Premier sermon pour le Vendredi-Saint, 2« partie
La partie est perdue, on n'est pas le plus fort,
On meurt, soit. Au milieu de la foule accourue.
Les vainqueurs le traînaient de chez lui dans la rue.
A mort l'homme ! On l'avait saisi dans son logis ;
Ses vêtements étaient de carnage rougis ;
Cet homme était de ceux qui font l'aveugle guerre
Des rois contre le peuple, et ne distinguent guère
Scévola de Brutus, ni Barbés de Blanqui ;
Il avait tout le jour tué n'importe qui ;
Incapable de craindre, incapable d'absoudre.
Il marchait, laissant voir ses mains noires de poudre.
Une femme le prit au collet : — A genoux !
C'est un sergent de ville. Il a tiré sur nous !
— C'est vrai, dit l'homme. — A bas ! A mort ! qu'on le fu-
sille î Dit le peuple. — Ici ! Non ! Plus loin ! A la Bastille ! A TArsenal ! Allons ! viens ! Marche ! — Où vous voudrez, Dit le prisonnier. — Tous, hagards, les rangs serrés, Chargèrent leurs fusils. — Mort au sergent de ville ! Tuons-le comme un loup ! Et l'homme dit, tranquille : C'est bien, je suis le loup, mais vous êtes les chiens.
— Il nous insulte ! .A mort 1 Les pâles citoyens Croisaient leurs poings crispés sur le captif farouche. L'ombre était sur son front et le fiel dans sa bouche ! Cent voix criaient : A mort ! A bas ! Plus d'empereurs ! On voyait dans ses yeux un reste de fureur
Ptemuer vaguement comme une hydre échouée ;
Il marchait poursuivi par l'énorme huée.
Et calme, il enjambait, plein d'un superbe ennui,
Des cadavres gisants, peut-être faits par lui.
Le peuple est effrayant lorsqu il devient tempête ;
L'homme sous plus d'affronts levait plus haut la tête ;
Il était plus que pris; il était envahi.
Dieu ! comme il haïssait ! comme il était haï !
298 l'art de la phonation
Comme il les eût, vainqueur, fusillés tous ! Qu'il meure !
Il nous criblait encor de balles tout à l'heure !
A bas cet espion, ce traître, ce maudit !
A mort ! c'est un brigand ! — Soudain on entendit
Une petite voix qui disait : C'est mon père !
Et quelque chose fit lefTet d'une lumière.
Un enfant apparut. Un enfant de six ans ;
Ses deux bras se dressaient suppliants, menaçants.
Tous criaient : Fusillez le mouchard ! Qu'on l'assomme
Et l'enfant se jeta dans les jambes de l'homme,
Et dit, ayant au front le rayon baptismal :
Père, je ne veux pas qu'on te fasse de mal !
Et cet enfant sortait de la même demeure.
Les clameurs grossissaient : — A bas l'homme ! qu'il meure !
A bas ! finissons-en avec cet assassin !
Mort ! — Au loin le canon répondait au tocsin.
Toute la rue était pleine d'hommes sinistres.
— A bas les rois ! A bas les prêtres, les ministres, Les mouchards ! Tuons tout ! c'est un tas de bandits ! Et l'enfant leur cria : — Mais puisque je vous dis Que c'est mon père ! — Il est joli, dit une femme.
Bel enfant ! — On voyait dans ses yeux bleus une âme ; Il était tout en pleurs, pâle, point mal vêtu. Une autre femme dit : — Petit, quel âge as-tu? Et l'enfant répondit: — Ne tuez pas mon père 1 Quelques regards pensifs étaient fixés à terre. Les poings ne tenaient plus l'homme si rudement. L'un des plus furieux., entre tous inclément, Dit à l'enfant : — Va-t'en ! — Où '?— Chez toi. — Pourquoi
[ faire?
— Chez ta mère. — Sa mère est morte, dit le père.
— Il n'a donc que vous? — Qu'est-ce que cela fait? Dit le vaincu. Stoique et calme, il réchauffait
Les deux petites mains dans sa rude poitrine,
CH, Vlir. — LE TOX ET LES INFLEXIONS 299
El disait à l'enfant : — Tu sais bien, Catherine ?
— Notre voisine? — Oui. — Va chez elle. — Avec toi?
— J'irai plus tard. — Sans toi je ne veux pas. — Pourquoi?
— Parce qu'on te ferait du mal. — Alors le père Parla tout bas au chef de cette sombre guerre.
— Lâchez-moi le collet. Prenez-moi par la main. Doucement. Je vais dire à l'enfant : A demain ! Vous me fusillerez au détour de la rue,
Ailleurs, où vous voudrez. — Et d'une voix bourrue :
— Soit, dit le chef, lâchant le captif à moitié Le père dit : — Tu vois, c'est de l»cnne amitié,
Je me promène avec ces messieurs. Sois bien sage. Rentre. — Et l'enfant tendit au père son visage, Et s'en alla, content, rassuré, sans effroi.
— Nous sommes à notre aise à présent, tuez-moi.
Dit le père aux vainqueurs; où voulez-vous que j'aille?
Alors, dans cette foule où grondait la bataille,
On entendit passer un immense frisson,
Et le peuple cria : Rentre dans ta maison ! V. Hugo.
Chanson.
La femelle? elle est morte.
Le mâle? un chat l'emporte Et dévore ses os.
Au doux nid qui frissonne Oui reviendra? Personne; Pauvres petits oiseaux.
Le pâtre absent par fraude !
Le chien mort ! le loup rôde.
Et tend ses noirs panneaux.
Au bercail qui frissonne, Qui veillera? personne ; Pauvres petits agneaux.
300 l'art de la phonation
L'homme au bagne ! la mère A l'hospice ! ô misère !
Le logis tremble aux vents ; L'humble berceau frissonne, Que reste-t-il? Personne.
Pauvres petits enfants !