‹ Parlons ainsi de la voix et du gesteChapitre 61 sur 122 · LES MOTS DE VALEUR · texte numérisé non relu

LES MOTS DE VALEUR

196. Du rôle des mots dans la phrase. — Les éléments du discours étant, de parleur rôle même, de valeur inégale, l'un d'entre eux dans chaque combinaison, proposition ou période, a nécessairement une importance majeure qu'un parleur habile a toujours soin d'indiquer par une émission de voix qui soit l'équivalent phonétique de sa réelle supériorité. C'est donc sur l'élément le plus important, sur le mot de valeur supérieure que l'inflexion, en haut ou en bas suivant les exigences de la pensée, atteindra son maximum.

D'où, pour bien régler les inflexions de la voix, la nécessité de connaître le rôle des mots, et de découvrir le mot de valeur. Or tout mot dans le discours est ou sujet, ou verbe, ou attribut ou complément.

Sujet, il représente la personne ou la chose sur laquelle on énonce un jugement : Paul est grand : — Le ciel est pur. — Les éius chantent. — Ils sont heureux. — Mourir, est-il un si grand mal? — Les vaincus se relèvent. — Beaucoup sont sauvés, etc.

Attribut, il exprime l'idée qu'on applique au sujet : La nuit est noire. — Il est le maître. — Qui êtes-vous ? — Parler ainsi, c'est mentir. — Tout est perdu. — L'air est en feu.

Verbe, il est le signe de l'affirmation par laquelle on applique l'attribut au sujet: Le monde est méchant. — Il devient fou. — Je me fais vieux. — Son avis parut sage. — Ce pain me semble amer.

Complément, il s'ajoute au sujet, à l'attribut ou au verbe pour en compléter le sens : la couleur blanche est symbolique. Il est maître absolu. — Nous chantons doucement. — Vous parlez fort bien. — Cet homme est dévoré par le remords. — La nouvelle de cet éclatant succès réjouit extrêmement la nation entière, etc.

Le discours ne peut donner à un mot que l'un de ces quatres rôles; il n'en a pas d'autre i .

197. Chaque rôle à son tour dominant. — Si l'importance relative de chacun de ces rôles pouvait être fi.xée d'avance, une fois pour toutes, s'il était acquis que tel rôle en particulier, celui du sujet par exemple, est de plein droit et pour toujours le premier, rien ne serait plus aisé que de découvrir, dans une période donnée, le mot de valeur : simple question d'analyse grammaticale.

Malheureusement il n'en est rien. L'importance de chaque mot dépend essentiellement de celle de l'idée qu'il représente, et l'idée principale, celle à qui tout obéit dans la proposition, est rendue tantôt par le sujet, tantôt par l'at tribut, tantôt par le verbe, et tantôt par le complément. Le mot de valeur pourra donc appartenir àl'un quelconque des quatre rôles :

Ici, au sujet, comme dans ce vers de Corneille :

La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. »

Là, à l'attribut, comme dans ces deux vers de La Fontaine :

1. Le verbe et l'attribut peuvent être compris dans un même mot qui prend le nom de verbe attributif ou simplement de verbe: je dors, pour je suis dormant, etc.

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Ne soyez pas si difficile,

Les plus accommodants, ce sont les plus habiles.

Ailleurs, au verbe, comme dans ces vers de Racine : Vous-même de vos soins craignez la récompense, Et que dans votre sein ce serpent élevé, Ne vous punisse un jour de l'avoir conservé.

Ailleurs enfin au complément, comme dans ce mot de La Bruyère:

Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie ?

Le seul moyen de savoir la place qui revient à un mot étant de se rendre compte de la réelle importance de l'idée qu'il exprime, le discernement du mot de valeur exige une délicatesse dégoût et une pénétration d'esprit que rien ne supplée.

Les observations suivantes rendront peut-être plus aisé,. en l'éclairant des lumières de l'expérience, le jeu de ces nécessaires facultés.

198. Interjections et apostrophes. — Il est des mots qui, à eux seuls, sont une phrase, condensant en une émission de voix une idée de l'esprit ou un cri de l'âme. De ce nombre sont les interjections et les apostrophes ou vocatifs. — Interjections et apostrophes seront donc toujours des mots de valeur.

Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel. Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode.

Est-ce donc là, d Télémaque, les pensées qui doivent occuper le cœur du fils d'Ulysse?

Holà, madame la belette,

Que l'on déloge, et sans trompette,

Ou je vais appeler tous les rats du pays.

199. Les résumés. — Il est des mots qui, placés à la fin d'un développement, ont pour but d'en condenser toutes les lumières, d'en concentrer toutes les passions. Pourraientils n'être pas des mots de valeur?

Ne te donna-t-on pas des avis quand la cause Du marcher et du mouvement, Quand les esprits, le sentiment, Quand tout faillit en toi ?

200. Les ellipses. — Il en est d'autres qui représentent tout une phrase mutilée par ellipse. Evidemment les idées accessoires seules ont disparu. L'idée principale doit demeurer dans les mots dont l'isolement a pour but de la mettre en plus fort relief et en vie plus intense, donc mots de valeur.

Je t'aimais inconstant, qu'eussé-je fait fidèle ? Les chrétiens, des séditieux l Pour : qu'aurai-je fait si tu eusses été fidèle, et : les chrétiens sont donc des séditieux.

201. Les résumés. — Est encore mot de valeur tout mot qui résume la réponse à une question. Il peut contenir ou faire éclater tant de choses.

C'est promettre beaucoup : mais qu'en sort-il souvent ?

Du vent.

Dans un si grand revers que vous reste-t-il ? Moi, Moi, dis-je, et c'est assez.

202. Les reprises. — Quand un interlocuteur reprend un mot qu'un autre vient de prononcer, c'est qu'à son point de vue tout au moins, il contient l'idée principale. On en fera donc un mot de valeur. Du Misanthrope de Molière.

PlIILINTE

« La chute en est jolie, amoureuse, admirable.

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Alceste, bas et à part.

« La peste de ta chute, empoisonneur, au diable ! En eusses-tu fait une à te casser le nez.

203. Les oppositions. — Dans les oppositions, les mots ou expressions qui s'opposent, sont les mots de valeur. Du Polyeucte, de Corneille :

Pauline C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire,

Polyeucte

C'est peu d'aller au ciel, je veux vous y conduire.

Pauline Imaginations.

Polyeucte

Célestes vérités.

Pauline Etrange aveuglement.

Polyeucte Éternelles clartés.

204. Les compléments. — Le complément, s'il remplit réellement son rôle de compléter le sens de la proposition primitive, a toujours une sérieuse importance, et, quel que soit l'élément qu'il complète, sujet, verbe ou attribut, il n'est pas rare qu'il ne relègue au second plan le mot qu'il affecte et ne devienne, par conséquent, lui-même mot de valeur.

!« C'est ainsi que le qualificatif laisse dans l'ombre le substantif qu'il accompagne :

Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,

Ce pouvoir souverain que j'ai surtout le monde,

Cette grandeur sans borne...

Un roitelet pour vous est un pesant fardeau, Le moindre vent qui d'aventure Fait rider la face de l'eau Vous oblige à baisser la tête.

2° C'est ainsi que l'adverbe prend toute la valeur qu'il fait perdre au mot qu'il accompagne, verbe, substantif, adjectif ou adverbe: Tout établissement vient tard et dure peu. — Beaucoup de vin. — Naturellement bon. — Très bon etc. — a Comptez rarement, dit Vauvenargues, sur l'estime et la confiance d'un bomme qui entre dans tous vos intérêts, s'il ne vous parle aussi des siens.

3" C'est ainsi que d'ordinaire le régime direct ou indirect a plus de relief que le verbe dont il dépend : La discorde souffle dans tous les cœurs un venin mortel. — Il a vécu cent ans. — Les gens de bien sont la seule source du bonheur et de la prospérité des empires : c'est pour eux seuls que Dieu accorde aux peuples l'abondance et la tranquillité.

4" C'est ainsi que le complément circonstantiel lui-même souvent devient le mot de valeur : «Là, le vigneron effeuil- .lait le cep sur une colline pierreuse ; ici, le cultivateur appuyait les branches du pommier trop chargé. — Chateaubriand. — « Donnez, il vient un jour où la terre nous laisse ; vos aumônes, là-haut, vous font une richesse. — Victor Hugo.

205. Les conjonctions. — Les conjonctions, — celles surtout qu iservent à unir entre elles des propositions ou des phrases,— tirent de leur rôle même une grande valeur. C'est sur elles que s'achève l'inflexion qui finit, c'est sur elles surtout que se dessine l'inflexion qui commence. Si nette est leur signification qu'il suffit de les prononcer avec une intonation convenablepour qu'immédiatement se présenteàl'esprit la phrase entière qu'elles appellent, mais qui ne vient pas :

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Je ferai bien cela, mais... Vous aurez eu raison, si... Je comprends cela, cependant... Il est donc nécessaire d'appuyer sur la conjonction et de commencer sur elle inflexion que réclame la proposition qui suit.

(( Le roi pleurera, le prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple de douleur et d'étonnement. — Bossuet. — Hé ! je m'en ris ! et je me moque d'elles, et je serai reine, ei je n'ai que faire d'elles, et elles auront à compter avec moi. — Saint-Simon. — Et mettez-vous à sa place. — Michelet. — fJt pourtant elle se meut. —Et d'ailleurs, quand cette pensée vous troublerait, où serait l'inconvénient ? — Et cependant cet état si dangereux n'a rien qui vous alarme. — Quoi, Bavard, je te loue, et tu me condamnes 1 je te plains, et tu m'insultes ! — Je vous fais notre arbitre, et vous nous jugerez. — Il dit qu'il est obligé de restituer en un cas, et non pas en l'autre.

Est-ce une alternative inévitable, ou d'abuser des choses saintes, ou de s'en éloigner ? — Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie. — Non. ou vous me croirez, ou bien de ce malheur, ma mort m'épargnera la vue et la douleur.

Faites ce qu'il souhaite; sinon n'en attendez aucune grâce. — Que la fortune soit sans reproche, j'accepte ses faveurs; sinon je les refuse. — Nous t'obéirons si tu commandes des choses justes ; sinon, non.

Je ne veux, ni ne dois, ni ne puis obéir. — L'ours s'acharne peu souvent sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire. — Ni les chevaux ne sont vites. ni les hommes ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur.

J'avoue qu'une telle perfection est rare: mais il faut la rechercher. — Un homme n'est pas pauvre parce qu'il n'a rien, 722325 parce qu'il ne travaille pas. — La reconnaissance ajoute sans doute au sentiment, 222a2S il est rare qu'elle le fasse naître. Le monde est vieux, dit-on ; je le crois, cependant il le faut amuser encore comme un enfant. — Le

monde craint la vertu et la fuit ; mais le monde pourtant la respecte. — Tous les hommes recherchent les richesses, €t toutefois on voit peu d'hommes qui soient heureux. — Le plagiat paraît sensible, et cependant ce n'en est point un.

Il vous a promis, il est fidèle à sa parole : ainsi comptez sur lui. — Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes : aussi avons-nous des lunettes. — Et c'est pourquoi les juges n'ont la liberté de juger que selon les dépositions des témoins.

Un paon muait: un geai prit son plumage; puis après se l'accommoda, puis parmi d'autres paons tout fier se panada.

— Elle allait jusqu'à leur porler vivre et grains pour subsister. — Puis, qu'un cartésien s'obstine à traiter ce hibou de montre et de machine. — Il fa voulu d'abord ; ensuite il ne l'a plus voulu.

Voilà les pauvres que vous avez à soulager. Or les connaissez-vous seulement? — Quand ce peuple est pris, il s'enfuit : donc il faut le croquer aussitôt qu'on le frappe. — Il avait du comptant, et partant de quoi choisir. — Vous me l'avez promis, et par conséquent xous y êtes obligé.

Elle va descendre à ces sombres lieux, pour y dormir dans la poussière avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y tiont pressés, Éa22É la mort est prompte à remplir ces places!

— Bossuet.

2013. L'idée dominante. — Le seul moyen vraiment infaillible de découvrir le mot de valeur est d'étudier le sens de ia phrase ou du morceau pour y découvrir l'idée dominante. On est sûr de ne pas se tromper en taisant des mots qui la rendent les mots de valeur -.

1. Dans un ouvrage bien fait, dit Mennecliet, il existe toujours une idée première qui l'a inspiré, et c'est au triomphe de cette idée que doivent tendre tous les développements que l'auteur donne à son

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Et c'est ainsi, qu'à tour de rôle, dans une simple proposition, le mot de valeur sera :

l» Le sujet, quand il sera manifeste que celui qui parle veut surtout attirer l'attention sur les personnes ou la chose sur laquelle il énonce un jugement : Moi, jelai toujours dit. — La vertu, il n'y croit pas, etc.

2° L'attribut, quand l'idée qu'on applique au sujet se présente la première à l'esprit : La nuit est 220ire. — Qu'il était bon ! etc.

3° Le verbe, quand il s'agit avant tout d'action et de mouvement. « Dans toute phrase, dit Dupont-Vernon i, qui sera surtout une phrase de mouvement, vous trouverez presque toujours le verbe seul, je veux dire sans adverbes, et vous ne devrez vous soucier que médiocrement de tous les autres mots. Voyez ces deux passages, l'un de Corneille, l'autre de Bossuet :

J'allais de tous côtés encourager les nôtres, Faire avancer les uns et soutenir les autres. Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour, Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour.

travail. S'il ne parvient pas à mettre en relief, pour ainsi dire, la pensée dominante de son livre, il a manqué son but. Ce qui est vrai pour vm ouvrage entier, est vrai pour chaque chapitre de cet ouvrage, est vrai pour chaque phrase de chaque chapitre. Dans toute phrase bien faite, l'écrivain, s'il est habile, a certainement placé un mot sur lequel tout l'artifice de son style tend à appeler lattention du lecteur, parce que ce mot exprime le plus fortement sa pensée. C'e.st le point visuel du tableau auquel toutes les lignes se rapportent : c'est la clef de voûte, d'où dépend toute la solidité de l'édifice. Eh bien ! que doit faire le lecteur qui veut traduire par les inflexions de sa voix, la pensée de l'écrivain? Il doit mettre tous ses soins à donner au mot principal, dans sa diction, la même importance que l'écrivain lui a donnée dans son style. Toutes les inflexions qu'il emploie dans le débit d'une |)hrase n'ont pas d'autre but. C'est par un artifice semblable (jue le peintre parvient à l'aire sortir de .sa toile l'objet qu'il veut mettre en saillie. Mennechet, Eludes sur la lecture à haute voix, p. 78-79. 1. Dupoat-Vernon, L'arl de bien dire, p. 113.

a Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il était animé, on le vit, presque en même temps, pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, porter partout la terreur et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups. »

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