CHAPITRE X
Le libraire Achille. — Chez Michel Lévy, sur le jjoulevard. — L'Abbé Tigrane. — La cliente imprévue. — Rue Laflîtte. — Le succès d'un livre.
Papa Lacroix avait beau par son manque de psychologie m'engager dans des chemins sans issue, je Fécoutais toujours. Il était toujours si sincère, animé de si bonnes intentions, qu'il faisait partager aux autres ses enthousiasmes. L'illusion convient si agréablement aux hommes !
Un jour que je déjeunais chez lui, il me dit à brûle-pourpoint :
— Est-ce que vous êtes enfin allé chez Achille ?
— Achille ?
— Voyons, je vous l'avais recommandé... Achille, le fameux libraire de la rue Laffitte !
— Ah! Je sais... Non, je ne l'ai pas encore vu.
— Vous avez tort. Aucun de vos confrères ne néglige son influence. Tous vont dans sa boutique le flatter.
— Je vous promets de le voir bientôt...
AU PAYS DES LETTRES 2^b
Cette fois, je tins parole. Une après-midi qu'il faisait un joli soleil, je sortis de mon bois de Yincennes. Ayant fait halte au Figaro, je m'acheminai par les boulevards vers la rue Laffitte, où l'on distinguait tout de suite, à la seconde maison sur la gauche, la bouJ,ique au nombreux étalage de bouquins de tous formats, éclatant de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Maladroit que j'étais, j'aurais dû arriver directement de la gare. En effet, cinq heures allaient sonner : le suprême instant du coup de feu quotidien.
Avez-vous connu le pacifique Achille ? C'était un des types les plus pittoresques de Paris. Il semblait né sur le boulevard, dont il avait les manières agréables, la vivacité, le souriant esprit. Bel exemplaire d'une corporation où abondent le savoir et l'iutelligence. Achille ! En recevait-il, des visites, et du grand monde, et de tous les mondes ! Devant sa porte stationnait constamment une rangée de voitures, modestes fiacres, voitures de maître, landaux à riche livrée. Toutes les perruches de la terre parisienne et aussi de la terre étrangère, des étudiants quelquefois, même des lettrés, venaient consulter cet homme qui savait tout de la librairie, sur le livre qu'il fallait avoir lu ou du moins acheté.
Avait-il un autre nom, Achille ? Je n'en sais rien. [1 avait débuté, vers i855, à la Librairie Nouvelle, chez Michel Lévy, le père des édi-
leurs actuels, dans le- magasin de vente sis rue Vivienne, i bis. Alors, il ne comptait pas plus de douze ans. Saute-ruisseau d'abord, il s'en allait chez les auteurs de la maison porter ou reprendre les épreuves de l'imprimerie. Si gentil, si éveillé, si empressé à plaire, il plut à quelques-uns des auteurs, qui, s'attachant à sa destinée, firent de son obligeance de tels éloges au patron, que celui-ci l'éleva rapidement à la direction de sa succursale du boulevard.
Achille, désormais prince de la boutique des livres, devint un familier des antichambres de la littérature. Les écrivains célèbres, avant de faire un tour de boulevard, ou pour rencontrer chez Achille des camarades, venaient le voir un moment. Dans ce petit parlement littéraire, dans ce cercle artistique et mondain, Aurélien Scholl, Eugène Chavetté, Xavier Aubryet, Dumas fils, Emile Augier, Alphonse Daudet, croisaient les grands de toutes les aristocraties, même celle de l'argent, et des cabotins de haute prétention, des soldats aux noms brillants comme des panaches, et aussi de sémillantes actrices qui se donnaient quelque apparence d'aimer les beaux livres et de s'intéresser au mouvement des belles-lettres : Puvis de Chavannes, Diaz, Meissonnier, Johann Strauss, chef d'orchestre des bals de l'Opéra, les généraux Billot, de Galliffet, Carrey de Bellemare, etc...
Dans ce magasin de Michel Lévy, ou plutôt
d'Achille, les familiers, ainsi que dans une de ces douillettes boutiques de province où, dès le soir, se réunissent, pour deviser des choses graves ou futiles de l'heure, les notables de la localité, les familiers, tous intelligents, venus des différents partis de l'art ou de la politique, commentaient de bonne humeur « le plat du jour ».
Achille, par intermittence, se mêlait à la conversation. Fourmi laborieuse et attentive, il guettait Tapparition d'un client, surveillait le va-etvient de son personnel. On le voyait partout, derrière le comptoir, au guichet de la caisse, sur l'échelle appliquée contre les rayons des livres.
S'il disparaissait quelquefois derrière une colonne de livres, pour ficeler un paquet, donner un ordre, ce n'était jamais pour longtemps. Il revenait bien vite auprès de ses amis, et dans la clarté d'un sourire, il jetait quelques mots qui, en émoustillant les bavardages, retenaient dans le magasin ces amis illustres, dont la présence, il le savait bien, constituait pour sa clientèle un attrait précieux.
Ce Parisien d'autrefois, poli, commerçant et spirituel, gagnait de l'argent avec des airs de s'amuser beaucoup. Ce n'était guère que pour lire, par goût autant que par loyauté, qu'il s'asseyait de temps à autre. En effet, il tenait à apprécier lui-même, en toute indépendance, les auteurs qu'il était chargé de présenter au public. Ce scru-
a'iS PAHMÏ LES V1VA?,1S E'ï LES MORTS
pule chez un libraire est une chose rare> croyezmoi.
Un menuisier, un cordonnier, un raccom inodeur de lampes ou de parapluies, met tout son intérêt, une sorte de dignité professionnelle, à connaître les qualités et les défauts, la véritable valeur marchande des objets qu'il débite. Mais un libraire, pratiquer avec amour son métier, un métier si difficile ? Fi donc î D'habitude, lui qui ])ourtant sait parmi tant d'œuvres discerner les bonnes et les mauvaises, il vend s.a marchandise avecla même indifférence qu'il vendrait du pain ou des bretelles. Quel tort il commet là, vis-à-vis du public, vis-à-vis des auteurs, au préjudice même de l'art littéraire !... Mais, après tout, l'essentiel pour lui est de vendre, de « faire de l'argent ». Et sans doute, à sa place, nous agirions comme lui.
Par conséquent, Achille était un phénomène. Ce libraire lisait ! Il ne se trompait que rarement sur les vertus littéraires ainsi que sur les chances marchandes, d'un écrivain. Alors, dans ce sens de la sincérité professionnelle, il se montrait assez peu parisien, puisqu'il lui arrivait de s'enflammer sur le livre d'un débutant et de pousser avec enthousiasme le nom d'un inconnu. Ainsi, Achille prit en mains, chaleureusement, la cause de VAbbé Tlgrane, un chef-d'œuvre, mais grave, amer. Il la plaida de façon si persévérante que le public.
AU PATS DliS LDTTRES 2^9
qui ne rechciclie volontiers que les romans faciles, attendrissants, se laissa tout à fait convaincre. Le noble et discret Ferdinand Fabre dut une grande part de son succès à cet apôtre de la librairie, pour ce roman, peut-être pour toute sa carrière, puisque V Abbé Tigrane porta son nom en pleine notoriété. Aussi, pour Fabre, Achille était-il un dieu.
Au contraire, si un livre ne le touchait point, ce pauvre était chez lui condamné à Vin-pace le plus profond. Un jour, un romancier s'ofPensa très haut du dédain que le libraire manifestait pour son talent immense. Celui-ci l'envoya promener, lui et son imbécile orgueil. L'autre n'alla pas loin. A quelques jours de là, pour faire la nique à Achille, il fît imprimer sur la bande qui entourait, selon Fusage, le bas de son volume fraîchement mis en vente, ces mots terribles : « Se trouve chez tous les libraires, excepté à la Librairie Nouvelle. » Piètre vengeance, qu'Achille n'aperçut même pas, ni personne d'ailleurs.
La réputation d'Achille avait depuis longtemps franchi les barrières de Paris. Elle s'était répandue en province, à l'étranger, très loin, dans les milieux lettrés et dans ceux qui désirent seulement le paraître. Un matin, par exemple, il voit entrer chez lui une dame huppée, quelque princesse du snobisme, qui sans préambule lui dit :
— Excusez-moi, Monsieur. Ce n'est pas pour acheter un livre que je suis venue ici.
— Ah I... Et pourquoi, madame P
— Voilà... \ous allez vous moquer de moi
— Oh î madame ..
— Si ! Je le sais bien... D'abord, j'achète un livre, n'importe lequel, à votre choix.
— C'est bien. Tenez !...
— Oui, mais voilà : je sollicite de votre complaisance l'autorisation de rester ici pendant une demiheure. .J'apercevrai peut-être le visage d'un écrivain célèbre, et puis j'observerai un peu le mouvement de la vie littéraire... Voulez-vous ?
— A votre aise, madame. Tenez, voici le volume que vous désirez emporter.
— Combien '.^
— 12 fr 5o, madame.
— Merci, monsieur, merci.
Achille se débarrassait ainsi de ses rossignols, aux dépens des pimbêches qui venaient encombrer son magasin de leurs falbalas et de leurs grimaces.
Seulement, hélas ! l'homme n'est jamais content de sa destinée. Un beau jour, Achille le pacifique connut l'ennui de ne prospérer qu'à l'état de subalterne. Il voulut, à son tour, devenir patron. Sans se brouiller avec Michel Lévy, il s'en alla rue Lafïitte installer une boutique à son compte.
Les clients tout d'abord l'y suivirent. Et encore pas tous I Les plus fidèles furent les courtisans, les fonctionnaires, les heureux de l'Empire. L'im-
pératrice Eugénie ne passait jamais par Paris sans aller chez Achille cueillir sa provision de lecture. Mais une impératrice ne suffît pas à entretenir le succès d'une boutique de librairie. Certes, la rue Laffitte, c'est encore du parisien. Ça ne vaut pas le boulevard.
En outre, les grands amis d'Achille, dont la présence seule avait dans le magasin de Michel Lévy favorisé la gloire, disparaissaient de ce monde, et assez vite. Donc, un autre jour, qui fat moins beau, il dut transporter ses livres dans son domicile, rue Rossini. Quelques vieux clients, maniaques, et qui voyaient en lui, dans ses manières de marchand très poli et avisé, un peu de leur propre jeunesse, l'y suivirent encore. Mais il n'y avait plus l'attrait de l'imprévu, le va-et-vient d'une clientèle de passage, si amusant et si productif. Le commerce d'Achille périclita bientôt. Et rue Rossini, au milieu de ses livres, Achille ne tarda pas à mourir, voici sept ans. ..
Pour en revenir à mon humble personne, c'est dans le magasin de la rue Laffitte que j'eus l'honneur d'aborder le fameux libraire, un soir de printemps...
J'entre. Devant moi, à un mètre de la porte, il y a le bureau caisse, un petit bureau, où trône sur un haut tabouret un monsieur qui montre un visage rose et fin : cheveux blancs, petite barbe blanche. Il devine que je ne suis pas u de la clien-
tèle » . Il m'examine rapidement, avec une certaine inquiétude peut-être.
Puis, derrière un long comptoir chargé de bouquins multicolores, des effiployés, armés de ciseaux énormes, découpent du papier d'emballage : rac ! rac !...ou ficellent des paquets. Mon apparition va troubler le travail important de la soirée. Je m'adresse au monsieur du bureau-caisse :
— M. Achille, s'il vous plaît ?
— C'est moi, monsieur.
— Ah !... Je vous demande pardon. Je viens sans doute à un très mauvais moment. Je vous dérange.
— Mais non, pas du tout.
Je dis mon nom. Ne serait-ce que pour me dépouiller franchement de "mon embarras, j'avoue que depuis longtemps des amis m'ont engagé à me présenter chez le libraire Achille, à lier connaissance avec lui ; aujourd'hui, enfin, je n'ai plus hésité.
Le visage du libraire se fait aimable, souriant. Il ferme son livre de comptabilité ; il sort de son étroit bureau-caisse, et d'un geste m'invite à m'asseoir sur un petit banc, en face de ce bureau. Il s'assied auprès de moi, sans façon, en se frottant les mains très doucement. Au-dessus de nos têtes, s'élèvent des étagères bondées de livres, et bigrement menaçantes.
Nous bavardons, de bonne humeur. Pourquoi lui cacherais-je mes intentions ? Je ne peux pas
lui parler de la pluie et du beau temps. Il sait mieux que moi qu'il possède une influence marchande, et il comprend si bien ma timidité qu'il s'en amuse. Je sollicite de sa bonne grâce qu'il ne dédaigne pas trop mes pauvres ouvrages. Il sourit davantage et me répond :
— La plupart de vos confrères, en effet, viennent me voir souvent. Naturellement, ils se recommandent eux-mêmes, quelquefois sans mesure. D'ailleurs, ils ne viennent pas que chez moi. Ils vont chez tous les libraires, surveiller, chauffer la vente de leurs ouvrages. Eh bien, voulez-vous que je vous dise toute ma pensée i'
— Oui, monsieur.
— Eh bien, ils n'ont pas toujours raison
Al
— Parbleu ! Leur insistance devient vite une indiscrétion qui exaspère le marchand. . .
— Alors, j'ai eu tort aujourd'hui ?
— Non, monsieur. Vous, c'est la première fois que j'ai l'honneur de vous voir... Lorsque, au contraire, nous constatons, mes confrères et moi, qu'un auteur s'abstient de ces visites intéressées dans nos magasins, nous disons : u Celui-là est un brave homme. En tout cas, il n'est pas gênant: il mérite qu'on s'occupe de lui. »
Ce propos à double compartiment me déconcerte un peu . Achille veut-il me donner une leçon ? ou me décerner un éloge ?... Il se frotte les mains.
paraît satisfait des choses et de lui-même. Brusquement il s'écrie :
— Et les piles, monsieur !
— Quelles piles P
— Je connais des auteurs qui ne songent qu'à ça I... Parce que Zola, Daudet, Maupassant, se vendent par milliers d'exemplaires, qui sont entassés sur nos comptoirs dès la mise en vente, certains de leurs émules, surtout ceux de leur âge, s'imaginent que le libraire doit les vendre, eux aussi, en grande quantité. Et ils réclament des piles au moins égales, des piles à l'intérieur du magasin, particulièrement devant la porte, à l'étalage. Impossible de les contenter, parbleu ! Quelques-uns ont du talent, je ne le nie pas. Mais vous savez bien que le talent ne suffit pas toujours à attirer un gros public. On ne les vend guère, ces impatients. Peu leur importe. Cette vision de la pile les tourmente, chaque fois qu'ils publient un volume, car ils sont convaincus que la fameuse pile a une réelle influence sur les goûts de la clientèle.
— Une pile à moi ne vous encombrera jamais.
— Qui sait ? Affaire de chance souvent. Le succès vient à l'improviste... D'ailleurs, croyezmoi, il n'y a pas que Paris qui fasse le succès d'un livre. Il y a la province. Tenez, à Lyon, Lyon surtout, on achète beaucoup. Puis, Nancy, Lille, Rouen, les grandes villes de Facultés, dans le Nord, le Centre. Moins dans le Midi, sauf Bor-
deaux, Toulouse, Marseille, qui achètent assez bien, et Montpellier un peu... Toujours, une répercussion heureuse se fait sentir jusqu'ici. Cela vous étonne ?
— Oui, monsieur.
— Je le vois bien. Je vous dis pourtant la vérité. Oui, le succès d'un livre est une chose mystérieuse.
— Alors, un libraire n'y peut rien ?
— Un libraire peut accélérer la vente d'un livre. Mais c'est le livre sur lequel vous compterez le moins qui parfois se vendra le plus. Chaque livre, de même que chaque individu, a sa destinée. Je parle des ouvrages publiés par des auteurs de talent, bien entendu. Pourquoi se vendent-ils ? Pourquoi, au contraire, s'endorment-ils en magasin ? Je ne sais pas...
Achille se tut, le front soucieux ; puis il regarda ses employés, qui ne cessaient pas, rac ! rac !... de découper du papier ou de ficeler des colis. Je le sentis tout préoccupé de son travail de fin de journée. En le remerciant de son gentil accueil, je lui promis de revenir à une heure plus favorable, et je pris congé. Malgré moi, je ne tins jamais ma promesse... Néanmoins, j'ai gardé le meilleur souvenir de ce libraire passionné, qui était également « un brave homme » .