OU L ON VERRA M. PELUCHE FAIRE, SANS LE SAVOIR, LA VEILLÉE DES ARMES
Los lazzis d'un gamin arrachèrent M. Peluche à son extase.
Ramené au positivisme des choses d'ici-bas, il comprit le ridicule de la situation; le rouge de la pudeur colora ses pommettes, et il s'enfuit en se demandant à lui-même jusqu'où une préoccupation inaccoutumée pouvait conduire un homme.
Il était onze heures du soir. Quelques magasins avaient déjà fermé leurs devantures. L'illumination marchande commençait à pâlir; les voitures devenaient à la fois plus rares et plus rapides, le bruit moins étourdissant : le Paris nocturne entrait dans sa seconde phase.
Quoique ce fût l'heure où M. Peluche était accoutumé de poser lui-même ses volets garnis de boulons au magasin de la Reine des fleurs, il ne se sentait pas la moindre velléité de sommeil; la course qu'il venait de faire avait, il est vrai, rafraîchi son front fiévreux, mais sans lui inspirer, par une sensation de bien-être, d'autre désir que celui de continuer cette promenade qui cadrait si bien avec
l'agitation de son âme. Seulement, il songeait vaguement à l'inquiétude dans laquelle devaient être plongées en ce moment madame Peluche, néeCressonnier, et mademoiselle Camille, sa fille.
Jamais, de mémoire conjugale, M. Peluche n'était rentré à une pareille heure.
Cette considération le détermina à mettre un terme à sa course vagabonde, et il s'orienta pour regagner son domicile.
Il fut quelque temps comme ces voyageurs perdus dans les forêts vierges de l'Amérique et qui reconnaissent leur chemin à une touffe d'herbe, à un tronc d'arbre, à un rocher d'aspect fantastique; il fut quelque temps, disons-nous, à s'orienter à l'aide des portes et des fenêtres, regardant comme une honte pour lui, enfant de Paris, de gagner le bout de la rue où il se trouvait pour en chercher le nom sur ces plaques complaisantes que l'édilité fait sceller aux tenants et aboutissants, pour diriger la course des provinciaux, et il s'aperçut, sans avoir besoin de recourir à ce moyen humiliant, que ses pérégrinations fantaisistes l'avaient amené dans ce vieux Paris, dont un roman célèbre venait de populariser les repaires.
Ce roman avait été publié dans le journal de M. Peluche, qui, ayant entendu dire un jour que le Journal des Débats, étant le journal le mieux écrit de tous les journaux parisiens, était pour cette raison le journal du roi Louis-Philippe, avait quitté le Constitutionnel et s'était abonné au Journal des
Débais. Or, M. Peluche, qui répudiait pour lui et pour sa famille les lectures frivoles, se croyait cependant tenu à faire une exception en faveur du feuilleton d'un journal qu'il nommait, avec une respectueuse emphase « l'organe de son gouvernement. »
Aussi, en se glissant dans les ruelles ténébreuses de la Cité, subissant l'influence des objets extérieurs, commençait-il à moins songer à Madeleine qu'au Chourineur et au Maître d'école ; si bien que peu à peu la physionomie goguenarde de l'ex-bimbelotier avait cessé de rayonner dans son imagination, tout occupée qu'elle était des criminels célèbres dont les hauts faits avaient occupé ses loisirs.
A chaque instant, il prenait un des dessins fantasques que la lueur tremblotante du gaz dessinait sur les murailles pour la silhouette d'un bandit prêt à le traiter en prince Rodolphe; une sueur glacée inondait son front et il se sentait frissonner par tout le corps.
Quoique M. Peluche portât la double épaulette d'argent et fût peut-être encore plus fier de son titre de capitaine que de celui de propiiétaire du magasin de la Reine des fleurs, il ne se croyait obligé d'être brave que lorsqu'il se trouvait à la tête de sa compagnie.
Il était enfin rentré dans son quartier, les maisons qui s'offraient à sa vue se montraient à lui avec les physionomies sympathiques de vieilles cou-
naissances, et cependant il n'était pas encore coin plétement rassuré.
Néanmoins, lorsqu'il reconnut la rue, aujourd'hui disparue avec tant d'autres, du Chevalier-du-Guet, il réfléchit que dans cette rue se trouvait un corps de garde, que ce corps de garde était occupé par une compagnie de la légion dont il faisait partie, et il composa son maintien pour passer devant la sentinelle avec la sérénité et la dignité qui convenaient à la haute position occupée par lui dans la milice citoyenne.
Mais, à la grande surprise de M, Peluche, il n'entendit pas résonner sur le pavé de la rue les pas mesurés du factionnaire, et il chercha en vain dans l'obscurité la forme d'une ombre et ces lueurs étincelantes que jette un canon de fusil emmanchant une baïonnette.
Une nuit tiède avait succédé à une des plus étouffantes journées du mois d'août, l'atmosphère était lourde, le ciel serein ; la sentinelle n'avait donc aucun prétexte pour être réfugiée dans sa guérite. M. Peluche supposa une infraction dans le service, et, quoique ce ne fût point sa compagnie qui était de garde, il bénit l'occasion qui se présentait de prouver une fois de plus son zèle et sa vigilance. En outre, après les émotions assez vives qu'il venait de subir, il n'était pas fâché de prendre sa revanche en effrayant à son tour quelque peu son prochain.
M. Peluche se dirigea vers la guérite, en étouffant le bruit de ses pas et en surenchérissant sur les pré-
cautions dont un Indien rouge, en quête de chevelures ennemies, entoure sa marche dans les solitudes américaines.
A quelque distance du poste, le bruit de deux corps qui se choquaient à intervalles égaux "l'intrigua violemment.
Évidemment le factionnaire ne dormait pas; mais il paraissait également très-probable qu'il ne se consacrait pas tout entier au soin de veiller sur la sûreté de la ville confiée à sa vigilance.
If. Peluche, se faisant un abri du côté gauche de la guérite, avança la tête et regarda à l'intérieur.
L'intérieur était occupé par le fusil et par le bonnet à poil du factionnaire, qui, posant son ourson sur la pointe de sa baïonnette, avait déchargé son front et son bras d'un poids qu'il regardait probablement comme inutile.
Quant au factionnaire lui-même, il était adossé au côté droit de la guérite, et, éclairé par le réverbère, il charmait les loisirs de sa faction en exécutant sur le bilboquet des tours de forée à rendre jaloux les mignons de Henri III.
Devant cet oubli de ce que M. Peluche considérait comme le plus saint des devoirs, il sentit disparaître instantanément ses préoccupations personnelles. Un moment, il songea à s'emparer de l'arme du délinquant, à le terrifier par le cri de Ronde major! qui devait, selon lui, retentir à ses oreilles, non moins formidable que la trompette du jugement dernier Il alla même jusqu'à se demander s'il ne devait pas
appeler sur lui les foudres du conseil de discipline; mais il réfléchit que la honte rejaillirait sur la garde nationale de Paris tout entière, et qu'en sa qualité de capitaine, il serait éclaboussé d'une parcelle de cette honte, et cette pensée le prédisposa à une indulgence que sa conscience réprouvait.
Il se démasqua et se montra tout à coup, en poussant un hum ! qu'il croyait terrifiant.
Le garde national laissa tomber son bilboquet, écarta du bras droit M. Peluche, s'élança dans la guérite, et, sans s'apercevoir que son bonnet à poil rendait l'arme inoffensive et le geste grotesque, il croisa la baïonnette sur celui qu'il supposait être un malfaiteur ou un factieux.
M. Peluche écarta la baïonnette avec un majestueux sang-froid.
— Trop tard, Monsieur! s'écria-t-il avec véhémence, trop tard! Ce sont les gardes nationaux comme vous qui font, ou plutôt qui laissent faire les révolutions ; ce sont eux qui livrent avec leurs armes la porte de l'arène sanglante des émeutes aux implacables ennemis de nos institutions et de l'ordre public.
— Ah çà! ah çà! dit le garde national qui se rassurait, voyant qu'il avait affaire à un simple bourgeois, qui êtes-vous donc?
— Un supérieur, Monsieur, dit M. Peluche en se rengorgeant.
— Un supérieur? Je ne connais de supérieur qu'en uniforme, et, quand je suis en uniforme moi-
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mémo, je me crois supérieur à tous les bourgeois de la terre. Passez au large, où je vous fourre ma baïonnette dans le ventre !
— Monsieur! s'écria M. Peluche, rendez grâce au ciel de ce que, quoique ne commandant pas votre compagnie, je ne sois pas revêtu de mes insignes, car, en ce cas, j'eusse été impitoyable. Il est vrai que l'histoire rapporte qu'en semblable circonstance, le premier consul ne dédaigna point de prendre la faction d'une sentinelle endormie, et les arts ont illustré ce beau trait de nos annales militaires. Certes, Monsieur, si. comme ce pauvre soldat, vous eussiez eu les fatigues de dix victoires pour excuse, je n'eusse pas hésité à suivre l'exemple que me donnait le grand homme; mais, je vous le demande à vous-même, qu'eùt-il fait s'il eût vu son soldat, oubliant la défense de la patrie et la sûreté du poste, se livrer à une distraction que l'on excuse à peine dans l'âge le plus tendre? Rendez grâce au ciel, je le répète, que votre indigne action n'ait eu que moi pour témoin, et surtout que je ne sois pas de service. Sous la livrée du simple citoyen, il m'est permis de passer sous silence la puérilité dont vous venez de vous rendre coupable, et qui, si elle était connue, rejaillirait sur la milice citoyenne tout entière. Le factionnaire écoutait M. Peluche avec une physionomie demi-étonnée et demi-narquoise. Il était évident que le style majestueux dans lequel le maître de la Reine des fleurs venait de lui parler avait fait une certaine impression sur lui. La péro-
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raison de ce discours, que M. Prudhomme n'eu* point désav >ué, parut être la chose qui l'impressionna le plus vivement. Il ramena son fusil à lui, appuya la crosse contre terre, se coiffa de son bonnet à poil, ramassa son bilboquet, s'appuya sur le canon de son arme, et, regardant le moralisateur :
— Vous n'aimez donc pas le bilboquet, capitaine Peluche? demanda-t-il.
— Ah! ah! vous me reconnaissez enfin! s'écria le maître de la Reine, des fleurs, enchanté de cette preuve qui venait de lui être donnée d'une popularité qui était l'objet de sa plus chère ambition.
— tardieu! vous êtes le marchand fleuriste de la rue Bourg-l'Abbé. Eh bien, M. Bondois le plumassier n'est pas comme vous, il ferait des folies pour le bilboquet.
— Et qu'est-ce que M. Bondois le plumassier? demanda dédaigneusement M. Peluche.
— Mon capitaine, donc! Si vous étiez venu dix minutes plus tôt, vous nous eussiez trouvés jouant ensemble.
— Mauvais exemple, Monsieur, mauvais exemple. Rentrés dans la vie civile, tous les Français sont égaux devant la loi; mais, sous les armes, la hiérarchie militaire doit être maintenue.
— Oh ! ne faites donc pas le fier comme cela, on sait que vous êtes bon garçon, monsieur Peluche.
Et, d'un revers de sa main, le garde national frappa sur le ventre de M. Peluche, qui fit un bond en arrière.
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— Garde national! garde national! s'écria-t-il, vous vous oubliez!
— Moi, je ne m'oublie pas une minute au contraire, et la preuve, c'est que je veux vous faire un cadeau ; touchez là.
Et le garde national tendit à M. Peluche une de ces bonnes mains d'ouvrier, noires et calleuses, qui indiquent le travail et la loyauté.
Mais, comme Scipion Nasica, M. Peluche retira sa main, la transporta derrière son dos, et, se cambrant en arrière avec un geste et dans une attitude qui lui donnaient pour le moment une vague ressemblance avec le héros qu'il venait de se proposer pour modèle :
— Garde national, dit-il, savez-vous qu'après l'indulgence dont je viens de faire preuve envers vous, la proposition de me faire un cadeau est presque une injure?
Le factionnaire éclata de rire.
— Oh! dit-il, il ne s'agit que de s'entendre, capitaine ; le cadeau que je veux vous faire n'a rien qui puisse effaroucher votre désintéressement bien connu : ce sont quelques billets de loterie dont je ne demanderais pas mieux que de me débarrasser en votre faveur...
— N'allez pas plus loin, garde national, dit M. Peluche en étendant la main horizontalement comme un homme qui prête serment, le gouvernement tutélaire, sous lequel nous avons le bonheur de vivre, a, dans sa sagesse, supprimé ces chances pernicieu-
ses et ces jeux aléatoires où s'engloutissaient Io« bole du pauvre et le pécule de l'ouvrier ; vous êtes sous les armes pour défendre les lois, Monsieur, et non pas pour les violer.
— Commandant, cette morale honorerait une graine d'épinards, et il ne tiendra pas à moi qu'à la prochaine promotion, vous ne passiez chef de bataillon, je ne vous dis que cela. Mais les affaires sont les affaires, n'est-il pas vrai? et, en ce moment, les affaires sont loin d'être aussi brillantes pour tout le monde qu'elles le sont pour le propriétaire de la Fleur des reines. Aussi n'est-il pas étonnant que leurs soucis poursuivent un simple garde national jusque sous les armes. D'ailleurs, papa Doliban luimême ne nous donne-t-il pas l'exemple de cette heureuse alliance des devoirs du roi citoyen et des obligations du père de famille ?
On se rappelle que ce nom de papa Doliban était le petit nom d'amitié par lequel ses partisans désignaient familièrement le roi Louis-Philippe.
— Monsieur Pinson ! monsieur Pinson ! s'écria M. Peluche en appelant pour la première fois son interlocuteur par son nom, si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que je n'ai jamais permis que l'on désignât devant moi, par ce sobriquet saugrenu, l'auguste monarque que la nation a placé à sa tête. C'est par ces façons irrespectueuses que l'on compromet les dynasties, monsieur Pinson 1 et, quand les ennemis de l'ordre se réunissent, comme ils le font en ce moment pour battre en brèche les
institutions auxquelles le trône doit son bonheur et sa prospérité, tout bon Français doit opposer à ces démolisseurs le double rempart de sa baïonnette et de ses sentiments.
Le garde national désigné par M. Peluche, sous le nom de M. Pinson fit un imperceptible haussement d'épaules ; mais il tenait probablement à se débarrasser de ses billets de loterie en faveur de son supérieur, car il reprit avec un accent insidieux :
— Vous êtes éloquent, capitaine, et je n'avais pas tort de prétendre, aux dernières élections, que l'on devait vous envoyer à la Chambre ; mais il faut être bon enfant jusqu'au bout... Vous savez bien que je ne joue pas du bilboquet quand il s'agit de défendre nos boutiques et de taper sur les républicains. Nous nous sommes vus à la besogne, monsieur Peluche, un jour qu'il y faisait chaud encore! et je jure bien qu'il n'est pas, dans tout le bataillon, un garde national qui sache mieux que moi que vous avez mérité le ruban rouge qui fleurit à votre boutonnière Vous devez être chasseur, capitaine; ce calme, ce sang-froid que je vous ai vu apporter au feu, en sont la preuve. Capitaine, vous devez être chasseur.
Cette question ramena brusquement le fleuriste au sentiment que lui avaient inspiré les goûts cynégétiques de son ami Madeleine.
Un sourire dédaigneux crispa ses lèvres.
— Non, monsieur Pinson ; non, dit-il, ce divertissement n'a jamais eu pour moi aucun attrait. Je pense qu'un homme grave peut mieux employer ses
loisirs qu'à un pareil divertissement, et je m'honore de penser, sous ce rapport, comme un grand poëte, qui, dans un des couplets d'un vaudeville dont j'ai oublié le nom, s'écriait en 1830 :
C'est par le gibier qu'on commence C'est par le peuple qu'on finit!
Et cependant, continua M. Peluche avec un accent qui n'était pas sans amertume, j'ai un ami qui prétend que c'est dans la poursuite et dans la destruction de l'innocent gibier que se trouve le nec plus ultra des félicités humaines.
— Madeleine 1 votre ami Madeleine ! l'ex-bimbelotier de notre rue. Ah ! s'il avait vos écus, celui-là, capitaine, je ne serais pas forcé démettre mon bijou en loterie ; mais cela fait tout de même votre affaire. Vous prenez mes billets; naturellement, comme capitaine, vous gagnez le fusil et vous en faites cadeau à votre ami Madeleine .
— De quel fusil parlez-vous ?
— Vous ne connaissez pas mon fusil ?
— Non.
— Le fusil de Pinson ?
— J'ai l'honneur de vous dire que je ne le connais pas. Mais faites-moi la grâce de vous dépêcher; car, Dieu me pardonne, ce sont les trois quarts avant minuit que j'entends sonner.
— En deux mots, on va vous raconter la chose, mon capitaine. En votre double qualité d'homme de guerre et d'industriel, vous n'avez pas été sans re-
marquer, à l'Exposition dernière, un fusil qui a fait sensation : un triple chef-d'œuvre de gravure, de sculpture et d'armurerie, canon de Damas, crosse en ébène, batterie et garniture en acier fondu, et tout cela, bois et métal, si admirablement fouillé, gravé, ciselé, qu'il n'y aurait qu'à le rouler en cerceau pour en faire un collier de dame, On m'a donné une médaille; mais tout n'est pas profit dans la gloire, allez, commandant. Voilà tantôt trois années que ce trésor d'argenterie reste au magasin, où il fait l'admiration des amateurs. Tous ceux qui se présentent pour l'acheter disent: «C'est beau! c'est magnifique! c'est admirable ! mais bernique ! » Manière de parler qui signifie tout simplement :] « C'est trop cher! » Ce que voyant, ma foi, j'ai pris le -parti de le mettre en loterie, au capital de deux mille francs, qui ne représenteront pas la moitié de ce qu'il m'a coûté. Le prix du billet est de cinq francs, et naturellement je n'ai eu garde d'oublier, lorsqu'il s'agissait d'armes, le capitaine, auquel je suis tenu de les présenter, les armes ! Aussi, voici quatre numéros que j'ai mis de côté pour vous, monsieur Peluche.
Un véritable combat se livrait, depuis la dernière période du discours de l'armurier Pinson , dans l'esprit du maître de la Reine des fleurs, entre les suggestions de sa vanité et la sévérité de ses principes économiques. Il hésitait à opposer un refus à la requête que lui présentait si galamment son inférieur qu'il avait, du reste, intérêt à ménager pour le grand jour des élections, et il n'était pas sans calculer qu'il
lui faudrait enregistrer les vingt francs qu'on lui de» mandait à l'article des profits et pertes. Il opta pour un moyen terme qui ménageait à la fois son électeur et sa bourse.
— Je vous ai, dit-il, exposé quels étaient mes sentiments à l'égard des jeux de hasard, que la société a condamnés et que la loi répudie. Gomme capitaine, il m'est donc impossible d'accepter les billets que vous m'offrez; mais, dépouillé de ces obligations officielles, en qualité de concitoyen et d'ami, je puis vous prier, monsieur Pinson, de me donner un de vos numéros.
L'armurier, dont cette concession ne paraissait pas avoir satisfait les espérances, lutta quelque temps contre la résolution de M. Peluche; mais ce fut en vain. Le capitaine, irréprochable, ne se laissa ébranler ni par les adroites flatteries, ni par les éblouissantes perspectives d'un gain que l'armurier lui présentait comme sûr, mais quatre fois plus sûr cependant, en prenant quatre billets, qu'en en prenant un seul. Il fut inflexible à ne point se départir du programme qu'il s'était tracé.
Il prit le billet, le paya, et, après avoir adressé à M. Pinson de nouvelles recommandations sur les devoirs d'un soldat sous les armes, il rentra chez lui, où il trouva sa femme et sa fille très-troublées par l'escapade inusitée qu'il venait de se permettre.
Cet incident, qui, au premier abord, paraîtrait d'assez médiocre importance pour passer inaperçu, eut, comme nous l'avons laissé soupçonner dans
PARISIENS ET PROVINCIAUX bh
notre dernier chapitre, sur la destinée de M. Peluch6 des conséquences incalculables.
Quinze jours s'étaient écoulés, et M. Peluche ne pensait certes plus au numéro qu'il avait accepté, lorsque l'armurier vint, lamine allongée et piteuse, lui apporter le fusil.
Le numéro qu'avait pris M. Peluche, quoique pris un peu malgré lui, était le bon.
11 n'est pas de petits triomphes, et ceux qui sont dus uniquement au hasard ne sont pas ceux qui flattent le moins la vanité des hommes.
Cet événement dont il était impossible de prévoir les résultats, exerça d'abord une heureuse et rapide influence sur la mélancolie du propriétaire de la Reine des fleurs.
COMMENT, PAR SUITE DE CETTE AVENTURE, M. PE- LUCHE, TOUJOURS SANS LE SAVOIR, SE TROUVA ARMÉ... CHASSEUR
Et cependant, ce fut d'une voix tremblante, et en pâlissant légèrement, que M. Peluche pria l'armurier de répéter ce qu'il lui avait déjà dit.
— Je répète, monsieur Peluche, fit l'armurier,
que c'est le numéro 60 qui a gagné le fusil, et que, comme c'est vous qui avez pris le numéro 60, vous avez, pour vos malheureux cent sous, une arme de quatre mille francs.
M . Peluche n'attachait pas une grande importance à la possession d'un objet qui n'était pour lui d'aucune utilité. Mais, d'après les assertions de l'armurier, cet objet avait une valeur marchande considérable et, si le maître ô e la Reine des fleurs demeurait, comme amateur, indifférent au gain d'un fusil, il n'était pas, comme homme de spéculation, insensible à la satisfaction d'avoir réalisé une bonne affaire.
Après être resté un moment abasourdi et répétant mentalement ces trois mots : Quatre mille francs! il porta tout à coup, avec une vivacité fébrile, la main a la poche de sa redingote.
Il en tira un certain nombre de papiers ; mais, examinés les uns après les autres, aucun de ces papiers ne se trouva être le bienheureux billet.
Après avoir sondé les profondeurs de sa poche, M. Peluche fut obligé de s'avouer à lui-même qu'il ne savait pas ce que son billet était devenu.
— Mais n'importe, mon cher monsieur Pinson, dit -il tout effaré à l'armurier, vous savez que c'est moi, n'est-ce pas? qui avais le numéro 60.
— C'est-à-dire, répondit M. Pinson entrevoyant l'espérance de conserver son fusil, je sais que je vous l'ai donné; oui, mais vous pouvez l'avoir cédé à l'un de vos amis.
— Jamais, Monsieur ! jamais ! s'écria le maître de la Reine des fleurs. Céder le numéro 60 ? Jamais !
— Mais vous pouvez l'avoir perdu.
— L'eussé-je perdu, il m'appartient, Monsieur.
— Et si un autre l'a trouvé, si un autre se présente porteur du billet ?
— Ce sera un fourbe, monsieur Pinson, un malfaiteur digne des galères.
— Il n'en est pas moins vrai que je ne pourrai pas me refuser à donner mon arme au porteur du billet, quel qu'il soit.
M. Peluche, qui reconnaissait la solidité du raisonnement, poussa un rugissement de colère.
A ce rugissement, madame Peluche, déjà mise en émoi par les quelques mots qu'elle avait entendus à distance, quitta son comptoir et accourut.
M. Peluche, toujours retournant ses poches, la mit au courant de ce qui se passait, et aussitôt sa physionomie prit une expression plus lugubre et plus désolée encore que ne l'était celle de son mari.
Mais madame Peluche était une femme d'ordre. Chaque soir, elle vidait les poches de son mari, et triait soigneusement les papiers qu'elle y trouvait. M. Peluche, d'une fidélité conjugale exemplaire, et ne craignant pas que ses poches continssent jamais d'autres billets que des billets de commerce, au lieu de s'opposer à cette indiscrétion, l'avait encouragée.
Tout ce qui était lettres et factures ou qui y ressemblait, madame Peluche le rangeait dans des ca-
siers correspondant à leur signification et à leur importance.
Elle donnait à la caisse tout ce qui avait conservé assez de marge immaculée pour recevoir le total d'une addition, et enfin au garçon tout ce qui n'était propre qu'à confectionner des enveloppes, ou à écrire des adresses.
Madame Peluche, née Gressonnier, était de l'avis de ceux qui prétendent que les petites économies sont la source des grandes fortunes ; elle démontrait son théorème à l'aide d'un calcul qui commençait par l'accumulation de deux liards, et qui finissait par la réalisation d'un million.
Le billet de loterie était une carte. La carte avait dû être remise au garçon de magasin. Le garçon de magasin avait dû en faire une de ces adresses que l'on clouait sur les caisses à expédier.
Seulement, la caisse sur laquelle était cloué le malheureux billet était-elle encore à expédier, ou déjà expédiée?
Là était la question.
On chercha, et le bonheur voulut que non-seulement l'assertion de madame Peluche se trouvât exacte, mais encore que la caisse ne fût pas expédiée.
Nous avons dit le bonheur ! S'il était permis au chroniqueur, qui enregistre les événements, de laisser pressentir l'avenir, nous eussions dit le malheur!
Lorsque M. Peluche eut pris l'adresse des mains de sa femme, lorsqu'il se fut bien assuré que cette adresse n'était autre chose que le billet de loterie portant lo
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numéro 60, il poussa un soupir d'allégement et s'évertua à rendre au précieux morceau de carton sa forme et son harmonie primitives, en effaçant et en rebouchant les trous qu'y avait laissés le passage des pointe».
De son côté, M. Pinson poussa un soupir de tristesse.
Mais, disons-le à sa louange, après s'être assuré que le billet de M. Peluche reproduisait bien le numéro gagnant, il [procéda immédiatement à l'exhibition de la merveille qui devait en être le prix.
Il enhva l'étui de cuir, et la boîte d'ébène niellé d'argent apparut dans toute sa splendeur.
Madame Peluche poussa un cri d'admiration : accoutumée aux médiocrités économiques de l'existence bourgeoise, les magnificences de ce coffret l'éblouirent; elle supposait qu'il était impossible que ce fût pour un fusil qu'eût été dépensé ce luxe de sculptures et d'incrustations. Elle s'accusait d'avoir mal entendu, elle s'attendait à en voir sortir la couronne du roi constitutionnel, tout au moins.
En dépit du double privilège que lui constituaient sa paternité et son désir de se débarrasser de sa marchandise, l'auteur du fusil n'avait point exagéré la beauté et le mérite de son œuvre. La crosse, évidée à jour, était en ébène, elle représentait le combat d'un lion et d'un buffle. Le fini du travail égalait la hardiesse du dessin et faisait de ce morceau de sculpture un objet d'art d'un mérite exceptionnel. On eût juré que l'artiste avait travaillé sur un modèle de Barye, et que Barye avait revu le travail de l'artiste. Sur les bat-
teiïes, sur la sous-garde, sur toutes les garnitures, un burin à la fois habile et ferme avait figuré les lianes et les arbrisseaux les plus élégants des forêts tropicales, entre les feuilles délicatement ciselées desquelles apparaissaient çà et là les différents échantillons des animaux particuliers à ces forêts. Deux serpents, roulés autour de la tige brisée d'un bananier, formaient les chiens. — Tout cela était fouillé, gravé, ciselé, buriné, avec une perfection digne d'un travail d'orfèvrerie du moyen âge. Les canons, en damas martelé, sortaient des ateliers de Bernard, et à eux seuls avaient la valeur d'un beau fusil ordinaire.
L'armurier regardait M. Peluche avec l'orgueilleuse satisfaction d'un artiste certain du succès de l'œuvre qu'il offre à l'admiration d'un connaisseur ; il s'étonnait de n'avoir pas encore entendu retentir le cri d'admiration qui, dans sa conviction, devait répondre à l'interrogation muette mais expressive de ses yeux.
Mais M. et madame Peluche restaient froids. Ce n'était point là un de ces objets qui pût éveiller leur enthousiasme.
En effet, l'un et l'autre étaient également incapables d'apprécier un mérite artistique, si éclatant qu'il fût. Le souvenir des petites sculptures allemandes à deux francs la boîte, dont ils avaient amusé l'enfance de mademoiselle Camille, faisait tort à l'adorable morceau d'ébène qu'ils avaient sous les yeux. Ils n'établissaient pas une grande différence entre celui-ci et ceux-là.
.Cependant, M. Peluche finit par s'apercevoir que
l'armurier paraissait attendre la manifestation de son opinion, et il s'écria du ton dégagé d'un connaisseur :
— C'est gentil 1 par ma foi, c'est fort gentil! et, si, comme je n'en doute aucunement, la portée de cette arme est à la hauteur de son apparence extérieure, il est évident que l'on peut se procurer avec elle, quand on veut, des quantités considérables de gibier.
L'armurier regarda M. Peluche avec l'expression du plus profond étonnement. Il semblait ne pas avoir compris ce qui paraissait si évident au maître de la Reine des fleurs.
— Oh ! dit-il, quant à cela, vous n'avez qu'à en faire cadeau à votre ami Madeleine, et je vous jure bien que, emmanché delà sorte, capitaine, à quatrevingts mètres, il roulera son lièvre neuf fois sur dix
Cette proposition révolta M. Peluche, rendu, par le seul nom qu'on venait de prononcer, à toutes ses douleurs. Il ferma vivement la boîte et mit la clef dans sa poche.
— Il me semble, mon cher monsieur Pinson, dit il, que mon fusil ne sera pas plus mal placé entre mes mains qu'entre celles de M. Madeleine.
— Ah ! insista l'armurier, c'est que M. Madeleine est un rude tireur.
— Un rude tireur ! La belle difficulté, par ma foi, de tuer un animal à quelques douzaines de pas, lors qu'un seul grain de plomb suffit pour l'abattre, et qu'on en met des centaines dans le fusil. Si jamais je deviens chasseur, voyez-vous, mon cher mon-
sieur Pinson, je voudrai au moins ajouter à mon plaisir l'attrait de la difficulté vaincue, et je me proposerai de ne jamais tirer un animal, fût-ce une linotte, qu'avec des balles, laissant ainsi au gibier une chance au moins de salut.
Madame Peluche, de son côté, paraissait fort soucieuse depuis que l'armurier avait produit son insinuation à l'endroit de Madeleine.
— En vérité, monsieur Peluche, tu aurais bien tort, je ne dirai pas de donner, mais de prêter cette belle boîte à ce brise-tout de Cassius ; tu te souviens qu'il m'empruntait toujours des parapluies, et Dieu sait dans quel était il me les rendait !
Puis, se tournant vers l'armurier ?
— Vous dites donc, Monsieur, demanda-t-elle, que le prix de revient de cette arme est de ...?
— Quatre mille francs, Madame.
— Je ne mettrai pas mon argent à cela, dit madame Peluche en secouant la tête.
L'armurier poussa un soupir. Au regret de voir qu'on avait gagné son chef-d'œuvre pour cinq francs, se joignait la douleur qu'il fût tombé entre des mains profanes. Il se retira donc en jetant sur ce qui lui avait coûté tant de peines, tant de veilles, tant de labeur, ce regard douloureusement attendri du père qui laisse sa fille dans un couvent.
Lorsqu'il fut parti, madame Peluche dit à son mari:
— Quatre mille francs, quelle plaisanterie ! il n'y a qu'un écusson grand comme l'ongle qui soit en argent ; tu es volé, monsieur Peluche.