‹ Parlons ainsi de la voix et du gesteChapitre 81 sur 122 · V. lïUGO · texte numérisé non relu

V. lïUGO

Le paysan du Danube.

Il ne faut point juger des gens sur l'apparence. Le conseil en est bon ; mais il n'est pas nouveau.

Jadis l'erreur du souriceau Me servit à prouver le discours que j'avance :

J'ai, pour le fonder à présent, Le bon Socrate, Ésope, et certain paysan Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle

Nous fait un portrait fort fidèle.

On connaît les premiers: quant à l'autre, voici

Le personnage en raccourci.

Son menton nourrissait une barbe touffue ;

Toute sa personne velue Représentait un ours, mais un ours mal léché: Sous un sourcil épais il avait l'œil caché, Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,

Portait savon de poil de chèvre,

CH. X. l'intensité et le mouvement 3(j7

Et ceinture de joncs marins.

Cet homme ainsi bâti fut député des villes Que lave le Danube. Il n'était point d'asiles

Où l'avarice des Romains Ne pénétrât alors, et ne portât les mains. Le député vint donc, et fit cette harangue : llomains, et vous sénat assis pour m'écouter, Je supplie avant tout les dieux de m'assister. Veuillent les iminortels, conducteurs de ma langue, Que je ne dise rien qui doive être repris ! Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits

Que tout mal et toute injustice :

Faute d'v recourir, on viole leurs lois. Témoin nous que punit la romaine avarice : Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits,

L'instrument de notre supplice.

Craignez, Romains, craignez que le ciel quelque jour Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ; Et mettant en nos mains, par un juste retour, Les armes dont se sert sa vengeance sévère,

11 ne vous fasse, en sa colère^

Nos esclaves à votre tour.

Et pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu'on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers. Quel droit vous a rendus maîtres de l'univers? Pourquoi venir troubler une innocente vie? Nous cultivions en paix d'heureux champs; et nos mains Étaient propres aux arts, ainsi qu'au labourage.

Qu'avez-vous appris aux Germains ?

Ils ont l'adresse et le courage :

S'ils avaient eu l'avidité.

Comme vous, et la violence, Peut-être en votre place ils auraient la puissance, Et sauraient en user sans inhumanité.

368 l'art de la phonation

Celle que vos préteurs ont sur nous exercée

N'entre qu'à peine en la pensée.

La majesté de vos autels

Elle-même en est offensée ;

Car sachez que les immortels Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples, Ils n'ont devant les yeux que des objets dhorreur,

De mépris d'eux et de leurs temples, D'avarice qui va jusques à la fureur.

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :

La terre et le travail de l'homme Font pour les assouvir des efforts superflus.

Retirez-les: on ne veut plus

Cultiver pour eux les campagnes.

Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;

Nous laissons nos chères compagnes ; Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux, Découragés de mettre au jour des malheureux, Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.

Quanta nos enfants déjà nés.

Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés : Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.

Retirez-les : ils ne nous apprendront

Que la mollesse et que le vice ;

Les Germains comme eux deviendront

Gens de rapine et d'avarice.

C'est tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord.

N'a-t-on point de présent à faire, Point de pourpre à donner ; c'est en vain qu'on espère Quelque refuge aux lois : encor leur ministère A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort,

Doit commencer à vous déplaire.

Je finis. Punissez de mort

Une plainte un peu trop sincère.

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A ces mots, il se couche ; et chacun étonné Admire le grand cœur, le bon sens, l'éloquence

Du sauvage ainsi prosterné.

On le créa patrice ; et ce fut la vengeance Qu'on crut qu'un tel discours méritait. On choisit

D'autres préteurs ; et par écrit, Le sénat demanda ce qu'avait dit cet homme, Pour servir de modèle aux parleurs à venir.

On ne sut pas longtemps à Rome

Cette éloquence entretenir.

La Fontaine.

Le meunier, son fils et l'âne.

J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils,

L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits,

Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire.

Allaient vendre leur âne un certain jour de foire.

Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit,

On lui lia les pieds, on vous le suspendit,

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.

Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre !

Le premier qui les vit de rire s'éclata :

Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là?

Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense.

Le meunier, à ces mots, connaît son ignorance.

Il met sur pied sa bête, et la fait détaler.

L'âne qui goûtait fort l'autre façon d'aller,

Se plaint en son patois : le meunier n'en a cure,

Il fait monter son fils, il suit, et d'aventure,

Passent trois bons marchands; cet objet leur déplut.

Le plus vieux, au garçon s'écria tant qu'il put :

Oh là ! oh ! descendez, que l'on ne vous le dise,

Jeune homme qui menez laquais à barbe grise,

C'était à vous de suivre, au vieillard de monter. Messieurs, dit le meunier, il faut vous contenter. L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte. Quand trois filles passant, l'une dit : C'est grand'honte Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils Tandis que ce nigaud, comme un Évêque assis. Fait le veau sur son âne, et pense être bien sage. Il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge. Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez. Après maints quolibets coup. sur coup renvoyés. L'homme crut avoir tort et mit son fils en croupe. Au bout de trente pas, une troisième troupe Trouve encore à gloser. L'un'dit : Ces gens sont fous, Le baudet n'en peut plus, il mourra sous leurs coups. Hé quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique? N'ont-ils donc point pitié de leur vieux domestique? Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau. Parbleu ! dit le meunier, est bien fou du cerveau Qui prétend contenter tout le monde et son père. Essayons toutefois si par quelque manière Nous en viendrons à bout: Ils descendent tous deux. L'âne se prélassant marche seul devant eux. Un quidam les rencontre et dit : Est-ce la mode Que baudet aille à l'aise, et meunier s'incommode? Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser ? Je conseille à ces gens de le faire enchâsser, Ils usent leurs souliers et conservent leur âne; Nicolas au rebours, car quand il va voir Jeanne, Il monte sur sa bête, et la chanson le dit. Beau trio de baudets ! Le meunier repartit : Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue ; Mais que dorénavant on me blâme, on me loue, Qu'on dise quelque chose, on qu'on ne dise rien. J'en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.

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Quant à vous, suivez Mars, ou l'amour, ou le Prince, Allez, venez, courez, demeurez en Province, Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement, Les gens en parleront, n'en doutez nullement.

La Fontaine.

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