LE PARLER MUET DE LA VIE
254. La mimique et l'expression. — Sentir, se passionner et comprendre, c'est le tout de la vie humaine. Qu'expérimentez-vous, en effet, au dedans de vous-mêmes, vous qui vivez ? Une impression pénible ou agréable traverse vos sens ; douce ou violente, une affection naît dans votre cœur ; simple ou sublime, une pensée s'éveille dans votre cerveau ; immédiatement votre être tressaille, toutes vos facultés se mettent en branle, les sens s'agitent, le cœur s'émeut, l'esprit travaille, c'est la vie.
Or, pénible ou agréable, la sensation produit toujoursdans les organes qui en sont le siège des contractions musculaires et des secousses nerveuses, dont un observateur attentif peut noter toutes les phases et analyser le mécanisme merveilleux.
Quelle qu'en soit la nature, qu'il soit de l'amour ou de la haine, ou se rattache à n'importe quelle autre passion, le sentiment exerce sur les organes des sens et particulièrement sur les traits du visage, une action modificatrice dont l'expérience peut interpréter les manifestations les plus fugitives.
La conception enfin, l'expérience le dit et la philosophie
l'enseigne, la conception elle-même, bien que de nature essentiellement spirituelle, ne laisse pas que d'affecter la sensibilité et partant de tomber sous l'observation, par le seul fait qu'elle a son siège dans le cerveau.
Lhomme peut donc tout entier s'exprimer et se livrer à ses frères : impressions des sens, affections delâmeetvues de l'esprit, aboutissent à des secousses qui les révèlent, à des mouvements qui les laissent voir.
C'est le parler muet de la vie, c'est la mimique.
255. Parler vraiment universel. — Infinies sont pour ainsi dire, les ressources du langage mimique. Il s'adresse à l'œil le plus délicat, le plus ouvert, le plus intellectuel des sens extérieurs, et il utilise toutes les forces vives de notre être, puisqu'il met en branle tous les ressorts de notre organisme, et fait parler toutes les manifestations de la vie.
Aussi est-il de tous les langages, incontestablement le plus universel, et sous certains rapports tout au moins, le plus naturel et le plus intelligible.
La mimique peut être considérée en effet comme la caractéristique essentielle de la vie sensitive ; impossible de ne pas constater qu'elle est un des faits les plus élémentaires de la vie nerveuse. Du plus inférieur au plus haut degré de l'échelle des organismes, elle se manifeste avec une intensité croissante. Obscure et rudimentairedans l'infusoire, lourde et pauvre dans le mollusque, plus alerte et plus variée dans l'insecte, elle devient dans le vertébré d'une étonnante richesse. La mimique chez les animaux va de pair avec la sensibilité ; plus ils sentent, plus ils s'agitent ; plus leurs sensations se multiplient et s'affinent, plus aussi se diversifient et s'harmonisent les mouvements qui les laissent voir. Ck)mparez, pour vous en tenir à des exemples familiers, la mimique du porc et de l'âne à celle du chien, du cheval et du singe.
256. Parler éminemment humain. — Mais c'est surtout dans l'homme que se révèle dans tout son éclat la puissance expressive du mouvement. Pas une sensation, si fugitive soit-elle, par un sentiment, quelle qu'en soit la délicatesse, qui ne puissent trouver leur formule adéquate dans le jeu spontané de la physionomie et du geste ; pas une idée pure, pas une abstraction qu'un plissement du visage ou un signe de la main ne puissent au moins esquisser.
Sans doute pour s'exprimer — et c'est là le signe indéniable de son éclatante supériorité — pour s'exprimer l'homme jouit du don divin de la parole ; mais la parole même la plus éloquente, le fait est certain, ne suffira jamais à le rendre tout entier. Souverain quand il s'agit d'exposer les vues de l'esprit, le verbe est infirme pour peindre les passions de l'âme et embarrassé pour traduire les impressions des sens. 11 est des plaisirs et des douleurs qu'aucun cri n'égale ; il est des amours et des haines qu'aucun mot n'épuise, et l'exposé le plus brillant des idées les plus sublimes, pour saisir pleinement les esprits, a besoin d'être soutenu et comme animé par le commentaire vivant de l'action.
La mimique — ainsi l'a voulu l'auteur de notre être — • est le complément nécessaire de la parole ; un parleur immobile est muet à demi. Aussi l'orateur vraiment digne de ce nom se montre-t-il soucieux, sans négliger le mot, de cultiver le geste. 11 se sait pourvu d'un double langage ; son devoir strict est d'utiliser les ressources de l'un et de l'autre, et son art consiste à les utiliser à propos.
Les éléments expressifs à l'aide desquels il peut silencieusement exprimer son âme sont, les uns, surtout spontanés, les autres, surtout volontaires.
Sont clairement spontanés, les mouvements révélateurs de la sensation : tel le jeu purement instinctif de la main subitement mise en contact avec un corps brûlant ou glacé.
Sont évidemment volontaires les mouvements expressifs
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de la conception : tel le geste réfléchi de l'orateur dont le bras cherche à rendre visible, en la dessinant, l'invisible idée qu'il communique à son auditoire.
Quant aux mouvements révélateurs du sentiment, ils paraissent souvent relever, pour une part difficile à définir, de l'instinct et de la liberté. Analysez, à ce point de vue, la mimique si expressive d'un homme aux prises avec son ennemi, ou d'une mère en tête à tête avec son enfant.
257. Supplément et complément du langage articulé. — Le rôle du langage mimique vis-à-vis du langage articulé est de le suppléer bien souvent et de le compléter toujours. Un jeune enfant vous sourit, un agonisant vous regarde, un mendiant vous approche, un voisin fronce le sourcil, un bandit vous saute à la gorge, un ami vous serre la main, un sourd-muet savant ou familier vous fait ses confidences ; pas un son n'a frappé votre oreille, pas un mot n'est sorti de ces lèvres naturellement ou volontairement muettes, et cependant quel secret gardent encore pour vous ces âmes silencieuses? Quelle expression, quelle éloquence pourrait ajouter un discours à ce sourire, à ce regard, à cette attitude, à ce geste, à ces mouvements? C'est ainsi que la mimique supplée la parole.
Voulez- vous savoir comment il la complète ? Bien en face, les yeux grands ouverts, contemplez d'abord ce tribun dont la parole, au Parlement, soulève des orages ; condamnezvous ensuite à l'écouter sans le voir, vous réservant de lire le lendemain dans le compte-rendu officiel le discours tout entier ; l'expérience sera décisive. Comparez l'impression que vous laissent successivement le spectacle, l'audition et la simple lecture, et vous serez à jamais fixé sur ce que peut ajouter à la puissance de la parole, la vivante éloquence des mouvements.
D'une façon générale on peut dire que les mots servent
principalement à rendre les idées, tandis que les mouvements ont plutôt pour mission de traduire les sensations et les sentiments ; les premiers révèlent l'intelligence, les seconds la sensibilité et le cœur: les uns et les autres, dans la mesure du possible, expriment l'homme tout entier.
258. Langage naturel intelligible pour tous. — Sur le terrain où il règne en maître, le langage mimique possède sur le langage articulé une supériorité manifeste : il est naturel. Le mot est par lui-même vide de sens, et la signification qu'il revêt, purement conventionnelle de sa nature, variable par conséquent comme les conventions humaines, ne peut être comprise que des initiés. De là l'étonnante variété deslangues parlées et la nécessité d'une initiation lente et laborieuse pour s'en assimiler les multiples éléments, et en saisir la très puissante mais très arbitraire portée. Le mouvement, au contraire, est expressif de lui-même, et le sens qu'il reçoit de la vie, invariable comme la nature, s'impose par son évidence à quiconque a des yeux pour le voir. De là la frappante unité du langage mimique, partout et toujours le même. « Les langues parlées, écrit le docteur Piderit, sont de nature diverse et changeante, mais le langage mimique est le même en tous lieux et chez tous les hommes ; les sentiments et les dispositions de l'âme, les désirs et les passions se manifestent pareillement dans les traits du sauvage et dans ceux de l'Européen civilisé, dans les traits de l'esclave et dans ceux du roi, de l'enfant et du vieillard ''.» De là aussi cette clarté souveraine qui fait de la mimique un parler si compréhensible que l'homme le plus illettré peut en saisir toutes les nuances et que l'animal lui-même n'y demeure point étranger. « Ce langage muet est si clair et si intelligible que des enfants, dans la première année de leur âge, reconnaissent déjà sur le visage de leur mère une expression
'1. D^ Piderit, La mimique et la physionomie, p. 1.
de tristesse ou de mécontentement. Chacun sait, par sa propre expérience, combien l'œil, par un exercice quotidien, arrive à saisir une modification, aussi insignifiante que l'on voudra, dans l'expression du visage. Par exemple, nous adressons la parole à quelqu'un qui ne nous regarde pas bien dans les yeux, nous remarquons aussitôt qu'il est distrait ou inquiet, bien que rien n'ait changé dans ses traits, sinon que la pupille s'est peut-être déplacée d'un millimètre sur le côté i .ù
259. Du peu d'attention qu'on lui donne. — Le langage mimique se comprend donc sans effort, et se parle sans étude. On le tient de la nature, et la voie empirique suffit à nous en donner l'intelligence et la pratique. Ne serait-ce pas là la cause principale du peu de soin qu'on prend de l'enseigner, du peu de souci qu'on a de l'apprendre ? Les esprits éminents ne se comptent plus qui se sont voués avec zèle à l'étude des langues articulées, et le meilleur de notre vie intellectuelle est employé à des efforts plus ou moins heureux pour nous assimiler le résultat de leurs savantes recherches, alors qu'un nombre infime de lettrés, de savants et d'artistes, semblent avoir seuls jusqu'à ce jour soupçonné l'utilité majeure et l'intérêt exceptionnel d'une étude raisonnée du langage mimique ; et que le grand public, presque toujours indifférent parce que étranger à l'objet de leurs travaux, continue à ne faire, même à leurs chefs-d'œuvre, quand exceptionnellement il en prend connaissance, qu'un succès éphémère et stérile de curiosité et de mode.
Ni dans les préoccupations des savants, ni dans l'estime du public, la mimique n'a su conquérir la place que lui assigne son rôle exceptionnel dans les manifestations de la vie de l'âme. La langue éternelle de l'humanité mérite plus et mieux, de la part des premiers, qu'une étude superlicielle,