‹ Parlons ainsi de la voix et du gesteChapitre 42 sur 122 · Favre, t. I. p · texte numérisé non relu

Favre, t. I. p

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une h, prennent cependant l'aspiration initiale. De ce nombre sont onze et ses dérivés : le-onze, les trois-onzièmes. On dit cependant dans le ton familier ils n'étaient qu'onze et entr'onze heures et midi.

Les mots ouate, uhlan, yacht, yatagan, yole, yucca, youyou. On dira donc : La-ouate, le-uhlan, leyacht, etc»

Les mots oui et un pris substantivement et le verbe ouïr. On dira donc : le-oui et le non ; le-un et le deux. Nous avons-ouï dire. On dit cependant : je crois qu'oui.

Et tous ces usages, règles et exceptions, doivent leur origine au souci naturel à l'homme de rendre la succession des sons qu'il émet plus agréable et plus facile ; leur raison d'être est l'euphonie.

Examinons mais rapidement le sort que ce principe unique fait aux différentes consonnes à la fm des mots.

Le français ne compte que cinq mots terminés par un B : club, nabab, radoub, rumb, aplomb et plomb.

Dans les trois premiers, il se lie à la voyelle suivante parce qu'il est sonore, et il conserve le son propre : clu-b-anglais, naba-b-hindou, etc.

Dans les deux derniers, la liaison n'a pas lieu parce qu'il est muet : aplon-impertinent, pion-argentifère.

Le C sonore, à la fin d'un mot, se lie à la voyelle qui suit, en prenant le son de K. — On doit prononcer : sa-k-à farine, ar-k-en-ciel, etc.

Le C muet, dans les mêmes conditions, ne se lie jamais. On dira donc : estoma-affamé, jon-effilé, blan-ou noir.

Le D sonore à la fm d'un mot, appelle généralement la liaison, et conserve le son qui lui est propre : sud-su-d-est^ su-d-ouest.

Le D muet se lie dans les adjectifs et les verbes en prenant le son de T: gran-t-arbre ; profon-t-ennui ; le gland pen-t-aux chênes.

Mais il ne se lie pas dans les substantifs : marchan ambulant, le chau et le froid.

Par exception le D muet final d'un substantif se lie, avec le son propre dans les composés de nord ; nor-d-est, et nor-d-ouest.

Dans le mot pied, le d se lie avec le son t dans les deux locutions pied-à-terre et de pied-en-cap, qui se prononçait pié-ta-terre et de pié-ten-cap. Partout ailleurs, dans le mot simple comme dans les composés et les locutions, le d de pied n'admet aucune liaison : pied à pied, pied en l'air, tire-pied en fer se prononcent, pié-à pié, pié en l'air, tire-pié en fer.

Sonore, le F se lie en conservant le son propre : chéti-finsecte, bœu-f-énorme.

Muet, il ne se lie pas : un cer aux abois. Par exception, le F de neuf en liaison devient un V : neu-v-artistes.

Le G sonore de joug se lie en conservant le son propre jou-g-intolérable.

Le G muet, en liaison, sonne K : san-k-impur, lon-ket fluet.

Le G final ni ne sonne ni ne se lie dans bourg, coing, étang, hareng, legs, poing et seing. On prononcera donc: étan-ensoleillé, poin-ouvert, etc.

^2 LA SCIENCE DE l'ARTICULATION

Cette consonne, qui ne se rencontre comme finale que dans des mots d'origine étrangère, se lie toujours sans altération. Le copeck est une monnaie russe ; York est célèbre par ses jambons ; Ce Kalmouk abruti manie un cric empoisonné.

Le L sonore, sec ou mouillé, admet la liaison sans changement du son primitif; qué-l-esprit?fo-l-enthousiasme, so-1-élevé, solé-ï-ardent, etc.

Le L muet ne se lie pas : sourci-épais, bari-ouvert, etc.

Par exception, le L muet de gentil se lie en prenant le son mouillé : genti-ï-enfant, genti-ï-homme.

Le M muet final prend le son de l'N et ne se lie pas. Un daim avec un faon, se prononce un dain avec un faon.

Le M sonore se lie sans altération : Amsterdam-minondé, Bethléem-men Palestine, interim-mutile, factotum-mhabile, album-mamusant.

Le N véritablement sonore se lie sans altération dans les mots amen, abdomen, cérumen, éden, hymen, lichen, pollen, spécimen. On dira donc : Amen-namen, pollen-nhumide, éden-nenchanteur.

Le N final, simple signe de nasalité, ne se lie pas quand la voyelle nasale termine un substantif : un ruban-orangé, une main-immortelle, le héron-au long bec ; — Il se lie, avec un n euphonique, quand la voyelle nasale termine un adjectif suivi du substantif auquel il se rapporte : certain-nenfant, bon-nappétit ; — mais, même à la fin

d'un adjectif, il ne se lie pas, s'il est suivi d'un autre mot que du sujjstantif auquel l'adjectif se rapporte : communen France, bon-à rien, etc.

Bien et rien — substantifs, ne se lient jamais : bien-à faire, rien-amusant ; — adverbes ou pronoms, ils se lient quand ils sont suivis d'un adjectif, ou d'un verbe, ou d'une proposition, ou d'un adverbe, ou d'une locution adverbiale : bien-navant vous ; je voulais bien-nétre soldat ; c'est 2)ien-nagréable ; il ne fait rien-navec grâce.

Le N de en pronom ou adverbe se lie ou plutôt se soude à la voyelle suivante : Jean s'en-nalla, vase en-nargent il y en-na. — Cependant après un verbe, en ne se lie pas : donne z-en-aux autres.

Le N de on se lie en conservant la sonorité nasale : 022nimite ceux qu'on-naime. Mais après une interrogation il forme hiatus : est-on-allé à Paris? — Dans les adjectifs, il se lie, mais perd la nasalité : mo-nâme, bo-nami, jpour mon-âme, bon-ami.

{( Dans bien des cas, dit M. Chervin, c'est l'oreille qu'il faut consulter plutôt que la règle: on évitera la liaison désagréable et on la remplacera par un léger repos, comme dans animal bon à vendre ^. »

Le N de in et de ain en liaison perd la nasalité : divinamour, lointai-nhorizon pour divin amour, lointain horizon, excepté dans malin esprit qu'on prononce d'ordinaire malin-esprit. Fin or se prononce fin-or.

Le P sonore, à la fm d'un mot, admet la liaison sans s'altérer : un cap-pélevé.

Le P muet la repousse: camp étranger, champ immense, chan-immense, cou-a-droit, louétique.

i. La voix, iSm, p. 273.

Par exception, le P muet des adverbes se lie : trop-penclin à beaucoup-papprendre.

Le Q se lie dans les deux seuls mots qu'il termine, co q et cinq. Vous direz donc : coq-kempenné, cinq-kétoiles,

Le R se lie quand il sonne, seul comme dans Jupité-rolympien, souffri-r-atrocement, chai-r-et poisson ; ou suivi d'une ou de plusieurs consonnes muettes, comme dans hasard étrange, corps étendus, toujours en l'air, ours affamé, qui se prononcent : hasa-rétrange, co^ rétendus, toujou-ren l'air, ou-raffamé.

Le R ne se lie pas quand il est muet : horlogé-habile , ânié-intelligent.

Par exception, le F», muet se lie. 1° quand il termine un adjectif qui est suivi du substantif auquel il se rapporte : premié-rami, dernié-râge. — 2« à l'infinitif de tous les verbes de la première conjugaison : aimé-rà rire, trompe-run trompeur. Dans la conversation familière cette dernière liaison n'est pas obligatoire.

Dans les liaisons, le S prend toujours le son de z ; 220-zartistes, mé-z- enfants, heure-z-entières.

Le S final sonore veut être lié : nou-z-arrivons aprè-zeux, pa-z-à pas.

Il faut excepter les mots terminés en RS qui n'admettent de liaison qu'avec le R : discour-éloquent, ver-élégiaques, enver-eux.

Le S muet caractérisque du pluriel se lie à la voyelle suivante, si la liaison doit servir à distinguer ce pluriel du singulier correspondant. On dira donc : quatre heure-z~

CH. Vr. — AGENCEMENT DES PHRASES 205

entières, mais on pourra dire : quatre heure-et quart, la liaison dans cette dernière phrase n'étant nullement nécessaire pour nous faire savoir que heures est un pluriel.

Le S final de la première personne du pluriel des verbes se lie toujours : nous arrivon-z-à l'instant, finisson-zen.

Le S final des verbes de la première conjugaison à la deuxième personne du présent de l'indicatif ne se lie point dans la conversation, mais se lie dans les vers. Je dirai donc en parlant à un ami : tu affirme-à tort, et en lisant la fable du Paon se plaignant à Junon : Toi... qui te panades, qui déploie-z-une si riche queue, ect.

Dans les liaisons, le T sonne toujours T.

Il se lie toujours quand il sonne: grani-ténorme.

Il se lie encore généralement quand il est muet : bu-t élevé, ignoran-t-ami.

Il est des liaisons qu'on évite parce qu'elles seraient ou trop dures ou ridicules. C'est ainsi que l'on ne dit pas un toi-t-aigu, un trai-t-acéré . vraimen-t-oui, mais bien : un toi-aigu, un trai-acéré, vraimen-oui.

Dans les finales RT et CT, la liaison se fait, avec le R ou le C : desser-r abondant, aspec-kétrange. Excepté toutefois dans fort adverbe for-tadroit, et dans par rapporta lui, la mor-taux rats, un cour-tentretien.

Le T se lie toujours dans les terminaisons ent des verbes : ils aimen-tà rire, ils viennen-tensemble.

Il se lie encore dans les terminaisons en ent et ant des adjectifs des participes et des adverbes; pruden-tami ; charman- tentant, aiman-tà rire, souven-ten guerre.

Il ne se lie jamais avec et : à tort-é-à travers, Pierre é André.

206 LA SCIENCE DE l'articulation.

Le T de doigt ne se lie guère que dans la locution aa doig-tet à l'œil. Hors de là, dites sans liaison doigt- ouvert, doigt-effilé.

Le X sonore à la fin d'un mot se lie sans s'altérer, sonnant par conséquent KS, dans sile-x-aigu, et Z, dans si-x-arbres, et di-x-hommes.

Le X muet se lie en prenant le son de Z : deu-zâneSy feu-zéclatants , etc.

Le Z final sonore se lie en conservant le son qu'il aurait si le mot était écrit seul : ga-zhydrogène .

Le Z final muet se lie et sonne Z : écouté-zun bon mot, oyézune merveille.

Le Z se lie avec le mot nez : né-zen l'air, mais ne se lie pas dans la locution i2ez-à-i2ez, qui se prononce, néà-né.

158. Les exigences de la parole en public, — Le nécessaire souci de se faire entendre et comprendre, but unique et règle suprême de toute diction, fait un devoir au lecteur comme à l'orateur de parler d'autant plus fort que l'auditoire est plus vaste. Mais le renforcement de la parole quand il est ce qu'il doit être, une transposition pure et simple, a pour résultat inévitable d'imprimer à tous les mouvements du discours une modification conforme à leur nature. Pour demeurer intelligible et belle, la parole qui s'élève offrira donc, avec des syllabes plus sonores, des séparations plus distinctes et des rapprochements mieux marqués.

De là, dans la lecture ou la parole, devant un grand auditoire, l'importance capitale de la bonne tenue des pauses. Delà, la liberté laissée au lecteur ou à l'orateur de faire cer-

taines liaisons, en public, dont il pourrait s'abstenir dans la conversation familière ou dans la lecture en petit comité. Ainsi, pour nous borner à quelques exemples, on fera mieux de faire sonner en public les lettres suivantes, muettes d'ordinaire dans la conversation.

1" L'R consonne finale de l'infinitif des verbes : avouérun crime, pratiqué-rune vertu, parlé-ravec art, aime-rà rire, monte-ren voiture, mangé-ret boire.

2" L'S caractéristique du pluriel devantles prépositions à^ au, aux, en, unissant ensemble deux mots: maison-zàvendre, ardent-zau combat, sujet-zaux révoltes, objetzen fer, — comme aussi devant la conjonction et, unissant ensemble deux substantifs, deux adjectifs et deux pronoms : les art-zet les sciences, . fort-zet faibles, ceux-zet celles, etc.

US final de certains mots au singulier : paix-zéternelle, devi-zintelligent.

L'S caractéristique de certaines formes des verbes : tu viendra-zà notre secours, je voudrai-zentrer à l'église, etc.

Le T final des verbes, des adjectifs et des adverbes, devant et, à, au. aux, et en. Il allai-tet venait, prê-tk partir conformémen-tau devoir, promp-taux querelles, il mouru-ten parlant.

159. Chez les artistes. — C'est une tradition constante à la Comédie Française, dit M. Sarcey, de retrancher entre les mots toutes les liaisons que l'on fait ordinairement. Ainsi, dans L'École dos femmes, Georgette, au lieu de dire : Ses regards m'ont fait peur, mais-z-une peur horrible, ne manque jamais de prononcer : ses regards m'ont fait peur, mais-h-une peur horrible. Alain dit de même : Tu serais-h-en colère. 11 nous fait-h-au logis.

« Je n'y avais jamais pris garde ; c'est l'habitude. Il est con-

venu au théâtre que les paysans de Molière ne doivent pas faire de liaisons. Mais pourquoi n'en font-ils pas ? Mon attention a été attirée sur cette question par une lettre fort longue et assez curieuse, que j'ai reçue d'un de mes corespondants anonymes. Il sortait du concours de tragédie au Conservatoire, et là, il avait entendu un des candidats, dans la première scène de Mythridate de Racine. C'est Xipharès qui cause avec Arbate :

On nous faisait, Arbate, un fidèle rapport.

Ce jeune homme n'avait pas manqué de dire : On nous faisait-f Arbate. Et plus loin : N'en doute point-t' Arbate. Et plus loin encore : Comme il le dit, t'Arbarte, il veut l'exécuter.

« Il est clair, ajoute mon correspondant, que c'est son professeur qui lui avait enseigné et sans doute im.posé cette prononciation. La croyez-vous juste? Ne trouvez-vous pas qu'il y a en ce moment, à la Comédie Française, un penchant déplorable à faire des liaisons. Et il me cite des exemples :

Quand je songe à cette mort-t' affreuse. Voilà que mon roman, couronnant ses féeries, Meurt t' amoureusement sur un gros million. 0 délices, je mords-z- à même un galion

« Et il me demande s'il n'y a point de règle fixe sur ce point. Je ne crois pas, à vrai dire, qu'il y en ait. Telle liaison serait d'un grand ridicule en prose, et est presque indispensable en vers ; le style soutenu en admet plus que la conversation ordinaire ; l'euphonie en proscrit comme elle en exige quelques-unes... Il me semble pourtant que l'on pourrait formuler, sinon quelques règles, au moins quelques indications générales.

La première, c'est que toutes les fois que l'on peut décemment, entre un mot et un autre, introduire un petit temps, ce que les musiciens appelent un quart de soupir, mieux vaut supprimer la liaison...

La seconde me semble bien importante; toutes les fois qu'un mot se termine par deux consonnes dont la dernière ne se prononce pas, il est absurde, il est hideux, il est abominable de faire sonner cette dernière lettre pour la lier à la voyelle qui suit : Mort -t' affreuse, cours-z-au trépas, etc, etc., sont des prononciations cruellement vicieuses, que l'usage, par malheur, commence à autoriser.

Si vous pouvez vous procurer un livre charmant : les Variations du langage français, de M. Guénin, qui ne se trouve plus en librairie, vous verrez cette question élucidée par un homme qui savait à fond sa langue et qui, de plus, était un homme d'infiniment d'esprit. Il montre par toutes sortes d'exemples que tous ceux qui ont su le mieux parler leur langue ont toujours fait la liaison avec la consonne qui sert de pénultième, ; ils ont dit : Une mort-r-affreuse, je cours r-où la gloire m'appelle.

Savez-vous d'où vient le goût, qui est assez nouveau dans la diction, des liaisons nombreuses et exactes? De la prépondérance qu'a prise dans l'éducation française la plus vaine et la plus sotte de toutes les sciences, l'orthographe...

Si la tendance, en ce moment, au Conservatoire comme à la Comédie Française, est de multiplier les liaisons et d'en faire avec les lettres mortes des mots, c'est que le préjugé de l'orthographe sévit dans tout le public et que l'on est ravi, en disant: une mort t' affreuse, de faire assavoir à chacun que l'on sait comment s'orthographie le mot de « mort ».

Je ne demande certes pas que l'on revienne à l'ancienne prononciation, qui était molle et flottante; mais je crois qu'il faut s'arrêter sur la pente où l'on roule : il y a de la

210 LA SCIENCE DE L'aRTICULATION

pédanterie dans cette attention excessive aux liaisons. Là^ comme partout, il faut de la mesure. C'est affaire de goût personnel. Ainsi j'avoue que, contre mes principes, je dirais : 9. N'en doutes point-t-Arbate »... Pourquoi? C'est que : « N'en doutes point-h-Arbate » me paraît rocailleux et me blesse l'oreille. J'aimerai toujours mieux, dans un vers de Ptacine, manquer à une règle de prononciation qu'à l'harmonie générale de la phrase ^ ».

160. Le balbutiement. — Au sens strict, le balbutiement est une prononciation défectueuse non des consonnes, ni des voyelles, ni des syllabes, ni des mots, mais des phrases. Il consiste essentiellement dans cet espèce d'embarras qui fait que l'orateur ne réussit que péniblement à finir une phrase commencée. Nulle précipitation, — le parleur peut n'avoir aucune tendance au bredouillement ; pas de difficulté spéciale d'articulation, — il peut n'être affligé d'aucune espèce de bégaiement ; mais une sorte d'enfantement laborieux, qui fait que les mots ne viennent que lentement et péniblement les uns à la suite des autres.

L'hésitation caractéristique du bredouillement se révèle,, tantôt par un simple prolongement qui équivaut à un redoublement de la plupart des articulations : bon-on-on-joucu-our, mon-on-on-sieur, co-ooo-men-en-ent vou-ouou po-or-tez vou-ou?

Tantôt par l'addition plus ou moins prolongée de plusieurs E muets à la fin de la majeure partie des mots : Excusezmoi eeee, si je parle eeee avec eeee difficulté eeee^ etc.

Tantôt par la répétition, à tout propos et hors de propos, de mots de pur remplissage tels que mes frères, messieurs, citoyens, ou autres encore plus vides de sens et de littérature, tels que quidit, ç'ai-je fait, ç'ai-je dit.

i. Frauci.sque Sarccy, cité dans Voiv, déc. 1898.

Tantôt enfin par l'émission de sons inarticulés souvent assez voisins de certains cris ou bruits qui n'ont rien d'humain, ou d'articulations insignifiantes, comme dans ces phrases typiques citées par le D'" Golombat : Messieurs et mesdames kne, kne, kne, je vais vous entretenir, kne, kne, kne, d'une kne, kne, affaire importante, kne, kne, kne... Si je prends que, que, que, la parole que, que, aujourd'hui que, que, que... c'est heim, heim, pour vous annoncer heim, heim, etc. etc.

Le balbutiement est ou essentiel ou accidentel. Essentiel, lorsqu'il coïncide avec un manque de vivacité intellectuelle ; les hésitations de la parole procèdent principalement dans ce cas des incertitudes ou des inconsciences de la pensée. L'idée absente, le mot ne vient pas ; à une idée confuse répond un son indistinct ; à traduire la sensation, le cri peut suffire. Qui nous donnera de l'esprit?

Accidentel, lorsqu'il a pour cause, — ou une habitude invétérée, tel le balbutiement enfantin de celui qui prononce un discours comme jadis il récitait une leçon, hésitant, se répétant, ayant toujours l'air de rouler sa casquette et de d'écarteler ses auteurs ; — ou une émotion passagère, tel l'embarras du parleur impressionnable à la vue d'un auditoire inattendu, la timidité, le respect, la surprise arrêtant ou modifiant momentanément son activité intellectuelle; — ou une afïection organique, telle l'hésitation du convalescent, à la tête fatiguée, réveillant péniblement de leur torpeur maladive l'intelligence et la mémoire, cherchant le mot, évoquant l'idée.

Qui nous déjjarrassera de cette habitude? la volonté. Qui nous guérira de cette impressionabilité? l'expérience. Qui nous délivrera de cette affection ? Les conseils des maîtres.

Voici quelques exercices.

L'armée du sacrifice.

De ce monde perdu, dont nous nous efforçons de retrou- Ter l'empreinte, tout a disparu, tout a péri, ou tout achan- ,§é, hormis l'armée du sacrifice. Le vaste et magnifique édifice de l'ancienne société catholique s'est écroulé sans retour. Il en surgira, il en surgit déjà une autre qui aura, -comme l'ancienne, ses grandeurs et ses misères. Mais ce que nous venons de raconter a duré, dure encore et durera toujours.

Douze siècles après ces Anglo-Saxonnes dont on vient de •parler, la même main vient s'abattre sur nos foyers, sur nos cœurs désolés, pour en arracher nos filles et nos sœurs. Et jamais, depuis que le christianisme existe, ces sacrifices n'ont été plus nombreux, plus magnanimes, plus spontanés qu'aujourd'hui.

Oui, chaque jour, depuis le commencement du siècle où nous sommes, des milliers de créatures aimées sortent des châteaux comme des chaumières, des palais comme des ateliers, pour offrir à Dieu leur cœur, leur âme, leur corps virginal, leur tendresse et leur vie. Chaque jour, parmi nous et partout, des filles de grande maison et de grand cœur, et d'autres d'un cœur plus grand que leur fortune, se donnent, dès le matin de la vie, à un époux immortel.

C'est la fleur du genre humain, fleur encore chargée de -sa goutte de rosée, qui n'a encore réfléchi que le rayon du soleil levant et qu'aucune poussière terrestre n'a encore ternie ; fleur exquise et charmante, qui, respirée même de loin, enivre de ses chastes senteurs, au moins pour un moment, les âmes les plus vulgaires. C'est la fleur, mais c'est aussi le fruit ; c'est la sève la plus pure, c'est le sangle plus

généreux de la lige d'Adam ; car chaque jour ces liéroïnes remportent la plus étonnante des victoires, grâce au plus, courageux effort qui puisse enlever la créature aux instincts terrestres et aux liens mortels.

Avez-vous vu, en mars ou avril, un jeune enfant respirerles premiers épanouissements de la nature, et les premières lueurs de l'admiration étinceler dans son beau regard au contact du réveil de la vie dans les bois et les champs? C'était le printemps de la vie, en présence du printemps de la. nature, et c'était un enchantement. Mais il y a quelque chose de plus enchanteur et qui ravit l'âme aux plus hautes cimes de l'émotion humaine, c'est la vierge déjà adolescente, toute rayonnante de jeunesse et de beauté, qui se détourne de tous les parfums de la vie pour ne plus respirer et regarder que le ciel.

Quel spectacle! et où en trouver un qui manifeste plusvisiblement la nature divine de l'Église, qui fasse mieux oublier les misères et les taches dont sa céleste splendeur est parfois voilée'?

Mais redisons-le sans cesse, ce spectacle nous est donné partout, et non seulement dans notre Europe vieillie et malsaine, mais dans cette Amérique que contemplent avec espoir et confiance tous les esprits généreux ; partout où l'Évangile est prêché, partout où un crucifix est dressé, car partout le Christ sait, de ses bras invincibles, saisir et. déraciner ces fleurs terrestres pour les transplanter dans une région plus voisine du ciel.

Les spoliateurs et les proscripteurs auront beau recommencer leur œuvre, chaque jour prédite et provoquée par les scribes du cèsarisme révolutionnaire : la chasteté dévouée recommencera la sienne.

Dans les greniers et les caves des palais habités par les triomphateurs de l'avenir, sur leurs têtes ou sous leurs pieds, il y aura des vierges qui jureront à Jésus-Christ de:

n'appartenir qu'à lui, et qui garderont ce serment, s'il le faut, au prix de la vie.

En ce siècle de grande mollesse et d'universel affaissement, ces victorieuses ont retrouvé, ont gardé le secret de la force, et, dans la faiblesse de leur sexe, ne nous lassons pas de le répéter, elles manifestent la mâle et persévérante énergie qui nous manque pour aborder de front et dompter l'égoïsme, la lâcheté, le sensualisme de notre temps et de tous les temps. Cette tâche, elles l'accomplissent avec une chaste et triomphante hardiesse. Tout ce qu'il y a de noble et de pur dans la nature humaine est mené au combat contre toutes nos bassesses et au secours de toutes nos misères. Ne parlons plus du charme de la vie contemplative, des joies suaves de la méditation, de la solitude. Ce n'est plus là que le lot du petit nombre. La foule des dévouées se précipite dans une autre voie. Elles accourent, elles affluent pour prodiguer les soins les plus infatigables aux infirmités les plus rebutantes, les plus prolongées de la pauvre nature humaine ; pour défricher les déserts de l'ignorance, de la stupidité enfantine souvent si revêche et si rétive. Bravant tous les dégoûts, toutes les répugnances, toutes les dénonciations, toutes les ingratitudes, elles viennent par milliers, avec un courage et une patience indomptables, courtiser, caresser et soulager toutes les formes de la souffrance et du dénûment

Est-ce là un rêve? une page de roman? Est-ce seulement de l'histoire, l'histoire d'un passé à jamais éteint? Non, encore une fois, c'est ce qui se voit et se passe chaque jour parmi nous.

Ce spectacle quotidien, nous-même qui en parlons nous l'avons vu et subi. Ce que nous n'avions entrevu qu'à travers les âges et à travers les livres s'est dressé un jour devant nos yeux baignés des larmes d'une angoisse paternelle. Qui ne nous pardonnera d'avoir, sous l'empire de cet incf-

façable souvenir, allongé plus que de raison peut-être cette page d'une œuvre trop longtemps inachevée ? Combien d'autres n'ont pas, eux aussi, traversé cette angoisse et contemplé d'un regard éperdu la dernière apparition mondaine d'une fille ou d'une sœur bien-aimée !

Un matin elle se lève et s'en vient dire à son père et à sa mère : Adieu ; tout est fini. Je vais mourir ; mourir à vous, mourir à tout. Je ne serai ni épouse ni mère ; je ne serai même plus votre fille. Je ne suis plus qu'à Dieu. Piien ne la retient. Stathn, rellctis retibus et pâtre, secnta est ewn. La voilà déjà parée pour le sacrifice, étincelante et charmante avec un sourire angélique, avec une ardeur sereine, rayonnante de grâce et de fraîcheur, le vrai chef-d'œuvre de la création ! Fière de sa riante et dernière parure, vaillante et radieuse, elle marche à l'autel, ou plutôt elle y court, elle y vole comme un soldat à l'assaut, contenant à peine la passion qui la dévore, pour y courber la tête sous ce voile qui sera un joug pour le reste de sa vie mais qui sera la couronne de son éternité.

Mais quel est donc cet amant invisible, mort sur un gibet ■il y a dix-huit siècles, et qui attire ainsi la jeunesse, la beauté et l'amour? qui apparaît aux âmes avec un éclat et un attrait auquel elles ne peuvent résister? qui fond tout à coup sur elles et en fait sa proie ? qui prend toute vivante la chair de notre chair et s'abreuve du plus pur de notre sang? Est-ce un homme? Non : c'est un Dieu.

Voilà le grand secret, la clef de ce sublime et douloureux mystère. Un Dieu seul peut remporter de tels triomphes et mériter de tels abandons. Ce Jésus, dont la divinité est tous les jours insultée ou niée, la prouve tous les jours, entre mille autres preuves, par ces miracles de désintéressement et de courage qui s'appellent des vocations. Des cœurs jeunes et innocents se donnent à lui pour le récompenser du ■don qu'il nous a fait de lui-même; et ce sacrifice qui nous

crucifie n'est que la réponse de l'amour humain à l'amour d'un Dieu qui s'est fait crucilier pour nous.

Le comte de Montalembert ^ .

Le soir d'un beau jour.

Le recteur a soixante-quinze ans ; ferme et grand vieillard, robuste comme ses rochers, droit et carré comme la tour de son église.

Indulgent dans sa force, souriant dans sa sagesse ; l'esprit au courant de tout, le cœur toujours ouvert ; la main toujours tendue ; l'âme toujours en haut.

Belle et sainte vieillesse couronnée de grâce, escortée de bénédictions, illuminée de clartés, entourée de reconnaissance et de respect.

Il m'a dit : « Je n'ai perdu aucun de ceux que Dieu m'a donnés : j'ai reçu de Dieu cette faveur, que tous sont morts dans sa miséricorde et dans sa paix.

Jamais je n'ai quitté mes paroissiens que pour aller recevoir les ordres et les bénédictions de mon évèque, ou me retremper quelques jours dans la retraite.

Et je puis dire qu'alors je ne les quittais pas, puisque je ne cessais de prier pour eux, demandant à. Dieu de me rendre plus digne de les conduire.

Je mourrai sans avoir vu Paris, je n'en ai nul désir. J'ai enterré tant d'hommes qui avaient fait le tour du monde et qui n'ont rencontré Dieu qu'ici !

Quand je quitterai la terre, ma curiosité sera satisfaite et mon cœur content. En attendant le ciel, mes yeux ont contemplé assez de merveilles.

i. Les Moines d'Occident, t. v, Conclusion. — Lecofïre, éditeur.

J'entends parler de vos obélisques, de vos colonnes, de vos palais aux pierres dentelées. Valent-ils nos rochers que la mer a creusés et travaillés six mille ans?

Vos places publiques illuminées au gaz ont-elles l'étendue de nos plages éclairées des étoiles ? Votre macadam arrosé vous parait-il plus beau que nos sables fins?

Vous aimez vos pièces d'eau grandes comme la, main et vos petits filets jaillissants. J'ai vu la vaste mer lancer jusque sur nos falaises des navires armés.

Mais ces divins silences delà mer et des champs tranquilles, et la douceur des aurores, et la splendeur des soleils couchants, où les trouvez-vous ?

Tous les ans de ma vie, j'ai vu les fleurs du printemps et la verle vigueur de l'été; j'ai vu les couleurs variées et les beaux déclins de l'automme.

Tous les ans de ma vie, j'ai vu la blancheur de la neige, et nos champs endormis sous ce manteau d hermine ne le quitter que pour vêtir leur robe de printemps.

Ce n'est pas un spectacle monotone. Vingt fois par an la terre change de parure ; l'on admire une variété sans limite dans cette invariable harmonie.

C'est l'œuvre de Dieu que j'ai vue tous les jours et à toutes les heures du jour, toutes les nuits et à toutes les heures de la nuit.

Et maintenant que mes pas sont lourds et que mes yeux sont affaiblis, je vois encore ces beautés, elles me parlent la encore, elle me ravissent encore.

Mon vieux cœur bondit encore dans ma poitrine. Je reconnais toutes les voix qui parlaient à ma jeunesse, qui lui parlaient de la grandeur de mon Dieu.

Et mon sang, que l'âge devrait avoir glacé, bouillonne encore, et mes yeux se mouillent de larmes heureuses, et je m'écrie : « 0 Dieu ! que vos œuvres sont belles 1 »

Je me suis fait dépeindre Paris. Les quais sont bien ali-

gnés, la rivière roule de la boue et des petits bateaux dans sa rigole de moellons.

Il n'y a que de hautes maisons ; personne n'habite seul sa maison, ni même son étage. On a du monde sur la tête, du monde sous les pieds.

Partout l'œil d'un voisin que l'on ne connaît pas; partout la foule et la presse. Les voitures se coupent, se heurtent, font vacarme.

Il y a tant de police qu'il faut bien juger qu'on est entouré de malfaiteurs. Vous n'ouvrez guère les yeux sans voir quelque spectacle flétrissant.

Les rues sont pleines de boutiques, les boutiques pleines de raretés. Beaucoup de meubles, beaucoup de rubans et d'éton"es, beaucoup d'orfèvrerie.

Là, tout ce qui peut tenter la passion de l'homme s'étale en abondance. L'orgueil court partout, l'envie s'éveille partout. Dieu' se cache.

Non, je neveux point voircela, et jeremercie Dieu de nel'avoir point vu! Je le remercie sept fois et septante fois sept fois.

De m'avoir tenu dans mes sables lavés par la mer pure, dans mes rochers fleuris de coquillages et de passepierre, dans mes champs embaumés;

Dans les rues de mon village, où je marche sur l'herbe ; dans mes sentiers ombragés de beaux arbres, mes chers sentiers verts et sombres !

Là, vous trouvez le houx et la noble-épine qui fleurissent en leur temps. Le chèvrefeuille, la clématite, le lierre, la vigne sauvage pendent en festons joyeux.

Comptez ces fleurs, depuis l'humble touffe de véronique jusqu'à cette haute et fière grappe de bouillon-blanc qui s'épanouit sur sa tige de velours :

Pervenche, liseron, glaïeul, bouton-d'or, et la gramlnée élégante, et l'églantine blanche et rose ; et le matin, les diamants de la rosée ;

en. VI. — AGENCEMENT DES PHRASES 219

Et les insectes d'émeraude, et les papillons volants, et les lézards fuyants, et les oiseaux chantants. Quelle boutique d'orfèvre est aussi riche qu'une de nos haies?

Je remercie Dieu, je le remercierai tous les jours de ma vie de m'avoir fait vivre dans ma maison basse, au pied de mon église.

J'ai tenu ma fenêtre ouverte pour voir mes voisins et pour en être vu. J'ai tenu ma porte ouverte nuit et jour.

Jamais la tristesse et le malheur ne sont entrés que pour être éonsolés,jamais le crime n'est entré que pour se repentir.

Que d'amis chers ont franchi mon seuil ! que de riches cœurs dans ces huml)les salles ! que ma table boiteuse a vu d'aimables festins I

Mais ni chezmoi ni dans aucune maison du village, jamais le bruit insensé des fêtes n'a couvert les tintements deVAngclus, qui sonne trois fois par jour.

Jamais la prière n'a été chassée comme un hôte importun. Elle frappe, les cœurs s'ouvrent ; entrez. Vierge Marie; entrez, Seigneur Jésus!

Après les amis, après les pauvres, après les cœurs affligés et les cœurs repentants, escortée encore par la prière, un jour, bientôt, la mort entrera.

Viens, mort! puisque Dieu t'envoie, sois la bienvenue. Fais ton office. Mais ce n'est pas chez nous que tu pourras triompher et railler.

Tu tiens une faux pour faucher, lu tiens un marteau pour briser. De ta faux tu coupes le fil de la vie, de ton marteau tu brises nos hochets.

Tu les brises et tu les disperses ; tubrisesles cotTres-forts, et l'or amassé se répand ; tu ouvres aux héritiers la porte fermée aux pauvres.

Le moribond te regarde faire. Tout ce qu'il a ramassé avec tant de peines, quelquefois même au prix de son âme, tu le prends.

Il te regarde faire, et il pleure: Quoi! mes ameublements si riches, mes tableaux, mes vases de prix, mes bijoux, faut-il donc quitter tout cela ?

Tout, répond la mort railleuse; et les enseignes de tes dignités, tes croix, tes rubans, tes habits brodés d'or, je les déchire ou je les mets en vente.

Je viens t'arracher de ton palais, oij mille frivolités insultent à la gravité de la mort; je viens t'arracher de ton lit somptueux et t'enfermer nu dans un cercueil.

Mais dans nos cabanes, ô triomphante ! quand tu viens prendre la pauvre dépouille qui t'appartient et que tu devras rendre un jour;

Quand la faux a coupé le fil usé de la vie, que te reste-t-il encore à faire? que penses-tu pouvoir encore piller ?

Mes meubles sont ceux que j'ai trouvés en entrant ici, il y a cinquante ans. J'ai mis en sûreté mes livres, je les ai donnés. J'ai donné mon argent.

Ma robe rapiécée et mon étole dédorée, je les emporterai dans la tombe. Mon âme s'échappera et s'en ira vers Dieu.

Et lorsqu'au jour des suprêmes justices , la voix de l'ange retentira; lorsque la voix du héraut de Dieu, réveillant tous les morts leur dira : Debout !

Ma pauvre soutane rapiécée paraîtra comme une pourpre brillante; ma pauvre étole usée lancera d'éternels rayons.

Louis Veuillot* .

Les tours et la tour.

L'un de ces derniers soirs, je m'attardai là-haut assez avant dans la nuit. J'étais resté seul dans la cage vitrée, toute pa-

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