‹ Parmi les vivants et les mortsChapitre 10 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L' Evénement d'autrefois. — Les Bottins de papa Lacroix, — L'espion. — Une course endiablée. — Les illusions de Clovis Hugues. — Un caissier récalcitrant.

Figurez-vous qu'un jour, il y a une vingtaine d'années, cet incorrigible optimiste de papa Albert Lacroix, m'envoya un mot d'amitié qui m'engageait à aller le plus tôt possible le voir à U Evénement. Je fus abasourdi un moment, à la vérité très court. Car, de la part de Lacroix, il fallait s'attendre à tout. Quoi ! maintenant, il était donc devenu journaliste .^... Oui, presque.

Je me précipite boulevard des Italiens. Passage de rOpéra, je grimpe le si étroit escalier en colimaçon de L'Evénement, et au second je demande mon vieil ami. Il était là-bas, au fond du couloir, assis à une modeste table d'écolier, dans une pièce tapissée de papier blanc, baignée de la lumière d'un soir rose de mai et trépidante des rumeurs du boulevard. Il me reçoit avec son effusion ordinaire, en hoquetant de son rire un peu rauque et en se grattant la barbe.

— Comment ça va ? me dit-il. Pourquoi n'êtesvous pas venu plus tôt ?

— Je ne vous savais pas dans cette gabarre. Qu'y faites-vous ?

— J'assiste de mes conseils Frœmer, le nouveau directeur. Je lui donne quelques articles. C'est un excellent garçon, rempli de bonne volonté. Je vous préseuterai tout à l'heure, quand il sera arrivé.

Tous lesBottins de l'année s'étalaient sur la table, de sorte que derrière cette barricade on ne voyait que la tête rousse de Lacroix : il ressemblait à un décapité parlant. Il tenait entre les doigts un porteplume : car sur unpapieril inscrivait des noms, des adresses, qu'il accompagnait de points, de croix et de virgules. Signes cabalistiques, dont par discrétion je ne lui demandai pas le sens.

— Si vous voulez, me dit-il, vous pouvez collaborer à IJEvénement.

-— Oui, certes.

— Une chronique par semaine... Ça irait ')

— Parbleu !... Est-ce qu'il y a de l'argent dans la maison."^

— En ce moment pas beaucoup. . . Il y en aura ! Hum ! Je me méfiais. Pour Lacroix, il faisait

toujours beau soleil. Nous étions à l'époque de la révolte des Boxers, là-bas. dans l'Extrême-Orient. Lacroix m'annonça que le lendemain L'Evénement publierait de lui un article, une lettre de Chine, r— Ce sera le commencement d'une série, ajoutat-il.

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— Alors, VOUS voilà Chinois ?

— Ah î ah I ce Beaume !... Non, pas encore Chinois. Cependant, je signe : « Un disciple de Confucius ». J'estime, en effet, que la Chine jouit d'une civilisation digne de respect, et même supérieure moralement à la nôtre. Pourquoi donc lui faisons-nous la guerre ?

— Sans doute parce que les Chinois ne sont pas sages. Et puis, il faut bien que les hommes se battent de temps en temps.

— Comme vous y allez 1... Non, Beaume : la vérité, c'est que la plupart des hommes sont encore des sauvages. Mais ce que nous voulons, nous, les civilisés, c'est la paix universelle, permanente.

Et Lacroix, pacifiste enragé, entamait une tirade sur l'indispensable fraternité des races humaines, lorsque le garçon de bureau vint nous annoncer que le seigneur Frœmer était arrivé. Aussitôt, Lacroix partit en coup de vent. Au bout d'un quart d'heure, il accourut, tout guilleret, en remontant son éternel pantalon à carreaux gris, et il me conduisit dans le cabinet du patron, près de l'escalier.

Frœmer était installé à sa table, toute jonchée de paperasses et de journaux II manifesta sans façon, envers moi, la sympathie la plus empressée. Et j'eus le loisir d'observer cet homme de moyenne taille, dégourdi, frémissant, et qui avait un visage pointu, des yeux très bleus, des

cheveux très blonds, de très longues moustaches. Dans cette pièce plus longue que large, un canapé se trouvait à droite, en face de la table. Avec Lacroix je m'assis sur le canapé. Frœmer nous tint un discours d'allure très franche, tendant à la démonstration que son journal, non encore fortuné, devait, parle dévouement de ses rédacteurs, reconquérir sa prospérité d'autrefois.

Je remarquai bien dans l'accent du bonhomme quelque chose d'hésitant et de guttural. Mais je n'aurais jamais eu le soupçon que Frœmer n'était, comme tant d'autres, hélas ! qu'un Allemand déguisé. Lacroix, lui, écoutait béatement les magnifiques promesses du bon apôtre. Finalement, il fut convenu que je lui enverrais des articles. Trois ou quatre furent payés : oh ! pas bien cher, mais correctement. Chaque fois que je lui rendais visite, Lacroix riait de son calme rire d'optimiste, en attendant le Pactole.

De moins en moins, j'eus l'honneur d'apercevoir Frœmer. Le garçon de bureau, (îjuand je l'interrogeais, avait l'air de descendre de la lune,

— M. Frœmer !

— Il est en conférence,

— Est-ce qu'il ne pourra pas me recevoir ?

— Oh ! certainement si !... Une seconde.

Je connais les secondes de Paris, si lentes dans une antichambre. Dans une espèce de cage, qui était formée de cloisons et d'un vitrage donnant

sur le passage de l'Opéra, on attendait avec des camarades le patron. Deux heures, trois heures, on patientait ; parfois on s'endormait d'ennui ou de fatigue. Mais tout à coup retentissait un fracas de portes claquantes, de pas précipités dans l'escalier de bois. Le patron avait une fois de plus filé à l'anglaise.

On se levait tous ensemble avec indignation. Le garçon de bureau nous consolait de son mieux.

— Revenez mercredi prochain... Sûrement !... Monsieur me l'a dit.

Enfin, un soir. Monsieur me reçut dans un cabinet, en ami, en frère. Il m'offrit un beau fauteuil, près de la fenêtre. Le canapé était occupé par un député énorme, encore jeune, riche d'une resplendissante barbe noire, et qui, les mains sur son gros ventre, affectait une importance de ministre. Frœmer et lui devaient manigancer de concert quelques affaires, c'est probable. Mais quelles affaires?

— - Alors, me dit Frœmer, vous n'êtes pas payé ■'

— Pas du tout. Six articles...

— C'est honteux. Je vais donner des ordres. D'ailleurs, vous comprenez, l'administration réorganise son personnel. Ça marchera désormais. Comptez sur moi.

Je me retirai tout jo;/eux, en disant merci à plusieurs reprises. Et tout ça, vous l'entendez bien.

n'était que de la comédie. Frœmer avait prévu les réclamations trop fortes de créanciers trop entreprenants. Aussi, possédait-il dans la pièce voisine un rédacteur en chef, pour nous bon camarade, intelligent et lettré, mais à ses débuts dans la presse, cherchant sa voie difficile, et qui pour lors était chargé, s'il entendait chez Frœmer un bruit de querelle, d'entrer brusquement, et par des cris, des exubérances de gestes et de gambades, de provoquer une diversion. Naturellement, le créancier, ahuri, épouvanté par cette scène d'aliénation mentale, battait en retraite, jusqu'à la prochaine ofTensive.

Il faut croire que l'administration de V Evénement ne parvenait pas à réorganiser son personnel. Car les promesses de Frœmer restèrent des promesses.

(( Allons, pensai-je, notre homme n'a pas le sou. . . Ou bien, c'est moi maintenant qui dois être volé.»

Je fis part de mes inquiétudes à papa Lacroix, lequel toujours de bonne foi, évidemment, s'efforça de me rassurer.

— Mais, mon ami, ce n'est qu'une gêne momentanée. Ne brusquez rien, vous rompriez le câble. Envoyez des articles.

J'envoyai, au contraire, promener le câble, et comme j'aime beaucoup les situations claires et nettes, j'écrivis à Frœmer mon désir d'être payé sans retard, et s'il ne s'exécutait pas, ma résolution de le poursuivre. Sans retard il me répondit

qu'an mardi malio, à six heures, il m'attendait chez lui, rue de Rome.

Drôle d'heure !... Moins drôle pourtant que cet homme. Peut-être avait-il cru m'embarrasser, puisque j'habitais encoreà Yincennes. Mais je passai la nuit dans Paris. Et le lendemain, à six heures, les trams ne commençant qu'à peine leur circulation, je grimpai les cinq étages de la rue de Rome, non loin de la gare Saint-Lazare. Me voici donc sur le palier sacré. Je sonne. Un long temps d'attente. Enfin, la porte s'entr'ouvre prudemment. Un vieux type à tournure de cabot, tout rasé, les yeux blancs et les dents noircies par la nicotine, et qui sent la luzerne aigrie, m'introduit d'assez mauvaise humeur. Dans une salle à manger, où l'on ne doit pas manger souvent, j'attends de nouveau. Silence sournois de caverne.

Soudain, une porte est repoussée. Le maigre Frœmer surgit d'un bond de léopard, me défie d'un regard bref et me dit :

— Suivez-moi !...

Il dégringole l'escalier. .Je siiis son mouvement d'avalanche. Dans la maison, les locataires durent nous prendre pour des cambrioleurs surpris et pourchassés. Dans la rue, sans mot dire, sur le trottoir non encore encombré de passants. Frœmer trotte. J'emboîte le pas, le pas de course. Où veutil me mener ? il me semble parfois que je m'agite dans un cauchemar. Cette histoire me fatigue et

ni'aiiiuse à la fois. Je veux savoir jusqu'à quel degré de malice ira la caaaillerie de cet homme qui, nous le savons aujourd'hui, n'était qu'un sale Boche, ollicierdans le service d'espionnage de l'étatmajor de i3erlin.

Frœmer arrive à son hôtel enfin, un hôtel très renommé du houlevard, qui, sans avoir jamais pressenti son identité véritable, l'emploie dans le service de publicité, où il gagne pas mal d'argent... 11 se rend tout droit, toujours très vite, au bureau. Il rafle son tas nombreux de correspondances, puis gravit quatre à quatre un escalier, jusqu'au sixième. Je le suis, aussi fidèlement que son ombre. Il en est ennuyé. Tant pis !

Voici un large palier poudreux, qu'éclaire un œilde-bœuf. Frœmer s'enferme rapidement dans une sorte de placard. Je m'assieds sur l'escalier, pour l'attendre. Un quart d'heure de patience, dont je profite pour éponger la sueur de mon visage et arranger mon faux-col. Une servante apparaît, Jolie, plusjolie d'être mal éveillée. Elle me demande gentiment ce que je fais là. Je lui raconte l'aventure. Elle se met à rire.

— Ah! ah!...

— Il s'est enfermé dans ce placard.

— Mais non. C'est des waterclosets.

— Diable !... Alors?

— Alors, vous attendrez longtemps. Je parie que M. Frœmer s'est sauvé par la fenêtre.

24o PARMI LES VIVANTS ET LES MORTS

— Pas possible ! . . .

— Si î ... Ça ne serait pas la première fois.

Je descends jusqu'au bureau, non sans fureur. Mais, dans le hall, mon homme survient. Je vais me planter devant lui, et sans que j'aie eu le temps de prononcer une parole, il me regarde d'un air féroce et ricane :

— Que voulez-vous ?

— Hein .^... Mes honoraires ! L'Evénement...

— L'Evénement n'est pas ici...

— Ah ! ça ! pour qui me prenez-vous i^

— Allons ! allons ! . . .

— Pour votre domestique ?

Voilà qu'il se radoucit, afin d'éviter sans doute un scandale dans ce fameux hôtel où l'on apprécie très fort, paraît-il, son entregent et son zèle.

— Voyons, me réplique-t-il, n'embrouillons pas nos affaires. Ici, je n'ai rien, ça se comprend, pas une pièce de comptabilité.

— Nul besoin de pièce. Je sais combien vous me devez.

-=— Non. Il faut faire les choses de façon régulière. Tenez, le mercredi est le jour de la caisse. Venez au journal demain.

— Ce sera sûr ■*

— Très sûr. Vous serez payé, vers cinq heures. Le lendemain, vers cinq heures, je me trouvais

boulevard des Italiens. Ce voleur aurait-il raison de moi .'* Non. Sur le boulevard, parmi les flots de

la foule incessante, je gueîtai un moment sa venue. D'habitude, il sortait d'un fiacre avec précipitation, payait prestement le cocher, et tel rpi'un bolide, s'engouffrait dans le passage de l'Opéra, pour gravir par bonds son escalier étroit et tordu.

Au lieu de monter jusqu'au second étage, à la rédaction du journal, où papa Lacroix aurait été capable de me dévider ses illusions d'optimiste, je m'arrêtai au premier, dans le bureau de la Caisse. Ah I cette caisse 1... D'abord, la salle était basse, bizarrement dessinée en rond de cirque, et son plafond, comme celui d'un temple, était soutenu par des colonnes Parallèle à une rangée de fenêtres donnant sur le boulevard, courait d'un mur à l'autre une galerie de bois grillagé. C'était, vous l'avez deviné, la longue cage du personnel de la comptabilité.

Mais de personnel, poiiit. Rien qu'une table et une chaise, souslecuivre d'un guichet parfaitement clos. La poussière recouvrait tout d'un tapis léger. Pas la moindre banquette où je pusse me reposer un peu. Mais bientôt, dans l'ombre de l'escalier, un pas alerte résonna. Et la tête, laide, pourtant si expressive, si belle d'intelligence et de gentillesse, si barbue et chevelue, de Clovis Hugues, poète et député de Marseille, apparut.

— Tiens, s'écria-t-il, que faites-vous là, Beaumei^

— Vous le pensez bien, mon pauvre Clovis. Je crois que Frœmer se sera encore moqué de nous.

AU PAYS DES LETTRES, j6

— Non, mon ami. Frœmer m'a formellement assuré, hier, que sa caisse s'ouvrirait aujourd'hui.

Ah ! Clovis Hugues ! Toujours des illusions, lui aussi ! ÎS' était-il pas né au pays des mirages?... Pourtant, je crus à la minute même qu'il allait avoir raison. Dans la galerie se présenta un bonhomme à barbe blanche, maigre, souffreteux, ressemblant à Jules Guesde. Avec une prestance de père noble, comme s'il eût porté une relique, il pressait entre ses bras trois ou quatre livres énormes, sur le tas desquels se tenaient en juste équilibre un porte-plume et un encrier.

Le bonhomme s'assit gravement à la petite table, et sans nous regarder, tout soucieux de son importance, il commença d'écrire, sur l'un de ses livres, des chiffres avec application, en tirant la langue.

— Cette fois, ça y est, me dit Clovis Hugues. H doit établir nos comptes.

— Hum ! Je n'ai pas remarqué dans tout sou attirail la moindre boîte de Pandore.

— Alors, voyons !... Nous serions bien bêtes d'attendre là, comme des enfants...

Clovis frappa discrètement au guichet. Le bonhomme ouvrit le menu portillon de cuivre, et tandis que je tendais le cou parmi la chevelure grisonnante du poète de Marseille, un dialogue s'engagea :

— Vous êtes bien le caissier de L'Evénement ?

— Oui, Monsieur.

— Ah ! Très bien. Nous venons, mon ami Beaume et moi, toucher nos honoraires.

— Je n'ai reçu aucun ordre de M. Frœmer. Du moins pour aujourd'hui. La semaine prochaine...

. — Encore !

— Oui, mercredi prochain. Vous voyez que je m'installe. Il faut le temps ..

Inutile de continuer nos palabres. Nous quittâmes de mauvaise humeur ce bonhomme de caissier, qui n'était qu'un figurant de pauvre vaudeville. . . Enfin, ce Frœmer, sans m'avoir payé un centime, rendit au diable son âme odieuse. C'est d'ailleurs ce qu'il a fait de mieux. Il était, je Tai déjà dit, un espion aux gages de l'Allemagne. Nous l'avons appris trop tard; toujours trop tard !.,. Boche naturalisé, il fréquentait les miheux de la Finance et du Commerce, d'où il tâchait de se glisser chez les hommes de lettres et les journalistes, et dans les coulisses du Parlement.

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