DE FIGARO
Figaro n'était point retourné, comme penchait à le croire Madeleine, à l'hôtel de la Croix d'or; mais, en véritable maraudeur qu'il était, il avait commencé l'exploration en détail de la commune de Vouty, quitte à passer de celle-là sur la commune de Noroy, et, de la commune de Noroy, sur les communes voisines.
Soit instinct, soit amour du pittoresque, sa pre-
mière visite avait été pour le charmant massif de verdure et de fleurs au milieu duquel s'élevait le château de M. Henri de Noroy.
Le jardin anglais lui agréa d'autant pins que, fermé par une simple haie vive, il lui présentait une sortie aussi facile que l'entrée. 11 serait toujours temps, s'il ne trouvait rien qui l'attachât dans cet eldorado, de piquer une pointe vers Villers-Cotterets, et de retrouver la salle à manger de la Croix d'or, où son paillasson l'attendait.
Peut-être, après une quête de plusieurs minutes à travers les massifs, allait-il se décider à cette résolution extrême, lorsqu'en passant d'un massif de lilas à un massif de rhododendrons, lequel s'étendait sur un des côtés d'une vaste pelouse, la brise lui apporta une odeur vive, pénétrante, et qui, si l'onen jugeait par l'éclair qui illumina sa prunelle et par l'agitation de ses nerfs olfactifs aspirant de larges prises, devait lui être singulièrement agréable.
Après s'être assuré, en plongeant son nez dans le vent, du point d'où venaient ces âpres émanations, Figaro, sans hésitation aucune, se glissa entre les branches des arbustes, suivant une ligne droite, rampant plutôt qu'il ne marchait et absorbé par les senteurs qui l'attiraient, comme l'aimant attire le fer.
Bientôt, à travers les feuilles, il aperçut sur la pelouse un animal qui paissait l'herbe avec une quiétude démontrant — même à l'œil le moins exercé — qu'il était loin de soupçonner le danger qui le menaçait.
Cet animal ressemblait beaucoup à un chevreuil : il était aussi gracieux dans ses mouvements, aussi svelte dans ses formes, mais incomparablement plus petit. Son pelage d'un brun roux allait s'éclaircissant sur les côtés et devenait blanc sous le ventre. Ses yeux étaient grands, noirs, à fleur de tête, et tout à la fois d'une vivacité et d'une douceur singulières. Deux cornes, légèrement recourbées à leur extrémité comme les cornes du chamois et annelées depuis leur naissance jusqu'à leur milieu, ornaient son front bien plus qu'elles ne le défendaient.
Nous ne dirons point que Figaro fut étonné de la rencontre de ce quadrupède étranger. Figaro ne s'étonnait de rien et n'attachait qu'une médiocre importance aux olassifications des naturalistes, qu'il mettait tous au même rang, depuis M. de Buffon, qui écrivait sur les genoux de la Nature, jusqu'à Waterton, qui chevauchait sur le dos d'un caïman. Il lui suffisait que le quadrupède inconnu fût un gibier pour qu'il le jugeât digne de toute son attention et pour qu'il se disposât à faire avec lui une plus ample connaissance.
Il demeura pendant quelques minutes ferme et impassible dans son arrêt, se tournant de temps en temps comme pour voir si quelque chasseur ne viendrait pas lui prêter main-forte. Enfin, bien convaincu qu'il était seul, il prit son temps, et, au moment où la gazelle, — car nos lecteurs, nous en sommes certain, ont déjà reconnu une gazelle dans l'animal qu'arrêtait Figaro. — et, au moment où la
gazelle se rapprochait imprudemment de lui, il fit un bond de dix pieds et se précipita sur elle.
Épouvantée de cette brusque apparition, la pauvre gazelle se jeta de côté et évita la dent meurtrière du terrible Figaro, mais celui-ci était lancé ; s'étant vu seul, comme nous l'avons dit, il avait, avec son intelligence ordinaire, rompu avec toutes les traditions de l'arrêt ; il se mit donc à la poursuivre, en appuyant cette poursuite de retentissants abois, qui durent faire supposer, à un quart de lieue à la ronde, qu'une meute avait été découplée dans le parc de M. de Noroy.
Ce qui rendait la position de la pauvre bête encore plus critique, c'est que la gazelle était retenue par une longue corde à un piquet, et que, pour échapper à son sauvage agresseur, elle en était réduite à une course circulaire semblable à celle qui se pratique dans les fallacieux steeple-chase du Cirque-Olympique. Sûr de sa victoire et de la curée, Figaro hurlait l'halali et redoublait ses élans ; mais, au moment où il lui soufflait au poil, la gazelle, exaspérée par l'imminence du danger, fit un effort, rompit son entrave, put prendre du champ et en profita pour se jeter dans les massifs.
En ce moment, Henri de Noroy descendait le perron de son château pour se rendre chez Madeleine ; il vit le danger que courait sa gazelle et il se précipita à son secours.
Malheureusement, son intervention était tardive. La gazelle ne l'avait pas vu, et, par conséquent, n'a-
vait pas pu se mettre sous sa protection. La course s'exécutait maintenant dans un parc d'une trentaine d'arpents, et il n'avait pour se guider que des abois devenus plus rares. 11 se hâta de sortir du parc, espérant que la gazelle en sortirait elle-même, l'apercevrait, et, selon son habitude, accourrait à lui. Mais le pauvre animal était trop effaré ; il lui vit faire un grand cercle dans la plaine, revenir vers le jardin de Madeleine, et s'élancer dans l'allée de tilleuls.
Tout à coup, de cette allée de tilleuls même, il entendit sortir des cris perçants, et, au milieu de ces cris proférés évidemment par une voix de femme, il lui sembla que l'on appelait au secours.
Henri en un instant fut à l'extrémité de l'allée, à l'autre bout de laquelle il aperçut une jeune fille qui tenait la gazelle entre ses bras, et, l'élevant aussi haut que ses bras le lui permettaient, tâchait de la dérober aux morsures de Figaro, qui bondissait aussi haut qu'il pouvait pour la saisir.
Il était temps que Henri de Noroy arrivât, la jeune fille était épuisée.
Henri, qui comptait monter à cheval dans la journée, tenait à la main une cravache. Il commença par en sangler trois ou quatre coups à tours de bras sur l'échiné de l'entreprenant Figaro, lequel cessa ses attaques, se retira en grognant à quelques pas en arrière, mais, il était facile de le voir, n'abjura point ses sinistres intentions.
La jeune fille n'avait pas été plus tôt délivrée,
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qu'elle s'était laissée tomber sur un des bancs, serrant la pauvre gazelle palpitante contre sa poitrine, la couvrant de baisers, s'extasiant sur sa gentillesse, tandis que Figaro, avec l'impudence que donne l'habitude du crime, restait assis à dix pas devant elle, haletant et la langue tirée, mais braquant toujours des yeux ardents et furieux sur l'innocente proie par laquelle il avait compté remplacer son déjeuner de la Croix d'or.
Henri s'était à peine trouvé en face de la protectrice de sa gazelle, quïl avait reconnu en elle sa compagne de diligence de la nuit précédente ; et, de son côté, Camille eut à peine cessé de s'occuper de la gazelle pour jeter les yeux sur son libérateur, qu'elle reconnut en lui le propriétaire du château dont son parrain lui souhaitait d'être l'hôtesse ; aussitôt elle avait senti la rougeur lui monter au visage: mais, pour dissimuler son embarras, elle s'étëi mise à interpeller Figaro. Si bien que le jeune homme, pour diminuer son émotion, s'apprêta renouveler la correction, dont Figaro, qui croyait en être quitte, se trouva menacé de n'avoir reçu que la moitié.
Mais Camille, d'une voix à laquelle l'émotion n'ôtait rien de sa douceur :
— Oh ! ne battez pas ce chien, monsieur ! dit-elle. C'est Figaro.
— Oh! je le connais et le reconnais, mademoiselle : c'est le chien de l'hôtel de la Croix d'or, où nous sommes descendus ce matin.
— Je vous demande pardon, Monsieur, il appartient maintenant à mon père, qui l'a acheté pour venir à la chasse ; il ne faut donc pas trop lui en vouloir s'il poursuit le gibier, c'est son métier, à ce pauvre Figaro ; mais, si tous les gibiers ressemblent à cette pauvre petite bête, je voudrais bien me trouver là toujours pour les arracher à la dent des chiens.
Et Camille accompagna ce souhait d'un baiser bien tendre qu'elle appuya sur le mufle noir et blanc de la gazelle, si bien familiarisée déjà avec celle qui lui avait sauvé la vie, qu'elle mordillait ses jolis doigts.
— En effet, dit le jeune homme en souriant, Figaro est un rude chasseur, qui ne s'inquiète que médiocrement s'il est ou non sur ses terres et s'il a le droit de chasser; en un mot, Figaro est un braconnier.
— Figaro est bien coupable, Monsieur, dit Camille ; mais, du moment que j'intercéderai pour lui, j'espère que le propriétaire du parc où il a chassé lui pardonnera.
— Et sur quoi ap puyez-vous cette espérance, mademoiselle ?
— Mais sur la courtoisie bien connue de M. Henri de Noroy d'abord, dit Camille en inclinant légèrement la tête, sans paraître remarquer le mouvement d'étonnement qui échappait au jeune homme et ensuite parce qu'il y a entre, M. Henri et moi,
un lien auquel j'attache trop de prix pour craindre qu'il le dédaigne.
— Vraiment, Mademoiselle ! s'écria Henri avee une expression de joie trop vive et trop sincère pour qu'il essayât de la dissimuler. Et lequel, si je puis vous faire cette question sans être indiscret?
— N'a-t-il pas pour parrain M. Madeleine ?
— Eh bien?
— Dont je suis moi-même la filleule?
— Comment ! s'écria Henri, vous êtes la filleule de Madeleine? vous êtes mademoiselle Camille?
— Oui, monsieur le comte, répondit la jeune fille, et, s'il faut, pour vous en persuader, mettre mon nom et mon titre au bas de la requête que j'ai l'honneur de vous présenter en faveur du coupable mais incorrigible Figaro, je la signerai.
Henri l'écoutait à peine et la regardait avec un étonnement que ne dissimulait qu'imparfaitement sa physionomie.
En effet, depuis quelques mois, la fille du riche fleuriste était le texte de tous les entretiens de Ma deleine, qui ne lui parlait que des attraits, des grâces et des vertus de sa filleule. Or, le renfort de superlatifs que le parrain de Henri appelait à son secours n'avait fait qu'une médiocre impression sur l'esprit de celui-ci, qui se défiait du goût du vieux chasseur, et qui, alarmé par l'exagération même de cette admiration , l'avait toujours écouté avec le sourire du doute sur les lèvres, et en se préparant prudemment à quelque effroyable déception. I. 15
Or, au lieu de la jeune fille gauche, raide, gourmée, laide peut-être, à coup sûr vulgaire, que son imagination avait tirée des hyperboliques peintures de son vieil ami, il se trouvait tout à coup en présence d'une réalité qui dépassait l'hyperbole elle-même, d'une jeune fille chez laquelle une distinction exquise n'excluait point la simplicité, dont la beauté enfin, nous l'avons déjà dit, plus séduisante que parfaite, était relevée par l'expression la plus douce et la plus gracieuse.
— Je vous remercie, Mademoiselle, lui dit-il, de l'opinion que vous avez bien voulu prendre de moi sans me connaître, et, au nom de ce lien que vous invoquiez tout à l'heure , je vous supplie de me donner la main.
Camille, en souriant, l'oeil humide, tendit sa main à Henri, qui la prit, y appuya doucement ses lèvres, et frissonna lui-même en la sentant trembler.
— Allons, allons, pas mal commencé, dit derrière les jeunes gens une voix qui les fit tressaillir, et je suis bien aise d'être pour quelque chose dans le traité d'alliance que vous venez de vous jurer 1
Et, en même temps, le corps osseux de Madeleine se fit jour à travers un bouquet de coudriers, à l'abri duquel il avait entendu à peu près toute la conversation.
Camille poussa un petit cri de terreur ; Henri s'écarta d'elle vivement.
— Oh ! ne vous épouvantez pas, mes chers enfants, continua Madeleine ; ce n'est heureusement
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que moi. Vous avez fai! connaissance? A merveille? Vous ne pouviez pas mieux employer votre temps. Mais voilà qu'en outre de son chien, mon ami Peluche a égaré sa fille, et, comme l'heure du déjeuner est sonnée, il est urgent, pour qu'il mange de bon appétit, de lui restituer l'un et l'autre. Ah! ah! il me paraît que tu as donné ta gazelle à ma filleule ! C'est bon signe, les petits cadeaux entretiennent l'amitié ; en ai-je déniché , moi qui n'avais point de gazelle a donner, attendu que l'Algérie n'était pas inventée de mon temps, en ai-je déniché des ramiers et des tourterelles, pour les offrir à mes bergères avec des faveurs roses au col ou aux pattes? C'était un nommé Florian qui avait mis la chose à la mode.
— Pas du tout, répondit Henri, et vous êtes dans l'erreur, mon cher parrain ; c'est Blidah qui s'est donnée toute seule à mademoiselle Camille, un peu, il est vrai, pour échapper à M. Figaro; mais elle a, par cet acte, fait preuve de trop d'intelligence pour que je ne sanctionne point l'abandon de sa personne.
— Comment 1 s'écria Camille, comment! cette charmante petite bête est à moi ? Ah ! monsieur de Noroy, combien je vous remercie!
Et, tout en regardant Blidah, serrée contre sa poitrine, Camille fit à Henri la plus gracieuse révérence qu'elle put trouver dans son répertoire.
— Bien, bien, mes enfants, dit Madeleine, donnez-vous tout ce que vous voudrez, et ce n'est pas
moi qui empêcherai entre vous le libre échange; mais, en fait de révérences, il s'agit d'en aller faire une à mon ami Peluche, qui n'est pas tout à fait de bonne humeur aujourd'hui, et réglons l'ordre et la marche de la cérémonie. Toi, Henri, tâche d'attraper mons Figaro par sa laisse et tiens-le ferme ; car je ne dois pas te cacher qu'il regarde la malheureuse Blidah avec des yeux qui ont des dents. Toi, Camille. . .
Mais Camille n'écoutait plus rien. A l'extrémité de l'allée de tilleuls, elle avait aperçu son père, et, courant à lui :
— Père ! père ! s'écria-t-elle , regardez donc la charmante antilope, que Figaro voulait étrangler. Voyez comme elle est douce et charmante ; on l'appelle Blidah, c'est le nom d'une petite ville aux environs d'Alger, c'est M. de Noroy qui me l'a donnée, en même temps qu'il vous ramène Figaro, qui était perdu. Il faut que vous le remerciiez pour Blidah du mieux que vous pourrez, père, car jamais cadeau ne m'a fait plus de plaisir.
Malgré le speech de Camille, M. Peluche fronçait le sourcil, lorsque Henri s'avança à son tour, tenant Figaro en laisse comme le lui avait prescrit Madeleine.
Quant à Madeleine, sous le prétexte d'aller sonner la clochette du déjeuner, il avait disparu.
La vue de Figaro dérida quelque peu le visage de M. Peluche, et il s'inclina d'assez bonne grâce lors-
que Camille prononça les paroles sacramentelles de la présentation :
— M. de Noroy, mon père !
S'il est vrai que l'adresse soit la compagne inséparable de l'amour, M. Henri de Noroy était déjà fort amoureux ; car, non moins physionomiste que M. Peluche, il trouva à l'instant même le côté faible de celui-ci, et il caressa si bien sa vanité, lui fit de tels éloges de Figaro, s'extasia tellement sur son fusil, — que M. Peluche avait pris pour se mettre à la recherche de son chien, — que, de renfrogné qu'il était, le visage de M. Peluche s'épanouit complètement, et que, adressant la parole au jeune homme, 1« fleuriste lui dit, en lui reprenant des mains Figaro •
— Je crois, monsieur de Noroy, que vous êt$ des nôtres?
— J'ai cet honneur, Monsieur, répondit Henri.
— Eh bien, en ce cas, offrez votre bras à ma fille, je vous en prie, et, comme voici la cloche du déjeuner qui sonne, dirigeons-nous vers la salle à manger. Je ne vous cache pas que la course enragée que ce diable de chien m'a fait faire m'a donné une faim d'hippopotame !
A la porte de la ferme, on rencontra Tom, qui amenait à son maître le cheval qu'il avait demandé, dans l'intention de faire une promenade après le déjeuner.
Mais, depuis quelques instants, Henri avait changé d'avis, et, adressant en anglais la parole à son groom :
— Take Darling into his stable, 1 shall not mount nim to day.
— And why not to day, sir Henry ? demanda Camille dans la même langue.
Henri tressaillit, tant il s'attendait peu à cette surprise.
— Parce que, répondit-il en s'inclinant, et en français, cette fois, parce que je crois avoir aujourd'hui mieux à faire que de monter achevai.
Puis, se retournant vers M. Peluche :
— Je vous fais compliment, Monsieur, lui dit-il, mademoiselle parle anglais comme une Anglaise.
Oui, répondit M. Peluche avec l'accent de la rue Bourg-l'Abbé : English spoken hère.
C'étaient, on se le rappelle, les trois mots inscrits sur les carreaux de la Reine des fleurs, les trois seuls de la langue anglaise que connût M. Peluche et dont il sût la signification.
Henri réprima un sourire ; Camille essaya vainement d'en faire autant de sa rougeur, et tous deux entrèrent dans la salle à manger, où la table toute servie n'attendait plus que les convives.
Madeleine jeta un regard satisfait sur le groupe que formaient M. Peluche, Camille, Henri, Blidah et Figaro ; puis, dans l'intérêt des hommes et des animaux :
— Voyons, dit-il, si nous voulons déjeuner tranquillement, il faudrait mettre les chiens d'un côté <?t la gazelle de l'autre.
— Je porte Blidah dans ma chambre, parrain, soyez tranquille, dit Camille.
Puis, à M. Peluche :
— Embrassez-la donc, mon père, lui dit-elle. Estil possible de voir une plus charmante petite bête?
— Oui, dit M. Peluche, elle a des cornes; c'est ce que nous autres chasseurs appelons un brocard.
Puis, avec un soupir de terreur anticipée :
— Que dira Athénaïs, murmura-t-il, quand elle me verra rentrer avec un chien, et Camille avec un brocard ?