Beaunis, p
d'émettre la parole qui consiste dans la répétition saccadée de toutes les syllabes ou de quelques syllabes en particulier, et dans la suspension ou l'empêchement complet de l'articulation syllabaire, d Absolument distinct et indépendant des défauts jusqu'ici décrits sous les noms d'accent, de nasillement, de blésement, de grasseyement, etc. comme de ceux qui le seront dans la suite sous les noms de bredouillement et de balbutiement, — le bégaiement est un défaut, ou plus exactement une infirmité, qui consiste essentiellement dans la difficulté qu'on éprouve d'articuler toutes les syllabes ou quelques syllabes. On peut posséder à fond la science de l'émission des voyelles, de l'articulation des consonnes, de la formation des mots et des phrases, n'être, par conséquent, à aucun degré, ni provincial, ni balbutieur, ni bredouilleur, et être bègue au dernier degré. Je puis ne rien ignorer de l'articulation et être incapable d'articuler. En lui-même, en effet, le bégaiement n'est qu'une impuissance, l'impuissance d'articuler purement et simplement, abstraction faite des qualités ou des défauts qu'aurait l'articulation dont on serait capable si on avait la liberté de suivre ses lumières.
A l'état normal, les organes divers de l'appareil vocal, ceux du poumon, ceux du larynx et ceux de la bouche, exécutent avec un parfait ensemble et une merveilleuse docilité toutes les opérations si compliquées que nécessite la parole. Sans résistance, sans secousse, avec aisance et empressement, chaque élément donne le concours convenable : l'intelligence conçoit, la volonté décrète, les nerfs actionnent et les muscles réalisent les mouvements constitutifs du mot; év^olution calme et douce dans l'ordre et l'harmonie établis par la nature. Dans le parleur affecté de bégaiement, adieu ce bel ordre, et cette tranquille harmonie des opérations du langage ^.
1. « Les signes de bégaiement vrai, dit le docteur Chervin, sont au nombre de quatre : Début dés l'enfance ; troubles respiratoires plus
i42 LA SCIENCE DE L'ARTICULATION
121, Ce qui le constitue. — Ne s'agit-il que de concevoir et de commander, le bègue ressemble à tout le monde ; mais s'agit-il d'exécuter ? il se trouble, il s'arrête, il est impuissant. Dès qu'il entreprend de réaliser les mouvements constitutifs du mot qu'il sait traduire sa pensée et qu'il voudrait dire, l'obstacle se dresse, souvent très gênant et parfois insurmontable. Il a beau savoir, il a beau vouloir, l'opération prévue et voulue ou ne se fait pas, ou se fait tard, ou se fait mal. Aussi difficiles à contenir une fois lancés que lents à recevoir le premier ébranlement, les organes exécutent capricieusement, sans suite et sans mesure, les ordres qu'ils ont dû subir. De la résistance toujours, et tout d'abord, et ensuite, presque toujours de la précipitation ; un raidissement préalable précédant de peu une agitation déréglée, état anormal, tétanique et convulsif, c'est le bégaiement.
La résistance aux impulsions de l'âme, comme le tumulte dans l'exécution de ses volontés, peuvent se produire dans toutes les parties de l'appareil vocal à la fois, ou s'y étendre successivement, ou se localiser ici ou là. Le siège principal de la résistance paraît être la bouche et, dans la bouche, l'organe le plus indocile ou le plus impuissant est assurément la langue. « Au moment où certains bègues s'efforcent d'articuler un mot, leur langue reste abaissée derrière les dents inférieures, et les efforts qu'ils font n'aboutissent qu'à l'appliquer trop contre le palais et à la porter ensuite en avant : c'est ce que Malebouche appelle le bégaiement en avant. D'autres fois la langue n'est pas portée en avant, elle reste en haut, mais ses mouvements ne coïncident pas avec la production du son vocal, et alors
ou moins marqués ; intermittence ; disparition totale dans le chant. Le bégaiement débute presque toujours de trois à sept ans, rarement plus tard ; mais pour ainsi dire jamais après la puberté. » Bégaiement, p. 30, 36.
sont répétées des syllabes incomplètement prononcées. Dans une troisième espèce de bégaiement, la plus fréquente, la difficulté est dans les mouvements de rétraction de la langue et par conséquent dans la prononciation des lettres qui exigent cette rétraction, du k, du p. et du i. » — Quant au mouvement convulsif qui suit l'ébranlement laborieux de l'organe indocile, il se communique presque toujours à l'appareil tout entier. Il est rare en effet que chez le bègue on ne voie pas prendre part, à des degrés divers, au mouvement convulsif qui l'agite, toutes les pièces de l'organisme vocal, depuis les lèvres jusqu'au diaphragme. Souvent même c'est du diaphragme que semble partir l'agitation tumultueuse, et c'est là qu'elle se déchaîne, plus indisplinée et plus violente que partout d'ailleurs i.
122. Ce qui le produit. — A quoi tient cette résistance aux ordres de la volonté et d'où vient l'ébranlement qui suit l'obéissance ? Ou les nerfs transmettent mal les ordres reçus, ou les muscles sont inaptes à la prompte exécution des ordres transmis. L'un ou l'autre nécessairement ; les deux peut-être. Le bégaiement serait donc symptomatique d'une affection nerveuse ou musculaire. Nerveuse surtout. Le bégaiement, dit le D"" Golombat, « est une affection essentiellement nerveuse. » « Le bégaiement, écrit Littré, provient d'un trouble, originel ou accidentel, de la partie des centres nerveux qui préside à la motricité soit de la langue seule, soit de la langue et des muscles de la face, comme on le voit chez beaucoup de bègues qui offrent en même temps un tic ou sorte de chorée du visage. Aussi toute émotion assez vive pour agir sur les
i. Le nombre des bègues existant actuellement en France, d'après les calculs des docteurs Chervin, père et fils, serait d'environ 1,300,000, dont les neuf di.viémes du se.xe masculin. Le bégaiement serait moin& fréquent au nord qu'au midi ; le nord-est serait le plus épargné et le sud-est le plus maltraité. M. Monrose assure qu'il y a deux et même trois fois plus de bègues dans les campagnes que dans les villes.
facultés intellectuelles, y compris celle de l'expression, augmente ou diminue le bégaiement suivant les cas, ou même rend bègues momentanément ceux qui ne le sont pas et dont le système cérébral est fort impressionnable. »
Triompher de la résistance opposée par l'appareil vocal à l'émission régulière des mots et se rendre maître des mouvements tumultueux des organes de la parole, telle est donc la double tâche qui s'impose au bègue. La guérison est à ce prix. Se guérir du bégaiement 1 est-ce possible?
123. Du bégaiement organique. — Il est des résistances qui tiennent à un vice de conformation, et des mouvements tumultueux dus à des lésions organiques ou à des affections des centres nerveux. Trop volumineuse, la langue n'exécutera que difficilement les mouvements de certaines consonnes ; trop courtes, les lèvres ne se prêteront qu'imparfaitement à certaines articulations; incapable de me dominer et tremblant à la moindre secousse, trahi par mes nerfs, je reste sans souffle, sans voix, sans parole. Infirme dans un cas, malade dans l'autre, et bègue dans les deux, précisément parce que infirme ou malade, à qui demander lumière et secours si ce n'est aux guérisseurs attitrés des infirmes et des malades, les chirurgiens et les médecins '? Que me donneront-ils? Des espérances? toujours; du soulagement? quelquefois ; la guérison ? peut-être.
« Le bégaiement organique est-il curable ? J'en doute. La médecine a fait beaucoup d'essais ; je n'ai pas vu de véritables réussites. Des atténuations passagères, des intermittences, des apparences de guérison.... mais une guérison réelle ? non. Certains spécialistes ont fait afficher dans les journaux le nombre de leurs cures merveilleuses. Voici un fait dont j'ai été le témoin. Je me trouvai, un jour, dans ma jeunesse, à un bal donné par un médecin célèbre par cette spécialité, et qui a rendu de très grands services à l'art de
ta parole, par ses travaux théoriques. « Monsieur, dis-je à un •de mes voisins, voulez-vous me faire vis-à-vis pour la contredanse ? — Vo-o-olontiers, monsieur. — Ah ! un bègue ! » me dis-je. On passe des rafraîchissements. « Monsieur, disje à un autre jeune homme, voudriez-vous me passer une glace? — V.... V.... V.... voici ! — Ah ! un second bègue !...» Je me trouve en face d'un de mes anciens camarades de collège. « Ah ! ah ! c'est toi.... me dit-il. Te., te... ra... ra... ra... rappelles-tu comme je bé... bé... bégayais au collège?.... — Oui. — Eh bien... je suis venu... trouver M. Go.... co... -co... lombat (c'était notre amphytrion) et depuis ce moment, je suis... tout à fait gué.... gué... ri ! » — Ce souvenir m'a toujours rendu un peu incrédule à l'endroit des bégayeurs «qui ne bégayent plus i ».
124. Le bégaiement d'habitude. — Mais tout bégaiement n'est pas organique. Il est des résistances qui sont de purs actes d'indiscipline, et des mouvements désordonnés uniquement attribuables à la maladresse du parleur. Ma langue [hésite à prendre telle position parce que je n'ai pas su la ■lui imposer à temps ; mes lèvres ne prennent que difficilement cette direction parce que je n'ai pas eu la précaution de la leur donner quand il le fallait ; mon diaphragme intervient tumultueusement parce que je n'ai pas su régler impérieusement son intervention dans les mouvements respiratoires. Ainsi explicable, le bégaiement cesse d'être une infirmité^ -et devient un vice. On n'est devenu bègue que parce qu'on l'a voulu ; on ne reste bègue que parce qu'on le veut bien.
Le bégaiement d'habitude, quelque invétéré qu'il soit, est toujours guérissable. Vouloir, mais vouloir énergiquement •et longtemps, tout est là. Nul besoin de médecin. Le mal vient de vous-même ; vous seul pouvez vous guérir.
Si vous respirez mal, apprenez à respirer. Si vous articu-