Op. cit., p
287. La position assis i. — Au point de vue esthétique comme au point de vue de l'hygiène, pour la position assis, le choix d'un bon siège est capital. Ecartons d'abord résolument les sièges trop bas : on a l'air d'y être en pénitence et on s'y trouve très mal à l'aise pour respirer et pour se mouvoir. Les sièges trop hauts ne valent pas mieux : on s'y juche péniblement et on y semble menacer ruine, entraîné qu'on est par le poids des jambes qui manquent d'un point d'appui solide, les pieds posant mal sur le sol, ou y touchant à peine. Sur un siège sans dossier la lassitude vient vite ; à la recherche du point d'appui qui lui manque, le corps fatigué se livre d'instinct à un balancement désordonné auquel on n'échappe que par un raidissement aussi disgracieux que violent. Méfions-nous •du fauteuil : trop mou, trop vaste, trop fermé, on y disparaît, on s'y perd ; on ne s'y adosse qu'en perdant l'équilibre •et ses bras, en arrêtant le coude, paralysent les mouvements des mains. Pour parler assis, rien ne vaut une simple chaise : base solide, appuis discrets, liberté complète des bras et des mains, on a tout à souhait. S'y installer sans façon, le plus simplement du monde, le buste droit sans raideur, les reins et les épaules légèrement appuyés au dossier, les jambes jamais croisées, toujours au contraire net-
(1) Les dessins de la figure 10, de môme provenance que ceux de la figure 9, représentent :
1. Auguste. Rome, Musée Capitolin ; — 2. Tibère. Turin, Musée Guattani ; — 3. Statue municipale. Rome, Collection Giustiniani ; — 4. MÉXANDRE. Rome. Musée Pio-Clémentin ; — 5. Marius (prétendu). Angleterre, Collection Grey ; — 6. Philosophe. Rome, Musée Chiaramonti ; — 7. Philosophe. Rome, collection Giustiniani ; — 8. DÉ- MOSTHÈNE. Paris, Musée du Louvre ; — 9. Erato. Rome, Musée Capitolin ; — 10. Aggrippine. Rome, collection Vescovali ; — 11. Statue municipale. Rome, collection Giustianiani ; — 12. Statue Municipale. Cavaceppi ; — 13. Minerve. Rome, collection Giustiniani ; — 14. Philosophe. Dresde; — 15. Philosophe. Rome, Villa Borghése ;— 16. .sophe. Rome, collection Torlonia.
tement séparées à la hauteur du genou, les pieds habituellement posés à plat sans lourdeur, assez près l'un de l'autre, mais rarement sur la même ligne, les mains au repos sur les cuisses près .des .genoux.
On parle souvent debout, on lit presque toujours assis. Dans le monde, « il est d'usage de placer le lecteur à une extrémité du salon, derrière une table éclairée par deux bougies et sur laquelle reposent le manuscrit et le verre d'eau sucrée. L'attitude du lecteur en prenant place au fauteuil doit être d'abord celle qu'il aurait eue en s'asseyant partout ailleurs. Plus son mouvement sera simple et naturel, plus il conviendra à sa situation ^ . » Diverses causes, telles que la fatigue, la myopie, le mauvais état des textes, une lumière insuffisante ou mal placée font que beaucoup de lecteurs sont tentés de se pencher sur le livre ou de le rapprocher de leurs yeux. De cette manœuvre, si on n'y veille, peut résulter : pour le lecteur une sérieuse fatigue, pour le spectateur une impression fâcheuse et pour l'auditeur l'inconvénient de n'entendre que très imparfaitement. (( Car outre la gêne qu'éprouve la poitrine dans cette posture courbée, la voix rencontrant le livre, au sortir de la bouche, est arrêtée comme par un écran ; elle ne parvient à l'auditoire qu'après avoir rebroussé chemin et s'être rephée autour de l'obstacle. On doit donc élever son livre avec la main gauche, de manière à ne pas avoir besoin de se pencher, et le tenir assez loin au-dessous de la bouche pour ne pas intercepter le passage des sons » '-.
288. Les mouvements du corps. — Même emprisonné dans une chaire, debout on peut s'asseoir, assis on peut se lever, debout ou assis on peut changer de posture. In piano ou à la tribune on a de plus la faculté de faire quelques pas.
■ 1. Mennechet., Études sur la lecture à liante voix, p. 168-169. y. Champeau, op. cit., p. 161.
Tous ces mouvements pour servir à l'éloquence doivent être réglés par les bienséances et le bon goût, Cicéron et Quintillien se sont chargés de nous transmettre les vues des anciens à cet égard. Écoutons-les, et nous verrons si leurs conseils sont bons pour nous comme pour eux.
ce Ces courses où l'orateur se transporte tout à coup d'une place à l'autre, doivent être rares, faites à propos et toujours mesurées. Mais il peut quelquefois faire quelques pas, comme en se promenant, pour donner à l'auditeur le temps de faire silence, et de mettre fin à ses bruyantes acclamations. Cicéron cependant n'approuve point toutes ces marches, à moins qu'elles ne soient extrêmement rares et courtes.
a II est de fort mauvaise grâce de se tenir tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, en sorte que le corps chancelle continuellement à droite ou à gauche. Fuyons aussi, mais fuyons soigneusement ces mouvements efféminés, cette action molle, telle qu'était, au rapport de Cicéron, celle de Titius, qui même donna lieu à une sorte de danse que l'on appela de son nom. Il y a un certain balancement qui n'est pas moins blâmable, surtout lorsqu'il est fréquent et qu'il entraîne le corps avec violence d'un côté ou d'autre. C'était le défaut de Curion le père, et Junius s'en moqua plaisamment, en demandant qui était cet homme qui plaidait dans un bateau....
« C'est encore une très mauvaise habitude que celle de hausser les épaules à tout moment. On dit que Démosthène y était sujet, et que, pour s'en corriger, il s'exerçait debout dans une espèce de tribune fort étroite, oii pendait une hallebarde, afin que si, dans la chaleur de l'action, ce mouvement venait à lui échapper, la pointe de cette hallebarde lui servît d'avertissement et de punition tout ensemble.
(( Je vois des orateurs" qui à chaque pensée ingénieuse se lèvent, comme pour s'applaudir ; quelques-uns même qui
474 LE LANGAGE MLMIQUE
se promènent durant quelques moments. Si cela est modeste et bienséant, je m'en rapporte à eux : du moins est-il certain que ce n'est plus parler assis i » .
Le tronc du corps a un mouvement qui lui est propre et qui se modifie suivant le génie de l'orateur et la nature du sujet lui-même, a II est une contenance molle et efféminée qui marque un caractère d'indolence ou de stupidité. Il faut laisser aux femmes ces inflexions, ces modifications du corps, qui peuvent avoir en elles des agréments qui ne sont point faits pour les hommes». Il ne nous est point permis d'affecter leur air, ni leur manière, ce que saint Gyprien appelle virum in feyninam frangere. Une contenance fière et superbe ne convient à personne ; dans un prêtre elle est souverainement déplacée : elle révolte l'homme et scandalise le chrétien. Ferme sans raideur et souple sans mollesse, telle doit être et demeurer, à travers tous les changements qu'impose l'action, l'attitude du prédicateur.
Il surveillera donc avec une attention toute particulière les mouvements qui partent du tronc, ce Les flancs et les reins doivent s'accommoder avec le geste ; parce qu'il est un certain mouvement de tout le corps qui contribue beaucoup à l'action et qui même, au jugement de Gicéron, y a plus de part que les mains mêmes. Voici ses propres paroles : Que l'orateur fuie toute affectation de tenir ou de remuer ses doigts ; qu'il ne les fasse point tomber en cadence ; que son action vienne plutôt de l'ébranlement du corps, par une certaine flexibilité des reins qui n'ait rien que de mûle^ ».
Il fera en sorte que le passage de l'état de calme à l'état de mouvement dans n'importe quelle direction ait lieu sans brusquerie, avec cette force tempérée de douceur qu'on nomme « le moelleux. »
1. Quintillien, de Institutione oratavia, L. XI, ch. III. 1. Id., ibid.
Quelques orateurs, en se redressant, ont l'air de faire un saut en arrière, ce qui est tout à fait risible. D'autres en se projetant en avant, ont l'air de s'élancer hors de la chaire, ce qui devient tragique ; d'aucuns, trouvant insuffisants les mouvements perçus du public, frappent du pied avec violence, ce qui tourne au grotesque. Plusieurs, sous prétexte de familiarité, s'accoudent négligemment sur le rebords de la chaire : et la dignité de l'orateur et le respect de l'auditoire, qu'en font-ils ? Celui-ci, vigoureux et bien bâti, se donne par choix l'attitude souffreteuse et penchéed'un vieillard ou d'un poitrinaire, et c'est pitié ; celui-là, modeste et tranquille en temps ordinaire, s'agite et se démène en puplic, à la façon d'un lutteur, et c'est indécence ; cet autre enfin, pour se donner de l'assurance, se tourne à droite, se tourne à gauche, se courbe, se relève, se soutient alternativement tantôt sur une hanche et tantôt sur l'autre : impertinence et rusticité.
Sommes-nous debout? tenons-nous au milieu de la chaire, droits sans raideur, le visage tourné vers l'auditoire, l'air sérieux, mais ni morne, ni languissant, ni étonné, évitant soigneusement de nous faire voir de profil. Comme le siège de la chaire est pour la commodité plutôt que pour l'ornement, usons-en sans scrupule. Asseyonsnous lorsque nous établissons nos principes, dans les explications, dans les narrations ; levons-nous pour donner nos preuves, pour réfuter, pour exhorter.
Assis ou debout, le corps, dans le mouvement de l'action, perdra nécessairement de sa rectitude. Dans la discussion, il se penchera légèrement vers ceux que nous entreprenons de réfuter et de convaincre ; l'horreur et la répulsion le feront se reculer sans violence ; le sentiment de l'autorité le redressera sans le raidir ; l'humilité et la compassion le courberont sans le briser. Douces ou violentes toutes les émotions de l'âme auront sur son attitude une répercussion
éloquente. Préservons-le seulement de toute agitation violente et souvenons-nous que la mission du tronc n'est pas d'exécuter des gestes distincts, mais seulement d'accompagner, pour les rythmer et les contenir, les mouvements généraux des bras et de la tête.
Plus discrets et plus rares seront évidemment les mouvements du lecteur. Pour être parfait, ce dernier n'aurait qu'à suivre docilement les conseils que Mennechet lui donne. Les voici : « La lecture une fois commencée, le lecteur n'a plus qu'une attention à avoir dans son attitude, c'est de la régler toujours sur le sens de ce qu'il est chargé de lire. Mais les mouvements de son corps doivent être presque insensibles, afin de ne rien avoir de théâtral. S'il se redresse dans les moments de fierté, s'il s'incline dans les moments d'humilité, s'il s'abandonne à la colère ou à la pitié, s'il menace ou s'il supplie, il n'est pas douteux que son attitude ne doive indiquer les diverses attitudes de son âme^ non moins que les inflexions de sa voix : autrement il y aurait dans l'ensemble du lecteur un désaccord qui nuirait à la lecture. Mais ces mouvements peuvent-ils être étudiés et appris d'avance comme on apprend un rôle 7 Non, assurément. La soudaineté du mouvement est à l'attitude ce que l'inspiration de l'accent est à la parole. Il faut avoir toutes les attitudes à sa disposition, pour les employer ensuite à propos ; mais comme elles varient selon les personnes, il est presque impossible d'établir aucune règle fixe et invariable à cet égard. Nous dirons donc au lecteur : Soyez bien pénétré de ce que vous lisez, et votre âme vous donnera, sans que vous y pensiez, des attitudes convenables, comme des intonations justes, comme des gestes naturels 1 ! »