CH. XVI. — L ALPHABET DU GESTE
l'orateur porte la main vers lui, non loin de la bouche ou de la poitrine, puis l'éloignant un peu la laisse aller doucement en bas. Telle fut, je m'imagine, la manière dont Démosthène prononça cet exorde si timide et si soumis de son discours pour Gtésiphon ; et Gicéron, je crois, ne tenait pas la main autrement quand il disait : « Si j'ai, messieurs, quelque sorte d'esprit et de talent, et je sens mieux que personne combien peu j'en ai... »
« Il en est un second où il semble que la main profère ellemême les paroles ; c'est lorsqu'après avoir été pendante un moment, elle se ramasse en quelque façon pour se porter vers la bouche, et qu'ensuite elle s'ouvre et se déploie librement en dehors.
« Quelques-uns, observe encore le même écrivain, n'approuvent pas qu'on porte à la bouche une main dont les doigts soient joints par le bout. Je ne vois pas pourquoi ; car il me semble que nous faisons naturellement ce geste pour marquer de l'admiration, ou lorsqu'une juste indignation nous jette tout à coup dans une sorte d'effroi, ou que nous prenons un air de suppliant et que nous demandons grâce. On peut même fort bien appuyer contre sa poitrine une main fermée, soit en signe de repentir, soit dans un mouvement de colère; et alors quelques mots prononcés d'une voix sourde, et comme entre les dents, ne déplaisent pas : « Que faire maintenant ? quel parti prendre ?... »
300. L'index tout seul. — Parmi les cinq doigts de la main celui dont le rôle a le plus d'éclat sinon d'importance est assurément l'index. A lui tous les solo dans les chants si variés que la main exécute. D'un mouvement Fig. K). .lunoni. spontané, pour ainsi dire, tant il est prompt uZcinsiilî'iâ^îi' et facile, il se détache du pouce dont avec tous les autres^
il s'était d'abord rapproché, et, affranchi de tout contact, il se déploie et se projette en avant, prêt à pousser dans toutes les directions les pointes les plus expressives. Les manœuvres qu'il exécute ainsi, loin de compromettre le contact des autres doigts avec le pouce et entre eux, ont plutôt pour résultat de l'affermir et de l'étendre. Plus s'avive, en effet, et se répète la projection de l'index en avant, plus devient forte la pression du pouce sur l'extrémité du majeur et de l'annulaire, plus aussi se fait sensible sur l'annulaire la poussée du petit doigt dont la dernière phalange, si on n'y veillait, se raidirait en s'émancipant d'une façon peu gracieuse.
Ainsi libéré et isolé, l'index sert, avant tout et pardessus tout, — le mot le dit assez clairement, — à indiquer ; et cela dans toutes les directions et en mille manières. Il n'est pas rare cependant qu'on ne l'emploie au.ssi pour exprimer un refus, ou pour souligner un blâme, un reproche, une désapprobation formelle. Il intervient encore souvent quand il faut dénombrer. La main tenue haute et tournée vers l'épaule, pour peu qu'on l'incline, il affirme ; tourné vers la terre et presque renversé, il presse... Si on se contente d'appuyer légèrement le majeur et l'annulaire contre l'extrémité du pouce, il est fort propre pour la dispute. Si cependant la discussion s'avive les doigts recourbés descendent le long du pouce et le contact a lieu d'autant plus près de la paume que l'argumentation devient plus pressante et plus passionnée.
301. Le pouce et l'index. — On peut former avecle pouce et l'index deux gestes très distincts, l'un très en honneur auprès des ecclésiastiques de tous les temps, l'autre, très familier aux Grecs du temps de Quintilien.
Le premier s'obtient en amenant l'extrémité de l'index sous la première phalange du pouce, tandis que les autres
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doigts gardent ou prennent la position qu'ils occupent quand la main est ouverte naturellement. Les deux doigts réunis décrivent un cercle, tandis que les doigts libres conservent leur naturelle souplesse. Rien de plus aisé pour un prêtre que de retrouver en parlant une combinaison que la liturgie lui impose tous les jours à l'autel pendant la sainte messe, depuis l'élévation jusqu'après la communion ; l'accoutumance l'entraîne à reproduire souvent un geste qu'il aime parce qu'il est sacré et parce qu'il est beau. C'est pour sa beauté que les anciens l'adoptèrent. « Le premier doigt, dit Quintilien, appuyé contre le pouce, et les trois autres médiocrement allongés avec un léger mouvement de la main, font un geste qui a de la grâce, et dont on se sert fort bien, soit pour distinguer, soit pour approuver, soit pour narrer ».
Les Grecs — c'est toujours Quintilien qui parle, — en ont un autre qui n'est pas fort différent, et dont l'usage leur est aujourd'hui très familier, lorsque dans une dispute vive et serrée ^^\ j^\ ils poussent leurs enthymèmes : car ils allon- ''' "^^^ ' gent le pouce et le doigt qui suit, fermant les trois autres. Ils font même ce geste des deux mains tout à la fois, ce qut forme deux cornes dont vous diriez qu'ils menacent leur adversaire. Fig. i:. Jeuae
patricien. Rome, Colleilion Per-
302. Le pouce et le majeur. — Encore une liés. combinaison très facile, partant très fréquente. « Un geste très commun — pour être vieille de dix-huit cents ans l'observation n'en est pas moins actuelle, la nature humaine ne change pas, — un geste très commun est celui où, le doigt du milieu plié contre le pouce, on allonge les trois autres. Ce geste est assez d'usage quand on entre en matière, et alors il est plus mesuré, se portant modestement à
droite et à gauche, la tête et les épaules ne faisant de leur côté autre chose que se laisser aller insensiblement au mouvement de la main.
«Si l'on donne à ce même geste un peu plus d'étendue, il a je ne sais quoi de positif et d'assuré. Enfin, dans les reproches et les invectives, il est vif et pressant, se déployant alors avec une liberté entière. Mais plusieurs le corrompent enl'avançant jusque vers l'épaule gauche. Quelques-uus font encore pis, ils mettent le bras en travers et prononcent du coude. »
303. La paume et ses positions typiques. — La paume de la main est le vrai centre dugesle : Les mouvements du bras, en effet, n'ont pour but que de lui procurer les positions qu'on lui assigne, et ces positions exercent sur les mouvements des doigts une influence décisive. Ses déplacements sont tout à la fois le point d'arrivée des grands gesles et le pointdedépartdes petits. Le vrai moyen d'e.-^pliquerlagesticulatioiiestdonc d'observer les positions de la face palmaire. Or la face palmaire peut prendre durant le geste six positions principales ou typiques exactement représentées par les six faces d'un cube. Les voici rangées par ordre de facilité décroissante.
En dedans, face à l'autre main. Rien de plus fréquent que cette position : on la prend ou on la reprend d'instinct. Innombrables par conséquent sont les gestes qui la conservent, durant le travail, dans le repos, pendant la prière. Elle est parfaite quand les deux mains vienneut se poser à plat l'une contre l'autre.
En arrière, vers l'orateur. Un léger fléchissement du poignet suffit à la produire, et elle se produit nécessairement toutes les fois que la main doit rendre un service quelconque à n'importe quelle partie de notre être. C'est dire sa fréquence et laissser entrevoir son caractère utili—
t ifc'- Ib. — ^ ■' liauiiiu de la main.
taire et égoïste. Pour en saisir nettement le mécanisme, poser simplement à plat les deux mains sur la poitrine (fig. 18, n. 1,3,4,5)1.
En bas, parallèlement au sol. On l'obtient en laissant retomber la main, avec un léger fléchissement du coude et un redressement correspondant du poignet. Pour comprendre dn premier coup le mécanisme et le symbolisme essentiel de cette attitude, un ecclésiastique n'a qu'à se souvenir de l'imposition des mains. Elle sied à un supérieur : autorité et bienveillance (fig. 18, 11° 13).
En haut, vers le ciel. Infléchissez doucement le poignet du côté du pouce, faites jouer l'articulation du coude, tendez vos mains ouvertes relevées sans raideur. Mille pensées, mille besoins provoquent ces ascensions de l'avant-bras tout entier. Rarement pour donner, souvent pour demander et volontiers pour recevoir, nos mains s'élèvent ainsi. Il y a dans ce mouvement de l'humilité et de la prière, n. 7, 8, 11.
En avant, face à l'auditeur. L'avant-bras redressé, le poignet légèrement raidi, les deux mains grandement ouvertes du côté de l'auditoire, tantôt vont et viennent de gauche à droite et de droite à gauche, tantôt se rapprochent vivement de la poitrine. Attitude familière à l'homme qui refuse, qui se défend, qui conteste ou qui a peur. Immobiles, les
1. Figure 18. — Melpomène. Espagne, mosaïque d'Italica ; — 2. Statue municipale. Florence, Goré ; — 3. Femme inconnue. Boissard ; — 4. Marius, Angleterre, Oxford ; — 6. Mithra, Paris, Cabinet des médailles ; — 6. Narcisse. Rome, Villa Pamphili ; — 7. Victoire. Guattani ; — 8. Junon. Naples, Musée Bourbon ; — 9. Auguste. Paris, Musée du Louvre ; — 10. Géta. (prétendu) Angleterre, collection Grey ; — il. Femme inconnue. Rome, Via Albani ; — 12. Titus, Paris, Musée du Louvre ;— 13. Septime sévère. Munich, Glyptothèque; — 15. Camille. Paris, Musée du Louvre ; — 16. Adorante. Naples, bronze d'Herculanum ; — 17. LiviE en adorante. Rome, Musée Pio-Clémentin ; — 18. Ador.\nte. Paris, Musée du Louvre ; — 19. Flore, Rome, Collection Guistiniani ; — 20 Esculape, Bronze de la Galerie de Florence.
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doigts tournent vers le ciel, les deux mains expriment heureusement les sentiments de la prière (fig. 18, n. 16, 17, 18). En dehors enfin, sur le côté. Les deux articulations du poignet et du coude s'infléchissent fortement du dehors en dedans jusqu'à retourner complètement la main ; position un peu contre nature, violente, et par conséquent rare et peu durable. Posez, pour vous en rendre compte, votre main ouverte à plat contre le mur, à droite ou à gauche de votre siège sans vous retourner, ou plus simplement encore faites le geste de souffleter du plat de la main un ennemi imaginaires (fi. 18, n. 6, 19, 20).
304. Mouvements des bras ou grands gestes. — On ne met à contribution les articulations du coude et de l'épaule que pour déplacer la main, l'éloigner du corps ou l'y ramener. Quand le bras remue, la main se promène, va, s'arrête, revient, au gré de l'âme qui la dirige. Les grands gestes ne sont donc, à bien prendre les choses, que de simples déplacements de l'instrument des petits ; déplacements essentiellement temporaires, car la main ne va que pour revenir. On ne saurait mieux comparer son processus qu'à un voyage circulaire. Et de fait la théorie du geste doit toucher à tous les problèmes que pose nécessairement ce genre de voyage, c'est à savoir: — la fixation d'un point de départ, d'un point d'arrivée et d'un point de retour ; — l'a- . doption d'un premier trajet pour atteindre le point d'arrivée, et d'un second pour joindre le point de retour ; — la détermination du nombre et de la durée des arrêts ; la réglementation enfin de la vitesse à réaliser suivant les étapes.
305. Points de départ. —Autant de points de départ pour le geste que de positions de repos pour la main. Or la position de la main au repos varie naturellement tout d'abord suivant l'attitude de celui qui parle. Debout, in piano, d'ins-
tinct pour ainsi dire, nous laissons nos bras sollicités par les lois de la pesanteur retomber le long du corps et nos mains, pendantes mais vivantes, la face palmaire tournée en dedans, les doigts légèrement infléchis, prendre contact avec le corps sans s'y appuyer. — Debout, dans la chaire, ou à la tribune, il est tout indiqué que nous placions nos mains sur le rebord des panneaux ou de la balustrade, les bras écartés sans violence et avancés sans raideur, les doigts, rarement recourbés, le plus souvent posés mais non étalés sur le bois, le fer ou le velours, jamais écartés et collés à l'appui, à la manière de serres d'oiseaux autour du perchoir. — Assis dans un fauteuil, notre coude cherche le bras du siège dont notre main saisit l'extrémité, à l'effet presque toujours de se donner une contenance, se modelant sur elle, l'enveloppant pour ainsi dire, sans s'y attacher, souple et mobile. — Assis sur une chaise, les bras retombent le long du corps sans y adhérer, les coudes s'écarLant un peu, et les mains se posent, sans s'y aplatir, sur les cuisses près du genou. — Debout ou assis, debout surtout, on ramène et on retient volontiers les mains sur la poitrine. Assez souvent, c'est la main droite seule qui vient ainsi parler aux yeux par une attitude qu'il dépend de nous de rendre ferme et gracieuse tout à la fois, en conservant à l'organe sa souplesse naturelle, et en lui cherchant dans le vêtement un appui discret. Mais il n'est pas rare que la main gauche elle-même éprouve à son tour le besoin de parler et de se produire. Elle arrive, offrant son concours à la main droite, et alors, ou les deux mains se juxtaposent sans se toucher, ce qui est bien encombrant ; ou elles se superposent, l'une dissimulant l'autre, ce qui donne un air guindé et naïf; ou elles se joignent en croisant les doigts, ce qui est bien pieux; ou elles se cachent silencieuses sous les aisselles, attirant les bras qu'elles croisent et faisant parler les coudes qu'elles soulèvent, attitude trop compli-
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quée pour paraître naturelle et trop violente pour être durable.
Maintenues simultanément sur la poitrine, les deux mains sont un embarras. Que l'une et l'autre y vienne et y revienne, c'est son droit, c'est même son devoir, tout geste, où qu'il aille et d'où qu'il revienne, les obligeant à s'en rapprocher ; mais qu'une seule — la droite — s'y attache, et pour un temps seulement, pendant que l'autre descend le long du corps ou se pose doucement sur la chaire, sur le siège ou sur le genou. Il serait, pensons-nous, pour îe moins superflu de recommander à un homme qui parle en public de ne pas ramener ses bras en arrière, les mains cachées et croisées derrière le dos.
306. Points d'arrivée. — Le champ ouvert à l'instrument des gestes pour l'exécution de ses manœuvres a du moins cet avantage de présenter de tous les côtés des limites extrêmes absolument infranchissables. Les lignes qui pour nous en dessinent les mouvements s'inscrivent toutes dans un cône irrégulier dont l'articulation de l'épaule forme le sommet, dont la main promenée aussi loin que possible autour de cette articulation découpe les côtés et trace la base, dont le bras tendu vers le centre de cette base mesure la hauteur.
La très grande mobilité des articulations des doigts, du poignet, du coude et de l'épaule, permettant à la main de parcourir, d'explorer, de saisir, pour ainsi dire, jusque dans leurs moindres détails, à peu près toutes les parcelles de son domaine, le point d'arrivée du geste pourra être, au gré de l'énergie intelligente qui guide la main, à peu près toujours, un point quelconque non seulement de la superficie mais de l'intérieur du cône mimique déjà défini. " Libre à nous, en effet, si cela nous plaît, de replier notre main jusque sur l'épaule ; libre à nous de la conduire par
une extension totale jusqu'à l'extrêrne limite opposée ; libre à nous en maintenant ou en rétablissant l'extension du bras, de mettre successivement la main en contact avec tous les points de l'horizon qu'elle peut atteindre sur sa base infranchissable ; libre à nous enfin d'arrêter ou de ramener son essor sur un point quelconque entre l'épaule et l'horizon, en haut ou en bas, à droite ou à gauche, et d'explorer successivement les points intermédiaires, à toutes les distances et dans toutes les directions. Cela revient à dire que les points d'arrivée pour les gestes sont en nombre incalculable, inépuisable, indéfini.
Un choix s'impose, qui le fixera? La facilité ou la convenance et souvent les deux à la fois; car laborieux et disgracieux sont presque toujours, sur le terrain du geste, deux expressions synonymes.
Ainsi, la main ne pouvant, sans un visible et violent effort, ni se rabattre sur l'épaule, ni s'en aller par dessus la poitrine de l'autre côté du corps, ni s'élever perpendiculairement plus haut que la tête, ni s'élancer en dehors horizontalement aussi loin qu'elle peut atteindre, tout geste qui prendra l'une quelconque de ces quatre orientations extrêmes paraîtra pour l'ordinaire ce qu'il est en réalité, exagéré, extravagant, inesthétique.
Par contre, les mouvements du bras en arrière vers la poitrine et en avant dans toutes les directions, depuis le niveau des épaules jusqu'à celui de la ceinture, étant ce qu'il y a au monde de plus spontané et de plus facile, tout geste régulièrement conduit et contenu dans ce sens et dans ces limites, paraîtra ce qu'il ne peut pas ne pas être, naturel et normal, et deviendra, quand nous le voudrons, expressif et beau.
307. Question de limites. — On fera donc sagement d'adopter comme règle générale, d'exécuter les gestes courants.
CH. XVI. — l'alphabet du geste
ceux de la conversation el ceux du discours calme et familier, exclusivement dans l'enceinte du quadrilatère dont on vient d'indiquer les faces évitant avec un égal souci, comme Quintillien au nom des anciens nous le recommande, — et d'élever la main plus haut que les yeux, — et de l'abaisser plus bas que la poitrine jusqu'à l'aine, — et de la pousser plus loin que le milieu du corps jusqu'à l'autre épaule 1 , ajoutons et de la projeter en dehors de façon à rendre par trop obtus, l'angle que l'avant-bras forme avec la poitrine.
Fiic. 19. Eralo.
Rome, Palais Barberini.
Fij;. -0. Ci^-n'-s eu A?;rippine.Ani,'leterre, collection Coke.
Fig. 21. Céres.
Cavaceppi.
Mais pour peu que la conversation s'anime, pour peu que le discours s'échauffe, adieu le respect des frontières. En haut, en bas, en dehors, en dedans, de tous les côtés, la main s'échappe. La vie a ses entraînements inévitables, et
L « C'est une règle constante parmi les maîtres de l'art, que la main ne doit jamais aller plus haut que les yeux, ni plus bas que la poitrine : d'où l'on peut juger s'il est permis de l'élever jusqu'à la hauteur de la tète ou de l'abaisser jusqu'à l'aine. Quand on l'avance vers l'épaule gauche, il faut qu'elle demeure en deçà. Mais lorsque par un sentiment d'aversion nous portons la main vers la gauche, l'épaule du même côté doit se hausser un peu, pour s'accorder avec la tête, qui dans ce mouvement-là se trouve pencher du côté droit, Quintillien, op. cit., 1. xi, c. m.
LE LANGAGE MBIIQUE
Tig. 'it. Apollon.
Naples, bronze d'Herculanum.
la rhétorique est impuissante à contenir les impulsions du cœur. « Les règles, disait Baron, défendent de lever le bras au-dessus de la tête, mais si la passion les y porte, ils feront bien: la passion en sait plus que les règles. » Les modernes sont sur ce point beaucoup moins sévères que les anciens. L'impassibilité, depuis le christianisme, n'est plus une vertu, et on pardonne volontiers un excès de mouvement à qui veut exprimer une émotion sincère. Les anciens d'ailleurs, du moins les :artistes, se gardaient bien de prendre à la let- Fiii;.:i;j.temmein-
., - , ,, .. • 1 j connue. Rome, col-
tre les conseils des rhéteurs, temoms les deux lectionGiusUniani •chefs-d'œuvre de sculpture antique reproduits par les figures 22 et 23. Question, alors comme aujourd'hui, de tact et de mesure. Seuls, les grands écarts, qui sont de nature à •choquer lauditoire en ridiculisant l'orateur, doivent être soigneusement et partout proscrits.
Il est au moins une double direction dans laquelle les gestes courants eux-mêmes gardent une liberté presque sans limites. Il est permis, il est même recommandé, il est presque obligatoire de laisser la main aller et venir sans -contrainte d'arrière en avant et d'avant en arrière, de la poitrine à l'horizon et de l'horizon à la poitrine, se repliant sans scrupule sur un point quelconque du mur vivant qui, ■€n arrière, limite son mouvement, et s'élançant sans hésitation vers le point de l'horizon qui doit arrêter son essor. Déployons et reployons nos bras largement et librement. Evitons seulement, si nous parlons en public, de laisser nos mains étendues se rapprocher de façon à couvrir le corps ou le visage, aux regards de l'auditoire ; mais ne •craignons pas de laisser nos mains aller et venir sans en-
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traves d'une extrémité à l'autre de l'étroite province dont les rhéteurs eux-mêmes veulent bien lui permettre d'utiliser toutes les parcelles.
308. A l'aller et au retour. — En deçà ou au delà des limites tracées par les rhéleurs, tout geste vise un point donné: comment l'atteindre? — Le point visé, quel qu'il soit, ne sera jamais qu'une halte: quand convient-il delà quitter? — La halte achevée, il faut revenir: par où et de quelle allure ?
Quelle que soit l'étape qu'elle ait à franchir, la main doit éviter avec un soin jaloux soit d'aller trop droit, soit d'aller trop vite. Inflexible, le geste est sans vie ; anguleux, il manque de grâce ; on ne brusque rien quand on sait prévoir, et on ne court pas quand on se possède.
« Le passage de l'état de calme à l'état de mouvement doit avoir lieu sans brusquerie, avec cette force mêlée de douceur qu'on nomme (( le moelleux », mouvement qui flatte toujours l'œil du spectateur, i » A quoi bon d'ailleurs cette agitation, cette presse ? Elles jurent avec l'aménité, et on peut très bien sans leur secours, exprimer la véhémence. Servez-vous des gestes avec modération, dit Shakespeare, et au moment même de la passion la plus violente, ayez l'art de conserver une certaine douceur.
Que du premier au dernier moment de sa course la main garde l'aisance et la souplesse caractéristiques de la liberté dans la vie; que le bras lui-même, doucement infléclii de l'épaule au poignet, « comme s'il n'était qu'un muscle sansos », souligne, pour ainsi dire en les préparant et les conlinuant, les ondulations de la main dont les mouvements ne deviennent beaux ou du moins gracieux qu'à la condition de décrire une courbe toujours visible, plus ou moins prononcée
\. D' ColomLat, op. cit., p. 505.
par conséquent, suivant l'espace qu'ils ont à parcourir. Rien n'est, en fait de gestes, vulgaire et dur comme la ligne droite. Assouplissons-nous.
L'arrêt au point d'arrivée, si arrêt il y a, pour l'ordinaire sera très court. Une des qualités essentielles du geste €st précisément la continuité dans le mouvement. Et la raison en est évidente. Le geste, en effet, sert l'idée ; c'est là sa mission et sa raison d'être. Il la précède pour l'annoncer ou la suit pour lui rendre hommage. Le devoir de l'idée étant de marcher sans cesse jusqu'à son évolution totale, de quel droit son servant s'arrêterait-il? Il est cependant des pensées, il est des états d'âme qui légitiment, qui nécessitent même le maintien du geste sur un point donné. Tel le souci d'appeler l'attention sur un objet déterminé, tel le besoin d'exprimer l'ardeur de son désir dans la prière. Mais même dans ces cas exceptionnels, il importe de ne pas dépasser une juste mesure. Le geste de la supplication trop prolongé fatigue l'auditoire, et l'indicatif lui-même, en insistant trop, devient importun.
309. Continuité et continuatioa du geste. — De ce que nul geste ne peut s'interrompre, s'ensuit-il que le geste doive durer toujours ? Non certes. Entre continu et continuel grande est la différence. Ce qui n'est que continu peut finir très vite, et pour toujours ; ce qui est continuel se prolonge, se renouvelle, dure indéfiniment. Une fois achevé, le continu s'arrête ; le continuel ne s'arrête pas.
Or tout geste s'achève, et le mouvement qui l'engendre subit des arrêts. Tous nos gestes seraient donc parfaitement continus que notre geste n'en serait nullement continuel. Avant, parmi et après les actions les plus cohérentes, peuvent aisément se placer des délais, des interruptions et des pauses.
Et d'abord des délais s'imposent. Sauf les circonstances
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assez rares où il peut y avoir intérêt à frapper les esprits par un exorde ex abrupto, sauf les cas où il serait expédient <le recourir au signe du silence, ce n'est jamais la main qui ouvre le discours. Son rôle est d'attendre, en humble servante qu'elle est de la voix, immobile, silencieuse, prête à partir, les ordres de sa maîtresse. Celle-ci n'a nul besoin de ses services tant qu'il n'est question que d'exposer avec calme les vues d'un esprit rassis, que d'échanger avec des auditeurs bienveillants des idées qui les laissent calmes et •des impressions qui n'ont rien de troublant. La voix n'éprouve l'impérieux besoin d'appeler la main à son aide qu'au moment et dans la mesure où elle se sent impuissante à exprimer seule les émotions qui agitent l'âme.
La main serait donc indiscrète qui, à tout propos et hors de propos, offrirait ses services avec la prétention de les imposer. Réfrénons ses impatiences, apprenons-lui à ne venir que quand on l'appelle, et ne l'appelons que quand son concours est vraiment utile ou nécessaire.
La main serait importune qui mettrait à rendre les ser- "vices même qu'on lui demande un empressement propre à faire oublier l'humilité de son rôle d'auxiliaire et de suivante de la voix. «; Le geste, dit M. Hamon, doit toujours précéder quelque peu la parole parce qu'on sent bien plus tôt que la voix ne peut le dire, et le geste est beaucoup plus preste qu'elle ; il faut des moments à la parole pour se former et arriver à l'oreille, tandis que le geste part au moment même où l'âme éprouve le sentiment : à cela près il doit toujours être d'accord avec la voix, c'est-à-dire, en suivre le progrès et la gradation, et tomber avec elle à latin des périodes ; c'est-à-dire encore, s'harmoniser parfaitement avec le sens des paroles, de sorte que la nature seule semble le former sans aucune étude, et que l'art n'y ait de part que pour le remettre dans le naturel. Aux jeux olympiques, un -acteur perdit le prix pour avoir fait, lui dit-on, un solécis-
me de la main : il avait montré la terre dans une invocation à Jupiter, et le ciel dans une apostrophe à la terre * . »
310. La sobriété et l'a propos. — Que nos mains respectent scrupuleusement les lois de la discrétion et de la subordination bien comprises, et notre geste sera ce qu'il doit être, sobre et rare. Tel que le demande Gicéron dans son traité de V Orateur: « Les mouvements de la voix doivent être accompagnés d'un geste analogue : non qu'il faille exprimer chaque mot à la manière des comédiens ; l'orateur n'a pas besoin de tout rendre par la pantomime ; il lui suffira de marquer l'effet général de la pensée. Il doit conserver les attitudes mâles et nobles d'un gladiateur, et ne pas rechercher la mobilité des histrions. Que la main n'en veuille pas trop dire; que les doigts suivent les paroles, sans chercher à en exprimer le sens ; que le bras s'étende en avant, comme pour lancer le trait d'éloquence ; que le pied frappe quelquefois la terre, au commencement et à la fm des discussions animées. ^ »
Tel que le veut Fénelon dans ses Dialogues sur Véloquence : (( Il n'est point naturel de remuer toujours les bras en parlant : il faut remuer les bras parce qu'on est animé ; mais il ne faudrait pas, pour paraître animé, remuer les bras. Il y a des choses même qu'il faudrait dire tranquillement sans se remuer 3. »
Tel enfin que le désire M. Hamon dans son Traité de la Prédication : « Il faut être sobre de gestes, savoir dire certaines choses tranquillement, et ne remuer les bras que quand le discours est animé, parce qu'il est contre la