CHAPITRE XIV
279. L'éloquence du corps. — Avant de prendre la parole l'orateur se présente, et tant que dure son discours il pose devant son auditoire, statue vivante et animée. Dès qu'il paraît tous les yeux sont sur lui ; dès qu'il ouvre la bouche l'attention redouble, et si sa parole s'adresse à l'âme, du premier au dernier mot, on le regarde plus encore peut-être qu'on ne l'écoute. Or nous sommes ainsi faits : les impressions que la vue nous donne sont autrement vives que cel les que nous transmet l'ouïe ; un son n'aura jamais pour nous la rayonnante clarté d'une image ; ce qu'on voit entre si vite, frappe si fort et se grave si profondément ! Ce serait donc faire la preuve d'une ignorance humiliante ou d'un e méconnaissancedéplorable des légitimes exigences de l'esprit humain que de traiter de négligeables les impressions que le spectacle de l'orateur peut produire sur l'auditoire, que de refuser son attention comme son estime à ce que Gicéron appelle si justement a le discours et l'éloquence du corps. »
Telle est d'ailleurs notre prévention commune : nous jugeons les hommes plus ou moins favorablement selon que leur extérieur nous affecte dès le premier coup d'œil, comme nous jugeons tous les jours d'un particulier parla manière avec laquelle il se présente dans une compagnie. Saisissez sur le vif, dans les circonstances ordinaires de la vie,
dans un salon, sur la place publique, au club, au théâtre, les impressions que produit et les jugements que provoque un nouveau venu, subitement mis en évidence à un titre quelconque. Ce qui frappe dans sa personne, ce qu'on remarque avant tout, ce que tout haut ou tout bas chacun commente, ce qui chez tous commence et chez beaucoup achève l'information qui fait porter sur son compte une appréciation souvent décisive, c'est l'extérieur ; et par ce mot il faut entendre sa taille, sa mine, son costume, son air, ses manières, sa pose, son allure et ses mouvements.
Pures apparences, dites-vous. — J'en conviens ; mais les apparences sont-elles partout et toujours si complètement étrangères à la réalité que le plus honnête homme du monde ait le devoir impérieux de n'en jamais tenir compte ; et dépend-il de nous de faire que le commun des mortels ne reçoive des apparences la matière et la raison de ses jugements presque toujours instinctifs? Conclusions téméraires, généralisations inconsidérées, prévention, suffisance et sottise. — Je le veux bien ; mais quand donc les hommes seront-ils en majorité, clairvoyants, réfléchis, circonspects et modestes, au point de soumettreleurs jugements, surtout ceux qui concernent les personnes, au contrôle de la froide raison et d'une longue expérience? Présomption ridicule et légèreté inexcusable dans un auditoire chrétien. — D'accord ; mais où espérez-vous trouver réunis en nombre des fidèles auxquels ^1 suffit d'entrer dans une église pour oublier qu'ils sont des hommes, et tout disposés à regarder comme dépourvus de signification dans un prêtre un ensemble de faits ou de gestes qui, partout ailleurs qu'au pied des autels et chez tout autre qu'un ecclésiastique, exerceraient sur leurs jugements une influence si décisive?
Inutile d'y contredire : ce qui se voit joue, dans nos églises comme partout où viennent des hommes, un rôle considérable, et le prêtre a comme l'homme du monde et plus
que l'homme du monde, parce que pour des motifs plus hauts et en vue d'intérêts plus nobles, le devoir de régler tout son extérieur sur les règles de la bienséance, et de donner à son maintien, pour rendre gloire à Dieu et service aux fidèles, toute l'éloquence dont son corps est susceptible. Or nombreuses et variées sont les ressources expressives du langage du corps humain : il parle par les dimensions, les proportions et les formes qu'il tient de la nature ; il parle par les vêtements et les ornements que lui procure l'industrie ; il parle par les airs que le jeu des passions lui donne ; il parle par les manières que l'éducation lui impose; il parle par les poses ou attitudes que déterminent les convenances : il parle enfin par les mouvements que règlent les impulsions de la vie. Nous devons au lecteur quelques observations sur le meilleur emploi de toutes ces ressources. Les voici :
280. Dimensions et proportions. — Égaux en droits, dit-on de nos jours, mais assurément très inégaux en poids et en taille,tels sont les hommes ; il en est de grands, il en est de petits, il en est de maigres, il en est d'obèses, et dans tous les sens la diversité est infinie, et ce n'est pas demain qu'elle cessera. Demain comme aujourd'hui et comme hier, en vertu d'une loi stable comme la nature et mystérieuse comme elle, celuici deviendra géant, celui-là demeura nain, cet autre s'arrêtera à une taille moyenne , celui-ci sera jusqu'à la vieillesse svelte comme à vingt ans, celui-là porterade bonne heure le poids d'un épaississement progressif et fatal : chaque représentant de l'espèce humaine a sa place marquée d'avance sur l'échelle des dimensions et des proportions ; il la prendra de gré ou de force, et, privilégiée ou moins heureuse, il la gardera ; il faut s'y attendre et s'y résigner. Se rendre compte de la place qui est la sienne et par tous les moyens en son pouvoir s'efforcer d'en discerner les avantages pour en ti-
rer profit et les inconvénients pour en prévenir les suitesfâcheuses, c'est le seul parti raisonnable, celui que dictent à chacun de nous l'expérience et la raison.
Or, au point de vue de l'éloquence du corps, il s'en faut^ et de beaucoup, que toutes les dimensions et toutes les proportions offrent les mêmes ressources. Ainsi un orateur colosse a pour l'auditoire quelque chose d'effrayant et qui choque la vue. On l'admirerait à la parade, on l'applaudirait à la foire ; en chaire ou à la tribune, sa présence étonne : on se fait si difficilement à l'idée d'un athlète ou d'un tambour-major en surplis ou en toge ! Pur préjugé sans doute, mais assurément préjugé fort répandu et très vivace : on a peine à croire que la nature qui donne à tous les hommes une mesure ordinaire de bon sens, en ait dispensé aux géants à proportion de leur taille, et dans ces colossales figures on suppose toujours du vide. Sidoine Appolinaire déclarait l'avantage d'une taille démesurée estimable « surtout dans les poutres, » et Catulle ne faisait que traduire le sentitnent du plus grand nombre quand il disait : " NuUa in tain magno corpore mica salis.
Un colosse qui a de l'esprit, — cela s'est vu, — est fort embarrassé pour en faire usage. Il a toujours, quand il veut le montrer, à soulever des montagnes ; il ressembletoujours plus ou moins à cet homme d'État français dont on a dit que sa présence à la tribune, à l'heure même de ses plus brillantes improvisations, évoquait l'image « d'un éléphant qui aurait avalé un écureuil ».
ce Loin de la chaire, dit un auteur du xviii^ siècle, ces orateurs nains, qui ont l'air et la voix d'une marionnette, ils figureraient mieux dans quelque estampe de Calot. » La sentence est vive, l'exécution sommaire ; trop peut-être. Dans un petit corps peut habiter une grande âme ; la puissance et la beauté de la voix ne dépendent que bien peu desdimensions des organes ; on peut être et paraître, sous des
formes exiguës, spirituel, distingué, vibrant. A défaut de majesté les petits auront la grâce ; la vivacité leur tiendra lieu de puissance ; ils seront sans effort aimables et remuants. D'innocents artifices peuvent d'ailleurs, dans nos chaires surtout, exhausser en apparence la taille du prédicateur. Que de petits hommes ont été de grands orateurs !
Long et mince, le parleur manque de prestance. S'il se raidit, il est grotesque ; s'il s'incline, il fait pitié : pieu inflexible ou roseau cassé. Les Romains tenaient en médiocre estime les orateurs haut perchés. La vue de Tibère redressant péniblement à la tribune sa longue silhouette de géant amaigri et voûté, au dire de Tacite, le faisait écouter moins favorablement dans le Sénat ; les comiques s'égayèrent longtemps aux dépens du pauvre Cinésias qui n'avait rien trouvé de mieux, pour soutenir sa longueur extrême, que l'usage d'un corset composé de planches de tilleul ; et Antonin le pieux lui-même se vit en butte à leurs railleries, pour avoir, bien que discrètement, en vue d'étayer sa longue taille que l'âge avait affaiblie, usé d'un semblable artifice.
L'obésité est plus qu'une infirmité, c'est une disgrâce : un embonpoint excessif donne à qui le traine péniblement l'air lamentable d'un malheureux condamné à se courber sans repos sous un poids qui l'écrase ; — de qui le porte allègrement, il fait un colosse dont l'imposante allure promet d'autres exploits que ceux de l'éloquence ; — qui l'étalé avec complaisance pourra bien éveiller l'idée d'un joyeux convive et d'un bon vivant, mais il fera sagement de laisser à d'autres le soin de prêcher le jeûne et la pénitence.
281. Beauté animale et beauté morale. — Est-il donc si malaisé de définir un bel homme ? N'est-il pas évident tout d'abord que la beauté vraiment humaine résulte de l'harmonieuse fusion de ces deux beautés : la beauté animale et la beauté morale?
Le beau est la splendeur du vrai ; l'homme est un animal raisonnable ; du rapprochement de ces deux pensées jaillit la lumière.
Le vrai de l'homme étant d'être indivisiblement animal et raisonnable, la splendeur qui le rend beau résulte nécessairement de la fusion de l'éclat de l'élément animal et du rayonnement de l'élément raisonnable. Une âme rayonnante dans un corps splendide, de l'humaine beauté, voilà la synthèse.
L'âme rayonne par l'idée et par la vertu; le corps tire son éclat d'une heureuse combinaison de dimensions, de proportions, de formes, de couleurs et de mouvements. Au génie grec le mérite d'avoir fixé dans d'immortels chefsd'œuvre l'idéale beauté du corps ; à la religion chrétienne l'honneur d'avoir affirmé par d'inoubliables exemples la supérieure beauté de l'âme. Séparée de la beauté morale, la beauté corporelle n'est plus que la beauté charnelle, une humiliation et un péril. Uni à une grande âme un corps vulgaire se transfigure. La flamme divine qui brûle le cœur des saints illumine leurs traits de clartés surhumaines. Fussions-nous plus chétifs d'apparence que l'apôtre saint Paul et plus rustiques de formes que le bon Monsieur Vincent, si l'ardent amour qui les enflammait l'un et l'autre inspire notre parole, nous serons beaux d'une beauté vraiment surhumaine, la seule qu'on soit en droit d'exiger d'un ministre de Dieu. « Un extérieur trop avantageux, écrit le P. Gaichiès, peut nuire au ministère; il donne plus d'admiration qu'il ne répand d'onction. Si l'auditeur en est frappé, il oublie Celui qui envoie et ne s'occupe que de celui qui est envoyé. La parole de Dieu doit être écoutée indépendamment de ce qui est de l'homme ^ »