fronça le sourcil et regarda Camille de façon à lui faire comprendre qu'elle ne devait, quoique enfermée dans la même boite que lui, avoir aucun contact avec le jeune homme charmant.
M. Peluche s'y était pris un peu tard pour retenir ses places, de sorte qu'au lieu d'avoir la première et la seconde place, il avait tout simplement la seconde et la troisième, c'est-à-dire la place du coin du côté de la portière et la place du milieu.
Au moment où M. Peluche se demandait, problème assez difiicile à résoudre, comment il arrangerait les choses pour garder le coin et empêcher que Camille ne fût en contact avec le jeune homme charmant^ le jeune homme charmant arriva.
C'était, en effet, un élégant et beau cavalier de vingt-cinq à vingt-six ans, en tenue irréprochable
PARISifi^S £T PROVINCIAUX i09
de voyi^ge, portant veste, pantalon, gilet et casquette d§ ]a.xnéme étoft^ ^g]^i^e gnse, teintée de rcmille. SQi|9<ses guâtres, de. h même étoffe, on voyait luire le cuir verni d'uiv rsp^lier parisien. Il avait, de ma* gni&ques cheveux noirs qui garnissaient ses ten^pes de leur riche fourrure; 4^ légères moustaches, noires .comina ses cheveux, des sourcils bien dessinés, des yeux dont, à cause de Tobscurité, il était dilpL-p cUe de.xeconnaltre ]ia couleur, mais qui, évidemment ; devaient compléter Tense^nbl^ d*un visage syipp^l^iique et distingué.
En s'approchant de la portière du coupé et en aperc^v^At une femme, sans savoir si elle était jeune OU' vieille, laide ou jolie, il jeta loin de lui ^onoigsyppjfq^,/tirant un mouchoir de sa poche, il s'essuyî^ le^^èvrqs, les moustaches et les cheveux,, pour écart terr.deijjyai cette.. odeur, ns^uséabonde que répandcfut avec tant de prodigalité autour, d'eux les fumeurs^ même lorsqu'il^ .ne fument plus ...
,^^^ parfum péAétfazjLt de vQ^veipe . parvint, jusqu'aux narineft de. }i, PfiluQ^xe,. qui mâcha entre ses 4e9As le mqt^de nu^ca4in^ rquoique le parfum répandu par l'agitation du mouchoir n'eût aucune analogie avec celui. (Ju, poiusc, .
]Le jeune homme mit alors la main à sa casquette, et, s4.uartL/le, n^aîtredu magasin de la Beinç dis» fleurs : ^ , , »
T-rMp^pipi;up, l\ii dit-il, en ma qualité de premier in^rit, je, me trouve savoir la ijieilleui^e pl^ce,du
coupé.
îiO PARlSlIETfâ Et PHOVmCIAOX
»iii^ Jé'ïè sais , Ikfonsîetor, répotiàlt M. Peluche. *
^HI'(7fest, continua le jetttië hôitime, tme SaVfeui'
dù^îiiaàara; qM mfe pêf met de Foffrir â toadame ito â
mâdeiiibisèUé, fet Je seM heurteui si elle me fait là
grfièe de racbeptelp. '
'ïJaôiille bùvïit fa boubhe pour ifetftercier le jeune hôtûttie, mais M. Pelttclife ne lui en laissa pas le tenipsl
-^ Non, Monsieur, diWl, ma fille prendra le dàm et j^ me mettrai au milieu; ma fille et moi n'ayons point l'honneur de vous connaître assez pour coniracter envers vous des obligations.
— On ne contracte aucune obligation, Monsieur, envers un voyageur qui accomplit le devoir d'un homme bien élevée en offrant sa place à une femme. Veuilles donc monter, Monsieur, et vous placer comme il vous conviendra; la place que vous laisserez sera la mienne.
Puis, se retournant vers le conducteur :
-J. Le garÇon de Thôtel voua a apporté mon porte-
màbtèau, Levasseur ? lui demanda- t-il .
-- Oui, moiisienr Henri, répondit celui-ci, soyee
tranquille.
— Merci, mon ami, dit le jeune homme.
— Oh ! il ne faut pas de remercîments pour cela; seî*vir lès autres, c'est un devoir; mais vous servir, vous, monsieur Henri, c'est un plaisir.
^ Ce jeune homme, murmura M. Peluche, porte le nom <lu prétendant. Ce doit être quelque aristocrate.
PAKISlifeNS Vt tnOVlNCIAUX lit
— Mon père ! fitGaâdlte craignant que le jeune bosame^^enteadlt eee patolés, e% en serrant le bras de M. Peluche contre le sien.
Mai9:le jeune hooune n'entendit point ou fit 90mblant de ne pas entendre.
-— En voiture, messieurs les voyageurs pour Vil«lers-Cotteretsî En voiture I
— Montez, ma fill.e, et prenez mon coin^ dit majestueusement M. Peluche.
Gamille monta en jetant sur le jeune homme un regard timide qui semhlaît lui demander grâce pour le peu d*urbanité de son père.
Celui-ci sourit et s'inclina légèrement.
M. Peluche monta le second, trouva Camille installée dans la place qui lui était désignée et prit celle du milieu.
— Allons, monsieur Henri, montez, s'il vous plaît, dit le conducteur s'apprétant à refermer la portière derrière lui et à monter à son tour dans le cabriolet qui couronnait la diligence.
-* As-tu une place près de toi. Le vasseur ? demanda le jeune homme.
— Comment, là-haut, dans mon cabriolet? demanda le conducteur étonné.
— Oui, là-haut.
— Certainement qu*il y en a une, et il n'y en aurait pas, qu'on vous en ferait ! Comment donc, monsieur Henri. . .
— Eh bien, mon cher Levasseur, ferme la portière, dit lé jeune homme en saiedssant les courroies à
112 PAHISIEîfS ET PROVINCIAUX
Taide desquelles on parveûâit à l'étage supérieur de la Toiture; toa coupé ^st étroit, et je ne veux géaer personne.
Et, à ce dernier mot, il escalada les étroits escaliers de fer implantés dans la diligence, avec une dextérité et une prestesse qui indiquaient une étude approfondie de la gymnastique.
' Le condacteur referma la pT)rtière.
— Vous conviendrez, mon père, dit Camille à M. Peluche, qui s'accommodait sans façon du coin laissé libre par Tascension du troisième voyageur à l'étage au-dessus du sien; vous conviendrez que voilà un jeune homme d'une rare complaisance»
— Bon ! dit M. Peluche; il ne faut pas lui en être reconnaissant, c'est pour fumer tout à son aise..
Camille eût bien voulu prendre la défense du jeune homme charmant, — qu'elle trouvait charmant, en effet; — mais, comme M. Peluche ne. paraissait pas, sur ce point, être disposé à se rapproc^ier le moins du monde de son opinion, elle jugça qu'il était plus prudent de garder le silence.
D'ailleurs, que lui importait l'opinion que son père avait conçue et garderait^ ayec la ténacité qui lui était habituelle, de ce jeune homme qu'elle n'avait fait qu'entrevoir, et qu'elle ne reverrait probablement jamais, une fois qu'en abandonnant la voiture, elle se serait séparée de lui ?
Camille garda donc le silence,. et, comme la nuit était belle, la brise fraîche mais douce, elle ouvrit la
glace, appuya son coude sur rencadrement et se mit à fêver.
Mademoiselle Camille était une de ces hybrides devant lesquelles le jardinier s'arrête étonné et joyeux, en lui découvrant des qualités inattendues, des finesses de nuance inespérées. Placée dans une bonne pension, elle avait reçu, non-seulement une excellente éducation élémentaire, mais encore, toujours au point de vue commercial, on lui avait fait apprendre l'anglais et le dessin. Or, cette étude de Tanglais, qui eût dû se borner à une pratique suffisante de la langue pour parler couramment le patois du Times ou du Morning-Post^ avec les jeunes misses et les élégantes ladies que le hasard pouvait conduire au magasin de la Peine des fleurs , Camille Pavait étendue à la lecture des poètes anciens et modernes de la Grande-Bretagne : Gray, Coleridge, Southey, Ttomas Moore, et surtout Byron, dont, vers 1840, les œuvres étaient encore fort à la mode en France, lui étaient devenus familiers, et les romans de Walter Scott tenaient le premier rang, après les poètes que nous venons de nommer, dans sa petite bibliothèque. Quant au dessin, qui devait se borner, toujours dans un but commercial, à Tétude des fleurs, damille lui avait donné une plus complète extension en ne faisant de la fleur qu'un détail, et en les encadrant toujours dans un cadre de son imagination, dont Tidée première lui était fournie soit par quelque description pittoresque de son romancier favori, soit par quelque création poétique de ses lakistes bien-aimés. Or,
n4 PARISIENS^ BT PJIQVINGIAUX
comme ce n'était point cela qu'on demandait d'elle^ Camille instinctivement, avait toujours caché, à ses mattres d'abord, à ses paa?ents ensuite, ce côté mystérieux de ses études. M, et madame Peluche s^YS^imt vu avec admiration Camille., à son retour de la g^sion , non-seulement dessiner les fleurs qui ^^^^ taient, mais encore en inventer qui n'existaient jm^^ et leur admiration avait été jusqu'à l'enthousiasme lorsquUls l'avaient entendra s'escrimer aveo-.Ii^s rares visiteurs d'outre*-Manche que la réputation de M. Peluche attirait vers le magasin de la Reine 4es fleurs^ dans ime langue que ni Tun ni l'autre nten^ tendaient, et cela, avec une facilité qui indi<iuait Fétude approfondie que Camille avait faite de.qette langue. Il en résultait quie tout ce que Camille de-r mandait, au nom de son. dessin et de son anglai£^ livres et papîer-bristpl, \ai était accordé sanp conteste, et que Camille n'avait qu'à dire, à quelque heure de la matinée ou de TaprèsT^midi que ce fiit: « Pèrô , je vais étudier mon anglais ; mère , je vais étudier mon dessin,. » en accompagnant cette anr nonce d'un baiser, toute vacance lui était accordée^ et il n'y avait pas d'exemple que M. ou madame Peluche se fût inquiétée si Camille montait réellement pour la cause qu'elle avait dite ou pour tout autre raison.
Notre conscience d'historien nous force à dire une chose dont ne se doutaient point les parents de Camille : c'est que, la plupart du temps, la jeune fille tirait du carton une feuille de bristol, taillait son
ÇÀE)SlfiH& ET PROVINCIAUX 1(5
CFM^ ,4aw Tmtei^tjLoii dei âessiner» ^ ne da^m^i^t
pas; ou choisissait u^ .liy,ra, ^sn^f^ l^itdiotb^qi^i
ou?rs^icô.U¥rQ,e^txieU8a^psgsL .. j
.9u»fei6ait-^%.d9iicr, , ^ . ...i.v^ij
EUerôvait, , .; . . ■...••..•.. .,■; i ..v,
Çiéf^t eQça])e,ua ,de^ points «par lesquels :|ii;gç^j
ciet^ Gaoûlle s'^rtait^dç^^^oii père et de sa }^^
mère^^qui Q'aYaienJti^m^is. yèvé qu'en doi^jnapt^^.ta^
dis qu'elle rêvait surtout tout éveillée. ... ,
^quoi rêvait-elle? .. ..\ - /
Question insolubla. IL fa;ii4raiV&ycûr seiz^.^nQ,9«iir
mèatp pour vous dii^e à quoi £éve une jeune fiil^ de
8eize,fn3;, elle rivait, A ces paysages, fant^stîq^esid.e!?^
m^ àsiias son cerveau pas^ 1^ sqiain vague de la |iao^
taisie ; elle rêvait à cça ^lassifs de fleurs, idéalepi qui
s'quTBgrentfraichjçs. et.p^fi^pxées dan? les» jiirdips.lée-
riquçu» de rimaginatioja ; c'étaient chaque JQur; de$
lildfus.nouveanx; éclairés par des ^uroree djQi^é^s ou
de^ crépuscules l)leuâtres, tout frai^éclQsde la majbçL
de^ieu, qui n'y avait encore semé que les papillons
et Içs oiseau?^ et auxquels manquait leroi.de la pré£^-
tion, c'est-àrdire rhoDMae,
Et, en effet, quel homme parmi tous ceux qu'avait vus Camille, soit à sa pension, soit au magasin de la rue Bourg-l'Abbé, soit même dans ses promenades au bois de Vincennes ou à Romainville , quel homme eût été digne d'entrer dans ce paradis terrestre, de fouler ce gazon virginal, de respirer cette atmosphère fluide et transparente ? aussi l'Éden restait-il vide, et jamais, dans les paysages par lesquels
Camille essayait de matérialiser ses rêvés, jàmaiâ une forme humaine n^ était entrée.
Et maintenant, le lecteur ne sera pas étonné quand nous lui dirons, pour la seconde fois, que, tàtidis^ue M. Peluche s'accommodait pour dormir du ihîeux qtiïl lui était possible dans son coin, Camille ouvrait la glace de son côté, passait son coude dans l^ôuvetture, appuyait sa tête sur sa main et se mettait à réver.
A quoi rêvait-elle ? Créait-efie quelque Édèn nouveau? Évoqaait-ellé quelque paradis inconnu? '
Non; elle se demandait tout simplement si M. Henri avait les yeu^ bleus ou noirs, et dette importante demande absorbait ' non-seulement toute son attention, miàis encore toutes ses facultés.-
M. Peluche, à qui la couleur des yeux de M. Henri était parfaitement indifférente, et qui probablement même avait Complètement oublié M. Henri, M. Peluche, ayant trouvé une position confortable, dormait les poings fermés, et répondait par un ronfle* ment sonore et uniforme aux hennissements variés des trois percherons qui traînaient là diligence.
COMMENT M. PELUCHE VIT, POUR LA PREMIERE FOIS, DES LAPINS DANS LA BRUTÈRE, DES PER- DRIX DANS LES CHAUMES ET DES ALOUETTES DANS LE CIEL
Nous ne saurions dire précisément jusqu'à quelle heure rêva Camille ; mais nous pouvons affirmer que M. Peluche ne se réveilla qu'au moment où les premiers rayons du soleil, passant au travers de la glace de la portière, vinrent se jouer sur ses pau-, pières fermées.
Il pouvait être de cinq à six heures du matin, c'est-à-dire l'heure à laquelle M. Peluche, en se réveillant, poussait le hum! matinal avec lequel il réveillait quotidiennement madame Peluche.
Il n'y avait donc rien de changé aux habitudes du maître du magasin de la Reine des fleurs. Il avait dormi tout d'une traite, dans sou coupé, les sept heures de sommeil qu'il avait l'habitude de dormir dans son ht, et qui, selon l'hygiène populaire, sont nécessaires à la santé de l'homme.
Si M. Peluche eiit nourri sa veille des mômes idées poétiques dont Camille avait bercé la sienne, il eût pu se croire^ ea se réveillant?, dans un de ces
jardins enchantés qu'il avait entrevus dans ses fantastiques rêveries.
En ejffet, la brise matinale passait par fraîches bouffées, toute chargée des acres senteurs du thym, de la bruyère et du serpolet dont la terre était couverte,, çt, aux branches élégantes desquels des gouttelettes de rosée trempaient comme des millions de diamants dans chacun desquels le soleil levant allumait une paillette d'or. Au milieu de ce vaste tapis qui s'étendait comme un manteau violet sur la déclivité d'une colline, s'élevaient des touffes de genêts balançant leurs panaches jaunes, et des massifs de bouleaux aux feuilles tremblotantes et aux écorces argentées; plus loin, la forêt étendait le rideau de ses grands hêtres et de ses chênes touffus, à travers le feuillage desquels les rayons du jour n'avaient point encore pénétré.
M. Peluche, qui ne se rendait pas bien compte du lieu où il se trouvait, ouvrait de grands yeux ébahis qui témoignaient, par leur expression d'étonnement, de son hommage involontaire à cette virginité de la nature qui, pareille à celle de^ houriSj renaît plus fraîche chaque matin.
Mais ce qui lui tirait surtout les yeux d'une façon toute particulièrej c'étaient des quadinipèdes gris^ avec de longues oreilles couchées sur leurs épaules et des queues blanches relevées sur le dos, qui sfl*- Idnnaient ces bruyères, passant des touffes de genêts aux massifs de bouleaux j et viee versa^ avec la rapidité de l'éclair. De temps en temps, l'un d'eux s-ar-.
r^fc^sur UB XexU& ^giM élevé, «'^asQyaitjttr.ftn 4erj:ière, aredressaât les oreiUe^» regardait p33»dr la diligence ei» ^^tbayaiit prol^ablemeuk eaoa caufte cQome.il s'était arrêté saas. iQotiX« frappait la tene d.u pied» et 8'eDgott£Eraitvdaas.ttu ti:ott béaot à lAifxaxh £acQ4usoL .r'
Ge3 animaïus, à la fois «i alertep, si eSronUSifki û tinudes» M. Peluche finit pair soupçonuer que c*é-> taieut des lapine» et Caoûlle, . qu'il crasulta À ca aur» jtity le confirma daos aon opiaion,..
M. Peluche, <jui n'avait vu jHsqw-là que le louAd la^ia de clapier, venait de voir, pour la première foisy.cet éclair de chair et d'03 qu'on appelle le lapia de gRurewiQ.
Q^tte vue le plongea à, son tour dans une profonde rêverie; Use demanda comment le chasseur pow*vait sujivre ces mouYem/ents si: agilf s avec a^sez 4e pirestesse pour lâcher soxk coup de fusil, juste au moment où se trouvaient sur la même ligne l^.rayw YJ3ue}, le point de mire et le lapin.
Au hout de quelques instants de cette rêverie ^lUQtte» M, Peluche secoua involontairement la téte^, ce, qui était un aveu, tacite qu'il reconnaissait la dif* fu»jdté 4u tir au lapift» surtoujt pour ua homme; qui QQjQUneojce à se livre; à cet exercice k l'âge dje.ci3ar* «ttftteans.
La voiture roulait rapidement, grâce à la ponte ûs^flkiQée qu'elle suivait, e|t, laissant les bruyères c^ière elle, elle se trouva bientôt en plaine, 9^f pour mieux dire» sur uno route boudée
il'arbre«, ayant à sa gauche ntie plaine qui n'avait de limites que rhorizon, à sa droite, une autre* plaine qui n'avait de limites que la forêt.
Cette plaine paraissait non moins sensible que le bouquet de bois et de bruyères qtie Ton venait de traverser, au réveil de la nature ; de longs carrés de sainfoin aux pyramides roses; de ive&e aux feuille» étoilées, de colza aux fleurs d'or se déroulaient sous les yeux des voyageurs, séparés les uns des autres par des champs moissonnée, dans lesquels il ne res* tait que cette portion de la tige du froment, du seigle ou de Tavoine, qu'on appelle le chaume. Parmi ces tiges, coupées en brosse à six pouces de terré, M. Peluche vit, se hâtant de passer d'un carré de prairie artificielle dans l'autre, des bandes de ciùq on six oiseaux qui couraient avec une si merveilleuse agilité, que M. Peluche se refusait à croire que de siifa pies bipèdes pussent arriver à. cette vitesse de locomotion; et, comme pour les mieux voir, M. Peluche sortait non-seulement la tête, mais tout l'avant-corps, par l'ouverture de la portière, et que ces oiseaux, effrayés, s'envolèrent, et en quelques secondes disparurent à ses yeux, il s'avoua tristement à lui-même que, si la chasse au lapin lui paraissait difficile, la chasse à la perdrix lui paraissait impossible, même avec un fusil de quatre mille francs.
De temps en temps, l'attention de M. Peluche <;tait détournée par une alouette en retard pour faire son harmonieuse prière, et qui, réparant le
temps ï^erdu, s'élançait tout à coup de la terre et montait vertfcalemeiit en battant des ailes et en chantant à gorge déployée, jusqu'à ce quelle ne parût pins qu'un point dans Téther, que son cbant ne fût plus qu^un faible gazouillement, et qui tout à coup retombait, plus rapide encore qu'elle ne s'était élevée, ne retronvant pour ainsi dire ses ailes qu'à trois ou quatre pieds du sol, où elle disparaissait entte deux mottes de terre, grises comme elle.
M. Peluche, pour qui tout cela était nouveau, qui n'avait franchi les barrières de Paris qu'avec sa fille et dans les courtes promenades que nous avons signalées, s'étonnait à tons les signes que la nature donnait de sa vie multiple et de sa féconde et incessante animation. Dans son naîf étonnement, il monl^ait à Camille les perdreaux piétant dans les chaumes et ies^ alouettes se pei^dant dans les nues, comme il lui avait montré les lapins jouant aux quatre coins avec les massifs et les buissons ; et chacune de ces démonstrations était suivie 4e ces mots menaçants dont M. Peluche, dans son for intérieur, ne se dissimulait-point la focfanterie :
— Ahl si mon fusil n'était pas dans sa boîte!
Quant à Camille, elle suivait les démonstrations de son père et écoutait ses doléances avec une distraction qui prouvait, malgré le sourire complaisant sons lequel elle essayait de la dissimuler, que son esprit était préoccupé de tout autre chose que les lapins^ l63 perdreaux et les alouettes qui mettaient M. Peluche hors de lui.
122 PARISIENS, B;r paaviN.cuux
An milieu de qes éiïp%?^p^!W arriva. a,u. f oiid de 1^ vallée de Vauciçûïiea, d'oif^ Voa ne peut sôrtix qu'eu gjfayUsaut; uae. .montre ^§$iez rapide poui: qw£. le couduct.euç, autant ppur le sQulagemeat de ses cbeyauz que pour le d^gOMrdieseoxeut des )^^mr bas des voyageur:^,. uç( nj^fipip BW^* ^^ projjosçr à, Cfss derniers d'accompli^ ra5jCQnsion,à pied.
Levasseur vint donc Caire ïkU,. P^lu^bj^ el^ à Ga-* mille la propoôition ao^ïijUuoéa^; ifm& M, Pdlu£^^ se rappelant lejeum hon&m çhmmant et ne dioutant point qu'il ne, ptoâtât d^ l'oacmion pouir essayeur de renouer avec QamUle uiiQ; oon^ersation qu'il .aveil^, à son avis, si prudemment inte^iioioipii^^ répoûdât air grement qu'il avait payé seû^^; tranQS. pour qu^i lui efc sa fille fissent la roUfte.eftVQitwre et non à pxeid.. Le conducteur saliaa» et^ cmvm on approchait: éh^ lieti de destination^ ainsi çpï'o» Je dit en styl» xte voyage^et que c'est :%\Alieuj .<}j9;t destination qm Isa distribuent les nourbaires^ il&o ûcmtenXâ de dire : .
— Oh ! comme il votte pîîaira ; en ne force personne; d'ailleors, du hau* de la ^montagne, vous pourrez voir Yillers-Cotterefô' : nous arrivons.
— Tant mieux, fit majestueusement M. Peluche. Puis, tirant sa montre :
-*-*. C'est notre droit,, dit- il, attendu que noua de-« viQps. être à Villers-Cq^tejpçt» à, huit heures et qTOiil e.ftt aeçt heurça un guart. . , I
£b il se renfonça diana aon eoia, satis faire atlen- | tion au désappointement dei GatftûUe, qui eapârait 1
PAaiSIE^NS BT PJiaYlKCUUX 123
hîœ profiter deroccaaiQnpoiir a'assurer si M. Henri avait les yeux noirs ou les yeux bleus.
La Tcâture gravit la montagne conuBe si elle eût été tirainée par dea l)Geufs, et Gamilley pendant cette siDUtée, se laissa distraire un moment de sa préoo c»£fBtîx)n en admirant l'adorable paysage qui se déloulait sDus ses yeux^ En effets elle aîvait au premier plan toute la vallée de Yanoiennes, couverte d'au-* ne» rougissant aux premières brises de Tautonme, et B^Qonnée par une petite rivière gui^ au milieu de cette pure atmosphère du matin, tordait son cours UsEifgLde et gracieux, s'a^sombrissant lorsqu'il passait sous le feuillage épaU.des arbres de la rive, et sa dorant et s' empourprant, au contraire, lorsqu'il se trouvait en contact avec les rayons du soleil. Au secopdplan s'étendait l'étai^ deWualu, couvrant toute la largeur de la vallée et s'allongeant, comme un lac d'argent en fusion, sur une longueur d'un quart de lieue, avec son moulin pittoresque qui s^QÎdait sortir de Teau d'un côté , du feuillage de l'autre, et lui servir de digue, tandis qu'à l'horizon courait une ch^ne de petites collines couronnées par l'extrême masse verte de la forêt, et dont l'une portait, comme une: aigrette de granit, la fière et pîtt0c:esque toi;^ de Yez, débris féodal du xv^ siècle.
Cette vue fit une telle impression sur l'esprit de CanûUe, qu'au milieu, de ses paysages rêvés, elle examma pour la première fois jusque dans ses moindreB détails ce paysage réel, mais qui, pour être le fila de la nature, n'en était pas moins digne de
prendre place parmi les enfants de son imagination.
On arriva enûn au sommet de la montagne, et, tandis que la voiture s'arrêtait pour laisser sou£S.er les chevaux et donner aux voyageurs le temps de reprendre leurs places un moment abandonnées, Camille et M. Peluche purent, en eifet, distinguer à Thorizon la petite ville, terme momentané, ou plu- . tôt avant-dernière étape de leur voyage, qui semblait'un nid de maisons blanches au milieu d'une immense touffe de verdure.
— Ah! dit Camille, voilà sans doute Villers- Cotterets, la patrie de Demoustier.
— Qu'est-ce que c'est que cela, Demoustier ? demanda M. Peluche.
— L'auteur des Lettres à Emilie sur la mythologie, un poëte.
M. Peluche ne répondit rien; mais il allongea les lèvres de manière à faire comprendre à sa fille que, si! Villers-Cotterets n'avait point d'autres titres à sa considération, ce n'était pas la patrie de l'auteur des Lettres à Emilie sur la mythologie qu'il choisirait pour sa résidence quand le 'moment serait venu pour lui de se retirer des affaires.
Après cinq minutes de repos, la voiture se remettait en route.
Nous sommes obligé de la devancer, atteiidu qu'au moment même où elle se remettait en route, il se passait à Thôtel de la Croix d'or, où elle était attendue à huit heures précises, une scène dont nous
avons besoin de dire ici quelques mots, j^ur ne point entraver plus tard notre récit, par des détails qui sembleraient peut-être faire longueur, n'étant point à leur place.
Disons donc, hie et nune ce qui se passait à Thôtel de la Croix éFor.
COMMENT LA GOUBMANDISE PEUT AMENER LES ACCIDENTS LES PLUS GRAVES ET TERNIR LES PLUS BELLES QUALlTlÈS
LTiôtel de la Croix d'or^ situé à Textrémité de la rue de Soissons, du c6té de la ville opposé à celui par lequel arrivait la diligence de Paris, était tenu par un brave et excellent homme nommé Martineau, fort coimu par des talents culinaires qu'appréciaient à leur mérite les voyageurs qui, faisant la route de Paris à Laon et de Laon à Paris, s^arrétaient chez lui pour déjeûner à onze heures du matin, ou pour dîner à cinq heures de l'après-midi.
Mais, quelle que fût l'exactitude des conducteurs de ces deux respectables pataches, elles étaient moins précises à s'arrêter à la porte de Thôtel de la Croix d'or^ que n'était exact à paraître sur son seuil un grand chien braque, au poil marron, à la jambe fine
t26 PAHISIE^NS &T PROVINCIAUX
et; rausonleusa , au:^ Iqngue^ .pceiUpa pexi4ambe^ j^u3: yeux pleins de flainn^e^ jéliaoelapt. dana la dfifwteinte comme des émerauc^,,îia ^ffet» à peiçiQ la dernière vibration de Thorloge de la cuisine s' ^taitelle éteinte^ que maître Ej^^a -r. c'était sou ipt^m — entrait câlinement dans la cuisine,- j^tî^t ui^ re** gard oblique sur la broche et se glissant de biais dans la salle à manger où la table était dressée pour les voyageurs.
Là, il attendait^ humblement caché dans le coin le plus obscur.
Lorsque les voyageurs, descendus de la diligence, étaient enttés à leut tour dans là salle à manger et avaient pris leur place autour dé là table, on voyait Figaro portant à sa gueuïe un petit paillasson de nattes taillé en rond, qu'il déposait à terre à une certaine distance de5 cpnyiv^ ,et, sur lequel U «'nsseyait avec une suprj^rne» gij^yité, s'arcrbouitaot sur 8^6 jambes de deyant, ai^si icfiniobilQ que: le ^phi^ du mont Cythérou, pr^t à, poser sa^ mortelle éjgijigiïie awi; touristes^ antiques, qi^i f^^ r^nds^ient de D.^lphes àThèbes,
Cette marqr^e de ]>cm|ie é^uç^tipia et de ço.u}:^ise déférence m wquait j-^reiflfei^ 4® préyieni? le^ tqviristes modernes ep^fave^ur 0^ ^p'igaro. Ou lui iai^t quelques avances. ajai»iuel]^a^.iil répondait par un petit g^ogueoiieat çlie]:^]^8£gitiifn^ langue de q^uixui^ .centimètres sur son ne» §t sur ses lèvres, puis codolmeagait avec les nouyi^U^ coiMia^^sances un marivaudage qui avait pûur résultat final que tous \es os
PARISIRKB BT PRGYINCIAUX 127
â0 poulet et d^ lapki» toutes les assiettes et toiis les ^U mal nettoyés éVmat offerts à Figaro, lequel se . g&imt de rien relùser^ et, les yeux pleins de ten* dresse, le ventre rebondi, riant du rire des chieus, la queue agitée du frémissement de la. reconnaissance, reconduisait les voyageurs, jusqu'à la voiture et leur seuhaiitait un bon voya^ par des aboiements Téi«tér^.
Cette petite comédie se renouvelait deux idds par jOTr^ c'est-à-dire, cotome nous Pavons indiqué, de (H)fe heures à midi et de cinq à six heures du soir, sans que jamais Mé Martineau ou son fils Auguste ce £&t aperçu que Figaro eût manqué aux devoirs de Fhqfpitalité.
Mais,, ^scepté dans cette bonne maison de Thôtel de la.Cretâ? dTcr, où il trouvait une si bienfaisante et fll grave réception, et où il avait, nous ne dirons pas la iiélieatesse, mais Tintelligence de tout res* peclear, gigots tournant à la brocha, poulets courant sur", le fumier , oies et canards barbotant dans la mare, Figaro, disciple de Babeuf et de M. Proudhon, n'ayait aucune idée momie de la propriété. Pour eoo^ler cette lacune de sa conscience, les phis sér vèr^ corrections avaient été impuissantes. Et remarquez bien que nous ne parlons pas seulement des eo£i:ecti€S)s. paternelles que lui administrait son mattee,. neveu de Martîneau, et qui se bornaient à une quotité, plus ou moins nombreuse de coups, plus ou moins vigoureusement ai^iqués, selon la gravité de la &ûte, mais encore des accidents auxquels Tex-
Î28 PARISIENS WT PROVINCIAUX
posait cette vie plus que vagabonde, et des repré*sailles terribles qu'exerçaient parfois contre lui -les personnes lésées dans lenrs intérêts par son insatia* ble gloutonnerie.
Ainsi, Figaro, plein de qualités cynégétiques, Figaro arrêtant comme un pieu, rappariant un œuf sans le casser, ramassant sur le parquet le mîeux ciré une pièce de six liards, Figaro, par suite de la bonlimie dont il était atteint, n'avait jamais pu s'habituer à rapporter la première pièce de gibier que tuait son maître : si cette pièce était une bécassine, une caille ou un perdreau, elle était avalée sur place, et le chasseur, tant la chose était faite lestement, n'avait pas même la consolation d'entrevoir le bout de la queue; si c'était un lapin ou un lièvre, Figaro se précipitait sur lui, l'emportait à fond de train dans quelque pli du sol, dans quelque garenne imp^é^ trahie, dans un fourré quelconque, enfin, assez éloigné de son maître pour avoir dévoré le lapin tout entier, ou la moitié du lièvre au moins, avant que le fouet vengeur eût eu le temps de se mettre en communication avec ses côtes; puis, reconnaissant qu'il avait commis une faute, il venait, après mille tours et détours, offrir son échine au châtiment mérité. — Ce premier mais inévitable épisode de la chasse accompli, tout se passait à merveille, et Figaro rapportait la seconde pièce de gibier avec une rare délicatesse de gueule si c'était un' oiseau, et n'en détachaitpas un poil si c'était un lièvre ou un lapin.
Or, nous avons dit que la gloutonnerie de Figaro
PARISilNS OT raOVINGIAUX 12»
liô.avait valu de gravea.accideuts ressortant de son propre vice, et de sévères corrections de la part de cetoE aux dépens desquels ce i^ice s'exerçait*
Ainsi une fois qu'il chassait avec son jeune maître danç ces mêmes majrais de Wualu, que Camille avait eptrevus en passai^t et qui avaient fait son ad-» miration, le premier coup de fusil que le chasseur eut l'occasion de tirer fut sur une bécassine, qui tomba derrière un tas de fagots haut d'un mètre et long de trois, provenant d'une coupe d'aunes que le meunier de Wualu venait de faire, et contre lequel un. faucheur, qui était' allé prendre son repéus, avait laissé sa faux, dont on vorfdt le manche dépauiser le sommet.
Un chien moins lestej moins vigoureux et surtout moîhs glouton que Figaro eût pris la peine de faire de four des fagots; mais lui ne connaissait point ces sorlfes de tempéraments. Il prit son élan et sauta par^dèssus l'obstacle comme un cheval de course, dans un sfeeple-chase, saute par-dessus une barrière.
Màiè & peine Fîmprudent sauteur eut-il disparu derrière les fagots, qu'il poussa un cri de douleur, ciî'àbn maître, à son grand étonnement, ne lui vit point relever l'a tête.
n courut aussitôt au tas de-fagots; mais, plus prudent que Figaro, il le. contourna.
La malheureuse bête était tombée sur la pointe de la faux qui lui avait percé le cou de part en part ; heureusement, les muscles seuls étaient offensés ;
130 PARISIENB «T PROVINCIAUX
l'artère était sauve, et ni le larynx ni l'œs^hage n'étaient atteints.
A trois pouces de son museau était la bécassine tuée, que Figaro, à son gi^uid regret^ ne pouvait.atteindre, et sur laquéUe il fixait un œil flamboyaiâ plus encore de couToitise que de douleur, quoique de sa bi^sure le sang ruisselât comme d'une ,fon« taine.
Le maître du chien conàmônça par ramasser Yoi^ seau et par 1^ mettre dans, son carnier, opéta^ioil qui fit faire à Figaro un tel mouvement de dépit» qu'en relevant la téte^ il ie désembrocha tout feeuL Ciomme Épaminondas, il avait arraché, lui-même le fer de sa blessure.
Le pansement dès lors devint parfaitement facile : Figaro fut lavé à Peau Craidie de la rivière voisine ; le mouchoir de poche de son maître lui servit de tampon, sa cravate de bandage, et il continua de chasser tout le reste de la journée comme si aucun accident ne lui fût arrivé.
Inutile dédire que sa blessure, si grave qu'elle fût, n'avait nullement influé sur son appétit, et que la première pièce, qui, comme nous Tavons dit, était une bécassine, lui ayant échappé, la seconde, qui était un râle de genêts, passa comme une lettre à la poste.
Une autre fois, ayant vu à la porte d'un boucher nommé Mauprivez — c'était particulièrement avec les bouchers et les charcutiers que Figaro faisait ses plus mauvaises affaires — ayant vu, disons-nous, à
PARISïlEïïS tt PftOVÏNCîAUl 131
Ia;p&irtë d'un boucher uû cœiir icte mouton pefidu A un croc, sans plus songer au croc auquel était attà^»» ché 'cé''c(teur qu6 le itoïs^ii' ûe songe â lliaftjeôôn auqàet sié tord le ter, yimï)rudënt avait sauté feùr te morceiiu de viande cèlïvôîté lef ëtaît resté pendu au croc par lé palais. ■
I^ boucher, aux cris p^Oussës par le patient, était sorti avec une lanl^rfe, et, jugeant la punition du croc insuffisante, ilavitt fustigé d*importance le pendii ; après quoi, il I'avaît|, eti le soulevant à brasle-corps, dépendu et réniis sur ses pattes.
Mais, en le soulevant, il avait fait tomber du même croc le cœur (JLe mouton, cause première de Tévénement.
Arpeine sur ses p«,tt6B» iFigaro s'était précipité sur le Gcaur de mouton et Tskvait emporté, laissant le bou* cher si ébahi, qu'U n'avait pas mâme songé à lo poursuivre»
-.Ces désagréments, qui retombaient presque toujours sur le père Martineau, dans Thôtel duquel se réfugiait le coupable à chaque nouveau délit qu'il commettait, comme dans uii lieu d'asile inviolable, avaient poussé le maître de là Croix d'or à exiger, de son neveu Geoijges Martineau, le sacrifice de son chien. Màrtineau le iieveu, on conséquence, tout en regrettant dans Figaro des qualités essentielles à l'endroit delà chasse, avait autotisé son oncle i traiter, pour lui et en son nomade la vente de Figah) avec le premier amatenr qui se présenterait, le lais-
132 PARISIEN^ )ST PHOV.INGIAUX
saut absolument maître des conditions et da prix de cette vente.;
Or, cette digression, q\ii nous paraissait absolument nécessaire, étant terxninée, nous croyons utile de revenir à la diligence et aux voyageurs qu'elle contenait, sans toutefois abandonner Figaro avec lequel nous sommes loin d'en avoir fini.
Donc, au moment même où, après avoir gravi la montagne de Vauciennes, çt avoir laissé un instant souffler ses chevaux, Levasseur, d'un vigoureux coup de fouet, remettait en branle sa lourde machine, Figaro, poursuivi cette fois non plus par un boucher, mais par un charcutier, se précipitait dans la cuisine de la Croix d^of\ tenant un jambonneau entre ses dents, et emportant dans le gras de sa cuisse un couteau qile le charcutier lui avait lancé dans sa fuite et dont le manche et la moitié de la lame tremblaient hors de la blessure.
Figaro s'élança dans la chambre à coucher, se glissa sous le lit et se mit à y dévorer son jambonneau, sans plus s'inquiéter de son train de derrière que s'il eût été piqué par une épine de rose.
Un instant aptes, le charcutier apparut tout essoufflé sur le seuil de la cuisine.
. — Eh bien, dit*il en se croisant les bras et en regardant le père Martineau, qui, d'un air innocent, piquait un fricandeau^ en voilà une canaille finie que votre Figaro I Gomment 1 ce n'est point assez de m'emporter mes jan^ns, il m'emporte aussi mon couteau ! Âh 1 mais, ah ! mais c'est trop fort, cela l
— D*abord, dit d'uao voix conciliante Martineau, qui tenait à se mettre hor& de cause, d'abord, compère Baccuet, Figaro n'est point à moi» c*est à mon neveu Georges.
— Allons donc ! allons donc ! Pourquoi ne se sauve-t-il pas chez votre neveu Georges, alors? pourquoi se sauve-t-il ici ? Les chiens, cela a de la conimssance, voyez- vous; cela se sauve chez ceux qui les protègent. Or, vous ne direz point que Figaro n'est pas chez vous, compère. Je l'y ai vu entrer, le filou !
— Je ne nie rien, mon cher Baccuet, dit le père Martineau. Je ne nie rien, et la preuve, c'est que je vais reprendre votre tranche-lard à Figaro et vous le rendre.
— Et mon jambonneau, me le rendrez- vous ?
— Ça, je ne puis pas vous en répondre, car il ne doit pas en rester grand'chose à cette heure; mais je puis vous le payer.
— Me le payer ! me le payer i on n*est point à cela près d'un jambonneau, compère. Non, répliqua le charcutier, vous payerez une bouteille de bon vin de Bourgogne, et tout sera dit. Des jambonneaux, il y en A encore à la maison. Dieu mei*ci ! et même des jambons.
— Puisque vous le prenez comme cela, compère, —ê'est^ à-dire en bon garçon, — je vous dirai, connne je le dirais en confession à notre pauvre abbé Grégoire, s'il vivait encore, que j'en ai par-dessus la tête, de ce gredin de Figaro. Ce n'est pas qu'il vole jamais
i34 PARISIENS ET PROVINCIAUX
riBnici, non. On croicait, eomme vous le dieïez tout à Theure, qu'il a la connaissance, quoi I
■^11 Pa, compère, il Va !... Ne croyez point qu'il ne sait pas ce qu'il fait, le gueusard ; il le sait bien, allez; et la preuve, c'est qu'il se cache. Un chien qui n'a rien à se reprocher, c'est comme un honnête homiine, cela ne se cache pas 1 Où est-il, je vous le detnande ?... — Figaro I Figaro ! mon petit Figaro !... — Oh 1 il n'y a pas de danger qu'il montre le bout de son nez seulemeril I
— Attendez, compère, attendez. Tandis qu'Auguste descendra à là cave pour nous chercher une bouteille de vieux beauné, je vais tâcher de vous rattraper vôtre couteau d'abord. — Tu entends,' Auguste? une bouteille de beaune première.
Et le père Martineau entra dans la chambre où s'était, comme nous l'avons dit, réfugié Figaro.
— Tu entends, Auguste? répéta le compère Baccuet.
— Oui, papa, oui, compère, répondit un jeune homme d'une vingtaine d'années qui, debout devant les fourneaux, le bonnet de coton sur l'oreille, lia tablier coquettement relevé et le couteau passé dans la ceinture, tournait un roux exhalant déjà un parfum d'oignon du meilleur augure pour la sauce dont il devait être le principal condiment. Aussitôt que j*aurài mouillé mon roux, j'irai. Vous savez bien, compère Baocuet, qu'on ne laisse pas sur le fourneau un roux à moitié fait.
WRISIBKS ET PROVINCIAUX 135
•— T Oui, mon garçon^ aui, je sais cela, népondil; le charcutier. Bt tu seras le digne fils de ton père.
-y Faut espérer, compère Baccuet, faut espérer, fit en se rengorgeant le jeune émule de Vatel et do Carême.
- r— Auguste ! cria le pète Martineau de sa chambre à coucher, est-ce que tu ne peux pas m*envoyer Tom Popce?
. -T Pour quoi faire, papa ?
— Pour s'allonger sous le lit et aller chercher le couteau du compère Baccuet.
— Impossible, papa.. Il tient le cheval de M, Henri de Norloy, qui est tout attelé au tilbury, et ce n'est pas un bidet qu'il faut laisser seul, celui-là.
En effet, par l'encadrement de là porte, on voyait dans la cour un groom gros comme le poing, qui, en se haussant sur la pointe de ses bottes à retroussis, tenait par le mors un beau cheval bai attelé à un élégant tilbury.
L'exiguïté de sa taille lui avait valu de la part du facétieux père Martineau le sobriquet de Tom Pouce.
— Et bien, dit Baccuet, qui tenait à rentrei^ dans la possession- de son couteau, et qui, d'ailleurs, était d'un naturel obligeaiitj je vais le tenir, moi', le cheval deM. Henti.
Et, descendant les quatre nofearches qui conduisaient de la cuisine dans la cour :
— p Allons, jeune groom,; dit41 en prononçant lemot comme il s'écrit, allez dcfnner un coup de main à M; Martineau qui vous appelle.
136 PAIUSIENS ET PROVINCIAUX
— Oui, eome hère! dit le père Marlineau, qui avait entendu le maître de l'enfant l'appeler ainsi, et quî^ à ces deux mots, avait vu Penfant se hâter d'accurir.
— Hère 1 am^ sir, répondit gaiement le petit bonhomme en abandonnant la bride du cheval au compère Baccuet.
— Toi, tirer couteau de la cuisse à Figaro, dît celui-ci, qui était au bout de son anglais et qnilui substituait le patois nègre.
— I do not understdndy répondit le groom en regardant le père Marlineau de son œil intelligent mais interrogateur.
— Tom vous dit qu'il ne comprend pas ce que vous lui demandez, papa, cria de son fourneau, et en continuant de tourner son roux, Auguste, lequel avait retenu quelques mots d'anglais interceptés à des voyageurs d'outre-Manche qui n'entendaient pas le français.
Puis, au groom:
— Under the het! cria- 1 -il.
Tom comprit que cela voulait dire : Sous le lit, quoique Auguste, dans son anglais fantaisiste^ eût substitué un t au rf, dernière lettre du mot bed.
Il se fourra en conséquence sous le lit, vit un couteau qui sortait à moitié de la cuisse de son ami Fi* garo, avec lequel il était dans les meilleurs termes, jugea que la cuisse d'un chien n'était pas la gaîne naturelle d'un couteau, prit l'arme par le manche et
tisa à lui, en poussant ce cri de triomphe que le jockey aaglais répète à tout propos:
— Allright!
Figaro répondit à ce cri de triomphe par un gémissement de douleur, mais n'en continua pas moinsdc ronger l'os de son jambon, dont la chair avait déjà disparu.
Le père Martineau prit le couteau de la main de Tom, qui, de son côté, alla, en s'époussetant, reprendre la bride de la main du compère Baccuet.
— Voilà votre tranche-lard, compère, dit le mai- Ire de rhôtel de la Croix dHoVy en rendant au charcutier son couteau, après Tavoir consciencieusement et au préalable essuyé à son tablier de cuisine.
— Et voici la bouteille de beaune première, dit Auguste en posant, en effet, une bouteille de vin "tie Bourgogne et deux verres sur la table de cuisine.
— Par ma foi! dit Baccuet en passant son couteau dans le cordon de son tablier, tandis que le père Martineau, versant le vin, emplissait le verre de son compère bord à bord et le sien seulement à moitié; par ma foll puisque vous êtes disposé à vous défaire de Figaro, vous devriez bien le colloquer à M. Henri ; c'est un bon jeune homme qui en aurait bien soin, de votre Figaro, si vieux qu'il soit.
— Vous savez bien que M. Hçnri n'est pas chasseur^ compère.
— Et bien, alors, à M. Madeleine; vous ne direz point qu'il n'est pas chasseur, celui-là, un gaillard
qui VOUS çoupç à haUe f raacte ym éeui^uil jeu deux^ au moment où il saxiti^ d'un arbre eut xm autre«
— Je lui en ai déjà parlé; mais ilîe conriWt, le brigand! ce qui ne l'aurait pas empêché de Le prendre, sll n'avait déjà toute une m«iute, car il sait qu'au bois et à la plaine^ ceat une . crâae bête. £b I tenez, l'autre jour, continua le père Martineaueû baissant la voix, est*ce qu'il n'a pas, en chassant tout seul la nuit, étranglé un chevreuil magnifique? I^ est venu ici tout couvert de sang. J'ai dit à Au-guste : a II aura fait quelque coup dans la forêt, suisle. » Auguste Ta suivi ; il l'a mené droit au chevreuil, dont il n'avait mangé que le cou et une épaule, de sorte que l'on a pu en sauver le filet, une gigue de devant et les deux cuissots de derrière. C'était sur la garderie du père Bochet, qui en a eu vent et qui m'a prévenu que, s'il trouvait Figaro chassant dans la forêt, seul ou accompagné, il tirerait dessus comme sur un loup enragé. — Tu entends cela, Figaro, te voilà prévenu. Tiens-toi bien I
A ce moment, on en];endit des claquemeuts de fouet annonçant que la diligence attendue était en train de tonraer l'angle de la rue de Soissons.
A ce bruit, le père Martineau s'empressa de trinquer avec le compère Baccuet, et de vider son verte, tandis que Tom% sortant fie la cour avec le tilbury, allait se ranger contre la muraille de la rué^Iaîssant tout le' pavé libre, au pesant Véhicule qui; atôc' un bvBlit assdUfdisfeant detfoUet,: de roues
PARISIEIiS m PROVÏNCiAUX 139
et 'de ctiaînes, vint stopper deraat la porte de Titotel de la Qraise dHor.
A peine la Toityre arrâtée* Levassenr descendit du cabriolet pour ouvrir la portière du coupé'dela diligence à M. Peluche et à mademoiselle Camille.
Derrière lui descendit M. Henri, salué par les honi^as joyeux de Tam*
Le jeune homme se trouva, so|t hasard, soit caïcul, toucher terre juste, au moment où Camille, voyant s'ouvrir la portière de son ôôfce^ sautait sur le pavé légère comme une hergeofonnettë, mais confuse de.se trouver face à face avec le Jeune homme dont le soijivenir l'avait ^ préoccupée toute la nuit ; elle se retourna vivement. M. Henri s'avança pour aider M. Peluche, moins léger qu'elle, à descendre à son tour.
Cette courtoisie du jeune homme, on a déjà pu le voir, n'était point du goût de M. Peluche ; avssi des^ cendit-il en grommelant; ce que voyant, M; Henri salua respectueusement les deux, voyageurs, et, convaincu ^— à son grand regret — qu'il n'y avait pas moyen de lier conversation avec cet ours, que le hasard avait fait père d'une gazelle, il se reiouroaa vers Tom en demandant en anglais :
^^^ AU are well downthere?
— .Yes sir, répondit r«n£ant, ail right 1
— And 50-/^/ ti^ouMKjr, continua le jeune homme en prenant les guides des mains du groom et s'asseyant près de lui avec un mouvement visible de dépit.
Et, levant sa casquette pour saluer une dernière fois les deux voyageurs, il excita par un petit clappement de langue son cheval, qui partit au grand trot et prit la route qui, bifurquant à un demi-kilomètre de l'hôtel de la Croix (For, conduit par l'un de ses embranchements à la maison neuve du chemin de Soissons et par l'autre au village de Dampleux, et subst'quemment au hameau de Vouty, où M. Peluche se rendait incognito pour .surprendre son ami Madeleine.
— Qu'a donc dit en anglais ce monsieur à son domestique? demanda M. Peluche à Camille.
— Il lui a demandé si tout le monde se portait bien là-bas! . .
— Où, là-bas?
— Je n'en sais rien, mon père.
— Et le domestique, qu*a-t-il répondu?
— Il a répondu : Oui^ monsieur j tout va bien.
— Il me semble qu'il a encore dit autre chose?
— Il a dit : Alors^ en avant/ Et il est parti.
— Huml fit M. Peluche en jetant un regard de côté sur le tilbury, qui s'éloignait rapidement en soulevant un nuage de poussière.
— Il avait les yeux bleus! murmura Camille, dont les doutes étaient enfin fixés, et qui trouvait que rien n'était plus beau au monde que des yeux bleus sous des sourcils et des cheveux noirs.
PARISIENS KT PROVINCIAUX l4l
OU M. PELUCHE OBTIENT LES MEILLEURS REK- S£i6R£HENX$ SUR MADELEINE ET SUR M. HBN^I
En voyant M. Peluche dans une tenue de chasse si complètement fashionable, et en ne lui voyant pas de chien, le père Marti neau et le compère Baccuet échangèrent un signe d'intelligence.
L'hôtelier, comme c'était son devoir, mit son bonnet à la main, et, s'approchant de M. Peluche :
— Y a-t-il quelque chose pour le service de monsieur et de mademoiselle? demanda-t-il.
— Beaucoup de choses, répondit M. Peluche avec le ton rogue que lui avait inspiré les attentions de son compagnon de voyage pour Camille. Beaucoup de choses!
— Une seule, dit en souriant la jeune fille.
— Alors, dît le père Martineau, nous allons d'abord servir mademoiselle. Quedésire-t-elle?
— Une chambre et de l'eau pour réparer les désordres d'une nuit de voiture, Monsieur.
— Marguerite, cria le père Martineau, le numéro 1 à mademoiselle.
— As- tu faim? demanda M. Peluche à sa fille.
— Moi, mon père? répondit Camille. Je ne sais pas.
142 P'A^W^NiSJST PROVINfllAUXj
— Comment, tu ne sais pas?
— Pardon, mon père; mais j'étais distraite, je n'ai pas entendu ce que vous me demandiez.
— Je te demande si tu aïs' faim ?
— Ne nous a-t-on pas dit que nous arriverions potir ledéjeûnier?. - '
^— Oui ; mafis il y % èous a-t-ôn dit aussi j une heure de voyage au moins; puis il faut se procurer ime voiture, débattre le prix, atten4u . qu'ei^ province, on croit que c'est pain bénit de voler les Parisiçns; ceia nous prendra bien une aut^e heure, et je crois qu'il ne serait pas mal de nous garnir l'eçtomàc d'une bonne tasse de café.
— Eh bien, va pour une tasse de café, père,
— Tu ne te feras pas attendre, Camille.
— Non, père, sois tranquille.
Et Camille disparut dans Tescalier.
— Huml fit M. Peluche se retournant vers l'hôtelier, je disais donc...
— Vous disiez que vous aviez une heure de voyage au moins; il parait que monsieur va. dans nos environs.
— Je vais au village de Vouty. Connaissez- vous cela, monsieur Tbôtelier ?
— Je crois bien que je connais cela I c'est à une demi-lieue d'ici; mais, comme il y a beaucoup à monter, oui^ il vous faut une heure et une honne heure.
— Alor^, si vous connaissez le village, vous devez connaître ceux qui l'habitent.
I>ARISIENS ET PROVINCIAUX 143
— Depuis le garde champêtre jusqu'au maire, et, ^ je peux vous renseigner. ,.
— Connaissez- vous un nommé Madeleine T
— M. GaisBitis ?
— Jastement, M. Cassios.
— Si je le connais; je lô crois Mon I Oui, Mouleur; oui. Monsieur, j'ai cet honneur-là, de le connaître.
^-, Diable I il paraît qu'il est considéré dans le pays, le sieur Gs^^sius!
— Oh! qi^aat à cel». Monsieur, oui, et il le niante grandement, d'être jsonsidéré. Aux dernières électîQna» il a. refusé d'être m^ire,
— i)'être mair^ ?
— Oui, Monsieur, d'être niaire.
— Vous ne m'étonneriez point alors, dit M. Peluche en jetant un regard de côté sur son bonnet à poil et sur son sabre, vous ne m'étonneriez point en me disant qu'il occupe un grade dans la garde nationale.
— Ah ! s'il n'occupe pas un grade dans la garde nationale, c'est qu'il n'a pas voulu. 11 n'a qu'à dire un mot, il sera commandant de la garde nationale de tout l'arrondissement ; est-ce pas vrai, compèret fit Martineau se retournant vers le charcutier, qui écoutait la conversation debout et immobile contre la table de la cuisine.
— C'est si vrai, répondit le compère Baccuet, que, quand notre capitaine, M. Jules Greton, a été nommé, il a dit : « C'est boB, j-accepte, mais fc'est si
144 PA(iISIENS ET PROVINCIAUX
M. Gassius refuse. » C'est pourtant un rude capitaine que M. Jules Greton ; il nous laisse faire tout ce que nous voulons l
— Eh bien, mon ami, dit M. Peluche, qui vit qu'il pourrait se risquer et que son honorabilité n'aurait point à souffrir de la connaissance de -Madeleine, je ne vous cacherai pas plus longtemps que c'est chez M Gassius que je vais.
-^ Alors, bon I vous en avez pour quelque temps a être des nôtres. G'est un charmeur, M, Gassius. On sait quand on entre chez lui, on ne sait pas quand on en sort.
— Eh bien, je serai donc plus savant que les autres, moi, et je puis vous dire d'avance, mon cher monsieur, que, dans quinze jours, vous me verrez repasser.
Le père Martineau secoua la tête, geste dénégateur qui fut imité par le compère Baccuet.
— Messieurs, fit orgueilleusement M. Peluche, quand on est dans le haut commerce et que l'on fait pour plus d'un million d'affaires par an, on ne peut doDuaer plus de quinze jours à ses plaisirs ; d'ailleurs, ajouta M, Peluche en allongeant dédaigneusepaent les lèvres, je doute que les plaisirs, que je .goûterai diez mon ami . Madeleine me fassent oublier les plaisirs de la capitale du monde civilisé.
— Voii§ êtes chasseur, n'est-ce pas, Monsieur? demanda le père Martineau.
: M: Peluche fit un mouvement de tête et d'épai:\les
et jeta un regard sur son accoutrement, qui voulait dire : « Il me semble que cela 'se voit de reste. 9
— Vous êtes pêcheur?
— Je puis le devenir... J'ai de grandes aptitudes à tous les exercices du corps.
— Vous êtes cavalier?
— Hum! hum!... c'est-à-dire je l'ai été dans ma jeunesse. Nous avons, à côté de Paris , un village nommé Montmorency, qui a été habité, vous ne l'ignorez point, par le philosophe de Genève, par le grand Jean- Jacques Rousseau, et où j'allais quelquefois le dimanche.
— Et c'est là que vous avez pris des leçons d'équitation ?
— Justement.
— Eh bien, chasse, pêche, chevaux, continua l'hôtelier de la Croix d'oTy vous trouverez tout cela chez M. Madeleine.
— Comment I s'écria M. Peluche, qui marchait d'étonnement en étonnement, avec quinze cents francs de rente, deux mille tout au plus, Madeleine a des chasses , des pêches, des chevaux?
— S'il n'en a pas, ses amis en ont ; c'est absolument la même chose.
— Madeleine a des amis qui ont des chevaux, des terres et des étangs î
— Sans doute. Ainsi, par exemple, ce jeune homme qui est venu avec vous dans ma diligence...
— CTest à vous la diligence? interrompit M. Peluche. Je vous en fais mon compliment.
— Oui; n'est-ce pas qu'elle secoue bien? Mais il faut ça pour Thiver, dans les mauvais chemins^ c'est solide. Eh bien, ce jeune homme qui est venu avec vous dans ma diligence, et qui était attendu ici par son groom, son tilbury et son cheval, c'est un ami de M. Madeleine.
— M. Henri 1 s'écria Camille, qui, ayant fini sa toilette, était descendue de sa chambre, s'était approchée du groupe de causeurs sans être remarquée, et qui venait d'entendre ce qu'avait dit le père Martineau ; M. Henri est \m ami de M. Madeleine?
Puis, s'aperce vaut qu'elle avait peut-être mis un peu trop de feu dans la question :
— Ne trouves-tu pas, père, ajouta-t-elle d'une voix de laquelle elle essayait inutilement de chasser rémotion, ne trouves-tu pas que c'est très-extraordinaire que nous ayons fait justement la route avec un ami de notre meilleur ami?
M. Peluche demeura un instant pensif, 'l'index de sa main droite replié et appuyé contre ses lèvres.
Puis, se parlant à lui-même tout en regardant Camille :
— Est-ce que, par hasard, M. Henri serait ce beau garçon de vingt-cinq ans dont Madeleine me parlait dans le post-scriptum de sa lettre? Hum! hum!
Camille baissa les yeux sous le regard de M. Peluche et rougit jusqu'aux oreilles. Elle était sûre que c'était lui.
— Oh î fit le père Martineau, si M. Cassîus vous a
parlé, dans le post^scriptum d^ sa lettre, d'an bean garçon de vingt-cinq ans, c'est probablenont de M . Henri qu'il s'agissait, car c'est à coup sûr le plus beau garçon du département. N'est-ce pas, compère? continua le propriétaire de la Croix d'or s'adressant au charcutier.
Baccuet fit de la tête un signe afilrmatif .
— Mais, demanda M. Peluche en crispant de plus en plus son index, ce qui était chez lui un signe de grande préoccupation, pour avoir un tilbury, un groom, des chevaux , il faut que ce M. Henri soit riche.
— Il l'est donc, répondit Martineau, et comme un seigneur encore î Mais vous ne savez donc pas que c'est le fils adoptif d'un vieux noble, qui lui a laissé plus d'un million en terres ? Toute la commune de Vouty lui appartient. Ah I quand il aura Tâge, il ne tiendra qu'à lui d'être député, ce n'est point le cens qui lui manquera.
— Vous dites, continua M. Peluche suivant son idée, qt&e c'est le iils adoptif d'un vieux noble ?
— Quand je dis ftls adoptif, mon avis à moi, et celui de beaucoup d'autres» n'est-K^ pas, compère Baccuet?... — Le charcutier fit un signe affirmatif, —Mon avis est que M. Henri pourrait bien être son vrai ilp ; car enfin, vous comprenez bien, mon cher monsieur, on ne laisse pas comme cela son nom, son titre et sa fortune à un étranger.
Mais M. Henri a donc un titre ? demanda M. Pe* luche, qui prenait de plus en plus intérêt à la cou-
versation, tandis que, de son côté, Camille n'en perdait pas un mot.
— Sans doute, il a un titre, répondit Martineau, puisqu'il est comte.
— C!omte ! Comte de quoi ?
— Comte de Noroy, la belle terre de Noroy, une terre de cinq cents arpents, qui rapporte douze bonnes mille livres de rente. C'est à lui, et elle ne doit pas un sou à personne, sans compter trois ou quatre cents autres arpents de bois, d'étangs et de marais, qu'il a par-ci, par-là. Tenez, savez-vous ce qu'il vient de faire à Paris, par exemple?
— Non ; car peut-être ai-je eu tort, mais je n'ai point parlé à ce jeune homme. Vous êtes père, monsieur Martineau ; — je sais votre nom, l'ayant vu
. écrit sur la porte de votre hôtel; — vous êtes père, je ne vous dis que cela.
— Et cela suffit, Monsieur. Il est vrai que je ne suis père, que d'un garçon, ce qui n'est pas tout à fait la même chose que si j'étais père d'une jolie demoiselle comme la vôtre... Mais que disais-je donc quand vous m'avez interrompu ?
— Vous me demandiez si je savais ce que M« Henri était allé faire à Paris.
— C'est vrai. Eh bien, il y était allé acheter le bois de Gaine, un bois de quatre^-vingts arpents, situé
' entre le petit port et Âncienville. M. Madeleine était toujours disant : « C'est ennuyeux d'avoir au milieu de notre propriété, — car il regarde la propriété de M. Henri comme la sienne ; — c'est ennuyeux d'avoir
PARISIENS BT PROVINCIAUX 149
au miliea de notre propriété un bois plein de lapins et de chevreuils^ dans lequel on ne peut pas chasser. » Un beau jour, M. Henri lui a dit : « Cçla vous en* nuîe donc beaucoup, de ne pas chasser dans le bois de Gaine ? — C'est-à-dire que cela m'exaspère, a répondu M. Gassius. — Eh bien, ne vous exaspérez pas pour si peu ; dans huit jours, vous y chasserez, parrain, v lui a dît M. Henri. Et il lui a tenu parole.
— Comment I s'écria Camille, M. Madeleine est le parrain de M. Henri?
— Oui. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela, ma belle demoiselle ?
— Mais c*est qu'il est mon parrain aussi, à moi. Voyez donc comme c'est curieux, mon père.
— Curieux, trèsK5urieux, en effet, murmura M. Peluche. Et alors, M. Henri, dites-vous, 'a acheté le bois de Gaine ?
— Trente-sept mille cinq cents francs ! L'acte a été passé avant-hier chez M. Aumont-Thiéville, Targent versé hier ; de sorte qu'aujourd'hui M. Madeleine vous fera manger à dîner des lapins de la nouvelle acquisition de M. Henri, et peut-être demain ou après des sangliers; car il y vient du sanglier de la forét^ dans le bois de Gaine.
— Malepeste ! s'écria M. Peluche sortant de son caractère à lldée de devenir l'égal de Méléagre, je donnerais bien quelque chose pour tuer un sanglier.
— Vous n'avez jamais chassé le sanglier? demanda M. Martineau.
— Jamais, répondit M. Peluche ; mais, s'il y en a dans le bois de Gaine, je m'en passerai la fantaisie.
— Vous savez, dit Martineau, la chasse aux sangliers, ce n'est point tout roses.
. — Pourquoi cela ?
Le sanglier, cela revient sur le chasseur.
— Tant mieuxi répliqua M. Peluche, qui n*avait pas très-bien compris la signification du mot II n'en est que plus facile à tuer, s'il revient sur le chasseur.
— Allons , allons, fit le maître de la Croix d'or^ il parait que vous êtes un ^\xr à cuire. D'ailleurs, avec M. Madeleine, il n'y a pas de danger. Diteslui de vous placer près de lui, et visez la béte au défaut db Tépaule. N'est-oe-pas, compère Baccuet ?
Le charcutier fit signe que c'était là, en effet, qu'il fallait viser.
— Mais, reprit le .père Martineau, je bavarde,- je bavarde, et je m'aperçois que votre café est servi depuis longtemps. Le café de Thôtel de la Croix d^or a une réputation à conserver; mais, pour cela, il ne faut pas le prendre froid.
— Vous avez raison. Monsieur. Viens, Camille. Et M. Peluche, après avoir fait un salut protecteur aux deux amis, passa dans la salle à manger.
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