Phèth'r, Acte V, scène \ I
360 l'art de la phonation
Ton bras n'est point armé d'un glaive destructeur ;
Ton front n'est point cruel ; ton œil n'est point perfide
Au secours des douleurs un Dieu clément te guide ;
Tu n'anéantis pas ; tu délivres ! Ta main,
Céleste messager, porte un flambeau divin :
Quand mon œil fatigué se ferme à la lumière.
Tu viens d'un jour plus pur inonder ma paupière ;
Et l'espoir près de toi rêvant sur un tombeau,
Appuyé sur la foi, m'ouvre un monde plus beau !
Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles ;
Viens, ouvre ma prison ; viens, prête-moi tes ailes.
Que tardes-tu ? parais ; que je m'élance enfin
Vers cet astre inconnu, mon principe et ma fin.
Qui m'en a détaché? qui suis-je, et que dois-je être ?
Je meurs, et ne sais pas ce que c'est que de naître ;
Toi qu'en vain j'interroge, esprit, hôte inconnu.
Avant de m'animer, quel ciel habitais-tu ?
Quel pouvoir t'a jeté sur ce globe fragile ?
Quelle main t'enferma dans ta prison d'argile ?
Par quels nœuds étonnants, par quels secrets rapports
Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps?
Quel jour séparera l'âme de la matière ?
Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre ?
As-tu tout oublié? Par delà le tombeau
Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau ?
Vas-tu recommencer une semblable vie.
Ou dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie,
Affranchi pour jamais de tes liens mortels,
Vas-tu jouir enfm de tes droits éternels?
Vain espoir ! s'écriera le troupeau d'Épicure,
Et celui dont la main disséquant la nature,
Dans un coin du cerveau nouvellement décrit,
Voit penser la matière et végéter l'esprit ;
Insensé ! diront-ils, que trop d'orgueil abuse,
CH. X. — l'intensité et le mouvement 361
Regarde autour de toi : tout commence et tout s'use,
Tout marche vers un terme, et tout naît pour mourir ;
Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir ;
Tu vois, dans ces forêts, le cèdre au front superbe
Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l'herbe ;
Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir ;
Les cieux même, les cieux commencent à pâlir;
Cet astre dont le temps a caché la naissance,
Le soleil, comme nous, marche à sa décadence ;
Et dans les cieux déserts les mortels éperdus
Le chercheront un jour et ne le verront plus !
Tu vois autour de toi dans la nature entière
Les siècles entasser poussière sur poussière,
Et le temps, d'un seul pas confondant ton orgueil,
De tout ce qu'il produit devenir le cercueil.
Et l'homme, et l'homme seul, ô sublime folie!
Au fond de son tombeau croit retrouver la vie.
Et dans le tourbillon au néant emporté,
Abattu par le temps, rêve l'éternité !
Qu'un autre vous réponde, ô sages de la terre !
Laissez-moi mon erreur : j'aime, il faut que j'espère ;
Notre faible raison se trouble et se confond.
Oui, la raison se tait ; mais l'instinct vous répond.
Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines
Les astres s'écartant de leurs routes certaines,
Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés,
Parcourir au hasard les cieux épouvantés ;
Quand j'entendrais gémir et se briser la terre,
Quand je verrais son globe errant et solitaire,
Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit,
Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit ;
Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres.
Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres,
Seul, je serais debout, seul, malgré mon efîroi,
362 l'art de la phonation
Être infaillible et bon, j'espérerais en toi, Et certain du retour de Téternelle aurore. Sur les mondes détruits, je t'attendrais encore !
Lamartine.
La Conscience.
Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux, de bètes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
Gain se fut enfui de devant Jéhova,
Comme le soir tombait, l'bomme sombre arriva
Au bas d'une montagne en une grande plaine;
Sa femme fatiguée et ses fils liors d'baleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tète, au fond des cieux funèltres.
Il vit un œil tout grand ouvert dans les ténèbres.
Et qui le regardait dans l'ombre fixement.
<r Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormants, sa femme lasse.
Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil ; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sur.
Restons-y, Nous avons du monde atteint le? bornes. »
Et comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes
L'œil à la même place au fond de l'horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il ; et le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche.
CH. X. — l'intensité et le mouvement 363
Gain dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Étends de ce côté la toile de la tente. »
Et l'on développa la muraille flottante ;
Et quand on l'eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien? dit Tsilla, l'enfant blond,
La fille de ses fils, douce comme l'aurore ;
Et Gain répondit : « Je vois cet œil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria: « Je saurai bien coustruire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit : « Cet œil me regarde toujours 1 »
Hénoch dit : oc II faut faire une enceinte de tours
Si terrible que rien ne puisse approcher d'elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons.
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu'il travaillait, ses frères dans la plaine
Chassaient les fils d'Énoset les enfants de Seth;
Et l'on crevait les yeux à quiconque passait;
Et le soir on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des nœuds de fer.
Et la ville semblait une ville d'enfer ;
L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes.
Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ;
Quand ils eurent fini de clore et de murer.
Sur la porte on grava : «Défense à Dieu d'entrer . »
On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui re.stait lugubre et hagard. — « 0 mon père !
L'œil a-t-il disparu, « dit en tremblant Tsilla.
Et Gain : répondit : « Non, il est toujours là. »
364 l'art de la phonation
Alors il dit : ce Je veux habiter sous la terre, Gomme dans son sépulcre un homme solitaire ; Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. » On fit donc une fosse, et Gain dit : « G'est bien ! » Puis il descendit seul, sous cette voûte sombre ; Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'œil était dans la tombe et regardait Gain.
Y. Hugo.
Waterloo.
Le soir tombait, la lutte était ardente et noire. Il avait l'offensive et presque la victoire ; Il tenait Wellington acculé sur un bois. Sa lunette à la main, il observait parfois Le centre du combat, point obscur où tressaille La mêlée, effroyable et vivante broussaille, Et parfois l'horizon, sombre comme la mer. Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! — G'était Bliicher ! L'espoir changea de camp, le combat changea d'àme. La mêlée en hurlant grandit comme une flamme. La batterie anglaise écrasa nos carrés.
La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on cgcrge Qu'un grouffre flamboyant, rouge comme une forge; Gouffre où les régiments, comme des pans ne murs, Tombaient, ou se couchaient comme des ér.is miirs Les hauts tambours-majors aux panaches énormes. Où l'on entrevoyait des blessures difformes ! Garnage affreux ! moment fatal ! l'homme inquiet Sentit que la bataille entre ses mains pliait. Derrière un mamelon la garde j'riii massée,
CH. X. — l'intensité et le mouvement 365
La garde, espoir suprême et suprême pensée !
— Allons ! faites donner la garde, cria-t-il. —
Et Lanciers, Grenadiers aux guêtres de coutil,
Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires,
Cuirassiers, Canonniers qui traînaient des tonnerres,
Portant le noir colback ou le casque poli,
Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli,
Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête.
Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.
Leur bouche, d'un seul cri, dit : Vive l'empereur!
Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,
La garde impériale entra dans la fournaise.
Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché,
Piegardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché
Sous les sombres canons crachant des jets de soufre,
Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible gouffre,
Fondre ces régiments de granit et d'acier,
Comme fond une cire au souftle d'un brasier.
Ils allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoïques.
Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !
Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps,
Et regardait mourir la garde. — C'est alors
Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,
La Déroute, géante à la face efTarée,
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,
Changeant subitement les drapeaux en haillons,
A de certains moments, spectre fait de fumées.
Se lève grandissante au milieu des armées,
La Déroute apparut au soldat qui s'émeut.
Et se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !
Sauve qui peut ! affront ! horreur ! toutes les bouches
Criaient; à travers champs, fous, éperdus, farouches.
Comme si quelque souffle avait passé sur eux.
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Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux, Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles, Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles, Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil ! Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! — En un
[clin d'œil, Gomme s'envole au vent une paille enflammée. S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée, Et cette plaine, hélas ! où l'on rêve aujourd'hui, Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui ! Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre, Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire. Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants. Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants !