‹ Parlons ainsi de la voix et du gesteChapitre 60 sur 122 · Cyrano de Bergerac · texte numérisé non relu

Cyrano de Bergerac

— Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le loup dans la montagne... Que feras-tu quand il viendra?...

— Je lui donnerai des coups de cornes, monsieur Seguin.

— Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mangé des biques autrement encornées que toi... Tu sais bien, la pauvre vieille Ilenaude qui était ici l'an dernier? une maîtresse chèvre, forte et méchante comme un bouc. Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le malin, le loup l'a mangée.

— Pécaïre ! Pauvre Pienaude ! Ça ne fait rien, monsieur Seguin, laissez-moi aller dans la montagne.

— Bonté divine !... dit M. Seguin ; mais qu'est-ce qu'on leur fait donc à mes chèvres ? Encore une que le loup va me manger... Eh bien, non... je te sauverai malgré toi, coquine ! et de peur que tu ne rompes ta corde, je vais t'enfermer dans l'étable, et tu y resteras toujours.

Là-dessus, M. Seguin emporta la chèvre dans une étable toute noire, dont il ferma la porte à double tour. Malheureusement, il avait oublié la fenêtre, et à peine eut-il le dos tourné, que la petite s'en alla...

Tu ris, Gringoire? Parbleu ! je crois bien ; tu es du parti des chèvres, toi, contre ce bon M. Seguin... Nous allons voir si tu riras tout à l'heure.

Alphonse Daudet.

Mieux que ça.

L'empereur Joseph II n'aimait ni la représentation, ni l'appareil: témoin ce fait qu'on se plaît à citer:

Un jour que, revêtu d'une simple redingote l)Outonnée, accompagné d'un seul domestique sans livrée, il était allé, dans une calèche à deux places, qu'il conduisait lui-même, faire une promenade du matin aux environs de Vienne, il

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fut surpris par la pluie, comme il reprenait le chemin de la ville.

Il était encore éloigné, lorsqu'un piéton, qui regagnait aussi la capitale, fait signe au conducteur d'arrêter ; ce que Joseph II fait aussitôt.

— Monsieur, lui dit le militaire (car c'était un sergent), y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander une place à côté de vous '? Cela ne vous gênerait pas prodigieusement, puisque vous êtes seul dans votre calèche, et ménagerait mon uniforme, que je mets aujourd'hui pour la première fois.

— Ménageons votre uniforme, mon hrave, lui dit Joseph, et mettez-vous là. D'où venez-vous '.'

— Ah î dit le sergent, je viens de chez un garde-chasse de mes amis, où j'ai fait un lier déjeuner!

— Qu'avez-vous donc mangé de si bon ?

— Devinez.

— Que sais-je, moi; une soupe à la bière?

— Ah ! bien oui, une soupe ; mieux que ça.

— De la choucroute ?

— Mieux que ça.

• — Une longe de veau ?

— Mieux que ça, vous dit-on.

— Oh ! ma foi, je ne puis plus deviner, dit Joseph.

— Un faisan, mon digne homme, un faisan, tiré sur les plaisirs de Sa Majesté, dit le camarade, en lui frappant sur la cuisse.

— Tiré sur les plaisirs de Sa Majesté? Il n'en devait être que meilleur.

— Je vous en réponds.

Gomme on approchait de la ville, et que la pluie tombait toujours, Joseph demanda à son compagnon dans quel quartier il logeait, et où il voulait qu'on le descendit.

— Monsieur, c'est trop de bonté ; je craindrais d'abuser de...

— Non, non, dit Joseph, votre rue?

Le sergent, indiquant sa demeure, demanda à connaître celui dont il recevait tant d'honnêtetés.

— A votre tour, dit Joseph, devinez.

— Monsieur est militaire, sans doute ?

— Gomme dit Monsieur.

— Lieutenant?

— Ah ! bien oui, lieutenant, mieux que ça.

— Colonel peut-être ?

— Mieux que ça, vous dit-on.

— Gomment diable, dit l'autre, en se rencognant aussitôt dans la calèche, seriez-vous feld-maréchal ?

— Mieux que ça.

— Ah ! mon Dieu, c'est l'empereur ?

— Lui-même, dit Joseph, se déboutonnant pour montrer ses décorations.

Il n'y avait pas moyen de tomber à genoux dans la voiture ; le sergent se confond en excuses et supplie l'empereur d'arrêter, pour qu'il puisse descendre.

— Non pas, lui dit Joseph ; après avoir mangé mon faisan, vous seriez trop heureux de vous débarrasser de moi aussi promptement. J'entends bien que vous ne me quittiez qu'à votre porte.

Et il l'y descendit.

Anonyme.

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