AGENCEMENT DES PHRASES ET BALBUTIEMENT
135. Les pauses et les liaisons i. — Plusieurs mots formant u n sens complet constituent une prase. La phrase la plus élémentaire est une proposition : Le ciel est pur. — Il sentit son cœur apaisé. — Plusieurs propositions forment un discours, qu'on appelle période, lorsqu'elles concourent à former un seul sens : <( Il y a telle de mes périodes, dit J.-J. Rousseau, que j'ai tournée et retournée cinq à six nuits dans ma tête, avant qu'elle fût en état d'être mise sur le papier. »
Or les exigences de la pensée et les conditions physiologiques de la prononciation amènent, entre certains mots, des rapprochements plus ou moins intimes, et nécessitent, après certaines émissions, des arrêts plus ou moins prolongés. Il •est, dans la diction, entre les divers éléments d'une proposition, des contacts inévitables: parlés, les mots sont vivants, et, vivants, peuvent-ils ne pas s'articuler et se juxtaposer en un tout harmonieux? — Il est, au cours d'une période, des repos obligatoires : comment parler longtemps sans reprendre haleine, et le moyen de se faire compren-
1. Girault-Duvivier. Grammaire des grammaires, ch. xi, t. ii. p. 1084, suiv. ; — L. Dubroca. Traité de la prononciation des consonnes et des voyelles finales des mots français, ch. i-iv, p. 1-76;— L. Branchereau, Lecture à liante voix ; ch. v-vi, p. 179-236 ; — L. Favre, Traité de dic- Jion, 1. 1, 250-265 ; — L. Crouslé, Grammaire dé la langue française, 2" i^artie, ch. V, p. 381, suiv. ; — L. Riquier, Lecture expressive.
dre quand on dit tout sans distinction parce que sans arrêt?
La bonne articulation impose donc au parleur le respect des lois physiologiques et intellectuelles, naturelles ou conventionnelles, qui régissent les rapprochements et les séparations des éléments du discours ; il faut, à qui désire prononcer correctement les phrases, la science des liaisons et l'intelligence des pauses.
130. Pourquoi des repos. — Les pauses sont avant tout régies par la pensée. Ce n'est qu'accessoirement et accidentellement que les lois de la respiration viennent en modifier la durée ou le nombre; leur raison d'être essentielle est dans la nécessité, qui s'impose à tout parleur soucieux d'être compris, de signaler, en les détachant et en les isolant pour ainsi dire les unes des autres, les parties constitutives de l'idée qu'il veut communiquer ; leur vraie mesure se lire de l'importance relative et des rapports mutuels de ces diverses parties. Dans la diction, la voix s'arrête pour permettre à l'auditeur de bien saisir le sens et la portée des sons qu'elle vient d'émettre ; elle espace par un repos l'articulation des mots qui rendent des idées qu'il importe de tenir à distance; elle indique, par un silence plus ou moins prolongé, le passage d'une idée à une autre, s'eflorçanl, par la place même et la durée de ce silence, de faire saisir à l'auditeur le sens plein et le rôle précis, dans le discours, des mots qui. successivement, souples, vivants, bien ordonnés, frappent son oreille.
La science des pauses est à l'art de dire, ce que la lactique est à l'art militaire. Aux mains d'un général inhabile à ranger ses hommes en bataille, à les espacer, à les lancer sans confusion, à les diriger sans tumulte, l^s troupes les plus aguerries, les mieux disciplinées, seront impuissantes ; et il suffira d'un ordre d'attaque inintelligent et inoppor-
CH. VI. — AGENCEMENT DES l'IIRASES 173
tun pour faire d'une armée prête pour la victoire un troupeau voué à l'abattoir. Sur les lèvres d'un parleur impuissant à saisir ou à suivre la marche disciplinée d'un discours régulier, incapable de respecter l'ordre des parties, le groupement des phrases et l'enchaînement des périodes, les plus admirables créations de l'art et de l'éloquence seront sacrifiées ; et il suffira d'une distribution des pauses maladroite et brouillonne pour transformer un chef d'œuvre digne de tous les applaudissements en un bafouillage informe voué aux sifflets.
137. Apprendre à se taire. — Il importe donc souverainement au parleur d'apprendre à se taire, puisque le succès de son ministère dépend autant sinon plus de la place convenable qu'il saura assigner aux silences que de l'émission correcte qu'il saura faire des mots. « Si la parole est d'argent, le silence est d'or » ; appliqué à l'éloquence l'axiome garde toute sa vérité, car nuancer les pauses est autrement important et difficile que prononcer correctement les phrases. Pour donner à la série des phrases qui constituent un morceau littéraire ou oratoire l'articulation et même l'intonation convenables, nul besoin d'en saisira fond le sens et la beauté : du souffle, de la voix, quelques notions de chant et de lecture, cela peut suffire pour émettre une suite plus ou moins prolongée de sons impeccables. Pour mettre entre ces difTérents sons les séparations imposées par l'idée qu'ils expriment, pour maintenir entre les mots, les propositions et les phrases, les distances propres à rendre sensible leur sens précis, leur rôle exact et leur importance relative, le souffle est sans vertu, la voix passe au second rang, la science de l'articulation devient accessoire ; ce qu'il faut avant tout, c'est de l'intelligence. Comprendre non seulement en gros, njais jusque dans les moindres détails, est ici d'une impérieuse nécessité. Si, dans la parole, les émissions de la voix sont
avant tout instinctives, les arrêts sont essentiellement volontaires, délibérés, voulus. Comment leur assigner la place et la durée imposées par l'idée si on n'a de celle-ci une maîtrise absolue? C'est parce qu'ils comprennent mal ce qu'ils disent ou ce qu'ils lisent que l'on entend tant d'orateurs et de lecteurs dénaturer, fausser même, par un placement défectueux ou une tenue inintelligente des pauses, leur propre pensée ou celle des autres, — et émailler leur parole ou leur lecture de méprises dont le moindre inconvénient est de faire rire aux dépens de leur auteur, et de contresens plus ou moins grossiers dont la continuité produit à la longue sur l'auditoire une impression d'énervante lassitude et d'intolérable ennui. Que ne songent-ils, s'ils parlent en leur nom, à se rendre compte, par une patiente analyse, de toutes les délicatesses de leur propre pensée ! Que ne s'efforcent-ils, s'ils interprètent la pensée d'autrui, de tenir sérieusement compte des signes de ponctuation, qui en rendent la contexture sensible même au regard 1
Il existe en effet deux moyens de supprimer ou d'amoindrir pour le parleur, l'humiliation, et pour l'auditoire, l'épreuve dont nous parlions tout à l'heure: le premier, de beaucoup le plus radical, est de se rendre si complètement maître de son sujet, qu'on soit en état d'en interpréter infailliblement les plus fugitives nuances ; le second, plus matériel sans doute, mais d'une utilité incontestable, est de respecter scrupuleusement toutes les indications de la ponctuation écrite.
438. Les éléments du discours. — Se ren dre maître de son sujet, c'est à cela que sert l'intelligence : analyser, réfléchir, prévoir, tout est là. Nous n'avons pas à dire, ici, ce ■qu'il çpnvient de faire, dans tel ou tel cas particulier, et il suffira à notre but d'appeler l'attention du lecteur sur ■quelques considérations d'intérêt plus général.
Dans tout morceau de quelque étendue, quelle qu'en soit d'ailleurs la forme et la matière^ en prose ou en vers, oratoire ou descriptif, il n'importe, on distingue à première vue un nombre plus ou moins considérable de groupes d'idées étroitement unies, inséparables, et jouant dans l'ensemble du discours dont elles constituent les parties, le rôle des étages dans un édifice et des membres dans un corps vivant.
Chaque partie présente à l'analyse une série plus ou moins compliquée de considérations nécessaires au développement de la pensée spéciale qu'il s'agit de mettre en valeur, et distribuées en un certain nombre de phrases, qui sont à la partie ce que les assises sont aux étages d'un édifice, ce que les muscles, les os et les nerfs sont aux membres des corps animés.
La phrase elle-même le plus souvent, offre un assemblage de groupes de mots, où l'analyse grammaticale nous apprend à distinguer des propositions principales et complémentaires.
Toute proposition enfin, exprimés ou sous- entendus, comprend trois termes : le sujet, le verbe et l'attribut, parties irréductibles du jugement, la forme la plus rudimentaire du langage humain.
Parties, phrases, propositions, termes, dans le morceau, qu'il s'agit de lire, ou de déclamer, le parleur doit tout étudier tout approfondir, tout comprendre, puisqu'il doit tout exprimer, tout nuancer, tout rendre.
En ce qui regarde les pauses, il aura bientôt fait de remarquer que, bien que chacune ait sa valeur propre, déterminée par le rôle des mots qu'elle doit séparer, il est cependant facile de ramener à un petit nombre de types toutes celles qui s'imposent : grandes pauses entre les parties ; pauses moyennes entre les phrases et leurs divers membres ; petites pauses entre les termes d'une même proposition.
176 LA SCIENCE DE L'aRTICULATION
139. Les grandes pauses ou repos. — La grande pause est plus qu'un simple arrêt de la voix destiné à permettre au parleur de respirer, et à prévenir l'auditeur du passage d'une idée à une autre ; c'est une interruption proprement dite de la lecture ou de la parole. Donner au parleur quelques instants de nécessaire repos, et préparer l'auditeur au renouvellement d'attention imposé par le changement du sujet, tel est son but. Respirer, remuer, tousser, cracher, se moucher, s'essuyer, se rafraîchir, puisqu'il le faut, c'est le moment.
De pareilles interruptions qui, si rarement, nous savons pourquoi, sont de vrais silences, ont leur place marquée d'avance à la fin des parties constitutives du morceau qu'il sagit de dire ou de lire.
Ces parties, dont une analyse intelligente seule permet de fixer le nombre et de mesurer l'importance, sont d'ordinaire indiqués dans les textes manuscrits ou imprimés par des signes conventionnels dont les plus usités sont les divisions, les alinéas et les guillemets.
140. Les divisions. — Les divisions, quel que soit leur titre, livre, partie, chapitre, article, paragraphe, point, etc. à moins de n'être qu'un trompe-l'œil, indiquent une étape distincte dans la marche de l'écrivain ; s'arrêter avec lui, c'est plus qu'une convenance, c'est un devoir. Seuls, les étourdis et les maladroits sont capables de passer sans interruption d'un point à un point, d'un article à un article; de s'écrier, ayant à peine articulé le dernier mot d'un chapitre premier, sans même prendre le temps de respirer : chapitre-second ; ou même de souder, cela s'est vu, d'une même respiration, et sans le moindre changement d'intonation et d'allure, aux derniers mots d'une lecture d'édification dans un livre latin, les premiers mots d'une lecture courante dans un livre d'histoire.
141, Les alinéas. — Les alinéas, inutile de les définir, ont le très grand avantage d'accuser vigoureusement le dessein de i'auteur. Sans nuire en rien à la netteté de l'ensemble, — le seul fait d'aller à la ligne ne suffisant pas à interrompre le fil du discours, — ils servent singulièrement à mettre en plus grand jour les développements partiels, séparant sans les isoler les éléments divers, récits, raisonnements, tableaux, que leur subordination logique permet de ranger sous un même titre, et rapprochant sans les confondre, les détails, qui par leur nature même, constituent comme autant de petits groupes distincts.
L'étendue, et partant le nombre, comme aussi la netteté des divisions en alinéas varient suivant la nature des matières, le goût des auteurs, et les procédés des typographes. Très fréquents, numérotés, et annoncés par un titre qui tire le regard dans les traités classiques ; nombreux, très distincts et presque pareils dans beaucoup d'ouvrages en vers, à cause de la distribution en strophes ou en couplets ; lis sont plus rares, plus inégaux, plus discrets dans les ouvrages en prose. Certains historiens ont adopté l'usage d'indiquer par des manchettes les sujets divers qu'ils ont cru devoir traiter sous un même titre, — excellente précaution pour écarter les confusions et les méprises si fréquentes dans la lecture publique des ouvrages de ce genre. Les anciens éditeurs ménageaient les blancs ; les éditeurs modernes souvent les prodiguent. Jadis il n'était pas rare de voir un seul alinéa remplir plusieurs grandes pages d'un texte serré ; les écrivains ne se comptent plus de nos jours qui font à leurs éditeurs une obligation d'espacer les mots et de multiplier les interlignes.
« Cet excès, dit M. Branchereau, si excès il y a, offre au moins l'avantage de reposer le regard du lecteur, qu'un texte trop uniformément continu fatigue ; il ne faut donc pas trop s'en plaindre. Mais il résulte de là que le repos de
l'alinéa ne doit pas être toujours le même. Parfois il n'est pas beaucoup plus long que la pose du point. Dans d'autres circonstances, il doit presque égaler celui qui sépare deux articles. C'est à l'intelligence du lecteur à faire ce discernement. Il devra, à la rencontre d'un alinéa, reconnaître d'avance par un rapide coup d'œil, ce qu'il exprime. S'il ne marque qu'un développement nouveau de la même idée^ ou un détail du récit commencé, la pause devra être courte, et se distinguer à peine de celle qui sépare les phrases. S'il est le signe du passage à un nouveau récit ou à un nouvel ordre d'idées, la pause devra être plus marquée, et se prolonger d'autant plus, que les deux textes qu'elle sépare sont plus différents i )).
142. Les guillemets. — La plus élémentaire honnêteté fait à l'écrivain un devoir impérieux d'avouer les emprunts que l'intérêt de sa cause lui conseille ou lui impose. Soucieux de sa dignité, consciencieux et délicat, il indique exactement ses sources, annonce clairement ses citations, et tant qu'elles durent, pour fuir jusqu'au plus léger soupçon de toute appropriation indélicate, il a soin de les tenir à distance de ce qui est à lui ; c'est la raison d'être des guillemets. Ils marquent le commencement, la suite et la fin des citations.
Mais l'auditeur ne peut les voir. Au lecteur par conséquent de les lui faire entendre. — En indiquant de la voix la présence des guillemets, il respecte l'écrivain et rend service à l'auditoire. Deux pauses spéciales s'imposent, l'une au commencement, l'autre à la fin des citations ; la première plus courte, peu différente de celle des deux points ordinaires, la seconde plus longue, égale pour le moins à celle d'un alinéa, quand la citation est un peu étendue, et
i. Braachereau, op. cit. p. 210, 211.
dans tous les cas suffisante pour donner à l'auditeur l'impression très nette que les guillemets sont fermés, et que l'auteur reprend la parole en son nom.
143. Les pauses moyennes ou distinctions. — La pause moyenne ne dure jamais assez longtemps pour arrêter sensiblement le cours de la diction ou de la lecture. C'est moins une interruption proprement dite qu'une suspension de la voix, un court moment de silence, que le parleur met à profit pour respirer sans qu'il y paraisse, et dont la place et la durée sont déterminées par le souci de rendre sensibles à l'oreille de l'auditeur les rapports mutuels des divers éléments qui concourent au développement d'une même idée.
Bien marquées à la fin de chaque phrase, pour nettement accuser la fin de la pensée principale ; très nettes encore à la fin de chacun des membres d'une même phrase, pour bien délimiter les éléments essentiels dont elle se compose, ces distinctions s'atténuent entre les divers groupes de mots qui forment chaque membre, jusqu'à ne différer des petites pauses ou coupures que par de délicates et presque imperceptibles nuances.
Typographiquement toutes ces séparations s'expriment à l'aide de signes conventionnels dits signes de ponctuation et dont les plus usités sont : le point (.), les deux points ( : ), le point-virgule ( ; ), et la virgule (,).
144. La pause du point. — Le point ayant toujours pour but d'indiquer qu'une phrase est entièrement terminée, on est sûr d'avance que ce qui le précède présente un sens fini, une pensée complète, un développement autonome, sans autre attache à ceux qui le précèdent ou le suivent que le lien logique résultant de la communauté de l'objet. Exemple :
Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
La pause qui doit le traduire sera donc, comme lui, franche, ferme, bien caractérisée, moins longue sans doute que celle de l'alinéa, telle cependant qu'elle suffise à faire clairement comprendre à l'auditeur, que tout est bien fini et que ce qu'il vient d'entendre a complètement exprimé la pensée de l'auteur.
145. Les deux points, — Moins nette parce que plus variée est la signification des deux points. Plus délicate par conséquent parce que plus nuancée sera la pause qui doit exprimer les séparations marquées par ce signe.
D'une façon générale il sert à annoncer ce qui suit, qu'il s'agisse d'une citation avouée, d'un éclaircissement attendu, d'une énumération qui commence, ou d'une conclusion qui se donne comme le résumé de tout ce qui précède. En conséquence, il a sa place marquée :
l" Après l'annonce d'un discours direct qu'on va rapporter.
Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put : Holà ! ho ! descendez, que l'on ne vous le dise, Jeune homme qui menez laquais à barbe grise, etc.
2*^ A la suite d'une proposition qui, par sa teneur ou sa forme, laisse attendre une explication qui la complète, la développe ou la rectifie.
Ce n'est pas ta mission, ô France chrétienne, d'arracher, pour prix de ton sang et de ta gloire, les trésors des peuples vaincus ; ce n'est pas ta mission de les chasser devant toi pour te faire place, en les livrant à la mort : — Ton génie est de communiquer, au prix du sacrifice, tes sentiments et tes lumières ». — Lavigerie.
CH. VI. — AGENCEMENT DES PHRASES 18f
(( Pardonnez, princes, à cette liberté chrétienne r -^ l'homme a aussi ses devoirs à remplir envers le ciel. Si vous exigez de nous des marques de soumission qui blessent ces devoirs sacrés, Hiéroclès peut appeler les bourreaux : — nous rendrons à César notre sang, qui est à César, et à Dieu notre âme qui est à Dieu )). — Chateaubriand.
(( Je ne traverse pas une partie du sol français sans être ému par son histoire autant qu'ébloui par sa beauté : — car j'y trouve partout l'honneur. » — Dupanloup.
3" Après la proposition initiale, destinée à introduire uneénumération nettement annoncée.
(( 11 y a deux sortes de curiosité : l'une d'intérêt qui nous porte à désirer d'apprendre ce qui peut nous être utile ; et l'autre d'orgueil, qui vient du désir de savoir ce que les autres ignorent. » La Rochefoucauld.
4" Avant la proposition finale qui résume, en déterminant l'objet auquel elle se rapporte, une énumération qu'on n'a pas pris la précaution d'annoncer.
Du pain, du lait, des fruits, une onde pure : C'était de nos aïeux la saine nourriture.
146. Le point-virgule. — Toutes les fois qu'entre deux périodes le sens impose un repos sensible et qu'il n'y a pas lieu, pour le marquer, de se servir des deux points, on se sert du point-virgule. Les pauses indiquées par ces deux signes ont cela de commun qu'elles sont nettes et bien tranchées. Quant à leur durée relative, rien ne permet de la fixer à priori une fois pour toutes. La durée d'une pausedépendant uniquement du rôle des parties dont elle indique la séparation, la pause du point et virgule sera plus courte
que celle des deux points, quand les parties séparées par les deux points exigeront un plus grand repos, et plus longue, dans le cas contraire.
La signification du point et virgule est difficile à préciser. On peut dire cependant qu'il sert habituellement, soit à marquer la fin d'une période, soit à indiquer un changement dans le mouvement de la phrase, soit à appeler l'attention sur les phrases successives du développement progressif d'une idée. Les grammairiens nous apprennent qu'il se place :
1" Entre les propositions détachées qui concourent au développement d'une même idée, lorqu'au moins l'une d'entre elles renferme plusieurs parties divisées par un autre signe de ponctuation.
Insensé, diront-ils, que trop d'orgueil abuse. Regarde autour de toi : tout commence et tout s'use, Tout marche vers un terme, et tout naît pour mourir; Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir ; Tu vois, dans ces forêts, le cèdre au front superbe Sous le poids de ses ans, tomber, ramper sous l'herbe ; Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir. Les deux mêmes, les deux, commencent à pâlir ; Cet astre dont le temps a caché la naissance, Le soleil, comme nous marche à sa décadence ; Et dans les deux déserts les mortels éperdus, Le chercheront un jour et ne le verront plus !
2° Devant la conjonction mais, et devant toute autre expression qui annonce un progrès dans le discours.
Personne n'entendait ses paroles ; mais on voyait sur son visage l'expression de la fureur.
3 Entre deux propositions qui expriment une opposition.
Celui-ci riait toujours ; celui-là pleurait sans cesse.
4" Entre plusieurs propositions conséquentes subordonnées à un même antécédent.
(( C'est par la sagesse, disait un jeune prince que je deviendrai illustre parmi les nations ; que les vieillards respecteront ma jeunesse; que mes voisins, quelque redoutables qu'ils soient, me craindront ; que je serai aimé dans la paix, et redouté dans la guerre. »
5° Entre plusieurs propositions semblables régies par un même verbe.
Vante-t-on dans un poète, la vigueur de Vâme, les sentiments sublimes, c'est Corneille; la sensibilité du cœur, le style tendre et harmonieux, c'est Racine ; la molle facilité, la négligence aimable, c'est Lafontaine. »
6" Entre les différents membres d'une énumération quelconque, lorsqu'ils forment des propositions distinctes, dont les parties subalternes doivent être séparées par des virgules.
« On le veut baiser, il donne les lèvres ; on le veut lier, il présente les mains ; on veut le souffleter, il tend les joues ; frapper à coups de bâton, il tend le dos ; flageller inhumainement, il tend les épaules ; en l'accuse devant Caïphe et devant Pilate, il se tient pour tout convaincu ; Hérode et toute sa cour se moque de lui, et on le renvoie comme un fou, il avoue tout par son silence ; on l'abandonne aux valets et aux soldats, et il s'abandonne encore plus lui-même ; cette face autrefois si majestueuse, qui ravissait en admiration le ciel et la terre, il la présente droite et immobile aux crachats de cette canaille ; il ne souffle
pas, c'est une pauvre brebis qui se laisse tondre. »
— BossLiel.
La virgule. — Fidèles aux indications des grammairiens, les typographes placent des virgules :
1" Entre plusieurs propositions courtes se succédant rapidement quand elles concourent au même dessein.
((Il rit en lui-même, dit La Bruyère, parlant du distrait, il éclate d'une chose qui lui passe dans l'esprit, il répond à sa pensée, il chante entre ses dents, il se renverse dans une chaise, il pousse un cri plaintif, il baille, il se croit seul. »
2" Dans l'intérieur d'une même proposition, au commencement et à la fin de tout ce qui en suspend momentanément la suite : courtes incidentes, appositions, termes en parenthèse.
Ce n'est pas, dit-elle, ce que vous m'aviez promis. — Un Dioclétien, le maître du monde, veut anéantir la foi. — Le cœur, pour être touché, n'a pas besoin, Dieu merci, que l'imagination soit émue.
3° Entre les mots qui s'ajoutent les uns aux autres pour jouer le même rôle dans la proposition, qu'ils soient sujets,, verbes ou attributs.
Richesses, talents, vertus, honneur, il eut tout en partage. — Chrétien, il sut prier, travailler, faire le bien, souffrir. — Il fut droit, courageux, indulgent, charitable.
4° Entre le sujet et l'attribut d'une proposition, lorsque les termes de cette proposition ont une étendue excédant la portée ordinaire de la respiration telle, par conséquent, qu'elle oblige, à faire des pauses.
(( Les hommes qui répandent le plus de bienfaits^
sont naturellement ceux qui font le plus d'ingrats. — Le corps de l'homme qui paraît le chef-d'œuvre de la nature, n'est point comparable à sa pensée. » — Fénelon.
5" Entre les diverses parties d'un sujet ou d'un attribut complexe.
(( Heureuse l'âme chrétienne qui sait se réjouir sans dissipation, s'attrister sans abattement, désirer sans inquiétude, acquérir sans injustice, posséder sans orgueil, et perdre sans douleur. )> Fiéchier.
60 Entre les membres d'une proposition à construction inverse pour séparer nettement la partie transposée du reste de la proposition.
Spectateur éphémère d'un spectacle éternel, l'homme lève un instant les yeux vers le ciel. — Le véritable éloge d'un poète, c'est qu'on retienne ses vers.
7" Entre les mots ou groupes des mots qui servent à interpeller les personnes ou les choses.
Est-ce donc là, ô Télémaque, les pensées qui doivent occuper le cœur du fils d' Ulysse ! — Daigne, daigne, Seigneur, exaucer ma prière ! — Ce chant, mes bons amis, est un chant de douleur. — 0 mort, éloignetoi de notre pensée.
8" Pour remplacer un verbe, un verbe auxiliaire surtout, retranché par ellipse.
On a toujours raison, le destin, toujours tort. — Les chrétiens, des séditieux !
9» On supprime la virgule devant et, ou, ni, quand ces conjonctions n'unissent entre eux que de simples mots ou
des propositions très courtes, qu'on se propose plutôt de rapprocher que de séparer.
Prudent et sage. — Vif ou mort. — Ni fort ni faible. — Le coche et la mouche. — Vaincre ou mourir. — Ni le fer ni le feu ne l'arrêtent.
10° On la met au contraire devant ces mêmes conjonctions lorsqu'on veut fortement séparer les parties de phrase qu'elles distinguent.
Et je le pense, et je le dis. — Est-ce une alternative inévitable, ou d'abuser des choses saintes, ou de s'en éloigner? — Je ne veux, ni ne dois, ni ne peux obéir. — Il est bon de parler, et meilleur de se taire.
La pause de la virgule n'exige d'ordinaire qu'une très rapide suspension de la voix. Assez de silence pour amener le lecteur à remarquer le mouvement de la pensée, et un arrêt suffisant pour permettre au lecteur de renouveler partiellement sa provision d'air.
147. Autres signes de ponctuation. — Aux signes dont nous venons d'indiquer l'usage et la portée dans la ponctuation écrite se rattachent la parenthèse (), le tiret ( — ), plusieurs points (....), le point d'interrogation (?), et le point d'exclamation (!).
On enferme entre les deux traits indicatifs de la parenthèse, les mots ou parties de phrase qui interrompent le discours par quelque remarque donnée incidemment et qui n'ajoutent rien d'essentiel à l'idée qu'il s'agit de rendre.
Les reines des étangs, grenouilles, veux-je dire,
(Car que coûte-t-il d'appeler
Les choses par noms honorables ?)
Contre leurs bienfaiteurs osèrent cabaler.
Pour être enfermée entre des parenthèses, une incidente ne change pas de nature ; il suffira donc pour la détacher correctement de la faire précéder et suivre du léger silence indiqué par les deux virgules qui marquent le commencement et la fin des incidentes ordinaires.
On se sert régulièrement du tiret pour marquer, dans un dialogue, le changement d'interlocuteur.
Va-t-en ! — Où? — Chez toi. — Pourquoi faire ? — Chez ta mère. — Sa mère est morte, dit le père.
Certains auteurs l'emploient encore volontiers pour isoler les pensées qu'ils veulent signaler particulièrement à l'attention du lecteur.
La durée de la pause du tiret dépend évidemment de la rapidité du dialogue et de l'importance de l'idée que l'auteur juge à propos de recommander.
Le nom seul de points suspensifs donné au signe ( )
nous avertit suffisamment que !a pause dont il est la marque dure un certain temps, le temps de rendre sensible l'impression de terreur ou de surprise qu'il exprime habituellement.
Le point d'interrogation n'est pas plus un signe de pause que le point d'exclamation. Leur unique raison d'être à l'un et à l'autre est d'indiquer le caractère particulier, interrogatif ou admiratif, de la phrase ou du membre de phrase qu'ils terminent. Quant au repos, il sera celui qu'exige le mouvement de la pensée, celui que marquerait, dans une phrase ordinaire, le point, le point-virgule, les deux points, ou la virgule dont il tient place.
148. Insuffisance de la ponctuation écrite. — L'analyse logique d'un morceau de quelque étendue permet de distinguer, dans l'ensemble, plusieurs parties ; dans chaque partie, plusieurs phrases ; dans la plupart des phrases, un nom-
bre variable de propositions ; dans chaque proposition, exprimés ou sous-entendus, trois termes.
Or les écrivains et les typographes si soucieux, de nos jours surtout, d'isoler les parties ; si fidèles à marquer la fin des phrases ; justement préoccupés de distinguer les propositions, — laissent cependant sans distinction plusieurs de ces dernières et ne séparent que bien rarement les termes des propositions simples.
Et cependant, entre ces propositions que ne rien distingue et entre ces termes que rien ne sépare, la. pensée bien souvent indique un arrêt, le sens exige un silence. Il s'en faut donc, et de beaucoup, que la virgule soit, comme on est trop souvent tenté de le dire, la plus petite des pauses que l'on doive faire en lisant. La virgule n'est que le dernier des signes employés pour marquer les pauses. Mais, entre les mots que ne dislingue aucun signe, un lecteur intelligent place et doit placer un noml)re considérable d'arrèls dont beaucoup, à la vérité, sont plus faibles que ceux de la virgule, mais dont quelques-uns peuvent, dans certains cas, égaler ceux du point et virgule et même du point. S'agit-il par exemple, comme dans les deux phrases suivantes, de mots destinés à mettre puissamment en relief une pensée saisissante, bien qu'aucun signe ne les sépare, la voix les isolera par un silence très marqué.
Au bout d'un petit sentier, il rencontre un cadavre : c'était celui — de son fils !
L'onde approche, se brise, et — vomit à nos yeux, parmi des flots d'écume, un monstre furieux.
Tant il est vrai que la ponctuation est insuffisante pour noter et pour mesurer exactement toutes les pauses. Il est de longs repos qu'elle n'indique pas ; il en est surtout de petits en très grand nombre qu'elle néglige.
149. Les petites pauses ou coupures. — Parmi ces derniers il faut compter les petites pauses ou coupures qu'un lecteur intelligent ne manque jamais de faire.
I» Avant et après les incidences, les oppositions et les inversions trop courtes pour être séparées par des virgules.
Le chêne — un jour — dit au roseau. — Il écrivit — le jour même — au roi, et envoya — le lendemain — sa lettre, par un exprès. — Cicéron — le grand orateur — disait. — Saint François Xavier — missionnaire incomparable, — annonça l'Évangile aux peuples de l'Orient. — Celui qui met un frein à la fureur des flots, sait aussi — des méchants — arrêter les complots. — Aux branches d'un tilleul — une jeune fauvette avait — de ses petits suspendu le berceau.
2° Au commencement et à la fin d'une énumération dont les différents membres formant une seule période ne sont séparés que par des virgules.
Soyez — officieux, complaisant, doux, affable, poli, d'humeur égale — et vous serez aimable.
3° Après les conjonctions autres que et, ou et ni, qui unissent entre elles des propositions indépendantes, telles que, mais, enfin, car, donc, ainsi, aussi, pourtant, cependant, toutefois, néanmoins, partant, par conséquent.
Mais — qu'est-ce à dire ? Or — il advint. — Ainsi — je ne dis qu'un mot. — Toutefois — il faut convenir. -^ Donc — le fait est incontestable.
4« Dans les phrases où entrent les conjonctions et, ou et ni, les différents membres que ces mots rapprochent sont souvent séparés par une pause invariablement placée avant la conjonction :
Gardez soigneusement en vos âmes la justice — et
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la charité. — Le bonheur — ou la témérité ont pu faire des héros. — Ni l'or — ni la grandeur ne nous rendent heureux.
5" Quant aux conjonctions qui unissent entre elles deux propositions en opposition l'une avec l'autre : comme, de même que, que répété, soit que répété, autant répété, plus répété ; et à celles qui indiquent un rapport de dépendance entre une proposition et une autre : quand, si, que et le nombre infini de locutions conjonctives qui en dérivent, lorsque, vu que, bien que, quoique, etc., elles n'admettent aucune espèce de repos.
6° Une pause est obligatoire après un adverbe placé au commencement d'une phrase ou d'un membre de phrase.
Enfin — je vous trouve. — En vain — quelqu'un viendra me dire. — Jamais — il n'avouera ses torts. — La plupart des parvenus sont fiers et pleins d'arrogance ; d'ailleurs — ils sont brutaux et insolents.
1° Au commencement et à la fm de chacun des deux termes d'une comparaison ou d'une opposition.
Comparez le sort du pauvre Lazare — à celui du mauvais riche, — et vous saurez pourquoi le chrétien doit toujours préférer — la vertu pauvre — au vice opulent. — L'homme n'est qu'un roseau — le plus faible de la nature, mais c'est un roseau — pensant. — L'espace — est son séjour, l'éternité — son âge, le jour — est son regard, le monde — est son image.
S° Après le sujet des phrases principales, à moins que ce sujet ne soit un pronom personnel.
Dieu — est le créateur de l'univers. — L'homme — est un dieu tombé qui se souvient des deux. — Fer-
sonne presque — ne s'avise par lui-même du mérite d'un autre. — Se croire un personnage — est fort commun en France. — La Conscience — est le meilleur livre de morale que nous ayons.
9" Entre le verbe et un régime direct ou indirect composé de plusieurs mots.
Quand on n'a pas — ce que l'on aime, il faut aimer — ce que l'on a. — Il a su plaire — à tout le monde sans distinction. — Ainsi que l'oiseau — met la tête sous son aile, l'enfant dans la prière — endort son jeune esprit.
10' Entre les régimes directs ou indirects qui se suivent, en ayant soin de bien séparer les mots qui se rapportent aux uns et aux autres.
Pendant qu'on oppose — aux ennemis de l'État — des généraux et des négociateurs habiles, il faut opposer, à la licence et au vice — des lois et des vertus.
11" Entre un substantif et un participe suivi de son régime, ou un adjectif accompagné d'un complément.
11 aimait à s'entourer d'hommes — distingués par leur science et leur vertu. — Ils sortirent — armés de piques et de javelots.
12» A la place du mot sous-entendu, chaque fois qu'il y a ellipse.
Ainsi dit le renard, et flatteurs — d'applaudir. Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle ? De son pieux espoir — son front gardait la trace, Et sur ses traits — frappés d'une auguste beauté, La douleur fugitive — avait empreint sa grâce, La mort — sa majesté.
150. Séparations interdites. — La prononciation ne doit jamais séparer les mots que le sens unit d'une façon si intime, qu'il est impossible de les isoler sans donner à l'esprit l'impression d'une dislocation ou d'une lacune, les uns appelant les autres et tous ensemble contribuant à donner une même idée. On prononcera donc d'une façon absolument continue, d'une seule émission de voix, sans arrêt d'aucune sorte.
1" Les locutions composées de plusieurs mots, substantifs, adjectifs, adverbes, etc. si habituellement juxtaposés et si intimement unis qu'ils semblent n'en former plus qu'un seul: arc-en-ciel, bout-à-bout, croc-en-jambe, char-àbancs, dès-à-présent, de part et d'autre, mot à mot, mort aux rats, pas encore, pot-au-feu, pied-à-terre, plût à Dieu, tôt ou tard, etc.
2" L'article et le mot auquel ils se rapportent : les hommes, des enfants, etc.
3° Le substantif son adjectif : jour heureux, sujet fidèle, etc.
4^' Le substantif et son régime quand il est simple et court : le cœur de l'homme chaste est un vase profond.
5° Les pronoms et les verbes, en quelque ordre que les premiers soient placés et quelle que soit la fonction qu'ils exercent, sujets ou régimes : Je vous adore, tu m'entends, il s' enfuit, nous nous souvenons, ils aiment, on craint, on espère, pense-il ? croyez-vous ? va-t-en, etc.
6'^ les adjectifs pronominaux possessifs et le mot suivant, soit substantif, soit adjectif : mon enfant, ton père, ses sœurs, leurs parents, notre affaire, votre sainte mère, son admirable discours, etc.
7° L'adjectif qualificatif et le mot auquel il se rapporte : excellent sujet, parfait ami, facile victoire, précieux encouragement, etc.
8" Les diverses formes des verbes auxiliaires être et
avoir et le verbe dont ils contribuent à former les temps : nous avons eu, ils sont partis, vous êtes venus, sontils arrivés? qu'ils soient heureux ! etc.
9-^ Les verbes et leur régime direct simple et court : protéger l'innocence, pousser des cris, verser des larmes, etc.
IQo Les adverbes, les propositions, les conjonctions et le mot qui les suit : sagement conçu, sans honneur, après demain, mais enfin, mieux vaut tard que jamais, etc.
11° Et généralement tous les mots entre lesquels aucune pause n'est obligatoire. Les pauses ont en effet cet avantage et cette mission de délimiter rigoureusement le terrain ex- -clusivement réservé aux liaisons.
151. Pourquoi des liaisons. — Plusieurs mots prononcés -sansarrêt d'aucune sorte, phonétiquement n'en forment qu'un seul. Les derniers éléments du mot qui précède se juxtaposant et se soudant en quelque sorte aux premiers éléments de celui qui le suit, il en résulte une succession ininterrompue de sons articulés qui laisse à peine supçonner à l'oreille le passage d'un mot à un autre. Ces mots sont liés.
Mais la juxtaposition ou soudure imposée par le son ne laisse pas que de présenter dans certains cas des difficultés particulières. Très diverses sont en effet les successions de sons qui peuvent résulter du seul fait de la mise en contact de deux mots. Or il s'en faut de beaucoup que toutes les successions de sons soient également agréables. S'il en est de flatteuses pour l'oreille, il en est aussi de dures et de •choquantes. Celles qui se produisent à l'intérieur du mot ayant été acceptées par le génie de la langue et consacrées ,par l'usage, qu'elles qu'elles soient, il faut les subir ; mais il n'en va pas de même pour celles qui résultent de la rencontre tout accidentelle de la fm d'un mot avec le commencement du suivant. Ici la liberté reprend ses droits et le goût
son empire. Sans scrupule on fait subir aux éléments mis en contact toutes les modifications que l'euphonie rend nécessaires. On retranche, on ajoute, on combine. L'essentiel est d'éviter une succession de sons qui blessent l'oreille ; les différents modes de liaisons artificielles n'ont pas d'autre but.
152. Analyse et euphonie. — Quand et comment des mots qui suivent doivent-ils se lier? Dans quelles circonstances est-il interdit de les séparer, et de quelle manière faut-il les unir? Deux questions inévitables dont l'examen va nous permettre d'exposer avec ordre toute la théorie des liaisons.
Les rapports des mots entre eux dépendent de l'idéequ'ils éveillent dans l'esprit ; la succession des sons est régie par l'impression qu'ils produisent sur l'oreille. A l'analyse donc de nous révéler le secret des rapprochements nécessaires ; à l'euphonie, de nous dicter les procédés des liaisons obhgatoires.
L'analyse est soumise à des lois, immuables comme la pensée ; l'euphonie est sujette à des préjugés, variablescomme la sensibilité et changeants comme la mode. Le rapprochement de certains mots s'impose à tous pour toujours ; certaines successions de sons nous choquent qui pour d'autres n'ont rien de pénible, qu'hier on supportait sans difficulté et qu'on recherchera peut-être demain. Rien de plus aisé que de déterminer les rapprochements nécessaires ; il suftit d'un peu d'analyse. Rien de plus laborieux que de décrire les différents modes de liaisons; œuvre par dessus tout de patience et d'expérience.
153. Les divers modes de liaison. — Le mode de liaison, varie naturellement avec la combinaison phonétique résultant de la rencontre du dernier élément du mot qui précèdeavec le premier élément du mot qui suit.
Si la combinaison n'a rien d'anormal ; si la syllabe fmalfr
du premier mot et la syllabe initiale du second se juxtaposent sans difficulté pour la voix, sans désagrément pour l'oreille, la liaison se fait entre les mots unis absolument comme s'ils étaient les syllabes d'un même mot simple.
Si au contraire, de la rencontre des éléments mis en contact par la prononciation naît un obstacle pour la voix et un choc pour l'oreille, une modification s'impose, variable comme la difficulté qu'il s'agit de supprimer. Autant donc de combinaisons de sons désagréables à modifier, autant de liaisons ditïérentes.
Parmi les combinaisons que l'articulation modifie, le&^ unes sont naturellement désagréables, les autres ne le sont que par suite de la mode du jour. Telle succession de sons nous choque parce qu'elle est réellement en opposition avec les lois essentielles de la diction et de l'acoustique ; telle autre ne nous déplaît que parce qu'elle est condamnée par l'usage. Les liaisons sont donc les unes naturelles et les autres conventionnelles, les premières universelles et durables comme la nature, les autres diverses et variables ^omme la liberté.
N'ayant à décrire que l'état actuel de la prononciation française, nous nous contenterons de signaler les divers cas qui se présentent sans apprécier leur valeur propre, leur origine naturelle ou artificielle. Le lecteur correct respecte les conventions aussi bien que les lois.
154. Quatre successions typiques. — Tous les mots commencent et finissent par une voyelle ou par une consonne. Cette simple réflexion va nous permettre de ramener à quatre types toutes les successions de sons et de lettres introduites dans le discours par l'articulation ininterrompue de deux mots consécutifs, suivant qu'elle met en contact :
1" Une voyelle et une consonne, comme dans été spleiv— dide, perdu sans retour;
2° Une consonne et une voyelle, comme dans ciel inclément, nuit horrible, éclairs effrayants ;
3° Une voyelle et une voyelle, comme dans mère aimante, bonté indulgente ;
4° Une consonne et une consonne, comme dans maison branlante, fier programme, etc.
La première combinaison et la quatrième n'ayant pour l'oreille rien de déplaisant, la succession se fait d'elle-même. Les éléments du premier et du second mot se juxtaposent sans heurt d'aucune sorte, et demeurent non seulement intacts mais indépendants. Si liaison veut dire déformation ou même simplement soudure, ils ne se lient pas ; ils se suivent.
Mais si le passage d'une voyelle à une consonne et d'une consonne à une consonne n'offre aucune difficulté, il n'en va pas toujours de même du passage d'une voyelle à une voyelle et d'une consonne à une voyelle ; il n'est pas rare que dans un cas comme dans l'autre la transition doive être ménagée par certaines modifications imposées par l'euphonie, et dont le dernier élément du premier mot est d'ordinaire seul à faire les frais. Ces modifications constituent les liaisons proprement dites. Voici les principales.
155. Liaison des voyelles. — L'émission consécutive de plusieurs voyelles produit un bâillement, en latin hiatus, qui passe pour désagréable à ceux qui l'entendent et fatigant pour ceux qui l'exécutent.
La règle est donc d'éviter l'hiatus i.
On y parvient, tantôt en supprimant la première voyelle qu'on remplace assez souvent par un signe orthographique
1. La poésie l'a rigoureusement banni de son domaine ; la prose s'est contentée d'en diminuer la fréquence. Toutes les voyelles sont susceptibles de se prononcer devant d'autres voyelles, comme dans ces exemples : il s'exerça à écrire, — bonté ineffable, — oh ira-t-il ?
(') appelé apostrophe, tantôt en intercalant des consonnes euphoniques, c'est à dire, destinées à rendre le son meilleur.
Les voyelles qui souffrent élision sont :
L'A dans le mot la : l'âme, l'action, l'oriflamme.
L'E dans le, je, me, te, se, ce, de, ne, que : l'été, j'admire, m'imposa, t' essuyer, s'entend, c'était, d'usage, n'arriver, qu'aujourd'hui i.
L'I dans si devant il : s'il.
L'OI, dans moi et toi: ôte m'en, mets-t'y.
Les consonnes qui s'intercalent sont :
Le L pour éviter l'hiatus de si on, et on, que l'on écrit souvent si l'on, et l'on.
— perdit à jamais, etc. 11 n'est pas jusqu'à l'e muet destiné à produire de si fréquentes élisions qui ne se prononce quelquefois devant les voyelles, dans le, par exemple, quand il suit un verbe à l'impératif dont il est le régime, comme dans ces phrases : Dites-le à tous vos amis, — faites-Ze entrer, — abandonne-/e << ses remords. Voir Dubroca, p. ISsuiv. 1. Quant aux élisions qui ne sont point indiquées par l'ortliographe, elles ne portent que sur l'E muet final de nos mots, et leur rencontre est immense dans notre langue. Ce sont celles qui y produisent de si beaux effets, qui donnent à la poésie tant de mélodie, et au discours tant de grâce et de douceur. Prononcer une finale muette quand elle doit se fondre et s'absorber dans la syllabe du mot suivant, est "STaiment une atteinte contre le génie de la langue française qu'il est impossible aux oreilles délicates de suppoi'ter. C'est la barbariser en quelque sorte, et la ramener aux premiers siècles de sa rudesse. L'élision des E muets qui terminent nos mots, est tellement commandée par le système de notre prononciation que, souvent, et très souvent, elle s'exécute entre des mots qui n'ont point entre eux de rapport grammatical, mais qui se trouvent rapprochés parla construction de la phrase. La plupart de ces E n'ont même été appelés au secours de la langue, que pour en faciliter et en adoucir la prononciation ; tant on a reconnu que leur intervention était nécessaire pour faire disparaître les sons trop durs, et pour donner à leur continuité de l'agrément et de la mélodie !... Cette élision s'opère en supprimant entièrement l'E muet final, et en liant la syllabe toute entière à laquelle il était attaché avec la voyelle initiale du mot suivant, de telle manière que les deux mots divisés dans l'orthographe n'en forment plus qu'un dans la prononciation : aimabrenfant, homm'intégre etc. » Dubroca, p. 17, 18.
198 LA SCIENCE DE l'articulation .
■ L'S devant y pronom ou adverbe : porte-s-y tes pénates; va-s-y ; pense-s-y bien ; — et devant on, mais seulement quand il est pronom : Parle-s-en ; va-s-en prendre des nouvelles ; donne en temps opportun ; va à la capitale.
Le T qui se place entre deux traits d'union dans des phra ses comme celle-ci : Viendra-t-il ? ira-t-elle ? dira-t-on?
156. Liaisons des consonnes. — Dans un grand nombre de cas le passage de la consonne finale du premier mot à la voyelle initiale du second se fait sans aucune difficulté : jou-ganglais, ar-c-en ciel, cie-1-en-feu, me-r-orageuse, etc. La consonne vient doucement s'appuyer sur la voyelle sans résonnance spéciale, sans altération d'aucune sorie. C'est •de toutes les liaisons la plus simple et la plus naturelle.
Mais assez souvent, au moment d'opérer la jonction, un obstacle se dresse; la rencontre des deux éléments produit une combinaison phonétique rude à la voix, dure à l'oreille ; une modification s'impose. La fin du premier mot seul en fera les frais; on ne touche jamais à la voyelle initiale du second.
Tantôt on rendra sonore une consonne muette comme dans premié-r-avril trouvé-r-à redire ; tantôt on donnera à -une consonne sonoreou muette une prononciation différente : gran-t-em-barras, riche-z-et pauvres ; tantôt on laissera silencieuse la dernière consonne et on appuiera sur la voyelle du second mot celle qui la précède immédiatement : lou-ret informe, co-r-anémique, pour lourd et informe, corps anémique ; tantôt enfin, négligeant la consonne, on laissera en contact la dernière syllabe voyelle du mot qui finit et la première voyelle du mot qui commence : pommiéen fleur, ouvrié-adroit, pour pommier en fleur et ouvrier adroit ;
D'une faron générale on peut dire :
« 1° Etant donné un mot terminé par une consonne sonore, la liaison naturelle se fait, toujours, de cette consonne sonore avec la voyelle qui sait.
ce '2° Etant donné un mot terminé par une consonne insonore, ou muette, la liaison artificielle de cette consonne insonore avec la voyelle qui suit, tantôt se fait, tantôt ne se fait pas.
a 3" Etant donné un mot terminé par deux consonnes dont la première seule est sonore, la liaison se fait, tantôt naturelle, de la première consonne sonore avec la voyelle suivante, tantôt artificielle, de la deuxième consonne insonore avec la voyelle suivante. — Ainsi dans fort à bras, qui se dit fo-r-à bras, la liaison est naturelle de l'R sonore avec l'A qui suit, tandis que dans fort à droit, qui se dit for-t-adroit, la liaison est artificielle du T insonore avec l'A qui suit ^ ».
157. Aspirations. — On appelle aspiration, dans la prononciation, la manière de détacher une voyelle d"une autre, soit en l'aspirant par un léger coup de gosier, soit, le plus souvent, en marquant d'un léger repos le passage d'une voyelle à une autre : le-hanneton, na-ïf, alla-au feu.
La plus légère des aspirations est celle qui se place entre deux voyelles consécutives que ne marque aucun signe particulier : Anna à dit : j'ai vu Albert.
La plus nette est celle qui sépare deux voyelles dont la seconde est marquée d'un tréma: Noël, naïf, Abigàïl.
La plus fréquente, celle qu'exprime le signe h; plus forte dans les mots dont elle est destinée à accroître l'énergie: je hais, je harcèle en haillons, haletant ; plus douce à l'ordinaire, comme dans homme, hameau, hollandais, etc.
Certains mots français, bien que ne commençant pas par