LES CALCULS DE MADAME PELUCHE, NEE CRESSONNIER
M. Peluche emporta le fusil entre ses bras et le plaça dans sa chambre à coucher ; puis il descendit prendre sa place accoutumée au magasin.
Mais le fusil n'était pas monté depuis dix minutes dans la chambre, M. Peluche n'était pas assis depuis cinq minutes sur son tabouret, qu'il lui fallut remonter les dix-huit marches qui conduisaient à son entre-sol, pour redescendre le fusil.
Le bruit de la chance extraordinaire qui avait favorisé M. Peluche s'était répandu dans le quartier.
Un voisin voulait juger par lui-même de la magnificence du fusil du maître de la Reine des fleurs, et, le chapeau à la main, le sourire à la bouche, priait M. Peluche de le faire jouir de la vue du chef-d'œuvre.
Après ce voisin, il en vint un second, puis un troisième, puis un quatrième, et les visites prirent les proportions d'une procession véritable.
M. Peluche, pour s'épargner la peine de monter et
de descendre son escalier une centaine de fois dans
la journée, ce qui lui eût fait un total de trois mille
six cents marches à avaler, comme il disait dans son
langage pittoresque, — M. Peluche prit le partit d'établir la boîte tout ouverte, sur une chaise près de son bureau.
Cette affluence toujours croissante, l'admiration des connaisseurs commençaient à donner à M . Pe-^ luche une opinion de son bonheur plus élevée que celle qu'il en avait prise d'abord, sur les éloges de M. Pinson, qu'il soupçonnait d'examiner sa marchandise d'un œil non moins partial que M. Peluche avait coutume d'examiner la sienne. Il en résulta que, quoique son fusil n'eût pas cessé d'être sous ses yeux et n'eût subi aucune de ces transformations féeriques qui font l'admiration des intelligents spectateurs du Pied de Mouton et de la Biche au bois, plus il le montrait, moins il se rassasiait de sa vue. Il lui arriva même, lorsqu'il fut seul, d'ouvrir la boîte pour sa satisfaction particulière, et de considérer son arme avec une curiosité intéressée.
Et puis nous n'annonçons rien de nouveau à nos lecteurs en leur disant que M. Peluche n'était point parfait ; ce fusil — le maître de la Reine des fleurs le croyait du moins — lui reconstituait une partie de son ancienne supériorité sur Madeleine, supériorité que M. Peluche était forcé de s'avouer, à luimême, avoir complètement perdue depuis l'héritage inattendu que son ami avait fait.
Aussi, après être demeuré un jour ou deux assez indifférent, lorsque les doigts des amateurs laissaient leur empreinte sur l'acier brillant des batteries ou sur le damas des canons de son beau fusil, M. Pelu-
che commença-t-il à essuyer soigneusement chacune de ces souillures; bref, ennuyé de toujours frotter canons et batteries, il finit par prier madame Peluche d'écrire, de sa plus belle écriture, sur une bande de papier, cette recommandation qu'il avait vue figurer à la précédente Exposition de l'industrie •