OU MADELEINE TROUVE LES CHOSES PL7S AVANCÉES QU'IL NE LE CROYAIT
Madeleine ouvrit, en passant, sa chambre à M. Peluche, et conduisit Camille à celle qu'il lui destinait.
Cette chambre, dont nous avons négligé \a description, était la plus jolie et la plus fraîche de toutes et n'eût point déparé un petit appartement parisien. Tout simplement meublée qu'elle était, ses meubles, fabriqués sous le règne de Louis XVI, avaient le caractère rigide de cette époque; ils se
composaient d'un lit, de quatre chaises, de deux fauteuils et d'une toilette. Le lit, les quatre chaises et les deux fauteuils étaient cannelés, peints en blanc avec des filets d'or aux trois quarts effacés, que Madeleine avait repeints lui-même en jaune vif; la commode et la toilette étaient de bois des îles incrusté, avec des poignées de cuivre qui, autrefois, avaient été dorées, mais, par le long usage qui avait été fait de lui et par son contact avec les mains, le métal avait été rendu à son état primitif. Les murailles étaient tendues de papier perse, et les rideaux des fenêtres et du lit faits de toile de perse de même dessin et de même couleur, c'est-à-dire de toile rose représentant des bouquets de myosotis
Tout cela était jeune comme Camille, frais et charmant comme elle.
— Oh ! que cette chambre est jolie I s'écria naïvement Camille; je n'ai jamais rien vu de plus ravissant.
— Un vieux corbeau comme moi, répondit Madeleine, est convenablement encadré dans un fagot d'épines ; mais, pour le nid de la linotte, il faut ce qu'il y a de plus fin en mousse et de plus doux en coton.
— Mon bon, mon cher parrain, répondit à son tour Madeleine en lui envoyant un sourire aussi doux qu'un baiser, la fauvette, si elle veut un nid, est forcée d'y travailler elle-même, tandis que vous ne me laissez, à moi, que la peine de vous remercier
du mien, qui, j'en suis sûre, vous a coûté bien de la peine.
— Bah ! répondit Madeleine, c'est un tapissier bien autrement habile et bien autrement pittoresque que moi, qui en a fourni le seul ornement qui vaille la peine d'un merci.
En disant ces mots, l'ex-bimbelotier ouvrit la fenêtre et s'accouda sur son appni.
— Regarde-moi cela, dit-il à Camille.
Camille vint se placer à ses côtés.
Madeleine avait raison : à travers l'encadrement de la croisée se déroulait un panorama assez beau pour que l'humble chambrette pût se targuer d'un luxe qui manque à bien des palais.
Située au sommet du coteau, la maison de Madeleine avait à la fois la vue de la plaine que nous avons décrite, et celle de la vallée qui nous reste à décrire, Cette vallée où serpente la petite rivière d'Ourcq, toute peuplée de jardins, apparaissait comme un fouillis de verdure que trouait, de temps en temps, un pan de mur grisâtre ou un toit rouge ; mais, en général, la végétation était si luxuriante, les arbres tellement pressés et feuillus, qu'en voyant une légère fumée bleuâtre monter entre leurs branches et s'élever entre leurs cimes, en prenant alors la direction du vent, on était tenté de supposer une forêt au milieu de laquelle des bandes de bohémiens avaient établi leurs camps. En s'élargissant à l'horizon, la vallée, surmontée des ruines massives du château de la Ferté-Milon, change d'aspect; les bou-
quets d'arbres fruitiers s'espacent entre des massifs de longs peupliers, à travers lesquels on suit les capricieux méandres de la rivière, pareille à un fil d'argent. A droite, la vue embrassait le vaste triangle dont Noroy, Ancienville et Faverolles occupent, comme nous l'avons dit, les trois angles. Pour être moins riant, le paysage n'en avait que plus de caractère, car près des plaines cultivées seméestte hameaux groupés et de maisons éparses, s'étendait cette lande rougeâtre, vaste et moelleux tapis de bruyères au milieu desquelles s'élevaient ces magnifiques ronciers qui faisaient la joie de Madeleine et qu'il appelait son garde-manger ; enfin plaines et bruyères s'harmonisaient admirablement avec l'encadrement de forêts sombres, étage par masses compactes, et qui, de tous les côtés au nord-ouest, fermaient l'horizon.
Ce spectacle, nouveau pour Camille, produisit sur elle une profonde impression. Ses yeux n'avaient eu jusqu'alors d'autre perspective que les murs grisâtres et les arbres rachitiques du jardin de sa pension ou le bariolage des boutiques qui faisaient face au magasin de son père. Si quelquefois, dans ses rêveries, élevant ses regards jusqu'au ciel, elle avait cherché à suivre quelque nuage dans sa course capricieuse, les dentelures noirâtres et sordides des cheminées qui tachaient l'azur l'avaient promptement forcée à baisser la tête. L'œuvre humaine seule, avait donc été donnée jusque-là en pâture à ses admirations, et l'œuvre humaine la plus splendide
n'en conserve pas moins pour certains esprits rêveurs le cachet indélébile de la petitesse de celui dont elle procède. Son aspect peut être grandiose, mais parfois aussi il est sinistre. Si nombreux et si riches que soient les palais, ils ne rendent que plus choquant et plus douloureux le contraste des masures. La haute cathédrale ne parle pas seulement de Dieu, elle raconte l'histoire des générations qui ont passé, usant leur vie à amonceler ces pierres et ensuite à les fouiller. Transportée tout à coup en face de l'œuvre de Dieu, la jeune fille était à la fois étonnée et émue de la trouver si simple dans ses magnificences les plus grandioses et surtout si tendrement souriante, non plus à quelques-uns, mais à tout ce qui vit — hommes et animaux — depuis le plus petit jusqu'au plus grand, depuis le plus humble jusqu'au plus orgueilleux.
Camille demeura quelques instants comme en extase, absorbée dans une muette contemplation; un doux sourire faisait frémir ses lèvres, et deux larmes scintillaient comme deux diamants à la double frange veloutée de ses paupières.
— Eh bien , lui demanda Madeleine, qui, habi tué au paysage, sans cependant y être devenu insensible, ne s'occupait que de Camille, et qui la considérait, avec toutes les marques d'une vive satisfaction, eh bien, cela vaut pesque la rue Bourgl'Abbé, ce me semble I
— Oh ! mon parrain ! murmura Camille comme pour protester contre un semblable parallèle.
— Alors, tu préfères ceci?
Camille joignit les mains et regarda le ciel.
— Morbleu ! continua Madeleine , ne va pas avouer tes préférences à ton père, au moins ! Si tu disais du mal de ce fameux ruisseau de la rue du Bac que madame de Staël regrettait à Goppet, c'està-dire en face du mont Blanc et du lac de Genève, il serait capable de te déshériter.
— Ce pauvre père, dit Camille en souriant, il s'étonnait que vous pussiez vous trouver heureux dans ce qu'il appelait votre tanière... Oh! moi, je vous comprends bien maintenant. Tenez, mon parrain, il me semble, à moi, que je passerais ma vie ainsi sans un moment d'ennui, sans un sentiment de regret, à regarder ce beau paysage et le charmant petit château qui se trouve si bien encadré, que l'on croirait qu'il a poussé là tout seul.
Madeleine se mit à rire d'un air satisfait de luimême.
— Oui, en effet, dit-il, voilà une retraite comme il t'en faudrait une pour réaliser ces rêves que nous faisons parfois tout éveillés.
— En vérité, répondit Camille, il est charmant, ce petit château, et je suis enchantée d'avoir apporté mon bristol et mes crayons. Je le dessinerai pendant que vous chasserez. Ce sera quelque chose de vous, cher parrain, que j'emporterai en vous quittant ; et cependant, vous allez dire que je suis une flatteuse, je crois que j'aime autant votre humble ferme que ce petit château,
— Parce que je suis dans mon humble ferme, chère enfant, dit Madeleine avec son bon sourire, et que tuas un petit brin d'amitié pour moi. Mais, si celui dont nous parlions tout à l'heure dans la ferme, si l'homme qui, le premier, doit faire battre ton cœur, — et que tu aimeras nécessairement un peu plus que tu ne m'aimes, — faisait partie du mobilier de ce château, je te crois trop de goût pour n'être pas convaincu que tu donnerais au château la préférence sur la ferme.
— Et à qui appartient le château ?
— A mon filleul, ma chère enfant ; car j'ai nonseulement une filleule, mais encore un filleul.
— Comment ! s'écria' Camille emportée par l'étonnementquelui causait la réponse de son parrain, comment! ce joli château appartient à M. Henri?
— Comment! s'écria à son tour Madeleine, non moins étonné que Camille, commeDt! tu connais M. Henri?
— Mon parrain, dit Camille en rougissant et en baissant les yeux, nous sommes venus avec lui dans la diligence du Plat d'étain.
— Imbécile que je suis ! fit Madeleine se frappant le front, et moi qui ne pensais point à cela ; c'est ma foi vrai, ils ont dû venir ensemble, puisqu'il n'y a qu'une voiture et] qu'ils sont arrivés le même jour. Oh! Providence,fProvidence! voilà bien de tes miracles ! Eh bien, comment le trouves-tu, voyons, mon filleul ?
— Je l'ai à peine vu, parrain, balbutia Camille.
— Vous n'étiez donc pas dans le même comparti ment?
— Il était avec nous, ou plutôt il avait pris avant, nous une place dans le coupé ; il m'a offert cette place, mais je ne sais ce que lui a répondu mon père ; il a craint de nous gêner, et est monté avec le conducteur.
— Ah ! c'est vrai , sous la bâche, une botte de paille ; il m'a raconté cela. Je le reconnais bien là, mon chevalier courtois. Mais comment se fait-il qu'il ne m'ait point parlé de toi?
— Mais pourquoi voulez-vous qu'il vous parle de moi, mon parrain ? 11 m'a vue à peine.
— C'était assez, morbleu !
— Puis il ne savait point qui nous étions, où nous allions, s'il me reverrait jamais.
— Ah ! voilà la vraie raison ; en vérité, je deviens idiot. Eh bien, oui, ma filleule, oui, mon enfant, oui, Camille, c'était mon rêve quand je vous voyais pousser, tous deux, à vingt lieues de distance, toi comme un lis pur, lui comme un beau chêne ; quand j'admirais ce que l'éducation faisait pour toi, ce que la nature faisait pour lui, je me disais : « Qui sait si la Providence ne les a pas créés l'un pour l'autre, et n'a pas fait de moi le lien qui doit les rapprocher ! ces enfants sont mes deux seuls amours sur la terre ; pourquoi, eux, ne s'aimeraient-ils pas? »
Et la physionomie ordinairement si insouciante et si joyeuse de l'ex-bimbelotier, révélait une émotion dont Camille, qui cependant appréciait son parrain à sa juste valeur, ne l'eût pas cru suscepti-
ble ; un tremblement qu'il cherchait en vain à réprimer agitait ses lèvres, ses paupières papillonnaient et tentaient inutilement de supprimer une larme que l'on voyait poindre sous ses cils.
— Cher parrain ! s'écria Camille en se jetant dans les bras de Madeleine et en cachant sa tête dans sa poitrine.
Madeleine leva la tête et la regarda avec son bon sourire.
— Eh bien, lui dit-il, cela suffit, voilà tout ce que je te demandais ; que mon filleul m'en dise autant, sans même parler davantage, et je serai parfaitement satisfait.
— Mais je ne vous ai rien dit, mon parrain! s'écria Camille.
— Heureusement ! Si tu m'avais dit quelque chose, tu te serais peut-être crue obligée de mentir. Là, maintenant que les choses non-seulement sont plus avancées que je ne croyais, mais encore me paraissent aller sur des roulettes, je dois m'occuperunpeu de notre déjeuner et particulièrement de ton père. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il est susceptible en diable, mon ami Peluche.
Quoique Camille fût trop intelligente pour ne pas apercevoir les petites infirmités de son père, elle était en même temps fille trop pieuse pour les avouer. Elle desserra donc les bras et rendit en souriant toute liberté à son parrain.
— Tu peux attendre ici, et regarder le petit château, puisque tu le trouves joli, lui dit Madeleine,
ou descendre dans le jardin. Tu y rencontreras une allée de tilleuls bien sombre, bien épaisse, bien mystérieuse; là, au lieu de rêver à la maison, tu pourras rêver à celui qui l'habite.
Et, sur ce, pour ne pas augmenter le trouble de Camille, il l'embrassa au front et descendit.
Ce trouble, on l'a vu, n'avait point échappé à l'œil perspicace de Cassius; il en conclut naturellement que l'impression produite par le propriétaire n'avait point été inférieure à celle produite par le château. Il en résulta que, la porte de Camille à peine fermée, le parrain lâcha la bride à la satisfaction que lui causait la découverte qu'il venait de faire et descendit l'escalier en sifflant avec une vigueur de locomotive le bien-aller joyeux par lequel il encourageait, excitait et appuyait ses chiens dans leur quête.
Madeleine, on le comprend, s'était servi d'un prétexte pour quitter sa filleule ; il n'était aucunement inquiet de son ami Peluche, sachant que, partout où il était, il saurait réclamer et, au besoin même, imposer la part de considération qui lui était due. Il le trouva donc en conversation réglée avec M. Giraudeau, le père Giraux, que nous connaissons déjà, et deux fermiers des environs, bonnes gens, forts chasseurs, quelque peu braconniers, agriculteurs de père en fils, et ennemis-nés de tous les novateurs en agriculture, comme M. Peluche était ennemi raisonné de tout novateur en politique.
M. Peluche était debout, et tous faisaient cercle autour de lui, à l'exception de Jules Creton, qui
était assis près de la chaise où étaient déposés le bonnet à poil et le sabre de M. Peluche.
Le marchand de la rue Bourg-l'Abbé chevauchait son dada favori et reproduisait pour la vingtième , la centième, la millième fois peut-être, son discours favori sur l'excellence du régime du juste-milieu, la supériorité de la bourgeoisie sur les autres classes de la société, et flétrissait en termes énergiques la coalition des aristocrates qui voulaient tirer le gouvernement en arrière, c'est-à-dire le ramener à la monarchie absolue, et la conspiration des démagogues qui, le poussant en avant, voulaient le faire échouer contre l'écueil de la république.
Ses auditeurs, à part Jules Creton, qui, le plus intelligent de la société, avait ses idées à lui, l'écoutaient avec la condescendance qu'un Parisien, possesseur de quelque vingt-cinq mille livres de rente, est sûr de rencontrer en province .Nous n'affirmerions pas cependant que quelques-uns des arguments que le maître de la Reine des fleurs empruntait, moitié aux premiers Paris du Constitutionnel, moitié au répertoire de Joseph Prudhomme, ne fussent point accueillis par un plissement de lèvres qui pouvait passer pour railleur, sur quelques-unes des physionomies de ceux qui écoutaient. Giraudeau seul, qui, ayant jeté son dévolu sur Camille et qui, mis au courant de la fortune de M. Peluche, se nourrissait déjà de la douce espérance de l'appeler un jour son beau-père, Giraudeau seul était toujours et complètement de son avis, et applaudissait à. toutes les
théories de M. Peluche du geste et de la voix, si rebattues ou si absurdes que fussent ces théories.
Mais, si des protestations muettes se produisaient, c'était complètement à l'insu de M. Peluche, qui, enthousiasmé des jolies choses que lui fournissait, non pas son esprit, mais sa mémoire, et de l'effet que produisaient ces jolies choses particulièrement sur Giraudeau, placé juste en face de lui pour qu'aucune de ses manifestations approbatives n'échappât au père de Camille, débitait ces jolies choses en fermant les yeux à demi et en se renversant en arrière, de manière à faire de son abdomen le rocher contre lequel viendraient se briser les contradictions.
Nos lecteurs nous sauront gré, nous l'espérons, de ne point reproduire le discours de M. Peluche, qu'ils retrouveront stéréotypé, à quelque différence près, aux deux sources que nous avons indiquées, et de continuer à nous livrer à certaines considérations qui, aussi bien que leurs propres paroles, peignent les individus, dont l'historien, car le romancier n'est rien autre chose que l'historien de la fantaisie, dont l'historien, disons-nous, veut donner une idée exacte à ses lecteurs.
Ainsi, en apprenant, non, sans étonnement, de quelle considération jouissait Madeleine dans son canton,M. Peluche avait éprouvé un petitmouvement de jalousie, jalousie honnête et modérée, qui n'était que la conséquence de l'opinion avantageuse qu'il conservait de sa supériorité sur son ancien camarade.
Il n'est que trop vrai que, dans le commerce pa-
risien, l'estime à laquelle chacun a droit se mesure au chiffre des bénéfices qu'accuse l'inventaire. Nous ne songeons pas à lui faire un crime de ce que les partisans de Barème regardent comme une vertu, car il ne saurait en être autrement; la vie commerciale parisienne ressemble à une mêlée où le souci delà conservation personnelle empêche de trop s'appesantir sur les faits et gestes de son voisin de rang; après le combat, on se compte, on s'examine, et c'est celui qui emporte la plus grosse dépouille, c'est-àdire le plus rusé ou le plus fort, qui est déclaré le plus digne. En conséquence, c'est sur celui-là et non sur le plus honnête que la prudence commande que l'on s'appuie; c'est lui, enfin, que l'intérêt vous désigne sinon, comme ami, du moins comme allié.
En province, l'ardeur de la lutte n'absorbe pas à ce degré; sans que le désintéressement y soit plus grand, les besoins y sont moins impérieux. On prend garde non-seulement au triomphe, mais aussi à la façon dont ce triomphe a été remporté; on y est commerçant sans cesser d'être homme, et l'on s'enrichit sans perdre la mémoire ; on aime et l'on apprécie en dehors du grand-livre. Un fripon millionnaire n'y jouit pas d'une impunité absolue, et parfois: sans qu'il sache qui l'a prononcé, le mot fripon, porté par le vent et murmuré par les mêmes roseaux qui dénoncèrent, il y a trois ou quatre mille ans, le roi Midas, arrive à son oreille et le fait tressaillir, au milieu de ses troubles prospérités ; tandis qu'au contraire, les qualités solides, — vertu et loyauté, — les
qualités aimables, esprit ou simple bonhomie, — y ont leur cours et leur valeur, comme les billets de banque et les espèces monnayées.
Parisien pur sang, M. Peluche ignorait cette différence; aussi, en face des irrécusables témoignages de l'influence de son ami, avait-il commencé par douter des affirmations qu'il avait reçues de lui.
— Ce diable de Madeleine m'a trompé; s'était-il dit ; il faut qu'il ait hérité au moins de dix mille livres de rente.
La médiocrité de l'habitation de son ami, la simplicité de son intérieur, lui avait promptement démontré que celui-ci n'avait rien affirmé qui ne fût rigoureusement exact, et que ce n'était point à lui que l'on pouvait appliquer le proverbe italien : Danaro e santità, meta délia meta, c'est-à-dire : Argent et sainteté, moitié de la moitié. Alors, et plutôt que de se lancer dans des suppositions qui bouleversaient ce qui lui paraissait la logique du bon sens, la vanité de M. Peluche s'était consolée en invoquant une perspective compensatrice qui la flattait prodigieusement. 11 s'était dit :
— Si quinze cents livres de rente suffisent pour faire une espèce de seigneur en province, avec trente ou quarante mille livres de rente, — total auquel il espérait atteindre après cinq ou six années encore consacrées au commerce, — je puis espérer être considéré à l'égal d'un roi.
C'étaient les symptômes de cette considération
que M. Peluche cherchait à surprendre chez ses auditeurs, en se livrant à des appréciations de politique transcendante.
Madeleine, qui avait ses idées sur M. Peluche, et qui avait vu, en consultant le coucou, qu'il lui restait encore plus de dix minutes avant l'heure fixée à M. Henri, l'interrompit au milieu de son triomphe, pour venir lui proposer de cueillir avec lui le dessert dans son jardin.
Forcé d'accepter, M. Peluche vit, non sans quelque déplaisir, se disperser discrètement son auditoire, qui, sur l'invitation de l'amphitryon, s'en alla dans la salle à manger se disposer, par le petit verre d'absinthe, à fêter dignement le déjeuner.
OU M. PELUCHE, APRES AVOIR EXPOSE AUX CON- VIVES DE MADELEINE SES THEORIES POLITI- QUES, EXPLIQUE A MADELEINE SES THÉORIES SOCIALES
Le jardin de Madeleine, moins la fameuse allée de tilleuls, que celui-ci avait proposée pour promenade à sa filleule, n'avait aucune prétention à l'élégance ni au pittoresque ; c'était un quadrilatère coupé perpendiculairement et régulièrement par six
plates-bandes, entre chacune desquelles des chemins avaient été ménagés pour la récolte des pois, des salades, des artichauts, des choux, des haricots et des pommes de terre; il était fermé sur trois de ses faces par des murs servant d'espalier ; le mur du midi consacré aux pêches et aux abricots, celui de l'est au raisin, celui du nord aux poiriers, et sur le quatrième, par cette fameuse allée de tilleuls, dans les troncs desquels s'entrelaçait une haie d'aubépine, ouverte sur le milieu de l'allée par une simple porte en treillage, qui, de l'autre côté, donnait sur la campagne. A l'une des extrémités de cette allée, longue de plus de cent cinquante mètres, était un banc propre à cette rêverie que Madeleine avait conseillée à Camille; à l'autre, un jeu de boules qui, le dimanche, théâtre de graves défis entre les joueurs les plus renommés des environs, retentissait de joyeuses clameurs. Enfin, toujours dans la prévision d'une visite de Camille, pour que l'agréable ne fût pas complètement sacrifié à l'utile, le long de la haie, à l'intérieur du jardin, s'étendait une langue de terre de la largeur de deux mètres, consacrée à des rosiers à haute et à base tige, à des verges d'or, à des colchiques d'automne, à des chrysanthèmes et à des reines-marguerites.
M. Peluche, sans doute par cette jalousie de métier qu'il avait déclaré à la nature, n'abaissa pas même son regard sur ce qui pouvait lui sembler ic produit de la concurrence ; mais, en revanche, il admira longuement et sincèrement le côté solide de
la culture, et répartit également son enthousiasme entre les citrouilles et les pêches, les choux et les abricots, ies carottes et les poires, les pommes de terre invisibles et le raisin, dont les grappes vermeilles et veloutées se montraient à travers les feuilles empourprées de la treille.
— Mais, dit M. Peluche, c'est un véritable marché des Innocents que tu possèdes là ; tu n'as qu'à souhaiter, et tu es servi à l'instant même et sans bourse délier.
— Ajoute que, ni pour or ni pour argent, ton marché des Innocents ne saurait me fournir des légumes ou des fruits aussi bons que me paraissent ceux-là.
— Diable ! dit M. Peluche en ouvrant de grands yeux, ce sont donc des espèces particulières dont tu as le monopole ?
— Non, répondit Madeleine en interrompant son ami ; tout ce que tu vois là en arbres, en fruits et en légumes, est ce que tu trouveras dans tous les jardins de Vouty ou de Noroy où le hazard te ferait entrer.
— Eh bien, alors, quel charme particulier ces fruits et ces légumes peuvent-ils avoir pour toi, qui te les fasse préférer à ceux du marché des Innocents ?
— Le charme de la propriété, mon ami. Voyons, regarde cette pêche ; est-ce quelle ne te semble pas plus belle, plus fraîche et plus veloutée, rougissant
contre cette muraille blanche et sous ces feuilles vertes, que dans le panier de la marchande? Avance vers l'arbre qui la porte, arrondis la main, tourne-la sans la serrer entre tes doigts, de manière à la détacher délicatement de l'arbre qui la soutient, et dis-moi si tu ne sens pas une certaine sensualité à son poids et à son toucher'que tu n'as jamais sentie en en achetant de plus belles qu'elle peut-être au panier. Monte sur cette échelle, choisis parmi toutes les grappes de raisin la plus lourde, la plus mûre, la plus colorée ; soutiens-la entre tes deux doigts, tandis que ton autre main, armée d'une serpette ou d'une paire de ciseaux, coupe la queue qui la soutenait; ne te paraît-elle pas même au-dessus de ce magnifique chasselas qui arrive de Fontainebleau par paniers et qui coûte un franc la livre? Deviens propriétaire, mon ami; cueille tes pois, arrache tes salades, casse le cou toi-même à tes artichauts, et tu verras que je ne t'ai rien avancé, sur ce charme de la propriété ignoré de toi , qui ne fût rigoureusement exact.
— Je ne dis pas non, je ne dis pas non, répondit M. Peluche après un silence où sa physionomie avait affecté l'expression méditative ; je m'y déciderais peut-être si je trouvais à acheter quelque chose dans ce pays qui est gentillet, mais dont — et c'est ce qui me touche — les habitants me semblent avoir conservé la naïveté et la simplicité des vieux temps, et surtout, ce qui, malheureusement, se rencontre si rarement aujourd'hui , la déférence et le respect
pour les gens que leur fortune et leur position sociale ont placés au-dessus d'eux.
— Ah ! ah ! fit Madeleine avec un sourire légèrement narquois. Il paraît que mes voisins ont fait ta conquête.
M. Peluche se redressa.
— Je suis assez physionomiste, tu le sais, Madeleine, pour juger et apprécier un homme à première vue. J'ai donc reconnu à première vue dans tes amis toutes sortes de qualités agréables et sérieuses, et je suis sûr que je m'entendrai à merveille avec eux. En un mot, ils m'ont semblé charmants.
— Que diras-tu donc de celui que tu n'a pas vu et que je te présenterai tout à l'heure?
— Ah ! ah ! fit à son tour M. Peluche, il paraît que tu m'as réservé un bouquet, comme au feu d'artifice.
— Celui-là, dit Madeleine en s'exaltant, celui-là a vingt-cinq ans et autant de mille livres de rente.
— Bon ! fit le maître de la Reine des fleurs, le jeune homme du post-scriptum.
— Et sa fortune n'est rien, continua Madeleine passant de l'exaltation à l'enthousiasme, en comparaison de ses qualités. En qualités, vois-tu, Peluche, il a cent bonnes mille livres de rente pour le r.i oins.
— Mon cher ami, dit M. Peluche charmé de ce qu'il venait de trouver, et riant d'avance de ce qu'il allait dire, si tu étais dans le commerce, car je n'appelle pas commerce proprement dit l'industrie
que ta as exercée, si tu étais dans le commerce, tu saurais qu'il faut commencer par le détail avant de conclure par l'addition.
— Je te parle sérieusement, Anatole, répliqua Madeleine, et cela ne m'arrive point assez souvent pour que tu refuses de me prêter quelque attention. Je me suis frotté à bien des gens du grand et du petit monde. J'ai observé ceux-ci de près, ceux-là de loin, tous avec des yeux clairvoyants et perspicaces, et jamais, je te le jure, je n'ai rencontré un être mieux doué que celui dont je te parle. Il est ricbe, il est modeste, il est cbaritable, il est élégant, instruit, simple, affable ; il est brave comme un lion; il est doux comme une jeune fille. Jamais Peluche, jamais, entends-tu bien, je n'ai connu un cœur plus noble que le sien, un âme plus élevée que la sienne. Mon amitié pour lui m'entraîne malgré moi à te dire ce que j'en pense. J'aurais dû peut-être te laisser à tes impressions. Il est impossible de le voir et de l'entendre sans se sentir irrésistiblement attiré vers lui.
M. Peluche avait écouté avec une attention encore plus profonde que lorsqu'il avait été question des pêches, des abricots et du raisin.
— C'est drôle, dit-il, je l'ai vu, je l'ai entendu, ton M. Post-Scriptum, et il ne m'a pas du tout produit cet eiïet-là.
— Tu l'as vu ?... tu as vu Henri?... tu connais Henri?
— M. le comte Henri de Noroy! Certainement,
que je l'ai vu... Un grand brun... assez job garçon, j'en conviens, selon le goût du jour... un dandy. . . affectant une politesse que j'appellerai de l'insolence.
— Anatole?... interrompit Madeleine.
— Oui, oui, que j'appelle de l'insolence ; car elle n'est qu'une façon de témoigner que l'on a été pétri d'un autre limon que le commun des martyrs.
— Eusses-tu préféré lui trouver les manières d'un charretier ?
— Copiant bassement..., continua le maître de la Heine des fleurs, copiant bassement, dans sa mise et dans ses manières, ces insulaires dont le nom seul doit être odieux à tout bon Français-, l'air d'un fat, en un mot, voilà mon portrait, à moi, Madeleine. Il ne ressemble guère à celui que tu as fait tout à l'heure ; mais le mien a au moins l'avantage d'être exact.
— Peste! s'écria Madeleine en éclatant de rire, c'est affaire à toi de dresser un signalement.
— Je suis physionomiste, je te l'ai dit, reprit M. Peluche en donnant une intonation satisfaite à sa voix ; et maintenant j'irai droit au but, mon vieux Cassius, et je te livrerai franchement ma pensée tout entière. Tu me paraissais, par l'éloge pompeux que tu m'en as fait, et tu me parais encore fort enclin à me proposer pour ma fille cette merveille des merveilles que tu nommes M. Henri. Je t'ai exposé l'impression qu'il avait produite sur moi. C'est te dire assez que, jusqu'à ce que M. Henri m'ait fait revenir de l'impression qu'il m'a donnée sur lui-
même, il me serait fort désagréable que tu revinsses sur la proposition qu'à mon avis tu t'es un peu trop pressé de me faire.
— Mais ta fille, mais ma bonne petite filleule Camille ne serait peut-être pas aussi absolue que toi dans ses jugements. Tiens, elle se promène là-bas sous cette allée de tilleuls; je la vois d'ici, nous n'avons qu'une centaine de pas à faire pour être près d'elle. Ce n'est pas un grand dérangement quand il s'agit d'une affaire de cette importance ; veux-tu que nous la consultions?
— Et pour quoi faire? demanda dédaigneusement M. Peluche ; est-ce que cela regarde les petites filles, le choix d'un mari?
— Je ne sais si cela les regarde, répondit en riant Madeleine, mais, à coup sûr, cela les intéresse.
— Cela les intéresse ! Eh bien, on n'aurait qu'à les consulter et à prendre leur avis sur ces matières-là, on ferait de belles balourdises. Non ! Camille épousera l'homme que je lui présenterai ; Camille prendra un époux de ma main. D'ailleurs, ma fille est trop bien élevée et m'aime trop pour avoir même l'idée d'être heureuse avec un mari qui ne conviendrait pas à son père.
Madeleine haussa les épaules.
— Hausse les épaules tant que tu voudras, Cassius ; il faut d'abord que mon gendre me plaise, et, quand il sera de mon goût, il faudra bien qu'il soit de celui de ma fille.
— Tiens, mon pauvre Peluche, répliqua Made-
leine, laisse-moi te dire une chose : c'est avec ces principes-là qu'on fait les mauvais ménages, les épouses infidèles et les méchantes mères. Si bien élevée, si soumise, si obéissante que soit une jeune fille, c'est porter un défi à la Providence, c'est tenter Dieu, que de pousser entre ses bras un homme qu'elle n'aime pas et qu'elle n'aimera peut-être jamais, sous prétexte qu'il convient à qui?... à ses parents qui ne sont point destinés à vivre avec lui. J'ai entendu dire, à propos de duel, que c'étaient les témoins qui tuaient et non les adversaires. La même chose par malheur peut se dire des parents à propos de mariage. D'ailleurs, je t'ai, à part ton orgueil, — car tu es, sans t'en douter, un orgueilleux, moD pauvre Anatole, — je t'ai toujours vu assez raisonnable ; eh bien, ce serait non pas d'un homme raisonnable, mais d'un insensé, parce qu'un homme que tu as entrevu à peine et à qui tu n'as à reprocher que d'avoir été trop poli avec toi, n'a pas eu le bonheur de te plaire, de le repousser sans examen comme sans appel. Si seulement tu avais une objection sérieuse, une seule , à m'alléguer, je la discuterais ; — mais pas du tout. Il faut que, comme don Quichotte, je me batte contre des moulins à vent.
— Eh bien, dit Peluche, voilà ce qui te trompe, j'ai une objection.
— Et laquelle?
— M. Henri est noble, c'est un aristocrate, un comte, et, en cette qualité, il doit mépriser la bourgeoisie.
— Tu vois bien que non, puisque c'est lui qui a été poli envers toi et toi qui as été grossier envers lui.
— Il t'a dit que j'avais été grossier envers lui?... Bien !
— Il n'a pas pu me le dire, puisqu'il ne te connaissait point et qu'il ne savait point que je te connusse. Mais je le devine.
— Devine ou ne devine pas. Jamais je ne consentirai à donner ma fille à un comte.
— Allons, bon ! toi qui me traitais autrefois de jacobin, voilà que tu es plus avancé que moi. Eh bien, mais le fameux « spectre rouge », tu n'en as donc plus peur ? Peste ! voilà le citoyen Peluche qui fait de la noblesse un cas rédhibitoire dans le genre des galères.
— Monsieur Cassius, s'écria M» Peluche, furieux d'avoir été appelé citoyen et reprenant son attitude d'orateur, la noblesse est un préjugé dont la révolution de 89 a fait bonne justice.
— Sans compter celle de 93.
— Je ne parle pas de celle-là, monsieur. Je parle de la révolution des honnêtes gens, de celle de M. de la Fayette, de celle de M..., de celle de M..., de celle de M. de la Fayette, enfin; et, en effet, continuat-il en donnant à sa voix l'accent de la haute raillerie, n'était-il point absurde d'attribuer une suprématie au hasard de la naissance? n'était-il pas odieux de voir les distinctions sociales à jamais confisquées au bénéfice d'une caste qui faisait à peine le millième
de la population ? — oui, monsieur Cassius, le millième à peine : c'est le calcul de M. Charles Dnpin que j'ai l'honneur de mettre sous vos yeux. Il n'y a plus, grâce à nos pères, d'autre noblesse que le méri te, que la vertu et que l'intelligence; voilà pourquoi moi, Peluche, je me crois bien plus noble que ce tas de comtes, que ce tas de marquis! J'ai vaillamment combattu l'anarchie comme garde national, et, comme industriel, j'ai contribué à la prospérité et à la gloire de la France !
— Qui diabie te dit le contraire?
— Ma probité, mon ordre, la sûreté de mon coup d'œil dans les affaires, ma belle contenance dans les émeutes, m'ont mérité un grade éminent, une position sociale élevée, l'étoile des braves enfin, et tu voudrais que je compromisse, que j'abaissasse tout cela, que je me résignasse enfin à appeler le mari de ma fille « monsieur le comte », et à l'entendre me répondre « monsieur Peluche » tout court? Jamais, Cassuis, jamais!
— Nous y voilà ! Je te le disais bien, que tu étais un orgueilleux, Peluche.
— Un orgueilleux, soit! mais je ne suis pas un Georges Dandin.
— Ecoute, tu vas te trouver avec mon jeune ami ; si tu n'as pas contre lui d'autre grief que celui de sa noblesse, eh bien, je ne désespère pas encore d'arranger l'affaire à la satisfaction de tout le monde.
— Enfin, je ne te cacherai pas, Cassius, qu'en voyant le même ruban que j'ai l'honneur de porter
à la boutonnière d'un enfant de vingt-cinq ans, je me suis demandé ce qu'avait fait ce blanc-bec-là pour mériter la même récompense qu'un vieux grognard comme moi, qui compte aujourd'hui quatorze ans de service dans la brave milice citoyenne et qui ai conquis mon grade de capitaine à la pointe de mon épée ! J'ai bien envie de lui demander, à déjeuner, où il a gagné sa croix.
— Demande-le-lui, et il te répondra.
— Je crois qu'il serait fort embarrassé de me répondre, fit M. Peluche en se dandinant.
— Oui ; car, comme je te l'ai dit, c'est le garçon le plus modeste que je connaisse ; mais je te répondrai pour lui, moi. Non, Henri n'a pas comme toi douze ans de services dans la garde nationale ; mais il a fait en amateur deux campagnes en Afrique, la première en Kabylie avec le général Jusuf : dans cellelà, il a fait prisonnier un cheik arabe et pris un drapeau; dans la seconde, il a acccompagné le duc d'Orléans dans son passage des Portes-de-Fer, et seul a délivré un colonel, entraîné par six Arabes, dont il en a tué trois et blessé deux, et cela, de cinq coups de revolver, attendu que mon filleul tire le pistolet à peu près comme son parrain tire le fusil. Et, comme ce fait d'armes, dont tu chercherais peut-être inutilement le pareil pendant tes douze ans de services, s'est passé sous les yeux du prince royal, le prince royal a détaché sa propre croix et la lui a donnée ; de sorte que ce n'est pas simple chevalier de la Légion d'honneur qu'il est, mais bien offici-Br.
— Hum ! hum ! fit M. Peluche assez embarrassé de répondre à un pareil argument. N'importe!... j'ai arrêté ma décision vis-à-vis de M. Henri. Camille ne prendra pour mari qu'un brave garçon qui , comme son père, sera arrivé à la fortune par son travail et son intelligence, et non pas un muscadin qui se sera donné la peine de naître, voilà tout.
Puis, solennellement, et en étendant la main, M. Peluche ajouta :
— J'ai dit !
En faisant ce geste avec toute la majesté dont il était capable, M. Peluche se trouvait placé devant la porte du jardin.
Dans l'encadrement de cette porte, il vit paraître Giraudeau, vers lequel il se sentait entraîné par une secrète sympathie, et qui eût été bien certainement l'homme de son choix, s'il eût en les vingt-cinq mille livres de rente de M. Henri.
Le percepteur paraissait être fort embarrassé. Il s'approcha de Madeleine, et, dans la crainte d'indisposer contre lui le père de Camille, il annonça à son ami que Figaro n'avait point reparu, et que, quoique lui, Giraudeau, dans le but de le retrouver, eût fait deux fois le tour de la ferme, et sondé toutes les profondeurs de l'horizon, il n'avait eu aucune notion du fugitif.
Madeleine ne crut pas devoir cacher plus longtemps cette fâcheuse nouvelle à M. Peluche. Il lui avoua franchement de quoi il s'agissait, et lui proposa de monter avec lui jusqu'au commet de la
petite colline, d'où l'on dominait tous les alentours.
Comme M. Peluche n'avait rien de mieux à faire pour le moment que de suivre le conseil de son amif attendu qu'il y avait encore une dizaine de minutes à attendre avant l'heure fixée à M. Henri pour le déjeuner, il se contenta de lancer un regard foudroyant à M, Giraudeau, qui perdit immédiatement quatre-vingt-dix pour cent dans son estime, et, en murmurant le mot de maladroit, il emboîta le pas derrière Madeleine, en ayant le soin de partir du pied gauche, pour n'en pas perdre l'habitude.
COMMENT M. PELUCHE ET M. HENRI FURENT PRE- SENTES l'un a l'autre PAR l'intermédiaire