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LE TON MOYEN

186. De la prédominance du médium. — L'instrument est prêt; tous ses jeux sont libres. L'heure est venue d'en utiliser les ressources. C'est ici que commence la difficulté.

L'art de dire et l'art de lire mettent à profit tous les jeux de la voix humaine ; les lecteurs et les orateurs usent tour à tour de la voix de médium, de la voix de poitrine et de la voix de tête. L'essentiel est qu'ils en usent à propos et comme il convient, et la difficulté est précisément de découvrir cet à propos, de déterminer cette convenance. Il faut, à qui veut bien lire ou bien dire, de l'intelligence et du goût, la connaissance des ressources expressives de son organe, et l'art d'en user selon les exigences de sa pensée.

Les exigences de la pensée, c'est à chacun de les découvrir ; la puissance d'expression de l'organe vocal, c'est aux maîtres dans l'art de dire de nous la révéler. Voici de sages conseils :

Le premier précepte de l'art de bien dire est la suprématie accordée au médium. Les cordes hautes sont fragiles et délicates, à s'en trop servir on court risque de les user ; leurs notes sont aiguës et grêles, à trop en jouer on s'expose à les rendre criardes et fausses. L'abus des notes basses, et même graves, n'est pas moins fâcheux. Il amène la monotonie, il produit quelque chose de terne, de sourd,

de lourd. Seules les notes moyennes sont constamment agréables. On en joue sans effort, on les entend sans fatigue. Aussi reviennent-elles sans cesse dans la conversation. La voix de tète ennuie, la voix de poitrine endort, la voix de médium repose. Parlons donc en voix de médium. Nous serons naturels, nous serons agréables.

187. Chercher le ton qui convient. — C'est donc uniquement dans le médium que doit être établie, pour toute voix et dans tout discours, la dominante de la parole ou de la lecture.

Mais ce médium n'a pas qu'une note, et toute note ne convient pas indistinctement à tout discours. On ne lit pas au coin du feu pour quelques amis, comme on lit au cours devant deux cents élèves ; on ne plaide pas à la cour d'assises sur le ton dont on discute dans son cabinet ; on parle moins bas à la tribune que dans les couloirs du Palais-Bourbon ; la voix qui suffit à remplir de bruit une église de village troublerait à peine le silence de Notre-Dame, et le prédicateur serait ridicule qui, s'adressant à trente personnes, parlerait assez haut pour être entendu de dix mille.

Pour trouver la note juste, il faut tenir compte évidemment, non seulement de la grandeur du vaisseau dans lequel on doit parler, mais du nombre des auditeurs réunis pour nous écouter. C'est pour cela qu'une double précaution s'impose à l'orateur soucieux de se faire entendre. La première est, s'il se peut, dés la veille, de se rendre un compte exact des dimensions réelles de l'édifice et de ce qu'il faut de voix pour le remplir ; rien ne vaut d'aller voir; et le plus sûr moyen de savoir si notre parole arrivera distincte aux extrémités les plus lointaines est d'y interpeller un ami complaisant venu là tout exprès pour une expérience décisive.

La seconde est, au moment de prendre la parole, de promener sur l'assistance un regard scrutateur à l'effet d'en

déterminer nettement l'importance et les contours. «Avisez dit M. Branchereau, la personne la plus éloignée et supposez que vous lui adressez la parole. L'inslinct naturel vous fera prendre, sans effort et sans étude, la note exacte qui lui convient. Dans les habitudes ordinaires de la vie, cet instinct ne nous trompe jamais, et quand nous parlons, nous savons parfaitement varier le ton de notre voix, selon t'éloignement plus ou moins grand des personnes que nous interpellons ; il ne nous trompera pas davantage quand nous aurons à parler ou à lire en public. C'est, en partie, pour n'avoir pas pris la précaution que nous venons d'indiquer, qu'un grand nombre de lecteurs ne se font pas en- 'tendre, et manquent ainsi complètement leur buti .»

188. Lecture recto tono. — L'art de discerner le ton qui •convient et l'habileté d'émettre la note vraie, c'est tout ce • qu'il faut pour se faire entendre.

Rien ne peut se perdre, pour l'ouïe, d'un discours dont 'tous les éléments se succèdent régulièrement espacés et convenablement sonores ; il suffit donc pour que la parole •frappe l'oreille indéfiniment que se renouvelle distinctement, •sur un nombre indéfini de syllabes, la juste sonorité de l'in- 'tonation primitive : la voix une fois bien posée et bien lancée sur le ton qui convient aux auditeurs et à l'auditoire, •^on n'a, pour être entendu jusqu'au bout, qu'à donner, sur •ce même ton, toutes les syllabes.

L'émission correcte et juste qui ne fléchit pas donne une ■ diction très nettement et constamment perceptible : là est 'le'xplication de la faveur dont jouit dans certains milieux la ^singulière façon de lire connue sous le nom de recto tono.

Cet expédient, car c'en est un, a l'avantage de ménager à la fois l'effort de l'auditeur et la modestie du lecteur. Le ipremier doit se contenter de bien entendre, le second se ré-

J. Op. cit., p. 241.

cil. VIII. — LE TON ET LES INFLEXIONS 26?

signer à ne pas laisser voir jusqu'où peut aller, chez lui, la faculté de comprendre ce qu'il lit et l'art de rendre ce qu'il comprend. Effacé et trop secondaire est, en effet, dans ce» genre d'exercice, le rôle de l'intelligence ; amoindri et presque nul celui de la sensibilité ; exagéré et presque choquant celui du bruit et de la musique : la vraie supériorité d'esprit et d'âme trouve difficilement à y déployer ; la médiocrité s'y étale à l'aise ; l'insufhsance elle-même s'y dissimule longtemps. Que faut- il pour y être supportable ? de l'oreille, de la voix et de l'assurance. Que faut-il pour y exceller? N'être pas un sot, et posséder ces trois qualités plutôt physiques i. un bon diapason, un bon coup de glotte, et une bonne articulation.

Au demeurant, une manière de dire qui laisse inutilisées les meilleures ressources de la voix humaine : une parole à peine vivante, presque uniquement sonore, sans passion. Subir l'amoindrissement que ce procédé impose, peut êtreune nécessité ; s'y résigner par obéissance ou par impuissance n'est pas sans mérite ; il est difficile de ne pas adopter comme règle le recto tono dans la lecture publique improvisée et il y a d'excellentes raisons de maintenir le recto ton» dans les exercices de la vie de communauté. Mais ces légitimes exigences satisfaites, ces contraintes nécessaires subies, la liberté reprend ses droits, et la vie son empire. Un pédants seul est capable de faire de la raideur une qualité, et de la symétrie une vertu.

189. Débit monotone. — Où le recto tono devient intolérable, c'est quand on l'applique au discours parlé. « Gomme un joueur d'instruments qui ne toucherait jamais qu'une même corde, serait ridicule et insupportable ; aussi n'y a-t-il rien qui ennuie tant les auditeurs, et qui leur donne un si grand dégoût que cette voix toujours uniforme. Ce n'est pas qu'entre tant de gens en qui l'on remarque ce défaut, et il ne s'en'

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trouve qui ont une si belle voix, et qui remplit si bien l'oreille, qu'elle ne laisse pas d'avoir quelque chose d'agréable encore qu'ils ne la manient pas comme il faut : mais elle plairait incomparablement davantage, s'ils lui savaient donner les inflexions convenables aux sujets et aux passions. Outre cela ces voix si belles, quoique mal gouvernées, sont extrêmement rares ; et pour les communes ce vice les rend entièrement désagréables. Je passe plus avant et je dis que cela ne déplaît pas seulement à Foreille, mais nuit extrêmement à l'effet que le discours devrait produire pour deux raisons : l'une que cette prononciation, qui est égale partout, égale aussi toutes les parties de l'oraison, et ôte toute la force à ce qu'elle a de plus fort dans le raisonnement et tout le lustre à ce qu'il y a de plus éclatant dans les figures et dans toute la diction ; si bien que ce qui devrait le plus émouvoir n'émeut point en effet, parce qu'il est toujours prononcé d'une même façon. L'autre qu'il n'y a rien de si endormant qu'un long discours sans aucun changement de ton, et qu'il y a plusieurs personnes qui, encore qu'elles regardent fixement celui qui parle, et qu'elles aient bonne intention de bien écouter, ne se sauraient défendre du sommeil, à cause de ce défaut de prononciation.

« Et néanmoins cette monotonie est un vice non seulement commun mais presque général en ceux qui parlent en public. J'y tombais au commencement aussi bien que les autres, et je ne sais comment ceux qui m'écoutaient me pouvaient souffrir; car ma prononciation m'ennuyait tellement qu'à peine me pouvais-je supporter moi-même. Et dès lors je songeai aux moyens de diversifier ma voix, pour la rendre moins désagréable.

(( Je me mis premièrement à considérer d'où pouvait venir cette vicieuse façon de prononcer, en laquelle la plupart tombent sans y penser, et dont ceux-même qui reconnaissent fort bien que c'est un vice, ont tant de peine à se guérir. Et

je n'en pus trouver d'autre cause que celle-ci, c'est que ceux qui apprennent à lire aux enfants, les accoutument à prononcer d'une même façon tout ce qu'ils lisent ; et que ces enfants sortant de ces mains-là tombent en d'autres qui ne valent pas mieux, c'est à dire, en celles des maîtres qui leur font apprendre les rudiments de la grammaire et de la rhétorique de la même façon, et non seulement n'ont aucun soin de les corriger de celte mauvaise habitude, mais leur donnent eux-mêmes un très mauvais exemple en cela, prononçant tout ce qu'ils lisent et tout ce qu'ils récitent par cœur, d'un même accent, et accent tout autre que celui que nous employons dans le discours simple et familier ; au lieu qu'il n'y doit avoir que cette différence, que quand on parle en public, il faut proportionner sa voix à la grandeur de son auditoire, et à la multitude de ses auditeurs. C'est pourquoi je me résolus à écouter de meilleurs maîtres, je veux dire la nature et la raison i, »

190. La nature et la raison. — Est-il rien au monde de plus délicatement nuancé que le ramage du tout petit parlant à sa mère? Quelle souplesse et quelle vie dans les intonations de l'enfant qui interpelle ou qui relance ses camarades ! Quelle variété et quelle justesse dans les émissions instinctives par lesquelles l'homme du peuple manifeste ses émotions ! De combien de modulations enfin est susceptible la voix qui, dans l'intimité, livre notre âme à nos amis? Et que tout cela est naturel et raisonnable ! Pourquoi parlons-nous en efTet si ce n'est pour faire éclater, dans im souflle qui les exprime hors de nous et les imprime dans les conciences, ncs impressions, nos sentiments, nos idées ? Or est-il seulement possible de rien concevoir de plus multiple, ondoyant et divers, que nos impressions, nos sentiments et nos idées?

I. Traité de Vnction de Vorateur ou de la prononckuion et du geste, 1 vol. Paris. 1C57, p. 82-87.

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C'est donc obéir aux lois de la nature et aux préceptes d& la raison que de développer sans entraves les multiples sonorités de l'organe vocal ; c'est donc exercer un droit naturel que de prendre ou de reprendre la liberté de donner à la parole extérieure le mouvement du verbe intérieur qu'elle exprime.

Cette liberté si féconde et si belle, trois catégories de parleurs ont le commun malheur d'en subir, à des titres divers, l'amoindrissement ou la perte: l'écolier qui récite, le lecteur qui va droit devant lui, et l'orateur au débit monotone. Leton récitatif de l'écolier s'explique par la paresse de l'élève et l'incurie du maître ; le ton « droit » du lecteur peut se justifier par les exigences de la vie de communauté ; le ton uniforme de l'orateur, que rien ne justifie, est le produit spontané de l'inintelligence, de l'insouciance, de la timidité ou de la routine. A tout prix il faut s'en défaire. Puen ne l'excuse, pas même le souci de se faire entendre. Fatale à l'attention, l'uniformité du débit n'est pas utile à l'audition. Pour assurer cette dernière, il suffit de maintenir dans de certaines limites le jeu de la voix, de prévoir et de prévenir les grands écarts, de faire, par conséquent, du ton convenable choisi au début, comme la clef de tout le morceau, et de la note juste adoptée d'après l'auditoire, la dominante de tout le discours.

191. La dominante. — Pour être vraiment dominante la note juste doit donner le ton à tout le discours, en soutenir toutes les parties, en relier toutes les périodes ; il faut donc, du commencement à la fin, s'y tenir ou y revenir.

S'y tenir en prenant plus ou moins l'allure uniforme du recto tono ; y revenir en reproduisant plus ou moins la marche libre de la parole sans apprêts.

L'allure rigide du recto tono ne se prend d'ordinaire que pour la lecture et ne se supporte aisément que dans la lecture publique.

La marche plus vive du verbe sans apprêts qui s'impose à tout parleur, n'a sa liberté totale que dans la conversation familière.

Le discours parlé ne pouvant jamais être ni une lecture ni une conversation, mais devant toujours se distinguer de l'une et de l'autre, tout en faisant à l'une et à l'autre de nécessaires emprunts, le ton de l'orateur sans jamais s'identifier à celui du lecteur ou du causeur, se rapprochera toujours plus ou moins de celui-ci ou de celui-là.

Il sera ferme sans monotonie et souple avec dignité, débarrassé de la rigidité imposée par les convenances ou les conventions à la lecture publique, et préservé des écarts qu'explique l'abandon d'une causerie tout intime.

Moins libre que dans la conversation sans doute, mais beaucoup plus cependant que dans la lecture, la voix, dans le discours, se meut avec aisance autour de la dominante, brisant avec le convenu du recto tono et reproduisant avec mesure les ondulations spontanées de la causerie.

Jusqu'où s'étend des deux côtés de la dominante son double domaine, en quelles circonstances, dans quel sens et avec quelle allure il lui sied de le parcourir, nous le saurons autant que possible lorsque nous aurons demandé aux maîtres et à l'expérience de nous fixer sur la théorie et sur la pratique des inflexions.

Or dans toute inflexion de la voix, quelle qu'en soit d'ailleurs la nature et la durée, il y a lieu de considérer, comment elle commence, comment elle s'oriente et comment elle finit. Une théorie de l'inflexion bien faite donne donc nécessairement des éclaircissements, des conseils et des règles sur les intonations, sur les mots de valeur et sur les cadences.

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