‹ Parlons ainsi de la voix et du gesteChapitre 108 sur 122 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

289. Le port de la tête et ses mouvements. — Glorieux entre tous sont les privilèges du chef de l'homme. A lui la place d'honneur : le corps entier lui sert de trône et du poste sublime que Dieu lui assigne, il domine le sol et contemple le ciel. A lui la primauté d'excellence ; dans toutes les manifestations de la vie son rôle est sans rival ; car dans son étroite enceinte se trouvent réunis non seulement l'instrument indispensable aux opérations de l'esprit, mais les organes propres de toutes les perceptions des sens. A lui par conséquent la souveraineté et l'empire sur toutes les puissances de notre être; à lui l'exécution ou au moins la direction de tous les mouvements révélateurs de la vie de l'âme.

« Or comme la tête, lisons-nous dans Quintillien, tient le premier rang entre les parties du corps, ainsi le tient-elle dans l'action, contribuant plus qu'aucune autre et à la beauté du maintien et à l'expression dont cette beauté est susceptible. Ce qu'il faut donc observer, c'est en premier lieu d'avoir toujours la tête droite et dans une position naturelle : car baissée, elle donne un air de bassesse ; liante, un air d'arrogance ; penchée sur un des côtés, elle annonce l'indolence ; raide et immobile, elle indique je ne sais quoi de féroce.

« C'est en second lieu de conformer ses mouvements avec la prononciation même, afin qu'elle s'accorde avec le geste, avec la main, avec toute l'action de l'orateur : car elle doit toujours se tourner du côté du geste, excepté dans les choses qu'il faut ou réfuter, ou rejeter, ou que nous avons en horreur et en exécration. Alors, en même temps que nous repoussons de la main, nous détournons la tête pour marque d'aversion, comme en prononçant ce vers :

Détournez, justes dieux, ce malheur loin de nous, ou celui-ci :

Non, je ne fus jamais digne d'un tel honneur.

a Un signe de tête peut faire entendre bien des choses : car outre que c'est une manière d'acquiescer, de refuser, d'affirmer, de nier, par là on témoigne encore de la pudeur, de l'incertitude, de l'admiration, de l'indignation, et cette manière est commune à tous les hommes. Cependant le geste de la tête a toujours été regardé comme un défaut, même par ceux qui ont un peu entendu l'art du théâtre. On peut dire même que tout branlement de tête est vicieux quand il est fréquent : d'oîi l'on peut juger si de la jeter en l'air ou de la renverser en la tirant par les cheveux, est d'un homme sage, ou plutôt d'un fanatique et d'un furieux. »

Le prédicateur se présentera donc la tête droite sans raideur, dans l'attitude d'un homme qui a pleinement conscience de la grandeur de sa mission et de la gravité de sa responsabilité personnelle, confiant et modeste tout à la fois. Il la posera et la tiendra ordinairement dans la situation où la voix peut être plus facilement entendue du plus grand nombre, face au milieu de l'auditoire. Son continuel souci sera de la préserver, et de cette immobilité de mort qui sied, au marbre des statues, et de ces coups de violence qui ne conviennent qu'à des lutteurs. S'il l'élève, comme il est à propos quand on s'adresse à Dieu ou à seâ Saints, quand on décrit ce qui est en haut, les montagnes, les

soleils, les astres, etc., ce sera toujours avec modestie et en conformant ses mouvements avec ceux des épaules et de la main, attentif à ne pas éveiller l'idée peu gracieuse d'un oiseau qui boit. S'il la baisse, comme il est naturel dans les récits pleins de larmes, dans les aveux humiliants, dans les sentiments de pénitence, ce ne sera ni pour la cacher entre les épaules à la manière des poltrons, ni pour l'immobiliser sur la poitrine avec l'air farouche du désespoir, ni pour la laisser flotter incertaine et lourde, comme il arrive aux personnes assoupies. S'il l'incline enfin à droite ou à gauche, ce qui peut avoir sa raison d'être, dans les occasions surtout où il faut exciter des sentiments de commisération, et dans celles où on témoigne sa douleur à la vue de l'objet qui en est la cause, et quand on adresse au ciel une ardente prière pour fléchir sa justice et implorer sa miséricorde, — ce ne sera qu'un peu et pour peu de temps. Une attitude violemment penchée n'est jamais gracieuse, il le sait, et il ne peut ignorer que ni la piété ni la modestie ne se mesurent exactement à l'angle que notre tète fait avec nos épaules.

290. Le visage et les jugements qu'il provoque. — Tout l'homme est dans la tète et le visage, dit Platon. Dans le visage surtout. Le visage est, en efi"et, ce qu'il y a de plus exclusivement humain dans le corps de l'homme. Là se trouvent réunis, en pleine évidence et dans une admirable liarmonie, les moyens dont nous disposons pour révéler notre âme ; là, rapprochés sans confusion, nos cinq sens ont leurs organes ; là, disposés sur un très petit espace, des nerfs d'une extrême délicatesse et des muscles d'une mobilité très grande se prêtent docilement aux combinaisons les plus variées de formes et de mouvements. L'agitation intérieure la plus fugitive a sa répercussion sur nos traits : nul besoin de paroles pour exprimer la joie et la douleur,

l'amour et la haine, le mépris et l'adoration, l'espérance et la frayeur, les désirs et les craintes, toute la vie multiforme de l'esprit. Un nerf a tressailli, un muscle s'est contracté, cela suffit ; on a vu se dessiner un état de l'âme, et tout le monde a compris. Sensible aux agitations de l'esprit et du cœur, le visage peint au vif toutes leurs passions ; il est le miroir dans lequel se réfléchissent ou, si on le préfère, l'écran sur lequel se projettent les formes si multiples de la pensée et du sentiment.

Et c'est là, à n'en pas douter, le secret du charme irrésistible qu'exerce sur nous tous la contemplation de la figure humaine. Nul spectacle ne nous attire, ne nous retient, ne nous intrigue à l'égal de celui-là. Notre vie se passe à en rechercher la vue : « Bientôt après la naissance, quand les yeux voient déjà et ne regardent pas encore, le premier ob jet qui s'offre à la pupille encore vierge est un visage humain. Quand à notre dernière heure, notre regard vacille dans les angoisses suprêmes de l'agonie, ce que notre œil cherche avidement, c'est un visage ami pour s'y fixer », avant de se fermer pour toujours à la lumière de ce monde. Notre esprit s'épuise à en scruter les mystères : « La face humaine est pour nous un tel champ d'observations que depuis l'enfance nous le considérons comme l'objet le plus important de tout le monde animé qui nous entoure. On peut dire que le sauvage le plus primitif, le plus semblable au singe, étant après tout un animal sociable, sent le besoin de regarder en face un autre sauvage pour lire sur son visage la menace ou l'amour, le désir ou la douleur. Nos enfants dès l'âge le plus tendre, avant d'avoir reçu aucune éducation, acquièrent bien vite assez d'expérience pour interpréter le langage mimique d'une figure humaine ; ils ont en cela une perspicacité singulière et savent deviner nos ■désirs, notre mauvaise humeur, nos soupçons avant que nous les ayons exprimés par la parole. Cette expérience

cil. XV. — LE JEU DE LA PHYSIONOMIE 481

s'accroît d'année en année et finit par constituer chez chacun de nous un certain patrimoine physiognomonique qui, de l'interprétation inconsciente des faits les plus automatiques, s'élève par degrés jusqu'à l'examen le plus machiavélique des rides, des sourires et des larmes. ^ » • On peut ramener à un petit nombre les jugements que provoque cet incessant travail d'observation et d'analyse. Le premier a pour résultat de discerner sur le visage la note individuante, celle qui, constituant un signalement suret durable, permet de ne jamais le confondre avec aucun autre, fait qu'on peut le reconnaître partout et toujours. Gest le jugement personnel ou d'identité.

Un second porte sur la parenté. Il signale les traits communs aux représentants d'une fraction plus ou moins importante de l'espèce humaine, et permet de rattacher ceux qui les possèdent à telle race, à telle nationalité, à telle famille ; de dire de celui-ci qu'il est nègre, de celui-là qu'il est Français, et de cet autre qu'il est Auvergnat ou Provençal de la famille des Durand ou des Dupont. C'est le jugement ethnique.

Un troisième s'exerce sur la beauté. Il applique à l'ensemble des traits les principes qui déterminent approximativement les proportions relatives moyennes d'un visage humain régulier et nous montre dans cette régularité même la condition et la mesure de la beauté, estimant favorisés, c'est-à-dire beaux, ceux qui en approchent, et disgraciés, c'est-à-dire laids, ceux qui s'en éloignent. C'est le jugement esthétique.

Un quatrième à pour objet la santé. Il s'attache à définir la mine et àdécouvrir dans les traits qui la rendent bonne, des, preuves de santé, et dans ceux qui la rendent mauvaise, des indices de maladie. C'est le jugement physiologique.

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