‹ Parisiens et provinciaux (volume 2)Chapitre 8 sur 31 · OTT LE FUSIL DE M. PELUCHE EST APPRÉCIÉ A SA JUSTE TALEUR · texte numérisé non relu

OTT LE FUSIL DE M. PELUCHE EST APPRÉCIÉ A SA JUSTE TALEUR

La table de l'hôtel de la Cnnx d'or était servie avec cette propreté qui est la coquetterie de la cam*^ pagne; la nappe et les serviettes qui la couvraient étaient de fine et blanche toile ; les assiettes étaient de porcelaine , et l'argenterie , qui comprenait les cuillers, les fourchettes, la cafetière et le pot au lait était d'argent : chose déjà rare à cette époque, où le christofle commençait à s'introduire dans les meilleures maisons. Enfin, le beurre venait d'être battu, les radis sortaient de terre, les œufs étaient frais pondus, le pain avait été cuit pendant la nuit, et la crème, recueillie à Tinstant même sur du lait trait de la veille au soir, était jaune et épaisse comme du beurre.

Camille, appréciatrice des qualités morales du déjeûner, bien plus que de ses qualités matérielles, fit un signe d'approbation au père Martineau, qui suivait ses voyageurs la serviette sous le bras, le boanet de coton à la main.

M. Peluche et Camille prirent place à la table, et M. Peluche, en examinant le. déjeûner sous son

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côté matériel, en parut aussi satisfait que Camille Tavait été du côté moral.

Mais, au premier bruit de chaises qu'il entendit, un personnage auquel personne ne pensait, excepté peut-être le père Martineau, qui ne perdait pas plus son idée de vue que M. Peluche la sienne, quoique ce ne fût Theure habituelle ni du déjeuner ni du dîner, pensa, que, du moment que Ton se mettait à table, il avait le droit d'assister au repas.

En conséquence, on vit sortir de dessous le lit Figaro, qui exactement comme si rien ne s'était passé et ayant pansé' lui-même sa blessure avec sa langue, alla chercher son paillasson, l'apporta entre M. Peluche et Camille, le déposa à une distance respectueuse de la table et s'assit dessus sans rien demander, discrétion que lui rendait facile le déjeuner préparatoire qu'il avait fait aux dépens du compère Baccuet?

Camille le regarda faire avec étonnement et M. Peluche avec admiration.

Figaro, comprenant qu'il était examiné avec attention par les deux voyageurs, se passa la langue sur le nez et cligna les yeux amoureusement, mais sans faire aucune demande indiscrète.

— La canaille I murmura le compère Baccuet, gui yétait rapproché de la porte, voyez si on ne lui donnerait pas le bon Dieu sans confession I

Martineau, d'un clin d'œil, implora le silence du charcutier.

Celui-ci leva la main en signe que son compère n'avait rien à craindre.

— Voilà, par ma foi, dit M. Peluche en trempant dans son œuf une mouillette longue de vingtcinq centimètres , voilà un chien bien élevé.

— Et comme il est discret ! voyez, mon père, dit Camille en passant sur la tête de Figaro sa main blanche et fine.

— Pour discret, dit le père Martineau, je puis dire hardiment que Figaro n'a pas son pareil. ^

— 0ht papa, fit Camille, il s'appelle Figaro; quel joli nom ! Mais c'est qu'il ne demande même pas.

— Je crois bien qu'il ne demande pas, murmura le charcutier; il n'a pas la peine de demander, le gueusard ! il prend.

— Compère 1 fit Martineau.

— Le fait est, dit Baccuet voulant réparer le mal qu'avait pu faire son aparté, — lequel, au reste, n'avait été entendu que de Martineau, — le fait est, comme le disait mon compère, qu'il n'a pas son pareil pour la discrétion»

— Et pour la chasse, dit le maître de la Croix d*or.

— Ah 1 ah î il chasse ? fit M. Peluche. Tu es chasseur, mon ami ?

— C'est-à-dire qu'il n'y en a pas un, à trois lieues 'à la ronde, excepté le Mandrin de M. Madeleine, pour arrêter comme ce gaillard-là.

— Comment I il arrête? demanda M. Peluche.

— S'il arrête ! fit Martineau. Dîtes donc, compère, iQonsieur demande si Figaro arrête !

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— Comme un gendarme, répondit le charcutier enchanté de placer un mot qu'il aTait entendu faire devant lui, et qu'il trouvait on ne peut plus spirituel.

— Et qû'arrête-t-ii ? demanda M. Peluche continuant sérieusement la plaisanterie du compère Bao cuet^ les vagabonds, les voleurs 7

— Âh ! fit en riant le père Martineau, non ; je dois dire que cela ne va point jusque-là; il arrête les lapins.

— Comment î il arrête les lapins ?

— Comme un piquet.

— Bon! ces diablesses de bêtes que j'ai vues ce matin dans la bruyère...?

— Dans la bruyère de Gondreville.

— C'est possible... J'ai reconnu que t'était de la bruyère, parce que c'est un article très-demande dans les fleurs; mais je ne sais pas si cela s'appelle de la bruyère de Gondreville. — Comment l votre chien, votre Figaro, — c'est ainsi que vous l'appelez, je crois, — arrêterait ces animaux qui couraient bien comme mille diables ?

— Ils les arrêterait ! ,

^— Et les perdrix, il les arrêterait aussi ?

— Oh ! les perdrix, dit le charcutier, c'est son fort.

— Ah çà ! mais il n'y a pas tant de mérite qu'on le dit i tuer le gibier, quand on a un chien qui arrête.

— Le fait est^ dit Martineau, que çafaciUte beau*

PARISIENS ST PROTINCUUX 155

Gonp. On dit que c'est le chasseur qui fait le chien ; ék bien, moi, je retourne le proyerbe, et je dis : c'est le chien qui fait le chasseur.

— Et je crois que vous avez raison, Monsieur, dit Peluche en se renversant en arrière* Avec un chien qui arrêterait le gibier, je me fais fort de tuer autant de lapins et de perdrix que mon ami Gassius lui* même. Seulement, Figaro arrête-tril le gibier comme vous dites ?

— Voulez- vous le voir travailler ?

— Comment, le voir travailler?

— Oui, voulez-vous le voir à l'œuvre ?

— 8i cela ne nous prenait pas trop de temps, et s'il ne fallait pas aller trop loin...

— Ah ! mon Dieu, c'est l'affaire de cinq minutes, et il ne s^agit que d'aller dans le jardin.

— Allons-y, morbleu I allons-y! dit M. Peluche en se levant.

— Et votre café, mon père? demanda Camille.

— Nous le prendrons en revenant, notre café. M. Martineau aura la bonté de le maintenir chaud.

— C'est l'affaire d'Auguste ; moi, je vais avec vous. Voulez- vous prendre le fusil d'Auguste? Il est tout chaîné.

— Oh ! fit M. Peluche , j'ai le mien, Monsieur, j'ai le mien.

Et, tirant sa clef de sa poche, M. Peluche se mit en mesure d'ouvrir sa boite et de montrer son arme.

Un fusil qui vient de Paris est toujours une curiosité pour des chasseurs provinciaux, et, comme

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toat le inonde est chasseur en province, Baccuet s'approcha quittant sa porte, Auguste s'approcha quittant ses fourneaux, pour voir quelle sorte de chef*d'œuvre allait sortir d'un si bel écrin.

Il n'y eut pas jusqu a Figaro qui , devinant de quoi il était question, ne se levât de son tapis et ne vint se dresser contre la commode sur laquelle la boite était posée en y appuyant ses deux pattes.

— Voyez-vous le fin limier, dit Martineau, il devine de quoi il retourne. — Oui, mon chien, ouï; nous allons montrer à ,un chasseur de Paris ce que nous savons faire.

^- Excusez, dit le compère Baccuet envoyant les différents morceaux de l'arme précieuse enfermés dans la boite prendre peu à peu, en se soudant les uns aux autres, la forme d'un fusil,, excusez, en voilà du luxe!

— Âh I pour un beau fusil, parlez-moi de cela, dit Auguste.

— Le fait est, dit Martineau renchérissant sur le tout, que je n'ai jamais rien vu de pareil : oh ! non, jamais, jamais, au grand jamais !

— Voulez-vous l'examiner de près? dit le propriétaire, tout gonflé d'orgueil, à Auguste.

— Ça me fera plaisir, je vous l'avoue.

— Eh bien, le yoilà, je vous le confie, jeune homme.

Et il lui présenta le fusil.

Auguste essuya ses mains à son tablier avant de le prendre, et en fit immédiatement jouer les batte-

Ties en amateur consommé, ce que n*avait jamais pu faire M. Peluche.

— En voilà du liaut ! dit-il, et en joue I continuat-il en portant le fusil à son épaule. Celui gui ne tue pas les trois quarts de ses coups avec ce fusil-là est une mazette : voilà mon opinion.

— Sans indiscrétion, demanda le compère Baccuet, combien ça coûte-t*il, un fusil comme celui-U?

— Un fusil comme celui-là... , dit Auguste en tournant et en retournant l'arme.

— Devinez I fit Peluche.

— Un fusil comme celui-là, répéta Auguste, si vous l'avez eu pour trois billets de mille, eh bien, ce n'est pas cher.

•— Monsieur Auguste, l'ouvrier qui Ta fait prétend qu'il lui revient à près de quatre mille francs.

— Oh! cela ne m'étonne pas, dit Auguste.

— C'est égal, fit Baccuet, c'est beau, c'est magnifique; mais il faut avoir de l'argent mignon pour mettre trois mille cinq cents francs à un fusil.

— Monsieur, dit majestueusement le maître de la Reine des fleurs ^ quand on occupe une position dans la société ^t un rang dans l'industrie, il faut encourager les artistes!

— Dame I quand on le peut, dit Baccuet, on fait bien; mais il faut le pouvoir. Moi, je le voudrais, que je ne le pourrais pas.

158 PARISIENS BT PROVINCIAUX

M. Peluche accorda un sourire protecteur au charcutier.

— Allons I allons I dit le père Martineau^ au lapin!

Puis, à demi-voix, à son fils :

— Tu es sûr qu'il y est toujours ? demanda-t-il.

— Oui, répondit Auguste sur le même ton. Bastien l'a vu ce matin dans le carré de choux.

— Au lapin ! répéta Baccuet.

— Au lapin! répéta M. Peluche, dont le cœur battait comme à un début. — Viens-tu , Camille ?

— Si vous le permettez, mon père, dit Camille, je remonterai dans ma chambre. Je n'aurai jamais le courage d'assister à l'exécution de cette pauvre bête.

— Camille, dit M. Peluche avec dignité, ces émotions-là sont indignes de la fille d'un chasseur.

Et M. Peluche, ayant glisse deux cartouches dan& le canon de son fusil , prit gravemeat la tête de la colonne, descendit dans la cour, et, guidé par le père Martineau, s'avança vers le jardin.

Quant à Camille, elle remonta dans sa chambre, s'accouda à sa fenêtre, et, le regard perdu dans la longue allée d'arbres qui conduisait à la route de Youty, eUe se mit à penser à cette étrange combinaison du hasard ou plutôt de la Providence, q[ui avait donné à M. Henri le même parrain qu'à elle> et tout bas elle murmura : .

— Cher, bien cher parrain Madeleine 1

PARISIENS BT PROYINGIAUX 159

ou LE MAITRE DE L*HOTEL DE LA CROIX D*OR TROUVE LE PLACEMENT DE FIGARO

Gomme l'avait dit le père Martineau, c'était l'affaire de cinq minutes, et il ne s'agissait que d'aller au jardin.

Le carré de choux dans lequel devait se trouver le lapin fugitif, carré magnifique , grand d'un demiarpent, s'épanouissait au milieu des triangles d'oignons et des losanges de carottes.

 peine entré dans le jardin, Figaro se mit en quête.

— Voyez-moi cela, dit le pète Martineau ; une vraie navette de tisserand, et sous le canon du fusil, il n'y a pas à dire, à vingt pas du chasseur 1 jamais plus. Tenez, le voilà qui rencontre...

— Que rencontre-t-il? demanda M. Peluche.

— Tiens, pardieu, le lapin î

— Le lapin! s'écria M. Peluche; où est-il, le laj^T

— Attendez I attendez ! puisqu'il l'arrêtera, il n'y pas à vous presser.

— C'est vrai, c'est vrai, dit M. Peluche; c'est étoimant, l'effet que cela me faijt.

— Gomment! ça vous fait de Teffet, pour un mauvais lapin de choux ? Mais que sera-ce donc quand vous aurez affaire à un chevreuil ou à un sanglier? Tenez, tenez, continua le père Martineau, il vous y mène tout droit. La, ça y est.

Et, en effet, Figaro s* était arrêté court, le cou allongé, la queue raide, l'œil brillant, la patte en l'air.

— Le voyez- vous? le voyez-vous ? continua le père Martineau.

— C'est à payer sa place pour le voir, dit le compère Baccuet.

— Que fait-il donc là? demanda M. Peluche.

— Mais vous le voyez bien, jour de Dieu ! il arrête.

— Quoi î qu'arrête-il î

— Le lapin, donc!

M. Peluche regarda de tous ses yeux.

— Mais je ne le vois pas, le lapin, dit-il.

— Ni lui non plus, il ne le voit pas.

— Comment donc peutril l'arrêter, s'il ne le voit pas?

— Il le sent.

— Il le sent, dit M. Peluche ; mais, moi qui ne le sens pas, je voudrais bien le voir.

— Oh ! c'est bien facile : en faisant un demi-cercle et en suivant la direction des yeux du chien, nous le découvrirons. D'ailleurs, tenez, tenez, voilà Figaro qui rapproche.

En effet, Figaro se glissait presque sur le ventre

PARISIENS ET PROVINCIAUX l&l

^tre les choux d'un mouvement presque imperceptible, mais plein de souplesse et de grâce.

Tout à coup il s'arrêta, se redressa lentement, remit la patte en Vair et redevint immobile.

— Tout beau, Figaro i fit le maître d'hôtel de la Croix d*or.

Figaro remua légèrement la queue.

— Il le voit, dit le père Martineau.

— £^ moi aussi, dit Baccuet, je le vois.

— Et moi aussi, dit Martineau.

M. Peluche ouvrait des yeux énormes.

— C'est étonnant! moi, je ne le vois pas, dit-il.

— Tene?, là, là, dit Martineau montrant le lapin du doigt.

— Vous voyez un lapin, là?

— Là ! dit Baccuet, dans la direction de cette folle avoine; vous savez ce que c'est que la folle avoine?

— Ah ! je crois bien, dit M. Peluche, j'en ai assez vu sur les chapeaux.

— Vous avez vu de la folle avoine sur les chapeaux? fit Baccuet, qui ne comprenait rien à la réponse du maître de la Reine des fleurs.

— Je vois le lapin I cria M. Peluche en portant son fusil à son épaule.

— Boni dit Martineau en relevant le fusil, attendez donc; ce n'est pas comme cela que vous jugerez Figaro. Mettez votre fusil sous votre bras et prenons une prise. — Tout beau, Figaro ! tout beau, mon chien !

Figaro resta aussi immobile que s'il eût été changé en pierre comme le chien de Géphale.

M. Peluche et le compère Baocuet prirent chacun une prise dans la tabatière du père Martineau, qui en fit autant, et tous trois savourèrent la poudre si chère à Sganarelle.

— Maintenant, dit le père Martineau, avez-vous votre journal ?

— Non,

— Si vous l'aviez, vous pourriez le lire, et le feuilleton avec. Avez-vous une visite à faire, faitesla, et, à votre retour, vous retrouverez Figaro et le lapin, à la inême place.

— C'est merveilleux 1 dit M. Peluche. Pais-je approcher?

— Tant que voudrez. Seulement, ne faites pas un pas plus vite que Tautre, ou, sans cela, je ne réponds de rien.

M. Peluche s'avança pas à pas jusqu'à trois mètres à peu près de l'animal. Figaro resta immobile.

— La, maintenant, dit Martineau, le tour est fait, n'est-ce pas? vous êtes content?

— Enchanté I dit M. Peluche.

— Eh bien, maintenant, mouchez-moi ce gaillard-là, et que tout soit fini.

— Que je mouche, dit M. Peluche, qui cela?

— Nous appelons moucher un lapin, lui couper le bout du nez avec le coup de fusil. Vous comprenez que, si vous le tirez d'id, et que vous visiez dans le corps, votre coup fera balle, etvous la mettrez en capilotade, la pauvre hôte.

PÂRISISHS ET PROYINCUUX 163

— Je comi»rend8, dit H, Peluche, je comprends ; c'est entaidn.

— Bravo I

— Ainsi, le moment est venu?

— Oui.

— Je le moucherait M. Peluche en mettant son fusil à soa épaule; je vous prévieûB que je le mouche.

— Mouchez-le, et qu'il n'en soit plus question.

— Rien que le bout du nez, n'est-ce pas ?

— Rien que le bout du nez.

— Allons donc 1 s'écria le charcutier, ne le faisons pas languir, ce pauvre animal. En joue, feu 1

M. Peluche fit feu ; mais, au lieu de lui moucher le bout du nez, il lui enleva toute la tête.

Le lapin resta sur place, foudroyé.

Figaro se précipita sur lui, s'en empara, fit un petit tour pour montrer la grâce avec laquelle il rapportait, et revint s'asseoir aux pieds de M. Peluche son lapin à la gueule.

M. Peluche le regardait avec admiration.

— Vous voyez, dit Martineau, avec un chien comme celui-là, on n'a à s'occuper qu'à charger et à décharger son fusil ; seulement, vous l'avez drôlelement mouché, le lapin.

— Oui, dit Baccuet, voilà ce qui s'appelle couper le nez aux gens au ras des épaules.

M. Peluche prit le laçin par les pattes de derriète et le regarda comme un appienti chasseur regarde sa première pièce de gibier; après quoi, le fourrant dans son carnier :

— Monsieur Martineau, dit-il, vous mettrez le lapin sur mon compte ; je ne veux pas. arriver chez mon ami Madeleine la poche vide.

Puis, après un instant d'hésitation, paraissant cédera la pression irrésistible d'une passion immodérée:

— Monsieur Martineau, dit-il en se redressant et en s'appuyant sur la crosse de son fusil, votre chiea est-il à vendre ?

— Mon frère me demanderait mon chien, répondit Martineau, que je le lui refuserais, Monsieur; mais à un ami de M . Madeleine, je n'ai rien à refuser.

— Comment, compère ! s'écria Baccuet, vous consentiriez à vous défaire de Figaro ? Oh I*si j'avais su cela, Figaro n'eût pas été à un autre que moi. Je vous le jure, foi de Baccuet.

— Et puis, continua Martineau, j'ai un certain orgueil à montrer aux chasseurs parisiens comment nous dressons les chiens en province.

— Il me reste, dit M. Peluche, à vous demander le prix de Figaro.

— Par malheur, Figaro n'est pas tout à fait à moi.

— Et à qui est-il donc?

•— A mon nevea. De sorte que je suis obligé de consulter le jeune homme. Sans cela, Monsieur, je serais trop heureux de vous l'offrir.

— Compère, votre neveu est un garçon qui se dérange pour la chasse, et, à mon avis^ ce serait un service à lui rendre que de vendre Figaro sans lui en parler.

— Prenez-vous vis-à-vis de lui la chose sur vous.

compère? demanda le propriétaire de la Croix d'or,

— Je la prends, répondit résolument Baccuet.

— Lui direz-vons que c'est vous qui m'avez donné ce conseil ?

— Je le lui dirai.

— Ehblen, Monsieur, ditMartineau, donnez-moi cent francs et Figaro est à vous.

— Cent francs l s'écria M. Peluche; y songezvous, cent francs^ pour un chien I

— Il me semble, répondit Martineau, que, quand un chasseur met quatre mille francs à un fusil, il peut bien mettre cent francs à un chien.

— Monsieiir, dit M. Peluche en secouant la tête de haut en bas, j'ai vu un caniche qui montait la garde, fumait sa pipe, sautait pour le roi Louis-Philippe, et tournait la broche, et Ton n*en demandait que vingt francs.

— Vous avez eu tort de ne pas l'acheter, Monsieur. Rien que pour tourner la broche, moi que vous voyez, je vous l'aurais payé quarante. — Où allez-vous, compère?

— Ne faites pas attention, répondit Baccuet en courant à toutes jambes vers la porte. Je vais chez moi, et je reviens.

— Qu'allez-vous faire chez vous ?

— Je vais vous chercher vos cent francs et une laisse pour emmener Figaro.

— Un instant, un instant, monsieur Baccuet! Ht M. Peluche. Je n*ai pas dit mon dernier mot, ni M. Martineau non plus.

— Oh I quant à moi, dit Martineau, c'est à prendre, ou à laisser.

— Eh bien, moi, je prends, fit le dxarcutier. Et il fit de nouveau quelques pas vers la porte.

— Attendez, attendez donc, que diable! dit M. Peluche.

— Oui, attendez, dit le père Martineau, monsieur ne sait pas encore tout ce que peut faire Figaro. Vous ne m'avez pas vu, n'est-ce pas, jeter mon mon* choir dans le carré de choux?

— Non, je ne vous ai pas vu.

— Figaro non plus.

— C'est probaBle.

— Eh bien, vous allez voir.

Se tournant alors vers le chien*:

— Figaro, mon pauvre Figaro, dit le père Martineau d'un air désespéré, j'ai perdu...

Figaro regarda son maître, parut comprendre la cause de son désespoir, et partit le nez contre terre et suivant sa piste, ou plutôt son contre-pied. • — Où va-t-il, comme cela ? demanda M. Pçluche .

— Il va me chercher mon mouchoir.

— Et il vous le rapportera ?

— S'il me le rapportera ! Il aimerait mieux se noyer dans la citerne que de ne pas me le rapporter.

— Ah 1 s'il fait cela.. . , dit M. Peluche.

-r- Tenez, tenez, le voyez-vous quêter ? Le voilà dans les carottes,.. Le voilà dans les oignons... Le voilà définitivement dans les choux... Regardez...

PARISIENS BT PROVINCIAUX 167

regardez... il le tieut..* Viens ici, moa Figaro!.., viens!...

Figaro rapporta triomphalement le mouchoir.

— C'est commode, un chien comme cela, dit Baccuet; vous perdez votre bourse, vous vous eu apercevez une heure après, vous dites ; « Figaro, j'ai perdu I » il vous la rapporte. CTest pour cela que je tieils à avoir votre chien, et je l'aurai, compère, quand je devrais surenchérir sur monsieur.

— Eh bien, voyons, monsieur Martineau, dit M. Peluche, gui sentait le chien près de lui échapper, faisons une cote mal taillée : je v.ous donnerai vos cent francs, mais il ne sera question ni du déjeuner ni de la voiture qui nous conduira, ma fille et moi, i Vouty.

— Oh 1 quant à cela, Monsieur, dit le maître de la Croùc d^oTy je serai trop heureux d'avoir reçu chez moi un ami de M. Madeleine pour chicaner là-dessus. C'est chose dite. Monsieur.

— Eh bien, dit Baccuet, vous pouvez vous vanter d'avoir un fier chien. Il vous a étonné, n'est-ce pas?

— Je l'avoue, dit M. Peluche.

— Eh bien, vous n'êtes pas au bout.

— Au bout de quoi. Monsieur ?

— Au bout de vos étonnements. Je ne vous dis que cela.

— Mais..., demanda M. Peluche, votre chien voudra-t-il me suivre?

— Un chasseur conune vous? dit le père Martineau. Allons donc ! Dailleurs, c'est Bastien qui vous

conduira à Youty, et il connaît Bastien. -^ N'est-ce pas, Figaro, que tu connais Bastien?

Figaro répondit par un bond joyeux et quelques abois.

— Ah l Monsieur, dit avec un soupir le charcutier au maître de la Reine de$ fleurs , vous pouvez vous vanter d'avoir un chien auquel il ne manque que la parole.

— Oui, dit M. Peluche en jetant son fusil sur son épaule d'un air dégagé et en reprenant la tête de colonne ; oui, je crois que maintenant je suis un chasseur complet.

Les deux compères restèrent derrière.

— Allons ! allons I dit le compère Baccuet au compère Martineau en clignant de l'œil et en le touchant du coude : foi d'homme, les Parisiens ne sont pas encore si difficiles à enfoncer que je le croyais !

ou, APRÈS AVOIR FAIT CONNAISSANCE ATEC MA- DELEINE, ON FAIT CONNAISSANCE AVEC LA MAISON qu'il habitait

M. Peluche fut obligé d'appeler deux fois Camille, tant elle était absorbée dans la contemplation d'une route parfaitement solitaire et où, par conséquent,

il chercha en vain Tobjet qui pouvait attirer son attention.

Camille tressaillit au second appel et se hâta d'accourir, rouge et confuse, comme si elle eût été prise en flagrant délit de quelque grosse faute. .

On se rappelle que le café restait à prendre, et M. Peluche tenait d'autant plus à le boire jusqu'à la dernière goutte, qu^il était compris dans le marché. Pendant ce temps, Bastion préparait le char à bancs.

M. Peluche annonça d'un air triomphant à Camille l'acquisition qu'il venait de faire, et à laquelle Camille applaudit de tout son cœur. Il restait bien la question de présenter Figaro à madame Peluche et de lui créer un domaine quelconque dans ces magasins, ces arrière-boutiques et ces entre-sols de Paris, où il y a à peine de la place pour les gens ; mais Camille leva la diSBiculté, en faisant observer â son père qu'il ne chasserait probablement jamais que chez Madeleine, et qu'en laissant Figaro chez Madeleine, il Yj trouverait toutes les fois qu'il en aurait besoin ; ce qui le dispenserait de s^occuper de lui, dans les entr'actes qu'il jugerait à propos de mettre entre une chasse et l'autre.

M. Peluche adopta cet avis avec d'autant plus d'enthousiasme, qu'il réfléchit que, grâce à cette combinaison, sa dépense à l'égard de Figaro se bornerait an prix d'achat, supposant bien qu'un homme aussi dépensier et aussi prodigue que l'était Madeleine n'aurait pas la bassesse de faire payer à un ami la nourriture de son chien.

170 PARISIENS ET PAOVIfiClÂUX

M. Peluche, sans lui en développer toutes les conséquences, embrassa Camille pour la bonne idée qu'elle avait eue.

Après quoi^ il compta au père Martineau ses cent francs; sur. l'observation d'Auguste, qu'en traversant la forêt de Villers-Gotteretsdans toute sa largeur on pourrait bien voir passer quelques pièces de gibier, il remit une cartouche dans son fusil, et se plaça avec Camille sur la banquette, tandis que Bastien s'asseyait modestement sur le brancard, et que le compère Martineau et le coiupère Baccuet soûle* vaient Figaro et le plaçaient dans Tespace vide qui s'étendait de la banquette à l'arrière de la voiture.

Bastien fit claquer son fouet et l'on partit au petit trot.

Au bout de cinquante pas, Figaro, qui ne tiou-vait probablement pas la voiture assez douce, sauta à bas du char à bancs, et, retenu probablement par la présence de son ami Bastien, au lieu de retourner à Villers-Cotterets, comme l'avait craint un instant M. Peluche^ se mit à courir devant la voiture, en fouettaat l'air de sa queue, à laquelle, contre Les préjugés de certains chasseurs routiniers, on avait laissé le magnifique développement que lui avait <]onné la nature.

On arriva à la montagne de Dampleux, montagne assez rapide et qui n'est pas, précisément pour sa pente, dans les conditions établies par les règlements des ponts e^ chaussées. Tandis que M. Peluche racontait à Camille, qui faisait semblant de l'écouter,

PÀRISICIVS ET PROTINCIADX 171

les faits et gestes de Figaro, et l'adresse sans pareille avec laquelle il avait mouché le lapin, Bastien met* tait son cheval au pas et sifflait un de ces airs sans jin, comme en sifflent les conducteurs de voitures habitués à faire de longues traites. A ce moment, Figaro, qui n'avait aucunement l'air de priser à mal^ disparut dans le taillis, twX touifu en cet endroit.

Bastien interrompât son air.

— Faudrait vous méfier» dît-il à M. Peluche,

— De quoi? demanda celui'-ci.

— De Figaro, doncl —.De Figaro?

— Oui ; il est entré dans la forêt comme s'il ren-contrait quelque chose. Et tenez I

Au même moment, on entendit des abois pressés, un grand froissement de feuilles, un magnifique brocard s'élança par-dessus le fossé, et eA trois élans traversa la route, suivi de Figaro, qui lui soufQait au poil.

— Tirez donc! mais tiret donc! cria Bastien, braconnier de naissance, comme les habitants limitrophes des forêts»

— Quoi? que ie tire? demanda M. Peluche, qui n'avait pas même songé à épauler.

— Quoi? vous demandez quoi? Un chasseur! Ehî le chevreuil, mille dieux 1 Ah! le beau brocard, nom d'une pipe, si j'avais eu votre fusil!

— Comment! s'écria M. Peluche, c'est un chevreuil qui vieirtde passer là?

— Un peu, mon neveu; et même Figaro le chasse raide. Ah! vous pouvez vous vanter d*avoklâun rude chien.

Tout à coup, on entendit une détonation suivie de deux ou trois abois plaintifs.

— Sacristi ! dit Bastien, c'est bien heureux tout de même que vous n'ayez pas tiré.

— Comment, demanda M. Peluche qui n'y comprenait plus rien, comment est-ce bien heureux maintenant, quand c'était malheureux tout à l'heure?

— Vous ne comprenez donc pas, répondit Bastien, que le père Lajeunesse était là?

— Qu'est-ce que le père Lajeunesse?

— Le garde du canton.

— Ah I ah! Et il aurait dit quelque chose?

— Je crois bien! Il vous eût fait un procès- verbal et vous en aviez pour vos cent écus au moins.

— Pesteî cent écus. Tu entends, Camille?

— Oui, mon père, répondit Camille, qui n'avait pas entendu.

— Et, continua M. Peluche, c'est lui qui a tiré sur le chevreuil?

— Non pas sur le chevreuil, mais sur votre chien.

— Comment, sur mon chien? sur Figaro?

— Eh! tenez, tenez, le voyez-vous revenir la queue dans les jambes. G^est bien fait, c'est bien fait, garçon! On t'avait prévenu et tu n'as que ce que tu mérites.

Et, en eifet, Figaro revenait à toutes jambes, la partie postérieure de son corps criblée de plomb à

lapin; il ne fit qu'un bond du revers de la grande route dans cette partie du char à bancs où il n'avait pas voulu rester, et s^ aplatit littéralement.

— Mais, dit M. Peluche, je ne me trompe pas, mon chien est tout couvert de sang; regarde donc, Camille.

— Oh! malheureuse bête! dit celle-ci.

Derrière Figaro apparut, à la lisière de la forêt,

le garde du canton.

M. Peluche, gui, comme capitaine de la garde nationale parisienne, se croyait au-dessus de toutes les lois, et qui s'imaginait avoir vu , je ne sais où, que le ruban de la Légion d'honneur donnait le droit de chasse en tout lieu, allait interpeller le garde sur Tétat dans lequel il avait mis Figaro, lorsque Bastien, qui flairait un procès-verbal, tira M. Peluche par la manche.

— Pas un mot, lui dit-il, et laissez-moi faire. Seulement, cachez votre fusil.

Puis, se retournant vers le garde :

— Eh bien, père Lajeunesse, lui dit-il, ce gueusard de Figaro, il a donc encore fait des siennes?

•—Où est-il? où est- il, cria le vieux garde furieux, que je l'achève, le Cosaque? où est-il?

— Ah bien! il est loin, maintenant, père Lajeunesse, s'il court toujours. Tenez, tenez, le voyezvous là-bas? Ah! comme il galope du côté du chenil 1

— Par malheur, dit Lajeunesse, qui avait pu mériter autrefois ce nom, mais qui, depuis plus de

174 FA,aï&JiEJtS ET PRaYINCUUX

trente an3, n-avaiit e&ttB^ plus le droit} de le porter, pax malheur, je B'avaÂs que du trois daiis mon fusil. Mais, en l'iioniwur- de. ce Cosaque de Figaro, j'aurai toujours à Taveiair un co^p chargé à triple zéro.

Le père Lajeunesse avait vu les Cosaques daoïs sa jeunesse, et l'on prétendait même qu'il leur avait fait, lorsqu'ils $e hasardaient à. nxarauder dans les villages voisins de la forêt, une guerre assez acharnée. Cet on dii reposait sur la vente qu'il avait fçtite, au retour de l'empereur, en 184 5-, d'une douzaine de montres à M. Dugué, orfèvre,, sans que personne eût jamais entendu dire que Lajeunesse eût hérité d'un parent horloger.

. Il en résultait que l'épithète de Cosaque était powr le patriote Lajeunesse la plus grosse injure qu'il pût jeter non-seulement à la face d'un. homme, mais à la l?ête d'un chien...

— Oh! répondit Bastien à cette terrible menace de triple zéro, ;VOus ferez bien, père Lajeunesse; mais, soyez tranquille, vous l'avez salé comme un jambon, il n^y revien4ï?a plus. Avez^vous quelque chose à faire dire chez. M. Madeleine? Nous y aUons,. et voilà monsieur, qui est son meilleur .ami, qui se chargera de lui porter vos paroles d'amitié.

— Dites de respect, Ba&tien, dites de respect. Non, je n'ai rien à lui faire savoir, sinon que M. Savoie, l'inspecteur de la forêt, dimanche dernier, aa rapport, m'a dit : «, Bochet — c'était le vrai nom du garde, Leyeunesse u'étant qu'un sobriquet de fantai*

FàBlSlEIiS. BT PROVINCIAUX }7&

sie^-^Bochet^ v^ussaves^ quand- M. Madeleine voudra chasser un lapin et. même un lièvre sur votre garderie, faites- lui-en les honneurs» Je prends sur moi la chose. » Oh! c'est un homme bien considéré que M. Cassius, et dont les chiens, quoiqu'ils s*ap^ pellent Cartouche et Mandrin, ne feraient jamais, au grand jamais, ce que vient de faire ce Cosaque de Figaro I

Et, tournant son poing fermé vers Villers-Cotterets, où il croyait que s'était réfugié le fugitif, le Tîeux garde poursuivit Figaro d'une suprême imprécation et d'une dernière menace.

Puis il disparut dans la forêt, dont il n'avait point quitté la Ksière.

— Maintenant, dit Bastiett s'adressant à M. Pekiche, tenez, mon bourgeois, voici un bout de corde; si vous m'en .croyez, vous attacheriez Figaro de court à quelqite chose de solide, ou, sans cela, avant d'être arrivé à Vouty, vous en aurez du désagrément.

~ Merci, merci, monneur Bastien, dit M. Pe-* luche; je vais Tattacl^r à ma jambe, de sorte qu'A ne pourra faire un mouvement, que je ne le sente.

-^ Ahl par exemple, en voilà une idée, et une idée de chasseur. Faites^ notre bou^rgeois^ faites.

Pendant que M. Peluche attachait par son collier Figaro à sa jambe» Camille épongeait avec sonmou^ choir les gouttelettes de sang qui sortaient de sa blessure.

— Ahl voyez donc, mon père, dit-elle, voyez ïétat où ce méchant homme a mis le pauvre Figaro !

— Ah bah! dit Bastien en fouettant sou cheval, il en a vu bien d'autres, le brigand. S'il faisait du soleil^ ça serait déjà séché.

Et, comme on était arrivé au haut de la montagne de Dampleux, le char à bancs reprit son chemin au petit trot.

— La, dit M. Peluche, qui venait de serrer audessus de son mollet un nœud à la marinière, si M. Figaro défait celui-là, il sera malin.

Gomme dans une quarantaine de minutes à peu près les voyageurs arriveront au terme de leur voyage, voyons ce qui se passait chez le parrain Madeleine, où ils étaient loin d'être attendus.

Lorsqu'il s'était agi de choisir un ermitage dans lequel il comptait passer le reste de ses jours, Madeleine, consultant à la fois la mystérieuse tendresse qull avait toujours portée à Henri de Noroy, dont, comme nous l'avons dit, il était le parrain, et ses appétits de chasse et de pêche» avait laissé de côté la question du pittoresque, et s'était décidé pour le Soissonnais.

C'était donc au hameau de Vouty, dépendant de la commune de Noroy, qu'il s'était décidé à planter sa tente.

Il avait justement trouvé à acheter là uùe espèce fie petite ferme, avec jardin potager et une trentaine d'arpents de cultures pour la somme de quarante mille francs.

Ce qui l'avait particulièrement décidé à cet achat,

c'est qu'il n'était ({u'à cinq minutes du chemin du château.

C'était ainsi que Ton appelait une charmante petite fabrique du temps de Louis XIII, bâtie en pierre, avec les fenêtres et les angles encadrés de briques, et son toit pointu d'ardoises.

Ces petits châteaux tricolores que Ton retrouve encore assez fréquemment dans la Normandie, dans la Picardie et dans cette partie de TIle-de-France où nous conduisons nos lecteurs^ ces petits châteaux, disons-nous, perdus au milieu d'un massif d'arbres de toutes nuances, font admirablement bien dans le paysage.

Mais ce n'était pas au point de vue artistique que Madeleine avait, en achetant la petite ferme de Vouty, fait entrer ce château dans son horizon. C'est que ce château s'appelait le château de Noroy et était la demeure de Henri.

Le château, et par conséquent la petite ferme qui en avait été autrefois une dépendance, étaient situés sur les limites méridionales de la forêt de Villers- Cotterets, dans sa partie la moins accidentée, il est vrai, mais aussi la plus giboyeuse et la plus abondante en poisson.

Lé château de Noroy, distant d'un kilomètre du village, forme le sommet d'un triangle dont les deux villages de Faverolleset d'Ancienville sont les angles de base. La surface du triangle lui-même consiste en une plaine d'une centaine d'arpents, aboutissant d'un côté à la forêt de Villers-Cotterets, de l'autre à

178 PARISIBÎÏS ET PROVINCIAUX

ce que Yan appelle dans le Soisaoooais des laurh^ c'est-à-dire des pentes rapides descendant jusqu'au fond de la vallée. Au pied de ces larm, coule la pijtite rivière d'Ouyog, qui» canalisée un peu plus loin, sert de comuniuication entre le SoissonBais et Paris.

C^te plai-Qe ou plutôt œtta laiode qui domine la vallée» forme uu grand terraia inculte où pous^^une immeiisa couche de bruyère dénonçant, ainsi que huit ou dix bouquets de bois^ ou plutôt de buissons» le peu de profondeur de la terre végétale; les quatre ou cinq cents arpenta de culture formant le reste de la propriété sont situés du côté opposé, c'eçt-à-dire sur Chouy et Ancienville,

Mais c'était l'aridité même de cette terre ioculte, c'était l'impraticabilité de ses ronces et de ses broussailles qui faisaient son principal mérite aux yeux de Madeleine, attendu que ces hautes bruyères et ces buissons fourrés faisaient de merveilleuses remises au gibier de la forêt, qui profitait de leur couvert pour s'avastcer au gagnage des cultures.

Là, en effets le Jean-Sans-Terre de la civilisation, le chasseur sans apanage, le Mohican de l'Europe eijfîn, peut, si le grand saint Hubert le favorise, se procurer de loin en loin cette illusion qu'il prend ses ébats dans quelque tiré princier ; tantôt c'est un faisan au plumage de pourpre et d'or qui s'enlève à grand bruit d'un buisson de geoévriersoù l'oa cherchait rhwmble lapin ; tantôt c'est un chevreuil qui glissa comme, un trait à travers» les cimes roses de la

PARISIENS ET Ï>R0V1NCIAUÎ 179

bruyère, où le chasseur élonûé ne croyait releTôr qu'une compagnie dé perdrix; quelifuefois mêm^ c*est le roi de la forêt, le grand cerf au massage couronné d'andouillers, qui, déMchant d'un buisson^ fuit comme le plud humble de la hiérarchie cynégétique au recri d'un basset, et qui tombe sons le plomb d'un va-nu-pieds : exemple palpitant dé la vanité des grandeurs, mais exemple perdu pour la gent bestiale , comme les prosopopées de Bossuet furent perdues pour les têtes couronnées auxquelles elles s'adressaient.

Quoi qu'il en soit, et laissant la philosophe à part, ces surprises n'en constituent pas moins le plus puissant des attraits pour le chasseur, et Madeleine^ dont vingt ans de bimbeloterie n'avaient point atté* nué les souvenirs d'enfance, avait judicieuBement déterminé le théâtre de ses futurs plaisirs d'après les émotions que ces souvenirs lui rappelaient*

Il avait donc, comme nous l'avons dit, acheté ce que l'on appelait la petite ferme de Vouty.

GTétait une de ces maisons demi- bourgeoises, d6«< mi-champétres , qui ont de la ferme la structure massive. Tunique étage, les petits carreaux aux fe«- Qétres, la cour rustiquement pavée et pleine de fumier abandonné aux poules ; la mare, domaine des oies et des canards; Tétable d'où s'échappe la saiu^ taire odeur de la vache bonne laitière ; les murmllea tapissées d'instrumesits aratoires et qui tiennent de la maison bourgeoise et presque féodale, par l'élévation de leur pignon , les débris de Tantique gi^

rouette et les vestiges d'un écusson sur lequel 93 a promené son marteau.

Ces maisons-là sont communes dans tous les pays de petite culture, où ce même 93, en amenant le partage des biens, a fait passer aux mains des paysans ces bâtisses bien connues , et parfaitement caractérisées sous le nom de gentilhommières.

Du temps où il y avait une noblesse en France, cette noblesse avait ses déshérités, comme la nation elle-même, et ces déshérités étaient ceux-là justement qui avaient voué leur existence à la défense de la patrie, et payé le seul impôt que le gentilhomme consentît à payer — Timpôt du sang.

Lorsque le cadet d'une famille noble, celui que de fondation on appelait le chevalier, bien que le plus souvent il n'appartînt point à Tordre de Malte, atteignait rage de seize ans, le père lui ceignait une épée, en lui adressant une petite mercuriale qui avait sa bénédiction pour appoint.

La mère, de son côté, glissait dans la poche de son pauvre enfant — souvent le plus aimé — un modeste rouleau de louis, et, avec cette seule part dans le patrimoine, il gagnait quelque ville de garnison où l'attendait une place de cornette ou d'enseigne. Dès lors^ quel que fût son mérite, quelle que fût sa bravoure, sa destinée était irrévocablement fixée, sa pauvreté et la vénalité des charges l'enchaînaient aux grades inférieurs. Quand la munificence de Taîné ne lui venait point en aide, il les gagnait lentement, péniblement ; mais, dans un cas comme dans l'autre,

un commandement de compagnie, la croix de Saint- Louis, bien oubliée à cette heure, étaient les seuls buts de ses ambitions. LorsguUlles avait atteints Tan et l'autre, lorsqu'il avait versé un peu de son sang sur tous les champs de bataille qui, à aucune époque de son histoire, n'ont manqué à la France, alors, si l'heure du repos sonnait pour lui, il regagnait sa terre natale aussi dénué, aussi obscur qu'il en était parti, et cependant fier d'avoir servi le roi ; s'il était parvenu à réaliser quelques économies, si un oncle lui avait légué quelques milliers d'écus, il achetait vingt-cinq ou trente arpents de terre et faisait construire une maisonnette semblable à celle que je viens de dépeindre, se mariait bien rarement et finissait ses jours en vivant de maigres pensions et en partageant son temps entre l'agriculture, la chasse et les visites aux gentilshommes du voisinage.

Nous ne connaissons pas positivement l'histoire de la maison habitée par Madeleine, mais nous croyons pouvoir répondre qu'elle devait avoir de grandes analogies avec celle que nous venons de raconter.

Au reste, l'intérieur de la maison de Madeleine ne démentait point son austérité extérieure.

Elle se composait au rez-de-chaussée de deux pièces, hautes et vastes, ouvrant Tune dans l'autre, et donnant. Tune sur la cour, l'autre sur le jardin.

Le vieux gentilhomme qui, après vingt-cinq ou trente années de services peut-être, avait construit cet édifice, ne soupçonnait évidemment aucun des raffinements de Tarchitecture moderne.

La cuisine, qui donnait sur la cour et à Centrée de' laquelle les poules, les oies, les canards, les chiens et les pigeons avaient le même droit que les commensaux et les amis de la maison, malgré ses murs et ses solives noircis par la fumée, avait un aspect monumental : une large cheminée occupait une bonne moitié du mur, qui, à droite en entrant, formait l'extrémité méridionale de la cuisine. Cette cheminée, exhaussée relativement au parquet de vingt-cinq à trente centimètres, était ornée de deux supports en pierres de taille, sur lesquels on apercevait encore des sculptures, et qui soutenaient un étroit chambranle élevé au moins de cinq pieds audessus du sol. tJn énorme fagot pouvait y brûler à l'aise; un mouton tout entier pouvait rôtir à son tournebroche, et, dans l'intérieur de la cheminée et devant ce tournebroche , pouvaient se ranger une douzaine de chasseurs et autant de chiens.

Au-dessus du chambranle de la cheminée étaient suspendus les deux fusils de Madeleine, — l'un, une canardière, l'autre, un fusil à deux coups, — soigneusement enveloppés de leurs fourreaux de cuir.

En face de la porte de la cour s'élevait un fourneau non moins gigantesque que la cheminée; — aux deux côtés du fourneau, deux portes percées conduisant, l'une dans la laiterie, l'autre dans le fournil.

En face de la cheminée et dans le mur opposé s'ouvrait la porte d'une autre pièce qui servait de salon et de salle à manger dans les grandes occasions. Dans les temps ordinaires, Madeleine man~

geait SUT la table de cuisine oùtnangeaientles gens, quelquefois, le plus souvent même, avouons-le, avec eux, côte à côte, et sans même, comme faisaient les vieux seigneurs féodaux, se réserver le haut bout.

Le salon que nous avons dit être la pièce d'honneur n'avait rien de particulier qu'im portrait placé au-dessus de la cheminée dans un cadre peint en blanc, comme le reste de la pièce entièrement lambrissée. Ce portrait représentait un amiral en grand costume de cérémonie, dont la tradition orale n'avait point conservé le nom, et qui était probablement le grand-père ou le grand-oncle de celui qui avait fait bâtir la maison et qui, ayant émigré en 90, était, selon toute probabilité, mort à l'étranger, puisqu'il n'avait jamais rien réclamé de ses biens vendus par la nation,^ ni du milliard accordé en indemnité par les Chambres de la Restauration.

Madeleine avait respecté le portrait de ce Jean- Bart inconnu, qui, du reste, était le seul ornement de la pièce.

Il fallait sortir de cette pièce, qui, ainsi que nous l'avons dit, donnait sur le jardin, pour trouver Tescalier extérieur, à l'aide duquel on montait au premier étage.

Ce premier étage était composé de trois chambres à coucher et d'un grand cabinet, servant, lui aussi, de chambre à coucher au maître Jacques femelle qui cumulait, dans la maison derex-bimbelotier,les triples fonctions de cuisinier, de valet de chambre et de garçon de chenil.

Quant aux trois chambres, Tune était celle de Madeleine, et celle-là avait conservé le classique lit de serge verte et les fauteuils non moins classiques de velours d'Utrecht jaune. Un trophée de sacs à plomb, de poires à poudre, de gourdes de chasse de toute espèce et de toute dimension sur lesquels se croisaient deux fleurets, deux sabres, et que complétaient deux masques d'escrime, en faisaient, avec un certain nombre de pipes plus ou moins culottées, le principal ornement.

Les deux autres chambres avaient été de tout temps, à partir du jour même de l'achat de hi maison, destinées à M. Peluche et à Camille.

Il sera temps de les décrire lorsque nous y introduirons les hôtes tant désirés par Madeleine, qui sont près d'accomplir son désir le plus cher, et que cependant il est bien loin d'attendre I

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