‹ Parmi les vivants et les mortsChapitre 9 sur 17 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

François Coppée, — Ferdinand Fabre et l'Académie Hector Malot. — Emile Zola chez lui.

J'avais publié un roman, l'un des premiers, que je ne croyais pas trop mauvais, et j'en envoyai un exemplaire à François Coppée, ainsi qu'à Alphonse Daudet et à quelques autres de mes aînés, parmi lesquels Huysmans, dont je reproduirai un jour la très curieuse lettre de félicitations. François Coppée ne tarda guère à me répondre par des appréciations certes flatteuses, et en m'engageant à aller un dimanche le voir.

Je ne me fis pas prier deux fois, vous le pensez bien. Le plus proche dimanche, dans la matinée^ je m'en fus rue Oudinot. Là, il me semble que tout le monde le sait, Coppée habitait une maison de curé, deux pavillons joints ensemble, au fond d'une cour paisible, sous un grand morceau de ciel égayé de verdures.

Je sonnai à la porte de droite, près de la cuisine, étroite et longue, où l'on voyait, par les carreaux à demi voilés de rideaux rouges, évoluer la servante. Celle-ci abandonna aussitôt ses casseroles, et doucement elle vint m'ouvrir. Sans me

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demander seulement qui j'étais, ni ce que je désirais, elle me conduisit sur la gauche, par une pièce sommairement meublée qui était la salle à manger, au cabinet de travail dont la porte était ouverte. Je reconnus tout de suite, sans l'avoir entendue jamais, la voix gamine, railleuse, du maître.

Il vint à moi chaleureusement, et comme il sentit ma confusion extrême, il fut tout empressé d'attentions et de bontés. Tout auprès de la cheminée il s'était assis, moi en face de lui ; il me scrutait de ses yeux doux, si brillants, couleur d'or ; il m'excitait par sympathie, afin de bien me connaître sans doute, à lui parler de ma province, de ma petite famille, de mes projets. Ah ! le brave homme ! le cœur sans fiel et sans image ! Je frissonne encore de la même joie neuve etpure, quand je songe à la radieuse matinée de ce dimanche si lointain. On n'entendait rien du paysage d'alentour, rien que la voix étouffée des cloches qui parfois sonnaient la messe.

Dans ce cabinet, point spacieux, des familiers étaient assis, sur le divan, sur des chaises. Auprès de la petite table de travail, à la lueur blanche de la porte- fenêtre, d'où l'on voyait se répandre un assez vaste et long jardin, le prince Karageorgevitch, si simplement vêtu, si mélancolique, toujours perdu dans un rêve, caressait sur ses genoux tantôt un chat tantôt un autre. Des chats de goût-

tière, qui n'étaient pas jolis, je vous assure, et qui s'étant égarés de jardin en jardin, de toit en toit, avaient reçu du poète l'hospitalité la plus charitable.

Coppée ne s'asseyait jamais, ou peut-être une minute, le temps de cueillir une cigarette sur sa table et de l'allumer. Il se tenait plus volontiers devant la cheminée, et toujours en mouvement, les mains au dos, il bavardait avec une verve intarissable à propos des choses et des hommes, surtout des hommes qu'il savait sans méchanceté caricaturer d'un trait rapide, et par l'imitation du geste et de la voix. S'il riait de tout, c'était par espièglerie de grand enfant gâté, scepticisme de philosophe parisien qui ne s'étonne plus de l'invraisemblance dans la fortune ou la misère des camarades de son âge.

Coppée était trop franc de sentiment et d'allure pour s'inquiéter de faire de l'éloquence et de solenniser, comme certains maîtres, en vue de la postérité. Il ne cherchait pas ses mots, et les mots lui venaient,, hardis et pittoresques, trempés des couleurs de la rue, même du trottoir, ou parfumés de bonne grâce, de tendresse très jeune. Personne n'était plus facilement ému que ce Parisien, soit qu'il prônât une belle œuvre qu'il avait eu la joie de découvrir, soit qu'on lui confiât l'injuste détresse d'un confrère. Quand la vision du malheur de son prochain le frappait, son visage très brun, entièrement rasé, qui tout à l'heure se creusait de

rides en une grimace de vrai clown hilare, se crispait soudain de douleur, puis se figeait dans un calme méditatif, où ses yeux mettaient une lumière profonde et mouillée. Il était bon d'instinct. Il avait besoin de concevoir le bien et de l'exercer, sans garder cependant aucune illusion sur la bonté des hommes.

Le premier mot qu'il me dit, et si brusquement, dans un éclat de rire, fut celui-ci :

— Vous avez été cladéiisé, vous ?

— En effet, lui répondis-je. J'aime beaucoup Léon Cladel.

— Moi aussi... quoiqu'il ne soit pas toujours commode !

— Mais si loyal, si ardent au labeur littéraire !

— Je le reconnais. Il donne un bel exemple de conscience, qui se perd tous les jours davantage chez les artistes de la plume.

Coppée me parla de mon livre. Puis, d'un ton sérieux, il ajouta des conseils dont je ne saisis que plus tard, trop tard, la valeur suprême :

— ■ Pourtant, voyez-vous, il ne faut pas trop écrire pour soi-même, en poète. Il faut que vous songiez à la matérielle, et la matérielle est dure à gagner dans les lettres. Rompez bravement avec ces théories de l'art pour l'art, souvenez-vous que vous écrivez pour le public. Si vous voulez vous l'attacher, racontez-lui des histoires, comme à un enfant. Charpentez solidement votre drame, corsez

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VOS intrigues. Il n'a pas le temps de s'intéresser à nos rêves...

Coppée, tout en parlant, m'offrit une cigarette. Moi, je tremblais d'émotion, je ne savais que lui répondre. Enfin, je me hâtai de partir, mais plus riche de force et d'espérance.

Bientôt je revins chez lui. Ce dimanche-là, il y avait René-Marc-Ferry, le bon lorrain de Lunéville, si délicat de tendresse et d'intelligence, et roux, si roux, presque rouge, Timage de la santé exubérante et calme. (Il devait cependant mourir jeune, brusquement frappé au milieu de la nuit, tandis qu'il travaillait.) Le ciel sans tache était très doux. C'est pourquoi peut-être ce dimanche de printemps avait appelé vers les verdures neuves de la campagne beaucoup de Parisiens enchaînés durant la semaine, employés ou fonctionnaires que tourmente le démon de la poésie. Et aucun ne vint rue Oudinot.

François Coppée, tenté, lui aussi, par le charme souriant du soleil, nous dit soudain :

— Youlez-vous que nous fassions un tour au grand air ?

A ma grande surprise, il ouvrit aussitôt la portefenêtre, et par un petit escalier un peu délabré nous descendîmes dans un vaste jardin d'une bienfaisante fraîcheur.

— Oui, nous dit-il. Ce jardin est à moi. Je n'y vois jamais personne, que de loin en loin un jardinier, qui d'ailleurs ne lui fait pas beaucoup de

mal. M. Denys Gochin le mot complètement à ma disposition, et je ne manque pas. à peu près tous les jours, de lui demander quelque repos, une illusion d'indépendance rustique.

Nous nous premenâmes pendant une demi-heure dans la large alJée qui tourne autour d'une haie de buis et de fusains. Coppée ne paraissait guère en verve. Parfois même il s'abandonnait à des silences imprégnés d'une étrange mélancolie. Pourtant, afin de dissiper son humeur chagrine, il provoquait comme par secousses la conversation à pi-opos de tel ou tel littérateur dont il raillait aimablement les travers.

Nous venions de respirer des roses, éclatantes de fraîcheur au bout de leurs tiges, Coppée nous avait vanté la générosité inépuisable de M. Cochin, lorsque tout à coup il se planta devant nous, et les bras croisés, il nous demanda, mi-sérieux, miespiègle :

— A présent, que nous avons médit des absents à notre aise, racontez-moi un peu ce qu'on dit de moi ?

Nous baissâmes la tête, et très troublés par l'étrange inquiétude de notre cher et glorieux aine, nous dissimulâmes notre embarras dans un éclat de rire.

— Allons ! fit-il gaiement, en haussant les épaules et en mettant ses mains dans les poches de son veston. Vous n'osez pas me répondre ? Et

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pourquoi avez-vous peur P.. . Si vous croyez qu'à mon âge la critique ait encore quelque pjise sur mon épidémie ! J'ai une peau d'éléphant que les balles n'entament plus.

Il nous entraîna d'une allure rapide, et tantôt épiant Ferry tantôt moi-même, il ajouta :

— Oui, je suis un poète de deux sous, un épicierpoète ! Je ne vaux pas grand'chose, puisque je me mets à la portée de la foule... Aurea mediocrltas, pas vrai ? C'est toujours la même chose. Sus au succès !... Ah ! ces jeunes I... Ils arrivent ici caressants comme des agneaux, humbles comme •des pèlerins de la Mecque. Et puis, quand ils sont dehors, il leur pousse des dents de loup. Et s'il pouvaient me dévorer I...

Ferry essaya de protester ; moi aussi, naturellement. Mais Coppée continua son discours, qui m'émouvait au delà de toute expression :

— Ne dites pas non I... Je comprends tout ça, cette impatience qui rend injustes et jaloux. C'est humain... Les jeunes ont de l'appétit, voilà tout... Tenez, je parie que vous souffrez plus que moi de leur méchanceté !... Moi je reste calme. Et savezvous pourquoi ? C'est que je ne compte sur la gratitude de personne.

— Oh ! oh ! Maître ! Je n'oserais plus venir chez vous, si vous supposiez qu'il m'est possible de perdre le sentiment de vos bienfaits !

— Bon ! Bon!... Vous autres ! Quelques-uns!...

D'abord, vous êtes toujours de la province. Ferry ; VOUS aussi, Beaunie. Enfiu ! Il faut se résigner aux injures, comme à la pluie.

Et tout frémissant de son indignation d'honnête homme, bafoué par des ingrats, il retira de sa poche son paquet de cigarettes. Quoique âgé, il avait encore une âme très sensible d'enfant, qui jamais n'aurait connu l'orgueil. La veille sans doute, dans une de ces petites revues sans lendemain, dont les apôtres prétendent bouleverser les règles de l'art, comme les révolutionnaires prétendent bouleverser la société par des théories qu'ils croient nouvelles, Coppée avait dû lire quelque éreintement de son œuvre, pourtant si fraîche et si sincère ; et l'homme autant que l'artiste avait trop d'intelligence et de loyauté pour ne pas souffrir d'une injustice.

Avant midi. Ferry prit congé. Je restai pour déjeuner. Alors, espiègle de nouveau, Coppée me demanda :

— Dites, Beaume. A qui trouvez-vous que Ferry ressemble ?

— ■ Ma foi, je ne sais pas.

— Si. Dites quelque chose... A un boutiquier? A un chef de bureau? Non. Eh bien, je trouve qu'il ressemble à un garde national suisse. Oui, c'est ça !...

Et il se mit à rire comme un enfant. Dans la salle à manger, modestement décorée, on déjeuna sans façon, près de la fenêtre donnant sur le jar-

din. Coppée se levait souvent de table, soit pour répondre à quelque visiteur, soit pour aller tout à côté, dans le cabinet de travail, faire je ne sais quoi, Cette heure fut très douce, intime. Je me croyais presque chez moi, je veux dire dans ma vieille maison de province. Et même encore chez moi nous entendions le bruit de la rue, tandis qu'ici, en plein Paris, on n'entendait que le pépiement des oiseaux dans le jardin. La sœur de Coppée ne parlait pas beaucoup, souriante pourtant, pas du tout préoccupée de plaire à son hôte. Elle ne s'intéressait qu'à son frère, qu'elle regardait à chaque instant, en face d'elle, avec une tendresse jalouse, une méfiance qu'il ne prononçât une parole de trop. Mais Coppée, avec sa bonne humeur familière, bavardait toujours. .Je surpris un moment chez lui, et pour l'aimer peut-être davantage, un regret de n'avoir pas fondé une famille, le chagrin très doux du vieux célibataire qui a peur de se trouver brusquement seul dans la vie. Sa bonté devenait plus fine, etsentant en moi l'inquiétude du jeune homme de lettres qui, par dignité, n'avoue pas franchement le souci de ses charges, il m'offrit l'appui de son influence auprès de certains journaux. Puis, à brûle-pourpoint, il me demanda :

— Alors, à Vincennes, vous devez être le voisin de Ferdinand Fabre ?

— Oui, maître.

— Vous le voyez souvent ?

— Assez souvent.

— Quel rude écrivain, et de chaude couleur, si personnelle !... Vous êtes du même pays ?

— Tout à fait. Ou plutôt, il est de la montagne, je suis de la plaine.

— Oui, il est de cette Cévenne dont il nous parle toujours. Il a mangé beaucoup de châtaignes, ça se voit.

— Et voilà encore Goppée en train de rire, les yeux bridés, malicieux, tout content d'avoir fait une niche à un plus vieux que lui,

— Ah ! reprit-il, ce pauvre Fabre voudrait bien être de l'Académie. Je doute qu'il y arrive jamais... Il y a trop du prêtre chez lui, un prêtre qui a de la rancune, à son insu , et ce qui d'ailleurs fait une partie de sa force extraordinaire. C'est un inquiet,jecrois.

— Non, pas du tout. Je l'ai toujours vu calme, indifférent aux succès vulgaires.

■ — Je ne dis pas. Après tout, c'est un homme qui a du caractère, et cela est très rare dans tous les milieux. Mais il passe son temps, paraît-il, à promener ses livres d'une librairie à l'autre.

— Dans tous les cas, avec son talent, qui est très grand, et qui ne fléchit jamais, Ferdinand Fabre devrait légitimement gagner au moins la moitié de l'argent que gagnent tant de médiocres à faire des cabrioles.

— Très juste, très bien, petit Beaume ! s'écria Coppée non sans émotion.

Et je quittai Coppée, en hii promettant d'aller un dimanche le voir à sa campagne.

Il avait bien raison à propos de Fabre. Celui-ci était malade de son envie d'entrer à l'Académie. Il s'était déjà présenté une fois, et personne ne sait plus qui fut élu contre lui. A chaque élection, il prenait son élan, puis reculait aussitôt, avec l'appréhension de se brûler les doigts. Enfin, une seconde fois, espérant trouver chez de récentes recrues des suffrages favorables à sa candidature, il se présenta. Anatole France, Lavisse, Challemel- Lacour, le patronnèrent. L'élection se fit en hiver. En cette saison-là, je voyais très peu Ferdinand Fabre. Il me souvient que le jeudi du scrutin, une telle impatience me tourmenta que tout travail me fut impossible. Je ne pensais qu'à mon glorieux aîné, au maître de mon Languedoc, et je l'imaginais tout calfeutré dans l'isolement et le silence, sous le toit bas de sa vieille chambre, à l'Institut. Cette fois, il croyait bien en la plus belle victoire.

Hélas ! il fut battu, à deux voix. Dès la sortie de la séance du scrutin, Anatole France, avec ses amis, gagna tout à côté, dans l'aile gauche de l'Institut, l'appartement de Fabre. Celui-ci fut ébahi, comme épouvanté, par la mauvaise nouvelle. Vous comprenez toutes les paroles consolantes que ses amis lui dirent. Depuis longtemps il se les disait lui-même : que les médiocres ont la haine ou la crainte des grands, que bien d'autres dans le passé

avaient pâti de la méchaDceté ou de la sottise des assemblées. Tout cela n'empêcha pas Fabre de souffrir dans son orgueil légitime et presque dans sa dignité d'écrivain. L'homme le mieux trempé a ses faiblesses. Bien que des dieux, tels que Balzac, Gautier et Michelet, ne se fussent jamais assis sous la Coupole, Fabre n'accepta pas de bonne humeur sa défaite. Bientôt, il mourut. J'ajoute quo c'est depuis le jour de cette malheureuse séance qu'Anatole France ne retourna plus à l'Académie.

La mort de Ferdinand Fabre causa un réel chagrin à mon autre voisin du Bois de Vincennes, Hector Malot. Je ie vis le lendemain des obsèques de notre grand ami dans son joli et confortable pavillon, enveloppé de lierre, égayé de la claire verdure des pelouses et de l'abondant feuillage des arbres. Nous parlâmes, naturellement, du disparu. Posant ses gros bras sur sa petite table de travail, où il n'y avait qu'un pupitre et un encrier, Malot me dit :

— Voyez-vous, il semble qu'une fatalité interdit à certains écrivains de sortir de l'ombre, ou de la pénombre. Ils ont beau, comme l'auteur de Lucifer et de Barnabe, produire des œuvres longuement méditées, solidement charpentées, pleines d'émotion et d'art, on dirait qu'ils écrivent dans une cave, pour un nombre très restreint de lecteurs, qui sont

leurs dévots. Fabrene deviendra jamais populaire.

— C'est trop évident.

— Oui, mais pourtant, l'Académie lui aurait permis de rayonner dans le public. Seulement, l'Académie est maintenant, paraît-il, un salon. Alors, que va faire un écrivain dans un salon ? Moi, je vous garantis que je n'ai jamais eu la moindre velléité d'y entrer. On dit que j'écris mal, et que l'Académie ne me recevrait pas. D'abord, on n'en sait rien ; et puis, je n'ai pas besoin des bavardages d un salon. J'ai largement tout ce qu'il me faut. Je suis lu, suivi par un grand nombre. C'est l'essentiel... D'ailleurs, de tout ce fatras d'œuvres qui chaque jour tombent sur le marché, laquelle restera debout ? Tenez, des œuvres d'autrefois, d'hier, que reste-t il ? Un tas qui ont fait du tapage alors, sont aujourd'hui parfaitement oubliées. Il ne Surnage que Paul et Virginie, un roman, oui, et pour dire la vérité, assez mal composé et médiocrement écrit. Alors !...

Et Malot battit des bras, puis se frotta la barbe d'une main assez rude. 11 repartit aussitôt :

— Yoyez-vous, mon ami, ce qu'il y a de bon dans la vie, c'est de travailler chaque jour, de vivre dans le calme et le bien-être, et oui, qu'est-ce que vous voulez î c'est de gagner de l'argent !

Comme jem'étonnais un peu, il affecta, par une sorte de bravoure provocante, plus de franchise encore :

— Moi, voyez-vous, si j'avais à recommencer ma vie, je me jetterais, non pas dans la littérature, mais dans la politique. C'est là qu'on a maintenant les plus grandes chances de faire rapidement fortune. Vous ne croyez pas ?

— Si, peut-être.

— Ah ! pardon ! Il ne faut pas s'imaginer que tout pour moi se réduise à la question d'argent. Dans chacun de mes livres j'expose une thèse, je défends mes idées. Mais, puisque dans les journaux et les lihrairies nous ne trouvons que des hommes d'affaires, ne devons-nous pas nous conduire en hommes d'affaires, nous aussi i^ Pourquoi serions nous dupes ? Qui nous en serait reconnaissant P Nos maîtres nous mépriseraient davantage, voilà tout... Moi, je sais jusqu'à un centime les bénéfices que me rapportent mes livres. Tenez !...

Hector Malot se leva, ouvrit en face de sa table un placard, d'où il retira un gros livre de commerce solidement relié, et ouvrant le livre sur sa table, il m'en montra les pages toutes remplies de chiffres alignés avec soin.

— Tenez ! là, dans ces colonnes, je note le produit de l'inédit, puis de l'édition en volume, puis de chacune des reproductions dans un journal de Paris ou de la province ou de l'étranger. Ainsi, j'ai tout de suitela satisfaction de me rendre compte qu'en mettant du noir sur du blanc je ne perds pas mon temps.

Il renferma le livre dans son placard, revint s'as-

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seoir auprès de moi, et très en verve, il continua :

— Non ! malgré tout, je ne suis pas un homme d'argent. La preuve, c'est que !... Oui, vous le voyez, je suis en excellente santé P

— Certes I

— Les journaux me réclament, m'offrent des prix de plus en plus élevés. Eh bien, je suis las de respirer de Tencre. Je vais m'arrêter,..

— Complètement i^

— Oui, je n'écrirai plus.

— Est-ce possible 1

— Il n'y a qu'à vouloir. Oh ! mais, je me retire sur une affaire assez belle. Tenez ! qu'est-ce que j'aurais fait de tant de livres, qui ont rendu tous les profits qu'ils pouvaient rendre ? Rien du tout. Alors, l'autre jour, je suis allé trouver Flammarion. .Je lui ai proposé de mettre en vente toute mon œuvre à un franc le volume. Il a accepté; et pour cette opération, il me versera cent mille francs. N'est-ce pas une belle affaire P

— Pour vous et aussi pour Flammarion.

— Naturellement. Il n'aura pas à s'en plaindre. Sans quoi, je ne la lui aurais pas proposée. Il est si bon !... Et maintenant, qu'on pense d'Hector Malot ce qu'on voudra. Je n'ai toujours dit que ce que je voulais dire...

Eh bien, il y avait là un courage admirable. Et j'admirai ce hrd\e homme qui. loin des vains bruits de Paris, avait patiemment, selon sa technique et

ses convictions, édifié une œuvre qui, dès ses débuis, avait recuelli les éloges d'Hippolyte Taine et qui émeut encore le public.

J'habitais Paris depuis quelque temps, lorsque j'eus un jour le désir de connaître Emile Zola. Il y avait bien cinq ou six: ans qu'il m'avait envoyé, dans ma lointaine province, en réponse à une lettre un peu naïve, une page admirable de franchise et d'intelligence, que vous connaissez déjà, et qui a fait, ma foi, le tour de la presse. Je n'étais donc pas tout à fait ignoré de lui.

A ma demande d'entretien, il répliqua tout de suite, en m'indiquaut qu'il m'attendait chez lui, à une heure de l'après-midi. Une drôle d'heure. 11 me fallut presser le déjeuner, et depuis les Gobelins partir avant midi, pour aboutir tout frais en mes habits de dimanche chez ce prince de lalluérature. Enfin je pus, au moment indiqué, sonner au fameux hôtel de la rue de Bruxelles. Le cœur me battait bien fort, vous le pensez, et mes jambes fléchissaient un peu. Cependant, je n'oubliai pas d'observer le décor,. la couleur des choses. Ce décor, pourquoi ne pas le dire, me parut somptueux pour un homme de lettres, et puis trop précieux dans son opulence, comme chez un parvenu qui veut faire l'artiste.

Sitôt le seuil franchi, je pénétrai, à droite, dans une petite salle baignée de pénombre, une sorte

de chapelle où le visiteur pouvait, sur des stalles de bois fortement astiqué, se recueillir à l'aise. Après une brève attente, je fus prié de monter au premier.

Je gravis un escalier étroit, tout enveloppé de tentures très claires, recouvert d'un tapis épais. J'aurais pu me croire seul, dans le silence d'une maison abandonnée, au milieu du Paris le plus tapageur. Tout à coup, sur le palier, je vis le maître qui me tendait la main, en souriant. Bon géant, les yeux doux derrière les verres du lorgnon, les lèvres presque dissimulées dans la barbe drue, il se souvenait peut-être, en me voyant si confus, de ses timidités d'autrefois.

— Je vous remercie d'être venu, me dit-il.

— Mais... mais..., balbutiai-je.

Là, sur le palier, il ouvrit une porte, que cachait une claire tenture. C'était la porte de son cabinet de travail, pas trop grand, pas très meublé. Ce qui me surprit d'abord, ce fut qu'il manquait de livres. Auprès de la cheminée assez pittoresque dans sa lourdeur prétentieuse de bois ouvragé, cheminée d'ailleurs sans feu, Emile Zola m'offrit un fauteuil et s'assit en face demoi. D'une voix légèrement sourde, où je sentais une bonhomie sincère, la cordialité du grand aîné attentif aux intentions de son jeune camarade sans expérience, il développa les mêmes conseils de simplicité et de bravoure que, dans sa lettre, il m'avait donnés.

— Non I non I me dit-il. Ne croyez pas aux recommandations. Vous perdriez votre temps, vous disperseriez vos efforts inutilement. Certes, les journaux et les revues sontencombrés de copies de toute sorte, qu'on leur apporte tous les jours. Mais on ne les publie pas, pour la bonne et seule raison qu'ils n'intéresseraient pas les lecteurs. Les journaux, au contraire, manquent constamment d'œuvres littéraires qui soient intéressantes, et très souvent c'est en vain qu'ils les attendent. Les manuscrits d'amis (il me cita plusieurs de ces amis ; je n'ai retenu que le nom de Paul Alexisj, que je suis parvenu à caser de loin en loin, eussent sans moi trouvé leur place.

— Cela m'étonne. .Je me faisais une autre idée...

Il m'interrompit brusquement :

— Je vous dis, je veux vous dire la vérité. Il le faut, pour vous servir. Non ! travaillez dans le calme, patiemment, avec confiance. Quand votre œuvre vous paraîtra bonne, ne craignez pas de la présenterai! directeur d'un journal, ou à un éditeur, n'importe lequel...

— Voudront-ils seulement me recevoir une seconde ?

— Mais oui ! Mais oui !... C'est leur métier. Ou bien, envoyez votre manuscrit par la poste. Pourtant, il ne faut pas que vous soupçonniez que je vous refuse mon patronage... Tenez, je vais

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VOUS remettre un mot pour Francis Magnard. Vous irez le voir au Figaro.

Emile Zola prit place à sa table de travail, une table de ministre, élégante et solide, je vous en réponds, étincelante de parures de cuivre, garnie de très luxueux ustensiles d'écrivain. C'est dans un énorme encrier de cuivre ou d'or, ma foi, et qui affectait la forme d'un lion couché, qu'il trempait sa plume. Tandis qu'il se penchait sur le papier, j'observais sa tête puissante qui avaitcomme un geste de force agressive et obstinée, son front dur de travailleur sillonné de rides profondes.

En souriant de nouveau, il me tendit la lettre.

— Voilà, me dit-il. Je souhaite qu'elle vous serve à quelque chose. En tout cas, elle vous donnera du courage.

— Bien sûr. Autrement, je n'aurais jamais demandé Francis Magnard, qui, d'ailleurs, ne m'aurait jamais reçu.

— Ne croyez pas ça. Enfin, ce qui fera votre succès, ce sera votre œuvre, uniquement.

Je pris congé du maître, qui m'accompagna jusqu'au bord de l'étroit escalier et me serra la main avec une tendresse véritable. Je descendis vers la prénombre de la petite chapelle silencieuse. Et j'étais animé d'un orgueil, que vous trouverez peut-être enfantin, mais qui multiplia ma vertu d'espérance.

Je me rendis au Figaro, en tremblant comme

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un démon qui a commis tous les péchés. Si je n'osai pas solliciter de Francis Magnard un entretien, j'osai lui présenter un manuscrit. Et pour l'édification de mes jeunes confrères, trop portés à douter de leur prochain, sinon d'eux-mêmes, j'ajoute que Francis Magnard lut parfaitement mon manuscrit, qu'il prit la peine de m'en écrire quatre pages, et que je me trouvai fort bien de suivre également les conseils de ce maître journaliste.

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