COMMENT ON RESPIRE. - L'ART DE RESPIRER
226. Respirer, c'est vivre. — Êtes-vous bien sur de savoir respirer? — Respirer ! mais je ne fais que cela depuis que je suis au monde ! Qu'est-ce donc que vivre, si ce n'est respirer, et voilà vingt ans, trente ans, cinquante ans que je vis.
"Vous vivez... donc vous respirez; ce n'est pas douteux. Tous vivez depuis cinquante ans... donc vous savez respirer ; c'est à voir.
Respirer, c'est vivre, voilà qui est clair; mais il y a vivre et vivre, en doutez-vous? Et si vivre et vivre venait de ce qu'il y a respirer et respirer?
Que de gens traînent sur cette terre une existence mourante ! toujours anémiés, toujours languissants, juste assez vivants pour n'être pas morts. Une idée les fatigue, un raisonnement les accable, un repas les tue. Ni l'estomac, ni le cœur, ni la tète, rien ne va comme il faudrait. Les consultations se succèdent; prenez du fer, dit la Faculté, nourrissez-vous de viandes saignantes, faites de l'exercice, reposez-vous, essayez de telles pilules, buvez de l'eau. Tout le codex.
Et le poumon, où en est-il? Songe-t-on seulement à se demander comment respirent ces moribonds? Respirer, c'est vivre, vous en convenez ; faites-les donc respirer et ils revivront. Pouvez-vous ne pas voir que le meilleur moyen de réparer la vie serait précisément d'en alimenter la source?
Or nos anémiques respirent mal, ce n'est pas douteux.
Bourré de nourriture et de remèdes officiels, l'estomac de& malheureuses victimes de la Faculté ressemble le plus souvent à un foyer de machine dont la grille serait surchargée de charbon. Un tirage énergique est nécessaire, et ce tirage n'a pas lieu parce que le poumon, qui seul le d.onne, fonctionne peu ou fonctionne mal. Dès lors, par la force même des choses, le comburant venant à manquer, le combustible reste en souffrance. On digère assez pour ne pas mourir, pas assez pour vivre. On respire assez pour ne pas être asphyxié, pas assez pour s'animer jusqu'au point où l'effort même physique devient aisé, jusqu'au point où une circulation active apportant au cerveau un sang plus riche, favorise la formation des images, et fournit par là même à l'intelligence, toujours plus abondants, les matériaux sur lesquels elle travaille pour en faire jaillir la pensée.
227. Une cure trop négligée. — Que ne pense-t-on davantage à mettre à profit les vivifiantes ressources d'une respiration rationnelle ! Cultivez-le l'art qui donne la vie, guérissez-vous, fortifiez-vous, devenez, à peu de frais et à coup sûr, des hommes nouveaux. Apprenez à respirer, vous surtout qui manquez du stimulant de la vie active au grand air. Si vous respirez bien, vous échapperez à la plupart des infirmités de la vie sédentaire ; sans même vous en douter, par le seul fait de la respiration, vous développerez une activité intérieure qui vous vaudra, à l'insu de tous et de vous-même, un exercice salutaire ; car, ne l'oubliez pas, un des avantages de la marche, de la gymnastique, est précisément d'obliger à bien respirer. A qui possède l'art de la respiration, le mouvement n'est plus indispensable, pour faire de l'air pur le pabulum vitaî... Pendant que le corps repose, le poumon travaille. Cela a son prix.
Mais, peut-être jouiriez-vous d'une santé brillante, n'étaient les fatigues quotidiennes que vous impose la parole
publique. Vous êtes, cher lecteur, professeur, avocat, prédicateur ; quatre lieures durant vous travaillez à faire pénétrer dans l'intelligence de vos élèves les vérités qui sont l'objet de votre enseignement ; trois quarts d'heure, vous faites votre possible pour envoyer la parole de Dieu jusqu'aux derniers rangs d'un vaste auditoire. Décidément c'est trop ; le larynx s'irrite, la voix faiblit. Vite des remèdes ; des pastilles en hiver, des inhalations en été ; Géraudel et Gauterets. Que d'ennuis, que de dépenses et quels résultats !
On essaie de toutes les cures, des plus difficiles surtout et des plus coûteuses ; calculez, si vous le pouvez, la fortune des fabricants de spécifiques ; admirez la prospérité croissante des villes d'eaux. Il n'est qu'une cure à laquelle tout ce monde de parleurs fatigués — professeurs, chanteurs, avocats, prédicateurs, ne songe pas ou qu'il méprise, — la seule cependant, qui ne coûte rien, la seule dont on ait tout à espérer et rien à craindre, — la cure d'air, la respiration.
Qui respire bien, — c'est un fait dont il dépend de vous de vérifier l'exactitude, — qui respire bien parle sans fatigue et chante sans effort. Regardez plutôt et écoutez. Voyez ce petit enfant : il a crié, pleuré à tue-tête des heures et des heures. Y parait-il seulement? — Écoutez ce petit oiseau : il a chanté à plein gosier des mois et des mois. Saisissezvous dans sa voix la moindre indication de fatigue? Pourquoi cette immunité? D'où vient chez l'enfant et chez l'oiseau cette endurance extraordinaire? On respire bien dans les nids et dans les berceaux. Tout est là.
228. Respirons de notre mieux.— A l'œuvre donc. Respirons de notre mieux ; il y va de nos intérêts les plus chers, de ceux de notre ministère comme de ceux de notre santé. Ne nous y trompons pas, en effet, si nous continuons à mal respirer, c'est, à échéance plus ou moins longue, l'estomac
délabré, le poumon ramolli, la parole paralysée, le chant impossible ; si au contraire, nous faisons de sérieux efforts pour bien respirer, c'est, sur toute la ligne, une amélioration immédiate, annonce d'une rénovation rapide, qui peut devenir complète et durable. Le cerveau retrouvera sa puissance, l'estomac sa vigueur, le poumon son élasticité. La conception gagnera en netteté et en profondeur ; la voix plus puissante et plus sonore portera plus loin notre parole et plus haut notre prière. Si la vie de chœur est pour nous obligatoire, ses exercices, loin d'être une corvée redoutable, constitueront une gymnastique agréable et salutaire.
C'est donc décidé, nous ferons tout pour bien respirer ; mais encore faut-il, pour que notre bonne volonté ne s'égare pas, que l'on nous conseille, que l'on nous dirige. Où lire des règles, où trouver des maîtres ? Où sont les livres, où sont les modèles? Qui nous enseignera l'art de respirer? Qui nous enseignera ? — La nature et les hommes. Il fut un temps où chacun de nous respirait à merveille ; on respire à la perfection, nous l'avons dit, dans les berceaux. Sur combien de points, hélas, la vie nous déforme. Ce n'est pas seulement dans l'ordre surnaturel que le vrai progrès consiste à redevenir tout petits. — Il est des hommes, des spécialistes, pour qui les lois de la respiration n'ont pas de mystères. Vous n'avez pas leurs écrits ; mais on peut les résumer pour vous. Vous aurez toujours sous les yeux un berceau ; là est le modèle. Vous pourrez lire les pages suivantes ; elles formulent des lois.
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229. La cage thoracique. — Les organes de la respiration sont contenus dans la poitrine ou thorax. Ces noms désignent la grande cavité formée et circonscrite postérieurement par la colonne vertébrale, latéralement par les côtes et les muscles intercostaux, antérieurement par le stei'nnm, en bas par le diaphragme, en haut par la l»ase du cou. Chacune des douze côtes étant un peu plus courte que celle qui se trouve au-dessous, il s'ensuit que la poitrine considérée dans son ensemble a la forme d'un cône. En d'autres termes, la poitrine est beaucoup plus large du bas que du haut. La cavité thoracique présente la double particularité d'être hermétiquement close, et d'avoir des parois mobiles.
Glose, elle l'est si parfaitement qu'elle se trouve dans les conditions d'un récipient dans lequel on aurait fait le vide absolu. (( Il en résulte, dit M. Beaunis, que la pression atmosphérique ne peut agir sur la surface extérieure des organes qu'elle contient (poumon et cœur), tandis quelle agit sur leur surface interne, soit directement (poumon), soit par l'intermédiaire du sang (cœur et gros vaisseaux) ; aussi la face externe de ces organes, en contact avec la face interne de la paroi thoracique, s'accole intimement à cette paroi, et en suit tous les mouvements d'expansion et de rétraction ».
230. Mouvement des côtes. — Les parties essentiellement mobiles du thorax sont les côtes et le diaphragme. Les côtes, à l'exception des deux inférieures appelées côtes flottantes, exécutent un mouvement d'élévation et d'abaissement assez semblable à celui d'une anse mobile autour de ses points d'attache, sur la colonne et sur le sternum, a Laissez tomber vos bras, écrit M. Paul Bert, avec les mains jointes, puis ramassez-les à l'horizontale, en faisant légèrement tourner vos coudes en dehors ; vous avez ainsi exactemen t reproduit le mouvement des côtes ^ ». — Le mouvement d'élévation est dû à la contraction des muscles externes qui unissent les côtes ou entre elles, ou à la colonne vertébrale, ou aux épaules, ou aux omoplates. Le mouvement d'abaissement qui ne peut pas ne pas commencer dès que les muscles externes se relâchent, — les côtes tendant à reprendre leur ancienne position en vertu de leur propre poids, — s'achève sous l'action des muscles internes qui unissent les côtes ou entre elles, ou avec l'anneau osseux appelé pelvis, situé entre la colonne vertébrale et les extrémités inférieures. Le résultat de ce mécanisme est d'augmenter et de diminuer alternativement les dimensions de la cavité thoracique, d'arrière en avant et d'un côté à l'autre, l'augmentation répondant à l'élévation des côtes, et la 'diminution à leur abaissement.
231. Jeu du diaphragme. — Diaphragme est un mot grec qui signifie séparation ; et certes on ne saurait en trouver un meilleur pour désigner le muscle large et puissant dont la mission est de séparer la poitrine de l'abdomen, et qui forme en réalité, entre l'une et l'autre, une cloison mobile d'une très grande solidité. Au repos le diaphragme a la forme d'un bassin, mais d'un bassin renversé. Sous l'action des fibres qui, du centre rayonnent en tous sens vers les
i. Leçon de zoologie, ô" leçon, p. 161-170.
côtes et vers la colonne, il s'abaisse tout entier, refoulant l'estomac et les intestins ; et en même temps qu'il s'abaisse il s'aplatit sensiblement vers le centre, sans jamais cependant cesser d'être convexe dans le thorax et concave dans l'abdomen. Mais, dès que les fibres librement contractées se détendent, le diaphragme se voûte de nouveau et remonte, suivi dans ce mouvement par le retour de l'estomac et des intestins à leur position primitive. L'abaissement du diaphragme a pour résultat d'augmenter considérablement, dans le sens vertical, les dimensions de la cavité thoracique, et comme cet abaissement coïncide toujours plus ou moins avec l'élévation des côtes, il s'ensuit que le jeu normal des parois de la poitrine permet d'en augmenter les dimensions à des degrés divers, suivant trois directions à la fois : d'arrière en avant et d'un côté à l'autre par l'élévation des côtes, et de haut en bas par l'abaissement du diaphragme.
« On sait, dit le D>" Litten, que la dilatation inspiratoire du thorax, dans les conditions normales, est due seulement aux contractions du diaphragme et des intercostaux. Chez la femme, il faut y ajouter les scalènes. Chez l'homme, l'action du diaphragme dans ses portions musculaires est absolument prépondérante. A l'état de relâchement, il fait saillie dans la cavité thoracique ; à l'état de contraction, il s"aplatit en se dirigeant en bas. En même temps, et de ce fait, il se produit une saillie du creux épigastrique de la paroi abdominale et des parties inférieures du thorax. On désigne .a respiration de l'homme sous le nomdecosto-abdominale. Chez la femme, l'élargissement inspiratoire de la cage thoracique dépend moins de la contraction du diaphragme que de celle des intercostaux et des élévateurs des côtes. Pour cela, on désigne cette respiration sous le nom de respiration costale.
« On admet bien que, chez la femme, la respiration peut
prendre aussi le caractère abdominal, mais seulement dans la respiration très profonde et dans certaines conditions pathologiques. La dilatation inspiratoire du thorax intéresse bien tous ses diamètres, mais la principale augmentation de la capacité thoracique se fait aux dépens du diamètre longitudinal qui tient à l'abaissement et à l'enfoncement du diaphragme. Le rapetissement expiratoirede la cage thoracique est produit, dans les conditions normales, par le relâchement du diaphragme, des intercostaux et même des scalènes, de même aussi que par l'élasticité des poumons dont le volume diminue par le fait de l'air qui s'en échappe.
ce On évalue la hauteur d'excursion du thorax, à l'état normal et à l'état pathologique, au moyen de méthodes connues qui permettent de juger dune façon assez précise si elle est diminuée ou augmentée. Guttmann donne les chiffres suivants, les mensurations étant faites à la hauteur du mamelon chez un homme adulte : 7 à 8 centimètres dans la station debout, un demi-centimètre de moins dans la position assise, 2 centimètres de moins dans le décubitus horizontal i. »
231. Les plèvres et les poumons. — Entre la poitrine et les poumons se placent les plèvres. Représentez-vous une vessie ou un ballon dégonflés (2) et pressés contre le poumon de façon à l'enfermer comme dans une double enveloppe, et vous aurez une idée à peu près exacte de la forme et de la fonction de la plèvre. C'est un sac vide, sans ouverture, dont les faces internes sont rapprochées jusqu'au contact tandis que les faces externes se modèlent exactement sur les côtes qu'elles tapissent et sur le poumon qu'elles revêtent dans toute son étendue. La principale fonction des plèvres est de maintenir les poumons dans leur position
1. D'' Litten, de Berlin, Des mouvements visibles du diaphragme dans la respiration normale, cité dans La Voix, déc. 1895, p. 392-3.