Mantegazza, .op,. cit., p. 33r3'3.. > : ., .'it
viennent se peindre sur la rétine et se montrer dans le regard ! Quelle vie et quelle flamme dans les yeux de l'homme de génie ! quelle m.ort et quelle nuit dans ceux de Tidiot ! L'œil de la joie rayonne, celui de l'espérance brille, celui de la colère étincelle ; l'œil de la tristesse se voile, celui de la crainte s'obscurcit, celui du désespoir s'éteint. Et non seulement l'œil peut tout exprimer : le plaisir et le chagrin, l'espérance et le désespoir, le désir et les regrets, la haine et l'amour, la pitié et la vengeance, la prière et la menace ; mais il peut tout transmettre : une force mystérieuse, un fluide subtil et pénétrant porte au plus intime des cœurs attentifs les sentiments et les pensées dont le regard de l'orateur se charge au contact de son propre cœur. Heureux celui dont la conscience est pure. Il voit Dieu, dit l'Évangile ; il le montre, ajoute l'expérience. Son regard n'est qu'un reflet du jour qui tombe sur son âme. Qu'il est éloquent, quelles d'ailleurs qu'en soient la couleur et les formes, l'œil qui ne réfléchit que la vérité et la vertu !
295. Mimique de la bouche. — Les lèvres sont après les yeux la partie la plus agissante et la plus éloquente de la physionomie. Elles ont tant à faire : nous aider à bien déguster et à mieux entendre, sourire et articuler ; et elles disposent pour remplir ce laborieux ministère de ressources si variées : éclat, sensibilité, souplesse, vigueur. Deux ou trois traits vigoureusement accusés, faciles à reproduire, finement décrits par les physionomistes : l'amer, le doux et le scrutateur, c'en est assez pour rendre manifestes toutes les nuances de la sensation du goût. Une détente générale de tout l'appareil buccal suivie d'une légère dépression de la lèvre inférieure, c'est tout ce qu'il faut pour accuser la part prise par la bouche à la perception des sons ^ ; une imper-
1. « Pendant que chez beaucoup d'animaux les muscles de l'oreilleexterne possèdent une mobilité extraordinaire, ils sont,^ chez rbomme-
ceptiblecontraction'des muscles superficiels, cela suffit pour faire resplendir les mille nuances des sentiments affectueux qu'exprime le sourire. Ni la mimique du goût, ni celle de l'ouïe, ni celle du sourire, n'appartiennent directement à notre sujet. Seule, celle de l'articulation nous appartient en propre. Et nous n'avons pour la décrire qu'à reproduire sans y rien ajouter les remarques et les conseils des anciens. Les voici : « Les lèvres, dit Quinlilien, pèchent lorsqu'elles sont ou fendues, ou trop avancées, ou trop serrées, ou tellement ouvertes qu'elles découvrent toutes les dents, ou repliées dédaigneusement l'une sur l'autre, ou nonchalamment pendantes, comme si elles ne daignaient pas se prêter à l'articulation des mots. 11 est de mauvaise grâce aussi de se les lécher, de se les mordre, et de les allonger soit en avant, soit devers l'oreille. Leur mouvement doit même avoir peu •de part à la prononciation, parce qu'il faut parler de la bouche plutôt que des lèvres. » D'une bouche trop ouverte les mots se précipitent et expirent sur les lèvres presque en naissant ; de lèvres trop pincées les mots s'échappent à peine et dans la bouche qui les forme meurent d'étouffement. Serrer les dents pour faire mieux sonner les syllabes,
rabougris et presque immobiles ; ils ne peuvent contribuer àseconder, en quoi que ce soit, l'activité de notre sens de l'ouïe et il est incontestable que, sous ce rapport, nous sommes moins bien doués que les chevaux, les ânes et les chiens, qui, par la grande mobilité de leurs oreilles, peuvent favoriser considérablement la réception d'impressions sonores. Parmi les organes des sens de l'homme, l'ouïe est celui que la nature à le moins armé de muscles ; ce n'est qu'indirectement que cette réception d'impressions auditives peut être facilitée et favorisée -à l'aide de certains muscles de la bouche. Celui qui prête l'oreille à quelque chose, qui écoute attentivement un bruit indistinct, ouvre la bouche afin de recueillir autant que possible dans leur totalité les impressions sonores, c'est-à-dire, non seulement par l'oreille, mais aussi par la bouche. Durant cette opération, il laisse retomber d'un mouvement lâche la mâchoire inférieure, de sorte que, dans lali- ;gne de profil du visage, la lèvre inférieure se trouve sensiblement ■en arriére sur la lèvre supérieure.» Pideritop. cit. p. 121-122.
•OU remuer la mâchoire inférieure, comme ce Panarius dont se moque Antoine, et qui paraissait en parlant croquer des noix, — deux vilains défauts, dont vous vous débarrasserez au plus vite pour ne pas encourir l'anathème de Cicéron, Attention aux grimaces ! Souvent, remarque saint Ambroise, par trop de précipitation à s'énoncer^ on fait des contorsions ridicules, et cela est particulièrement déplacé dans un ministre de l'Évangile. « Je ris, écrit l'abbé Dinouart, de voir ces orateurs, qui, boursouflés comme des Maures, ouvrent la bouche comme s'ils voulaient parler à leur oreille ; dont les mâchoires, selon Sénèque, se choquent dans la colère comme deux béliers ; qui font la moue ; qui crachent sans cesse. In templis excreare aut ernungcre nefas, disait Arrien. Entre les louanges données à l'empereur Constance on lit celles-ci : Qaocl nec spuisse aliguando est visas, neque nares in jyiMico extersisse. » Heureux les prédicateurs dont les auditeurs, sur ce point, ressemblent à l'empereur Constance !
296. Excellents conseils en vers médiocres. — Terminons jpar une citation un chapitre oi^i les citations abondent. Celle-ci est d'un poète, d'un homme, veux-je dire, qui écrit •en vers. Il pense juste et il dit vrai. Bien oublié aujourd'hui.
C'est en vain qu'un docteur qui prêche l'Évangile,
Mêle chrétiennement l'agréable et l'utile.
S'il ne joint un beau geste à l'art de bien parler.
Si dans tout son dehors il ne sait se régler,
Sa voix ne charme plus, sa phrase n'est plus belle ;
Dès l'exorde j'aspire à la gloire éternelle ;
Et dormant quelquefois sans interruption.
Je reçois en sursaut sa bénédiction.
Vous donc qui pour prêcher courez toute la terre,
Voulez-vous qu'un grand peuple assiège votre chaire ? Voulez-vous enchérir les chaises et les bancs, Et jusques au portail mettre en presse les gens? Que votre œil avec vous me convainque et me touche. On doit parler de l'œil autant que de la bouche. Que la crainte et l'espoir, que la haine et l'amour, Gomme sur un théâtre y parlent tour à tour. Il est des damoiseaux, dont l'œillade amoureuse Accompagne toujours la phrase précieuse ; Qu'un air pareil jamais n'effémine vos yeux. J'aimerais mieux encore ces prêcheurs furieux, Qui, portant vers le ciel leurs regards effroyables, Apostrophent les Saints comme on chasse les diables. Et qui voulant prouver que le Seigneur est doux, Gâtent leurs arguments par des yeux en courroux. Surtout gardez-vous bien, mémoires chancelantes, De montrer dans vos yeux deux prunelles roulantes. Quelle pitié de voir l'orateur entrepris, Relire dans la voûte un sermon mal appris ! Vos yeux vous rendent sots de plus d'une manière. Pourquoi, quand vous criez, fermez-vous la paupière? Tel jadis l'Andabate, armé de son poignard, Gombattait en aveugle et vainquait par hasard. Mais vous, qui blâmez tant la paupière cousue, Ne m'ouvrez pas des yeux où rien ne se remue. Quel acteur êtes-vous? Lorsque vous me parlez, Votre gosier s'enflamme, et vos yeux sont gelés. G'est ainsi qu'autrefois on voyait des idoles. Sans animer leurs yeux, animer leurs paroles. Mais si votre œil enfin s'obstine à se glacer, Au cercle de Benoît il faudra vous placer. Jadis un charlatan, docteur en médecine. Devina (car chez eux, vous savez qu'on devine) Que l'œil pouvait avoir lui seul plus de cent maux.
Mais, moi, qui de cet œil dois compter les défauts,
Sans faire le devin, j'en trouve plus de mille.
Tantôt, je ris de voir une paupière agile.
Se mouvoir par article, et joindre à chaque instant
Le jour avec la nuit dans un œil clignotant ;
Tantôt d'un cours réglé la prunelle agitée
D'un coin de l'œil à l'autre est sans cesse emportée.
Ainsi du Marché-Neuf le Maure ingénieux
Fait jouer par minute un ressort dans les yeux,
L'un poussant dans les airs ses regards pleins de zèle,
Jusqu'au haut de son œil fait enfuir sa prunelle ;
L'autre, sans y penser, nous met dans l'embarras,
En voyant du côté qu'il ne regarde pas.
Ici, cet œil qui craint la trop grande lumière,
N'ose voir qu'au travers des poils de sa paupière;
Là, ce jeune étourdi regarde à tout hasard.
Mais voyons comment l'œil doit jeter son regard,
Yeut-il de la tristesse exprimer les alarmes ?
Qu'une faible prunelle y nage dans les larmes.
Veut-il paraître gai? Que les jeux et les ris
Fassent autour de lui mille agréables plis.
Doit-il être en fureur? Que ses vives prunelles,
D'une comète en feu dardent mille étincelles.
Doit-il être percé des traits de la pitié ?
Que la langueur l'abatte et le ferme à moitié.
Dans l'amour, il est doux ; dans la haine, sévère;
Il est trouble, s'il craint ; il est clair, s'il espère.
Dans un étonnement il ne peut se mouvoir,
Dans une rêverie, il regarde sans voir.
L'œil sait toujours du cœur les premières nouvelles :
C'est lui qui le premier épouse ses querelles,
Qui sert ses passions, qui suit ses intérêts,
Qui n'est point en repos, si le cœur n'est en paix.
L'œil enfin pleure, ou rit, quand le cœur le désire.
Mais que jamais le front, n'ose leur contredire. Il faut qu'à sa manière, il fasse ce qu'ils font. Ce qu'on voit peint dans l'œil, doit être écrit au front. Il ne faut donc jamais que le front se sillonne, S'il ne reçoit du cœur une loi qui l'ordonne, Et si l'œil ne subit la loi tout le premier. Un Docteur sans cela déclame en écolier. Ainsi n'ayez point l'air de ce missionnaire, Qui n'ayant, ni le cœur, ni l'œil pleins de colère, Contraint toujours son front à se rider pour rien. Que votre bouche aussi s'ouvre et se ferme bien. Souvent d'un seul côté la bouche se renverse. Et fait prendre à ses mots un chemin de traverse ; Souvent, la bouche ouverte, on a beau s'efforcer, Chaque lourde syllabe est une heure à passer. Ici, cet. orateur qui pousse une invective, A, chaque mot qu'il dit, fait pleuvoir sa salive ; Là, je ris de ce fat qu'on voit à tout propos, Caresser sa pensée, et rire à tous ses mots. L'un, quand son front se ride, ayant un œil farouche, Pour la moindre syllabe ouvre toute la bouche, Et çraiL;nant que sa voix n'avorle entre ses dents, Lance de ses poumons des mots toujours tonnants; L'autre, pour éviter ces manières outrées, Ne parle qu'au travers de ses lèvres serrées, Et comme un instrument qui ne rend que des sons, De. ces mots retenus ne nous dit que les tons. Enfin, on peut compter plus de mines burlesques. Que n'en grava jamais Calot dans ses grotesques : ; Et souvent, tel qui croit les autres grimaciers, Est avi haut de ma liste écrit tout des premiers. Vous donc, de qui la bouche est digne de censure, Croyez qu'il est honteux d'en outrer la figure : Ne remuez jamais vos lèvres qu'en parlant,
Et ne les ouvrez pas pour altraper du vent. N'allez pas publier la loi de l'Évangile, De l'air impétueux dont parlait la Sybille. On soutient un mensonge avec emportement ; Mais une vérité doit se dire aisément.
Toutefois il est vrai qu'un ton plein d'énergie. Doit des cœurs assoupis guérir la léthargie ; ^lais quoique de la voix il faille s'efforcer, La bouche n'a jamais le droit de grimacer. Il ne suffit donc pas à l'acteur qui se forme, Que son œil et son front reçoivent la réforme ; Sa bouche doit encore, en se réglant sur eux, Joindre son action à ce qu'ils font tous deux ; Afin qu'après cela, tous trois d'intelligence, Forment sur le visage une triple alliance. Ne croyons pourtant pas un visage parfait. Sitôt que dans Tacteur ce bel accord s'est fait. Le moindre mouvement d'une tète volage, Pourrait d'un ange même enlaidir le visage. En effet, quand vos yeux remplis de majesté, Des célestes Esprits répandraient la clarté; Quand Dieu sur votre front graverait la figure De ce Tau glorieux dont parle l'Écriture ; Quand votre bouche enfin faisant sortir sa voix. D'un ton de Précurseur ferait trembler les rois, (Ne prenez point ceci sur le pied d'hyperbole) Si l'on voyait toujours de parole en parole Sur le pivot du cou votre tète tourner, Ces trois talents qu'en vous je viens d'imaginer. Cette voix si terrible au plus fier auditoire. Ces yeux où Dieu ferait un essai de sa gloire, Ce front scellé du sceau de la Divinité, Tout cela n'aurait plus qu'une vaine beauté. 11 ne faut pas aussi, gravités espagnoles,
Qu'une tête immobile énerve vos paroles. On a de l'air d'un fat, quand on est trop Caton. Que ceux qui dans leur sein enfoncent leur menton Ne mettent plus ainsi leur col à la torture: L'art ne permet jamais de forcer la nature. Pour ceux de qui la tête affecte un air penché, Tartufe eût fait comme eux, s'il eût jamais prêché. Mais vous, de qui les mains et la tête branlante, Forcent chaque syllabe à devenir tremblante, Vous deviez autrefois avoir été choisis Pour faire les trembleurs à l'Opéra d'Isis. *
1. Poëme sur les mauvais gestes de ceux qui parlent en public et surtout des prédicateurs, par le P. Sanlecque, chanoine régulier de Sainte Geneviève.