Hamon, op. cit., p
B. Quoi ! vous voudriez qu'un prédicateur, par exemple, ne fit point degeste en quelques occasions? cela paraîtrait bien extraordinaire.
A. J'avoue qu'on a mis en règle ou du moins en coutume, qu'un prédicateur doit s'agiter sur tout ce qu'il dit presque indiiféremment ; mais il est bien aisé de montrer que souvent aussi il ne s'agite pas assez.
J3. Ha! Je vous prie de m'expliquer cela,, car j'avais toujours cru, sur l'exemple de N..., qu'il n'y avait que deux ou trois sortes de mouvements de mains à faire dans tout un sermon.
A. Venons au principe. A quoi sert l'action des corps? N'est-ce pas à exprimer les sentiments et les passions qui occupent l'âme ?
B. Je le crois.
A. Le mouvement du corps est donc une peinture des pensées de l'âme ?
B. Oui.
A. Et cette peinture doit être ressemblante. Il faut que tout y représente vivement et naturellement les sentiments de celui qui parle et la nature des choses qu'il dit. Je .sais bien qu'il ne faut pas aller jusqu'à une représentation basse et comique.
B. Il me semble que vous avez raison, et je vois déjà votre pensée Permettez-moi de vous interrompre, pour vous montrer combien j'entre dans toutes les conséquences de vos principes. Vous voulez que l'orateur exprime par une action vive et naturelle ce que ses paroles n'exprimeraient que d'une manière languissante. Ainsi, selon vous, Taction même est une peinture.
311. La main droite et la main gauche. — La main droite, qui est la plus noble, domine toujours dans l'action, agissant seule le plus souvent, et quand elle admet la colla-
A. Sans doute. Mais voici ce qu'il en faut conclure ; c'est que, pour bien peindre, il faut imiter la nature, et voici ce qu'elle fait quand on la laisse faire et que l'art ne la contraint pas.
B. J'en conviens.
A. Voyons donc. Naturellement fait-on beaucoup de geste quand on dit des clioses simples et où nulle passion n'est mêlée ''.
B. Non.
A. Il faudrait donc n'en faire point en ces occasions dans les discours publics, ou en faire très peu; car il faut que tout y suive la nature. Bien plus, il y a des choses où l'on exprimerait mieux ses pensées par une cessation de tout mouvement. Un homme plein d'un grand sentiment demeure un moment immobile ; cette espèce de saisissement tient en suspens l'âme de tous les auditeurs.
B. Je comprends que ces suspensions bien employées seraient belles, et puissantes pour toucher l'auditeur ; mais il me semble que vous réduisez celui qui parle en public à ne faire pour le geste que ce que fei'ait un homme qui parlerait en particulier.
A. Pardonnez-moi : la vue d'une grande assemblée, et l'importance du sujet qu'on traite, doivent sans doute animer beaucoup plus un homme, que s'il était dans une simple conversation. Mais, en public comme en particulier, il faut qu'il agisse toujours naturellement : il faut que son corps ait du mouvement quand ses paroles en ont, et que son corps demeure tranquille quand ses paroles n'ont rien que de doux et de simple. Rien ne me semble si choquant et si absurde, que de voir un homme qui se tourmente pour me dire des choses froides : pendant qu'il .sue il me glace le sang. Il y a quelque temps que je m'endormis à un sermon. Vous savez que le sommeil surprend aux sermons de l'après-midi : aussi ne prêchait-on anciennement que le matin à la mes.se après l'Évangile. Je m'éveillai bientôt, et j'entendis le prédicateur qui s'agitait e.Ktraordinairement : je crus que c'était le fort de sa morale.
B. Hé bien ! qu'était-ce donc ?
A. C'est qu'il avertissait ses auditeurs que, le dimanche suivant, il prêcherait sur la pénitence. Cet avertissement fait avec tar.t de violence me surprit, et m'aurait fait rire si le respect du lieu et de l'action ne meut retenu. La plupart de ces déclamateurs sont pour le geste comme pour la voi.x : leur voix a une monotonie perpétuelle, et leur geste une uniformité qui n"est ni moins ennuyeuse, ni moins éloignée de la nature, ni moins contraire au fruit qu'on pourrait attendre de l'action.
CH. XVI, — l'alphabet du geste 523
boralion de la main gauche, lui commandant avec empire. La main gauche toute seule — c'est du moins l'avis de Qaintillien — ne réussit jamais à faire un geste. — Et les gauchers que feront-ils? Ils gesticuleront des deux mains, n'ayant que ce moyen de déguiser leur maladresse. Sou-? vent, chez les droitiers eux-mêmes, la gauche ne reste pas inaclive, ma'S ouvertement conspire avec la main droite. « Par exemple, dit Quintillien, lorsque nous comptons par nos doigts, ou que, pour témoigner combien nous détestons une chose, nous avançons les deux mains sur la gauche, ou que nous les présentons toutes deux directement devant nous, ou que nous jetons l'une d'un côté, l'autre de l'autre, ou qu'enfin nous les joignons ensemble, comme pour faire satisfaction ou pour prier ^ ».
Y\ç;. -j.,. hiusus. Est-il superflu de répéter ici une observa- Rome, .Miist'e du , . , . , 1 ■ ,. . ,
Latiaii. lions deja faite a propos du mamtien et des
attitudes de l'orateur? Chaque fois que, pour faire un geste, on n'a besoin que d'une seule main, c'est toujours le bras et la main correspondant au côté et à la jambe mis en avant qui doivent fonctionner. Ajoutons-en une seconde.
B. Vous conviendrez qu'il n'en ont pas assez quelquefois ?
A, Faul-il s'en étonnner ? Tls ne discernent point les choses où il faut s'animer ; ils s'épuisent sur des choses communes, et sont réduits à dire faiblement celles qui demanderaient une action véhémente. » Fknelox, 1. c. p. 53-56.
l. « Et ce dernier geste se diversifie en plus d'une façon : car on joint les mains, ou pour marquer de la soumission, et alors on les tient baissées ; ou de l'adoration et du respect, et alors on les élève ; ou une douleur profonde jointe à une sorte d'invocation, et alors on les tient seulement devant soi... Dans les petits sujets et dans tous ceux qui demandent de la tristesse ou de la douleur, les mains ont le geste plus mesuré ; au contraire, dans les grands sujets et dans ceux qui sont gais ou atroces, elles l'ont plus étendu. » Quintillien, op. cit., 1. XI. ch. III.
Elle relève tout à la fois de l'anatomie et de l'esthétique. «Quand les deux bras et les deux mains concourent au geste, il faut avoir soin de ne point faire de mouvements symétriques, et éviter de laisser les extrémités aboutir sur une même ligne ; l'une des deux mains doit être un peu plus élevée que l'autre, et ce sera celle qui se trouve du côté de la jambe placée en avant - ».
312. Gestes de Tordre physique. — Grand ou petit le mouvement a sa raison d être ; tout geste a un but. Et de fait, toutes les lois que nous nous servons de la main et du bras, c'est, — ou pour subvenir aux besoins du corps : tels les mouvements de l'ouvrier et du convive; — ou pour manifester les émotions de l'âme : ainsi la mère embrasse son enfant, ainsi l'ami serre la main de son ami ; — ou pour exprimer une conception de l'esprit: ainsi l'officier, indique de la main, à ses hommes la position à occuper, ainsi le philosophe, énumère sur ses doigts, les raisons de son sentiment ; — ce qui permet de ramener à trois types tous les mouvemenls volontaires des mains et des bras, de distinguer par conséquent trois catégories de gestes: ceux de l'ordre ijJiysique, ceux de l'ordre affectif, et ceux de l'ordre intellectuel.
On ne conçoit guère pour l'homme que deux moyens de modifier ses rapports avec le milieu qui, physiquement, le fait vivre : se déplacer ou le déplacer. Pour se déplacer luimême, il a des jambes ; pour déplacer ce qui l'entoure, il a des bras. Seuls, nous l'avons dit, les mouvemenls du bras sont des gestes. Le geste physique a donc essentiellement pour but une modification par rapport à nous de ce que le bras peut atteindre.
Or ce que son bras peut atteindre à l'aide de la main,