‹ Parmi les vivants et les mortsChapitre 12 sur 17 · CHAPITRE X[ ARÏ-ROÉ · texte numérisé non relu

CHAPITRE X[ ARÏ-ROÉ

(Lieutenaiil-Colonel Patrice iMahon)

Je veux parler ici de l'un de nos meilleurs écrivains, le plus méconnu peut-être de ceux que la guerre nous a pris. Le nom d'Art-Roë, son œuvre, je ne me fais aucune illusion, ne pénétreront jamais dans ce qu'on appelle le grand public. C'est qu'Art-Roë se plaisait à vivre haut, sur les sommets souvent pénibles à atteindre, où la lumière pourtant est si pure à respirer, où les sources timides ne font pas beaucoup de bruit en épanchant sur le flanc des montagnes, vers la terre des hommes, leurs eaux fécondes.

J'ai connu Art-Roë à Yincennes. Il venait de publier un livre étrange, très français et très humain, l'un « des plus originaux et des plus émouvants de ce temps-ci » {Gaston Deschamps) y qui tout de suite dans les milieux littéraires ainsi que dans l'armée avait provoqué un empressement d'admiration et de sympathie. C'était en iSgS. D'abord, je m'excuse de parler maintenant de mon humble personne. J'y suis obligé pour établir avec exactitude, par l'évocation d'une heureuse période

AU PAYS DES LETTRES SOy

de mon passé, la figure de celui qui fut mon ami et qui m'appelait alors, non sans quelque bonhomie souriante et narquoise, « son camarade de lettres et de garnison ».

Donc, à Vincennes, presque sur le territoire de Fontenay, où habitaient dans le voisinage de la gare Ferdinand Fabre et Hector Malot, j'occupais avenue des Charmes, sur la lisière du bois, un petit pavillon. A mon insu, je m'étais réfugié en plein monde militaire. Il y avait bien à ma droite une rentière coquette qui, du matin au soir, bavardait avec son singe ou son perroquet. Mais à ma gauche il y avait le colonel de Saxe, commandant Tun des régiments d'artillerie (l'autre était commandé par le colonel André, bientôt général, plus tard ministre). Autour de mon jardin, il y avait celui d'un commandant, qui était professeur à l'Ecole polytechnique, et celui d'un autre commandant dont tout le monde célèbre aujourd'hui le talent et la gloire, le maréchal Foch, de Tarbes. (Prononcez Foch comme Auch ; le maréchal déteste la prononciation Foc, qui est boche, dit-il.) Tous les jours, dès qu'il faisait beau^ les enfants de Foch, des ûiles surtout, jouaient avec frénésie dans son jardin, qu'ombrageait à moitié un marronnier superbe. Quels cris de joie elles poussaient ! Comme je voudrais les entendre encore I

Ainsi, lorsqu'il venait chez moi, Art-Roë pouvait se croire un peu chez lui, je veux dire dans cet

élément militaire dont il appréciait avec tant de ferveur l'esprit, les traditions et les goûts. Pingot et moi avait surpris les lettrés, incité tous les lecteurs, les Français et les autres, aux réflexions les plus graves et les plus salutaires. « Analyser les impressions qu'un jeune officier éprouve en entrant au service ; dire sa joie de rencontrer enfin son devoir, de découvrir jour par jour cette vie, belle entre toutes, son bonheur d'agir, sa fierté de vouloir, sa jouissance de posséder des hommes et de leur appartenir ; puis, par moments, le remous en lui de ses souvenirs studieux ; son souci, dans le fort où il est retranché, d'entendre hors des remparts, au delà des fossés, si loin, hélas ! le bruit que font ses pairs en menant, eux, la bataille des idées » : voilà ce que, ainsi qu'il l'écrivait au vicomte Eugène-Melchior de Yogiié, Art-Roë a voulu jeter dans le cadre de son Journal diiii officiel^ d artillerie.

Les grands critiques saluèrent de leurs applaudissements cette ^œuvre que l'auteur se défendait en vain d'avoir désirée littéraire. Car il prétendait ne pas croire à la littérature, lui qui savait si bien écrire, traduire avec des mots l'image de la vie, exprimer des idées, analyser des sentiments, et, par surcroît, peindre des objets, dessiner des paysages. Et moi je m'estimais très fier de posséder de temps à autre sous mon toit ce grand écrivain à « la silhouette distinguée, au geste nerveux, à la parole

colorée, chaude », comme le dit le général Cherfils, et qui ne quittait pas sa tenue, pourtant sévère, de lieutenant d'artillerie. En effet, loin de se plaindre, comme d'autres, des servitudes de la profession militaire, il s'évertuait par ses moindres gestes à en exalter les vertus bienfaisantes à la collectivité française.

Puisqu'un officier n'a pas le droit de signer de son nom véritable les livres qu'il publie, l'auteur de Pingot avait pris le pseudonyme d'Art-Roë. Un pseudonyme, à peine : il provient de deux prénoms irlandais, recueillis dans la généalogie d'émigrés venus en France au dix-huitième siècle, et dont l'auteur de Pingot était le descendant. Il s'appelait en réalité Patrice Mahon ; il était né en i865, à Lons-le -Saunier, où il fit au lycée ses études jusqu'au baccalauréat ; ensuite il vint à Paris préparer au lycée Saint-Louis l'Ecole polytechnique, où il entra en i885, avec le n° 79. Il était le fils d'un notaire, u Dans notre race française, ainsi que l'a noté le général Cherfils, les fils de notaires, les notaires eux-mêmes, qui ont posé leur plume pour prendre une épée, découvrent tout à coup l'âme des plus fiers héros. » Sous-lieutenant en 1887, lieutenant' en 1889, Patrice Mahon sert pendant sept années au 17® d'artillerie, à Yincennes. J'ajoute, afin de jalonner dès maintenant toute sa carrière, que capitaine en 1896, il est nommé professeur adjoint du cours d'artillerie à

Saint-Cyr, puis attaché à la Section historique de l'état-major du ministère de la guerre. Chef d'escadron en 1908, il commande un groupe au 3^ régiment pendant trois ans et demi, à Castres. En 1911. il revient à Saint-Cyr. C'est là que le 24 mars 191 4? il est nommé lieutenant-colonel, et que le 2 août, dès le premier glas de la guerre, il reçoit le commandement de l'artillerie d'une division d'infanterie. ..

L'éclat de ses œuvres d'artiste-soldat avait attiré l'attention de la haute intelligence qu'était le général Cardot. Cardot le présenta à Dragomiroff, qui sut l'estimer dès le premier contact et l'aimer. C'est pourquoi, sur la demande du général russe, en 1896, Art-Roë passa trois mois dans son intimité, sous son toit, à Kiev ; ensuite, il « servit » à plusieurs reprises dans le régiment russe correspondant à son régiment français. C'était bien là, pour Art-Roë, le plus sûr moyen d'apprendre, dans la vie familière ou active de la caserne et du champ de manœuvres, les usages et les méthodes de nos alliés. De ses fréquents et longs séjours sur la terre amie, au milieu de ses compagnons de travail, il rapporta naturellement des mémoires, une moisson de notes loyales et justes, des motifs pour l'âme française de mieux pénétrer l'âme russe et d'enseigner aux armées des deux peuples les liens de leur solidarité, les devoirs de leurs espérances communes.

Dans la Revue des Deux Mondes^ Art-Roë publia ses cahiers, si frémissants d'une sincérité qui ne cherche pas la couleur pittoresque du mot et qui la trouve. Dans le Régiment russe également, il expose en poète, en philosophe, mais avec l'unique inquiétude du soldat, l'éducation à la fois agréable et laborieuse de ses frères d'armes, leur bonne humeur, leur enthousiasme constant dans le domaine de l'action et celui de l'idée. Là aussi, parmi les troupes religieusement dévouées au tsar, il trouva des Pingot naïfs, moins débrouillards que les nôtres, mais de même tendresse. Quelle joie ce fut pour Art-Roë de ne jamais se sentir dépaysé dans les rangs d'une armée qu'il nous paraissait presque sacrilège d'appeler étrangère ! Là-bas, comme ici, c'est l'armée qu'il mettait au-dessus de toutes ses préoccupations. Il l'aimait avec une prédilection jalouse, autant qu'un professeur sa classe, un prêtre son temple. Psychologue qui n'était pas sans indulgence, il voyait en elle une école, un peu rude peut-être, susceptible certes d'être améliorée chaque jour, sinon dans ses principes, au moins dans ses manières, mais chargée d'imposer à tous les citoyens les lois d'une discipline nationale et de rassembler en un faisceau, pour la protection de la dignité collective et même de son existence, toutes les aspirations et toutes les forces du peuple. Il était, en somme, un apôtre, si simple, de la patrie française. Je crois qu'il s'efforçait de l'être, autant

par la diffusion de ses ouvrages que par la fréquentation de ses soldats, qu'il appelait « mes hommes » comme un père dit « mes enfants ». Des humbles venus de l'atelier ou de la glèbe, « exempts du mal de vivre et si contents de peu » (Séverine), il pensait, non sans humilité lui-même, avoir quelque chose à apprendre, ne fût-ce que l'ingénue vivacité de sentir, une sorte d'innocence et d'abandon pour les choses du cœur.

N'oublions pas, néanmoins, que cet officier d'artillerie à l'âme si vibrante possède dans sa poche un volume de Spinoza et garde à son chevet les Pensées de Pascal. « C'est dire, remarque René Doumic, qu'il est d'esprit réfléchi et grave. » Ces hommes simples, que la patrie lui confiait, il tâchait patiemment de les élever jusqu'à lui, afin de mieux les comprendre et aussi de les nourrir de ses lumières. Parce qu'il considérait en eux des éléments infimes, délicats, mais essentiels et sacrés de la France, il les maniait avec respect. Se plaisant auprès d'eux, il n'avait pas la moindre tentation de s'en séparer un jour.

Pourtant, chaque année, à l'époque réglementaire, il lui était précieux de s'en retourner à son foyer du Jura, et d'y reprendre des forces, d'y retremper sa foi et ses rêves. Il s'en allait à Lonsle-Saunier, ou plutôt au delà, dans les verdoyantes montagnes aux plateaux hérissés de forêts ou de bois, baignés de lacs bleus. Sous le toit d'une pit-

toresque maison Louis XIII, que son père lui avait laissée, il retrouvait pieusement, avec l'image de ses proches, l'ombre charmante de ses jeunes années, ses premiers songes, ses premiers désirs d'amour et de beauté. Le village de l'Etoile, sur le territoire duquel son castelet regarde les horizons lointains, si vite troublés, de la Franche-Comté, était pour lui un de ces nids sans cesse caressés où l'homme met le meilleur de son être.

C'est à l'Etoile que Mlle Fernande de Savy avait reçu le baptême ; c'est à l'Etoile que Patrice Mahon l'épousa, en septembre 1887, à sa sortie de l'Ecole polytechnique ; et dans le petit cimetière qui entoure l'église, reposent les parents de Mme Mahon. Cette maison déjà si chère, il voulait qu'elle lui devint plus chère encore ; il s'efforçait, à chaque automne, pendant ses vacances, d'en augmenter les conditions de confort et d'agrément. La forme des escaliers intérieurs en a été donnée par lui ; leurs rampes et leurs fers, qui ont été forgés d'après ses dessins, portent les initiales enlacées des deux époux, P. -M., ^.-S. Les arbres du jardin ont été plantés d'après ses indications, sous ses yeux ; il en a planté lui-même, « Il y a là, a-t-il confessé gentiment en 1904, au pied du Mont- Richard, une vieille maison qui abrita déjà bien des générations de travailleurs obscurs, et qui se plaît à m'abriter moi-même durant les heures trop courtes où je travaille enfin pour moi... J'écris

là dans le silence, 'sur quelques thèmes anciens, repris d'année en année et toujours inachevés. Il y a parmi ces objets- un roman militaire, Monsieur Pierre, qui évoque les scènes de la campagne de la Loire en 1870, et qui y mêle un petit héros de notre pays comtois... Heureux encore une fois ceux qui s'appartiennent et qui ne connaissent pas cette forme de renoncement particulièrement pénible : le renoncement intellectuel !... »

Il a laissé dans ce castelet de l'Étoile des œuvres dignes de lui : d'abord Monsieur Pierre, qui a paru d'abord dans ^Illustration, ensuite en volume à la Librairie Pion ; une autre histoire plus simple, un « petit drame bourgeois dont le décor est le paysage de la Loue et la nature jurassique d'entre Mouchard et Salins » ; un roman sur l'art, le Testament, qui est admirable ; une nouvelle, Baruch, qui a paru dans la Revue des Deux Mondes ; deux petits contes qui, également depuis sa mort, ont paru : le Turco dans les Lectures pour tous, la Mort de la jument Vanille dans la Revue de la semaine.

Dans sa retraite de l'Etoile, que parfume l'haleine des sapins et qu'enchante le murmure d'un ruisseau, il espérait achever d'autres oeuvres, toutes sincères, issues de sa conscience autant que de son imagination. Il comptait surtout y goûter la modestie, le recueillement des choses de la terre, dont avait besoin sa sensibilité profonde. Car, si

quelquefois par son air de gravité, de réserve, il m'intimidait un peu, je sentais le plus souvent dans le regard droit de ses yeux bleus, dans le maintien de sa personne élégante, dans le sourire de son blond visage aux longues moustaches, un émoi de sympathie discrète mais généreuse, le désir si rare de s'intéresser aux intentions de son prochain. Ah ! il détestait les inutiles, les matériels, qui dans le domaine de l'art ne cherchent que des occasions de gagner de l'argent.

Je me rappelle avec quel furieux dégoût il repoussa, une fois, l'évocation de l'un de nos camarades. qui avait à plusieurs reprises essayé, en s'approchant de lui, de profiter des influences de sa notoriété. Quel culte il avait de notre art littéraire ! Quels scrupules dans son labeur qu'il prétendait si pénible !

Un jour que je déjeunais chez lui, rue de Varenne, nous passâmes un moment dans son petit cabinet de travail. Tout en buvotant du café, en fumant des cigarettes, nous parlâmes de notre cher Yincennes, du bois délicieux d'entre Fontenay et Saint-Maurice, dont nous connaissions les moindres détours et qui toujours nous accueillait comme un ami. Des feuillets manuscrits, tout criblés de ratures et de corrections, jonchaient la table de travail au pupitre très haut, près de la fenêtre. Mme Mahon, qui s'amusait parfois à taquiner son « grand garçon », me dit brusque-

ment, sur un ton de simplicité innocente, mais sachant bien qu'elle allait provoquer des protestations :

— Regardez ce que mon mari a écrit la nuit dernière...

Elle n'eut pas le temps de soulever un feuillet. Art-Roë lui avait saisi les poignets, et faisant les gros yeux, il tressaillit ou feignit de tressaillir d'une sainte colère :

— Je t'ai déjà dit de ne montrer ces choses-là à personne. Je ne veux pas que ^1. Beaume voie ça!... Est-ce que je sais seulement si je tirerai quelque clarté de cette matière informe !...

Je crois qu'il riait déjà. Il se tourna du côté de la fenêtre, en soufflant vers le plafond un peu de fumée. Moi je riais sans gêne ; Mme Mahon aussi. Enfin, pour lui obéir, nous laissâmes cette écriture aujourd'hui sacrée, dont ilavait tant la pudeur, et qui, franche, limpide, s'abandonnait au gré de son cœur comme une onde selon le pli d'une terre.

Pourtant, cet effort de la pensée et de l'expression, on le sent dans ses ouvrages, parce qu'il veut dire précisément tout ce qu'il pense, et rien que ce qu'il pense. On s'y associe tout de suite et très volontiers : car il s'inspire uniquement des principes de la plus pure beauté morale, et c'est une joie pour nous que de nous élever avec lui vers les plus nobles intentions humaines.

Pingot n'est pas l'ordonnance participant, aussi

peu que ce soit, de la vie familiale de l'officier ; c'est un soldat, le premier venu, pareil à tant d'autres, mais comme désigné par le sort pour permettre à l'officier d'étudier en lui les traits «généraux d'une troupe de soldats, leur malléabilité ou leur résis tance. Pingot, c'est l'enfant à l'âme étonnée, d'abord tremblante, et dont l'officier entend faire un homme raisonnable, vigoureux de corps et d'âme ; c'est l'élève qui, gagné bientôt par la confiance de son maître, lui donne le meilleur de sa volonté et en reçoit progressivement la révélation de l'humanité française, dont ils se reconnaissent l'un et l'autre les serviteurs et les fils égaux, par la somme de leur dévouement et de leurs labeurs.

Ce livre de Pingot, hérissé de mots techniques, de locutions scientifiques, — mais je crois qu'Art- Roë l'avait fait un peu exprès, par coquetterie, pour vaincre la difficulté, — ce livre laisse en nous de profonds échos d'émotions et d'idées, des visions de cette vie militaire qui à beaucoup paraissait terne et monotone, dont tout le monde aujourd'hui constate l'utilité et la grandeur. A propos de ce livre, René Doumic a écrit : « Ce qui appartient en propre à Art-Roë, ce qui fait le véritable mérite de son style, c'est un don d'apercevoir nettement les êtres et les objets et de rendre l'impression directe qu'il en a reçue, sans y rien mêler qui vienne d'ailleurs. »

On a dit qu'en littérature le maître d'Art-Roë,

c'était Prosper Mérimée. Je n'en sais rien. Mérimée fuyait avec terreur le panache romantique, visait à la brièveté, à la sécheresse du style, Pourtant, de quelles couleurs ne revêt-il pas, à son insu peut-être, tant sa faculté de sentir était vive, la phrase claire, mais mouvementée, passionnée, de ses récits historiques, de ses romans et de ses drames 1... De même, Art-Roë ne recherche pas l'étincelle de l'épithète rare. Mais, dans ses descriptions de troupes à l'arrêt, ou en manœuvres, ou à la caserne, l'air circule largement, ainsi que la lumière, et les parures de ses décors s'adaptent toujours à l'humeur de ses personnages et à leurs évolutions. Il savait voir et peindre, choisir les nuances exactes, susceptibles de rendre fidèlement, dans la réalité de l'heure, la vie fugitive qui souveat s'ignore belle en ses frémissements. Cependant, il est vrai que. loin de surcharger ses tableaux des ressources de sa palette, il s'appliquait à n'employer de toutes ses expressions que la plus discrète, la plus sobre.

Lisez, par exemple, dans Mon Régiment russe, ce récit de voyage si alertement brossé, amusant pour les yeux, agréable à l'esprit qui découvre un horizon nouveau : « Berditchev s'étale sous le déluge, s'enfonce dans le cloaque. C'est la capitale des Juifs, le foyer où pullule leur race prolifique. Des Juifs donc, leurs longs caftans, leurs barbes en tire-bouchons, leurs casquettes et leurs cadenettes ; des

maisons lourdes et basses, des boutiques souterraiaes. Sur l'une d'elles une enseigne française : Madame Caroline. Chapeaux des dames. Modes de Paris. Tout à coup je me souviens. C'est le pays de V Etrangère... BaAzdiC I... Derrière la barrière du péage, rien que la chaussée droite, traversant la crotte illimitée ; une diligence, mouvant échafaudage de Juifs entassés. Un village enfin, des chaumières gauches et tortues, humbles sous le chaume, et qui semblent des cachettes pratiquées dans des meules de paille. L'église debout sur la hauteur, blanche avec des dômes verts, tache de couleur où les yeux se reposent, où le cœur se reprend... Le champ de manœuvre est inondé de lumière et de chaleur. De loin, les cosaques apparaissent comme une ligne noire et rouge hérissée de hachures qui sont leurs carabines portées en sautoir, cachées dans des fourreaux de poil de mouton. De près, leur alignement ne paraît plus irréprochable. Mais chacun d'eux, sous son costume oriental et ses armes de prix, semble un chevalier servant pour son plaisir ou pour l'honneur de sa maison ...»

Vous avouerez, après avoir lu cette page, qui n'est pas isolée, qu'Art-Roë n'est pas un écrivain dépourvu de pinceau et de palette. L'espace m'est trop mesuré ici pour qu'il me soit possible d'analyser toute la production littéraire d'Art-Roë, de citer même le titre de ses romans, de ses nouvelles, de ses notes sur l'armée. Mais lisez encore cette

nouvelle, Baruch, et yous verrez par quel procédé loyal d'historien et d'artiste, en n'employant que les mots indispensables, l'auteur parvient, avec une apparence de simplicité, à évoquer toute une époque, à restituer dans le cadre charmant d'une industrieuse cité d'autrefois le dessin d'une rue ouvrière, jusqu'au parfum d'un humble intérieur, et là, sous un ciel de silence et de méditation, il nous montre tout à coup, au milieu de gens simples qui déjà nous semblent familiers, l'attachante et dramatique figure de Baruch Spinoza.

... Maintenant, je veux, non sans trembler d'une piété profonde, je vous assure, dire simplement, moi aussi, mais en toute leur beauté qu'aucune autre n'égale, les derniers jours du lieutenant-colonel d'artillerie Patrice Mahon. Homme de guerre et homme de lettres, il fut alors le maître vrai dont on écoute avec admiration à travers toutes ses œuvres vibrer l'âme jeune et pure. Il sut, au moment de la sublime épreuve, manifester d'une façon très personnelle son caractère d'homme d'action et de pensée, dès qu'il eut devant lui le barbare.

C'était en août igi^» dans les Vosges, au col de Sainte-Marie-aux-Mines, près de Wysembach. Wysembach est un joli village montagnard et forestier, situé dans l'arrondissement de Saint-Dié, non loin de cet aimable bourg de Saales, dont le maire a été fusillé par les Allemands. Tout ce pays

de granit rose et de vertes sapinières est aujourd'hui ravagé, mis à feu et à sang par la fureur du Boche.

Patrice Mahon avait déjà essayé deux fois de sauver le col de Sainte-Marie-aux-Mines : d'abord, en demandant à y aller de sa personne, alors qu'il aurait dû rester à Saaleâ, avec l'état-major ; puis, en s'élançant au-devant de nos troupes d'infanterie qui, surprises parTefiTroyable mitraille, se retiraient en désordre sur ses batteries, et qu'il avait un moment réussi à ramener à l'attaque. Une troisième fois il se dévoua, mais hélas î selon les termes de l'ordre du jour de l'armée, « en se faisant tuer sur ses pièces pour donner l'exemple et empêcher un recul précipité » .

Il ne dit pas tout, cet ordre du jour. Il laisse deviner à peine la vérité très belle, que voici.

Sur la route qui, depuis le col de Sainte-Marie, descend la montagne à travers la forêt, Mahon dirigeait des troupes, composées surtout de réservistes, qui n'étaient revenus à leurs pièces que depuis une semaine. La mitraille ennemie faisait rage. INos troupes fléchirent, et non sans désarroi abandonnèrent le u terrain impossible à tenir ». Mahon, cependant, n'avait pas perdu son sang-froid. Il voulut de la résistance, malgré tout, et il refusa de reculer. Son suprême geste fut alors sublime de courage et de sacrifice. Il descendit de cheval : hautain, les bras croisés, il se plaça contre la

bouche de l'un de ses canons, et il regarda Tennèmi, en attendant la mort. La mort ne se fit pas attendre. Quatre officiers, auprès de lui, avaient imité son exemple : le capitaine Doridot, qui fut fait prisonnier, blessé, amputé de ]a main droite ; les lieutenants Roger, Michel, Nyeegard, tous les trois portés disparus.

Où repose Art-Roë ? Le lendemain du combat, on l'a vu sur la lisière de la forêt, de l'autre côté du fossé de la route, étendu dans l'herbe, la tête nue, les bras en croix. Déjà il était dépouillé de ses papiers, bijoux, armes et décorations. Il reposa longtemps, longtemps, entre les lignes françaises et allemandes, dans un endroit très découvert où, malgré le danger incessant, ont essayé en vain de s'aventurer des officiers, désireux de retrouver leur chef et de l'emporter en automobile...

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