Pobjeuctc, Acte V, scène V
356 l'art de la phonation
Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris ;
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
Nous nous levons alors, et tous en môme temps
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants ;
Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent,
Ils paraissent armés ; les Mores se confondent,
L'épouvante les prend à demi descendus ;
Avant que de combattre ils s'estiment perdus.
Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre.
Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang.
Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang ;
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient ;
Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient :
La honte de mourir sans avoir combattu
Arrête leur désordre et leur rend leur vertu.
Contre nous, de pied ferme, ils tirent leurs alfanges,
De notre sang au leur font d'horribles mélanges,
Et la terre et le fleuve, et leur flotte, et le port.
Sont des champs de carnage où triomphe la mort.
Oh ! combien d'actions, combien d'exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres.
Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait.
Ne pouvait discerner où le sort inclinait !
J'allais de tous côtés encourager les nôtres,
Faire avancer les uns et soutenir les autres,
Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour,
Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour.
Mais enfin sa clarté montre notre avantage ;
Le More voit sa perte, et perd soudain courage,
Et, voyant un renfort qui nous vient secourir,
L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles,
CH. X. — l'intensité et le mouvement 357
Nous laissent pour adieux des cris épouvantables,
Font retraite en tumulte, et sans considérer
Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.
Pour souffrir ce devoir, leur frayeur est trop forte :
Le flux les apporta, le reflux les remporte.
Cependant que leurs rois, engagés parmi nous.
Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups.
Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
A se rendre moi-même en vain je les convie ;
Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas :
Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
Et que seuls désorm.ais en vain ils se défendent.
Ils demandent le chef; je me nomme, ils se rendent.
Je vous les envoyai tous deux en même temps,
Et le combat cessa faute de combattants.
P. Corneille *.
La mort d'Hyppolite.
A peine nous sortions des portes de Trézène, Il était sur son char; ses gardes affligés Imitaient son silence, autour de lui rangés. Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes, Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes ; Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix, L'œil morne maintenant et la tète baissée. Semblaient se conformera sa triste pensée. Un effroyable cri, sorti du sein des flots. Des airs, en ce moment, a troublé le repos ; 2t du sein de la terre une voix formidable ilépond, en gémissant, à ce cri redoutable.
i. Le Ckl, Acte III, scène III.
358 l'art de la phonation
Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé :
Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé.
Cependant, sur le dos de la plaine liquide,
S'élève à gros bouillons une montagne humide.
L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,
Parmi des flots d'écume un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes ;
Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes :
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux ;
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel, avec horreur, voit ce monstre sauvage ;
La terre s'en émeut, l'air en est infecté :
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.
Tout fuit ; et, sans s'armer d'un courage inutile,
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots.
Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sûre.
Il lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage et de douleur le monstre bondissant
Vient au pied des chevaux tomber en mugissant.
Se roule, et leur présente une gueule enflammée
Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.
La frayeur les emporte, et sourds à cette fois,
Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.
p]n efl"orts impuissants leur maître se consume ;
Ils rougissent le mors d'une sanglante écume.
On dit qu'on a vu même, en ce désordre afTreux,
Un dieu, qui d'aiguillons pressait leurs flancs poudreux.
A travers les rochers, la peur les précipite ;
L'essieu crie et se rompt : l'intrépide Hippolyte
Voit voler en éclats tout son char fracassé ;
Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.
CH. X. — L'iNTENSII i, ET LE mouve:^[ent 359
Excusez ma douleur. CoUtt image cruelle
Sera pour moi de pleur^ une source éternelle :
J'ai vu, seigneur, j'ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rapppeller, et sa \ oix les efTraie ;
ils courent : tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueusPi'iitin se ralentit :
Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques
Où des rois, ses aïeux, sont los froides reliques.
Je cours, en soupirant, ei sa garde me suit :
De son généreux sang la trace nous conduit ;
Les rochers en sont teints ; les ronces dégoûtantes
Portent de ses cheveux le: dépouilles sanglantes.
J'arrive, je l'appelle ; et. me tendantla main,
Il ouvre un œil mourant «lu il referme soudain :
« Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie :
Prends soin, après ma mort, de la triste Aricie.
Cher ami, si mon père, un jour désabusé,
Plaint le malheur d'un liis ia.ussement accusé,
Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,
Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive ;
Qu'il lui rende... A ces mots, ce héros expiré
N'a laissé dans mes bras <|uun corps défiguré,
Triste objet où des dieux triomphe la colère,
Et que méconnaîtrait I" il ni'^medeson père.
Racine '.
Immortalité.
Je te salue, ô Mort, libérateur céleste !
Tu ne m'apparais point sous cet aspect funeste
Que t'a prêté longtemps. Tépouvante ou l'erreur ;