Mathias Duval, op. cit
Pour analyser, autant qu'il sera possible, les différentes nuances que les passions peuvent empreindre sur la physionomie, il faut se rappeler les mouvements principaux dont l'âme est susceptible, et se représenter un homme vivement entraîné par chacun de ces mouvements.
Dans l'atte)itio7i, les sourcils se baissent et s'approchent du côté du nez, les prunelles se tournent vers l'objet qui la cause ; la bouche s'ouvre, et surtout la partie supérieure ; la tête se baisse un peu et se fixe, sans aucune altération remarquable.
Dans V admiration simple, l'agitation du visage est peu sensible : cependant le sourcil s'élève, et l'œil s'ouvre un peu plus qu'à l'ordinaire; la prunelle, placée également entre les paupières, paraît fixée vers l'objet; la bouche s'entr'ouvre, et ne forme pas de changement marqué dans les joues.
Dans Vadmiration avec étonnement, les mouvements des traits sont plus vifs et plus animés ; les sourcils sont plus élevés, les yeux plus ouverts, la prunelle est plus éloignée de la paupière inférieure, et plus fixe ; la bouche est plus ouverte, et toutes les parties du visage sont dans une tension beaucoup plus sensible.
Dans la vénération, le visage s'incline, les sourcils s'abaissent, les yeux sont presque fermés et fixes ; ces mouvements sont doux, et ne produisent que peu de changement "dans les autres parties.
Dans le ravissement, la tête se penche du côté gauche, les sourcils et la prunelle s'élèvent directement, la bouche s'entr'ouvre et les deux côtés sont aussi un peu élevés. Le reste des parties demeure dans son état naturel.
Dans le désir, les sourcils se pressent et s'avancent sur les yeux, qui sont plus ouverts qu'à l'ordinaire ; la prunelle, enflammée, se place au milieu de l'œil ; les narines s'élèvent et se serrent du côté des yeux ; la bouche s'entr'ou-
vre et les esprits qui sont en mouvement donnent au visage une couleur vive et ardente.
Dans la satisfaction, le front est serein ; le sourcil, sans mouvement, reste élevé par le milieu ; l'œil, net et médiocrement ouvert, laisse voir une prunelle vive et éclatante ; les narines sont un peu ouvertes.
Dans la douleur aiguë, les sourcils s'approchent l'un de l'autre et s'élèvent vers le milieu ; la prunelle se cache sous le sourcil ; les narines s'exhaussent et marquent un pli aux joues; la bouche sentr'ouvre et se retire ; toutes les parties du visage sont dans une agitation sensible.
Dans la tristesse, les sourcils s'élèvent par la pointe qui les rapproche ; les yeux presque fermés se fixent vers la terre ; les paupières abattues sont enflées ; le tour des yeux est livide et enfoncé ; les narines s'abattent vers la bouche, et la bouche elle-même entr'ouverte baisse ses coins vers le bas du menton.
Dans la conipasssion, les sourcils se baissent vers le milieu du front; la prunelle est fixe du côté de l'objet; les narines, un peu élevées du côté du nez, font plisser les joues; la bouche est ouverte ; la lèvre supérieure élevée et avancée ; tous les muscles et toutes les parties du visage sont abaissés et tournés du côté de l'objet qui cause cette passion.
Dans le mépris, les mouvements du visage sont vifs et marqués ; le front se ride, le sourcil se fronce, s'abaisse du côté du nez et s'élève beaucoup de l'autre côté ; l'œil est fort ouvert, la prunelle au milieu ; les narines, élevées, se retirent du côté des yeux et font des plis aux joues ; la bouche se ferme, ses extrémités s'abaissent, et la lèvre de dessous excède celle de dessus.
Dans Vhorreur, le sourcil se fronce et s'abaisse beaucoup plus que dans le mépris ; la prunelle, située au bas de l'œil, est à moitié couverte par la paupière inférieure ; la bouche s'entr'ouvre et se serre plus par le milieu que parlesextré-
mités, qui, étant retirées en arrière, forment des plis aux joues ; le visage pâlit, et les yeux deviennent livides ; les muscles et les veines sont marqués.
Dans la frayeur, le sourcil s'élève par le milieu ; les muscles qui occasionnent ce mouvement s'enflent, se pressent et s'abaissent sur le nez, qui paraît retiré en haut, ainsi que les narines ; les yeux sont très ouverts ; la paupière supérieure est cachée sous le sourcil ; la prunelle est égarée du point de vue commun, elle est située vers le bas de l'œil ; les muscles des joues sont extrêmement marqués, et forment une pointe de chaque côté des narines ; la bouche est ouverte ; la couleur du visage est pâle et livide, surtout celle du nez, des lèvres, des oreilles et du tour des yeux.
Dans la haine, le front est ridé, les sourcils sont abattus et froncés ; l'œil est étincelant ; la prunelle, à demi cachée sous les sourcils, est tournée du côté de l'objet ; elle doit paraître pleine de feu, aussi bien que le blanc de l'œil et les paupières ; les narines sont pâles, ouvertes, plus marquées qu'à l'ordinaire, retirées en arrière, ce qui fait paraître des plis aux joues ; la bouche est fermée, en sorte que l'on voit que les dents sont serrées ; les coins de la bouche sont retirés et fort abaissés ; les muscles de la mâchoire paraissent enfoncés ; la couleur du visage, partie enflammée partie jaunâtre ; les lèvres pâles ou livides.
Dans le désesj^ioir, enfin, les yeux arrondis se ferment et s'ouvrent avec excès, se fixent avec immobilité; la pâleur se répand sur le visage ; le nez se contracte, remonte ; la bouche s'ouvre et les dents se resserrent.
Au reste, tous ces mouvements de la physionomie, analogues aux difl"érentes passions de l'âme, ne peuvent guère s'apprendre par une étude méthodique et froide ; c'est dans la nature qu'il faut surtout les saisir ; c'est là que l'on apprend à démêler jusqu'à ces petites nuances, jusqu'à ces différences insensibles qu'il est presque impossible de dé-
crire, et qui cependant contribuent à rendre un objet si différent de lui-même.
294. Mimique des yeux. — L'œil est de tous les agents de la physionomie humaine le plus actif et le plus puissant. Il possède la vue, et c'est par la Yue qu'arrivent à l'âme la plupart des matériaux que l'esprit met en œuvre ; il a le regard, et le regard peut exprimer et imprimer tant de choses. Les modifications qui constituent sa mimique affectent ou les dimensions, ou la direction, ou le mouvement, ou l'éclat du globe oculaire.
Les dimensions apparentes de l'œil varient selon le degré d'occlusion des paupières. Quelques orateurs affectent de les tenir hermétiquement closes : a rustres ou stupides », dit Quintillien ^ ; d'autres les voudraienttoujours démesurément ouvertes : naïveté et sottise ; d'autres leur communiquent incessamment un mouvement de va-et-vient qui tantôt apitoie et tantôt fait rire. Youlons-nous donc laisser au globe oculaire l'avantage de ses formes et de ses dimensions? avant tout surveillons le jeu des paupières : toujours séparées sans violence, jamais juxtaposées, jamais écarquillées, jamais clignotantes.
On ne conçoit guère pour le regard que trois directions typiques : en avant vers l'horizon, en haut vers le ciel, en bas vers le sol. La direction en avant toujours un peu pédante, devient un non-sens quand l'horizon est un mur ; la direction en haut toujours laborieuse ne s'explique que par le besoin de prendre à témoin les puissances célestes ; la direction en bas toujours facile, devient inéluctable quand c'est en bas qu'est l'auditoire. Jamais fixé sur l'horizon, rarement levé vers le ciel, habituellement abaissé vers le sol,
1. « Je n'examine point ici ceux qui parlent à leuf auditoire comme les aveugles parlent à Dieu : c'est fausse modestie, ou faiblesse de mémoire, et toujours rusticité. » Dinouarl, op. cit., p. 230.
tel sera donc, du haut de la chaire, le regard du prédicateur. Il aura grand soin cependant en abaissant son regard, de ne pas baisser la paupière et de parler d'en haut à son auditoire les yeux parfaitement à l'aise et parfaitement ouverts.
Les mouvements de l'œil ont le double avantage d'être variés et volontaires : si variés que le globe oculaire passe à bon droit pour la partie la plus mobile du corps humain ; si volontaires que nous pouvons, à notre gré, les ralentir, les activer, les modifier et les suspendre. Immobile, l'œil semble mort ; il parait fou quand on l'agite ; le tenir en parlant lixe sur quelque chose, c'est stupidité; l'arrêter sur quelqu'un, c'est impertinence. Paresseux, le regard trahit un corps épuisé et un esprit inerte ; vif, il révèle de la santé et de l'énergie ; ferme, il marque de l'attention ; doux, de l'intérêt sans passion ; errant, de la distraction ; inquiet, de l'angoisse ; caché, de la défiance ; pédant, de la réserve ; ravi, de l'exaltation. Laissons notre regard ferme sans arrogance et modeste sans timidité planer et voler librement sur l'auditoire, toujours bienveillant et toujours en marche, descendant sur tous, s'adressant à chacun et ne se fixant sur personne.
Les changements que subit l'éclat du regard — si manifestes et si expressifs durant le discours, — tiennent à la fois à l'état de l'œil et à l'état de l'âme. La part de l'organe est malaisée à définir : elle dépend à la fois, disent les savants de la couleur de l'iris, « de la structure de la cornée, de sa convexité variable sous l'influence des muscles oculaires, des humeurs que secrète l'œil, et surtout du voile de larmesqui en baigne toute la surface intérieure ^, » La part de l'àmè est décisive. Avec quelle rapidité et quelle puissance les pensées qui l'éclairent et les émotions qui l'agitent