‹ Parmi les vivants et les mortsChapitre 3 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Dans le parc de Champrosay. — Tartarin sur les Alpes. — Deux éditeui's : Alphonse Lemerre et Guillaume. — La Commune. — Une belle édition de Fromont jeune et Risler aîné. — La Librairie Dentu. — Les débuts de Maurice Barrés. — Le temps d un homme de lettres.

Unjeudi, ainsi qu'Alphonse Daudet m'y avait engagé, la première fois que j'eus le si grand honneur de le voir, je me rendis à sa campagne de Champrosay, qui naguère avait appartenu au peintre Eugène Delacroix. TS'étant pas au courant des usages, j'y arrivai de trop bonne heure, après midi. Pour ne pas me déconcerter dans mes intentions déjà si timides, Alphonse Daudet m'ayait laissé accomplir à mon gré mon petit voyage sur le réseau de Lyon... Arrivé à la maison de campagne, je tremblais beaucoup. Je sonnai doucement à la grille. Une servante vint m'ouvrir. Je traversai une cour, puis la maison silencieuse, et au milieu d'un parc qui descendait jusqu'à la Seine, je trouvai le maître assis sur un banc.

Ses yeux de myope, derrière les verres du lorgnon, pétillèrent à ma vue, et ses larges lèvres éclatèrent, comme un fruit qui s'ouvre, en un rire de sympathie. Que j'étais ému de me sentir là. tout seul, au sein des taillis touffus, dans l'inti-

mité de ce dieu de mon pays, que j'admirais pour sa vaillance an travail, pour son endurance dans la douleur!... Car, depuis quelques années, un mal impitoyable l'enveloppait de cruelles entraves, sans qu'il eût perdu rien de sa force ni de sa grâce. J'eus la curiosité, que naturellement il comprit non indiscrète, mais pieuse, de savoir les circonstances vraies de la misère qui l'avait si stupidement frappé.

Et je Tentends encore me répondre de sa voix musicale :

— Voilà, mon petit. La catastrophe s'est produite subitement un soir, ici même. Mon fds Léon venait de passer son examen du baccalauréat. Pour fêter son succès, nous avions décidé de nous en aller tous les deuK à pied, comme des chemineaux, jusqu'à Lyon. Nous aurions voyagé à notre fantaisie, les guêtres aux mollets, la besace sur le dos, nous arrêtant en de vieilles auberges, après avoir bien admiré nos beaux paysages de France. Nous devions partir le lendemain matin : nos provisions, notre équipement, tout était prêt. Quelle joie !...

— Et ce soir-là ?

— Oui, je jouais au ballon avec les enfants dans une de ces allées, devant la terrasse, lorsque tout à coup je fis une chute. ,Je crus avoir fait un faux pas, et je me disposais à me relever. Hélas ! ce me fut impossible. J'étais foudroyé... Et depuis lors, je marche avec cette canne au bout caoutchouté.

Ce n'est pas drôle... Enfin, il y a des malheurs plus grands... Allons, donnez-moi votre bras, mon petit. Nous ferons un tour dans le parc...

Après une courte promenade, Alphonse Daudet m'invita à m asseoir de nouveau sur un banc. Bientôt, derrière nous, un pas intrépide résonna sur le gravier, descendit vers nous. Daudet ne se déraogeait pas, toujours parlant de sa voix musicale, tra-^ant sur le sable avec le bout de sa canne des rouds et des barres.

Mais, au milieu du silence des jeunes arbres trempés de soleil, une voix joyeuse retentit :

— Bonjour, mon cher maître ! Comment allezvous .^

— Oh ! quelle surprise î. . . Que vous avez bien fait!...

Congratulations d'usage. Daudet me présente à ce visiteur, qui était de belle et forte taille : Alphonse Lemerre, l'éditeur du passage Choiseul. D'abord, celui-ci reste debout, exubérant de gestes et de paroles, et j'aime tout de suite sa bonhomie, son air de gai conquérant. On dirait un Méridional. A la vérité, Lemerre est Normand. Une barbe drue, grisonnante, encadre son visage sanguin, éclairé par des yeux bleus qui rient toujours.

Lemerre consent à s'asseoir auprès de nous. Daudet, sur un ton de plaisanterie, s'écrie :

— Beaume, profitez de l'occasion. Faites la cour à ce prince de la librairie.

AU PATS DES LETTRES ni

— Un prince, c'est trop dire, réplique Lemerre. Un commerçant de bonne volonté, ça suffît bien.

Il se tourne vers moi, et sérieux, paternel, il ajoute :

— Chez moi, comme chez tous les éditeurs, on reçoit beaucoup de manuscrits, trop de mauvais. Apportez-m'en un qui réponde à mes goûts. L'éditeur que je suis ne demandera pas mieux que de vous retenir. Je vous assure même que je recherche, comme tous mes confrères, les jeunes auteurs qui promettent un bel avenir.

Impossible, certes, de se montrer plus aimable. Lemerre en ce moment-là pouvait avoir une soixantaine d'années. Il était maire de Ville-d'Avray, où il reçut un jour de son voisin Gambetta, qui y possédait les Jardies, l'ancien pavillon de Balzac, ces quelques mots qu'il rappelait souvent :» Je félicite Coppée et Sully d'habiter un temple, le Temple de l'art, dont je serais heureux d'être le portier. » Et Lemerre ajoutait : « Moi, j'ai ce bonheur.»

Cependant, des amis, des familiers, arrivèrent. L'un d'eux, qui vit encore, Dieu merci, vaillant et alerte, était un des plus intimes du maître : Gonzague Privât, à qui est dédié Fromoni jeune et Risler aîné. Flaira- t-il en moi l'air de son pays natal .^ A cause de mon terrible accent du Midi, il n'aurait pas eu grand mérite. Ou bien conçut-il quelque compassion pour la timidité où il me

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voyait entravé ? Il vint à moi doucement, me parla de notre Languedoc, des paysages si variés de l'Hérault, des Cévennes, de la mer. Il me fut possible ainsi, en remuant un peu la langue, de me reposer de ma contrainte. On m'avait fourré dans un de ces fauteuils d'osier à guérite, où se réfugient les convalescents, et Alphonse Daudet lui-même, pour me taquiner sans doute, m'avait engagé à accepter cet instrument de nonchalance.

La causerie al lait allègrement à droite et à gauche, dansdes milieux littéraires et journalistiques. Quelqu'un nousappritqu'unjournaliste, non embarrassé d'un nombreux bagage de littérature, était devenu le directeur d'un canard très fameux, parce qu'il avait tous les matins soigné avec zèle les cors aux pieds de son prédécesseur. Je vous demande si l'on riait !...

La soirée s'achevait dans une sérénité exquise, au milieu de la verte campagne quedepuis le matin chauffait la lumière de juillet. Le soleil se couchait très loin, dans une splendeur d'incendie rouge. Le parfum de fleurs choisies se mêlait à l'odeur pénétrante, un peu amère, des arbres du parc et des vergers du voisinage.

Naturellement, la table fut longue, ce soir-là, dans la maison de Champrosay. Alphonse Daudet régnait au milieu *, mes regards ne le quittaient pas. Chacun des convives, d'ailleurs, se tournait vers lui comme vers le foyer toujours jeune d'où

AU PATS OES I,ETTRES 78

ravnnnniont I intelligence et la bonté. 11 dem^^nrait simple toujours.

On parla d'un séjour de vacances que le maître avait passédans les montagnes, du coté d'Annecy, jecrois. Là, il avait écrit son volume, Tartarinsiir les Alpes. Et je le vois encore gesticulant avec sa verve de mime admirable, avouant quedansce pays de baigneurs et de touristes l'avait excédé la curiosité stupidc des gens qui voulaient avoir, au moins une fois, aperçu Alphonse Daudet, et que, pour échapper à cette indiscrétion tenace, il se promenait le plus souvent en voiture, et qu'il était obligé de se dissimuler sous le toit frêle d'un en-tout-cas.

A propos de Lamartine, qui en ce moment-là, dans le fracas du tam-tam des décadents, paraissait oublié, il eut ce mot : « Il y a des nuages qui passent de temps à autre devant les plus belles gloires. »

Je ne disais pas grand'chose; même rien du tout. Je n'était pas le seul. A ma gauche, un monsieur qui avait une barbe énorme couleur de châtaigne, une grosse tête de brave homme sur de robustes épaules, se montrait intimidé peut-être davantage. Et cela me consolait un peu. Il mangeait d'un grand appétit, buvait sec, et me servait obligeamment à boire. Evidemment, ce n'était pas un sot, puisque Alphonse Daudet lui faisait l'honneur de le recevoir à sa table. Mais qui donc était ce personnage ?

Quand on fut réuni dans le salon pour prendre

"jli PARMI LES VIVANTS ET LES MORTS

le café, je rejoignis furtivement Gonzague Privât dans une petite pièce voisine qui se trouva être le cabinet de travail. Gonzague Privât feuilletait un livre. Je l'interrogeai sur le personnage inconnu.

— Gomment ! me répondit-il. Vous ne savez pas que c'est Guillaume, l'éditeur !

— Celui qui édite de si magnifiques ouvrages illustrés, le Tar tarin sur les Alpes de Daudet, le Matelot de Pierre Loti ?

— Celui-là même.

— Deux éditeurs dans une même soirée, quelle chance I

Pourtant, il ne fallait pas manquer le train de Paris, le dernier. Nous prîmes congé. Un peu essoufflés par une course hâtive sur la route qui tout droit s'en va franchir la Seine, nous arrivâmes juste à temps sur le quai de la petite gare de Ris-Orangis. Tl y avait de l'orage dans l'air. Mais, bah ! on ne pensait plus aux choses vulgaires de ce monde.

Les trains, à cette époque, n'avaient pas de wagons à couloir. Aussi, bien enfermés chez nous, dans un compartiment de première, nous bavardons sans cesse jusqu'à Paris, en bons et gais compagnons. Je revois dans son coin Alphonse Lemerre fumant un gros cigare. Prince sans prétention, il dirigeait, soulevait à chaque instant la conversation. Nous parlions de la guerre (1870). Depuis notre défaite, une année ne s'écoulait pas sans qu'en

ai: pays oes i.kttuf.s -yô

France nous n'eussions à subir quelque provocation du Bocho. Et j'entends Lemerre, largement reposé sur les coussins, nous raconter quelques épisodes du Siège et de la Commune.

" — Mais ! s'écria-t-il, les pauvres et les riches, les bourgeois et les ouvriers, nous avons tous été des communards ! On reprochait au gouvernement -de la Défense de ne faire que des proclamations. On avait l'impatience d'effectuer enfin ces sorties que l'on promettait toujours en vain, et devant des tergiversations qui nous semblaient des lâchetés, l'indignation gagnait les plus pacifiques. Ce n'est que plus tard, devant les atrocités et les sottises de la Commune, que nous, les bourgeois de Paris, nous avons refusé de marcher avec elle... N'empêche que, vêtu en moblot, je veillai sur les fortifs par des froids terribles...

Et Lemerre riait... Et la pluie sur le pavé de Paris tombait à torrents ..

La prochaine fois que je revis Alphonse Daudet, rue de Bellechasse, un dimanche d'automne, je lui parlai à brùle-pourpoint d'un mien ami qui n'était pas heureux. Cet ami, un artiste de mérite, avait illustré pas mal d'ouvrages de Jules Verne et quelques romans de Ferdinand Fabre, lequel était brouillé avec Daudet. Sans que j'eusse la peine d'insister, Daudet me répondit tranquillement :

— Priez votre ami de venir ici un dimanche et de m'apporter quelques-uns de ses meilleurs des-

sins J'aurai peutclre quelque chose à lui proposer.

Mon ami ne se fit pas prier deux fois, vous l'entendez bien. Et il ne soupçonnait pas que j'aurais parlé de lui au maître. Trois semaines plus tard, il traitait avec une grande librairie pour illustrer une belle édition de Fromont jeune et Risler aîné. 11 reçut d'assez nombreux billets de mille. Ce que Daudet était content !... Je vous demande si aujourd'hui on rencontre beaucoup de ces faiseurs de miracles... Quant à moi, je n ai jamais eu le moindre exemplaire de cette édition.

Je vous ai déjà dit que j'avais eu peur de Paris à plusieurs reprises. Cependant, en mars 1889, l'année de l'Exposition, j'obtins à la préfecture un modeste emploi me permettant de vivre dans la grande ville. Et je vins pour toujours me fnêler à la bataille littéraire.

Le premier soir, vers cinq heures, je me rendis place de Valois, près du Palais-Royal, à la librairie Dentu. De chez moi. de mon coin de province lointaine, j'avais envoyé chez Dentu le manuscrit d'un roman, Lirette. Avais-je donc l'espoir qu'on voudrait bien me lire seulement, moi, inconnu, dans une librairie parisienne ? Mais oui, j'avais cette illusion, A tout âge on est fou ; bien plus quand on est jeune. (A la vérité, j'avais déjà publié un

romau dans une librairie de la place des Vosges. Je raconterai son histoire, quand je parlerai de Léon Cladel.)

Cette place de Valois, autrefois si riche, seigneuriale, n'est aujourd'hui occupée que par des commerçants. Pavée de grosses pierres qui ont souvent tordu mes pieds, elle sent, au cœur de Paris, la profonde province. Ce ne fut pas sans émotion que, au-dessus d'un perron de plusieurs marches, j'entrai par la porte vitrée, ancienne mais un peu sale. A droite, il y avait le guichet de la caisse, la plaque de cuivre où jamais sans doute je n'apposerais ma signature sur un morceau de papier. Et tout de suite un étroit et raide escalier qui dans la pénombre conduisait à un palier presque noir, meublé d'un divan à velours écarlate.

Sur ce palier donnait une large porte à deux battants, une porte de chapelle, que je n'eus pas le courage d'ouvrir. Je tremblais comme un voleur. Comptant qu'un employé quelconque finirait bien par passer dans cette ombre, je m'assis sur le divan trop bas et trop moelleux, patapouf !...

Enfin, un garçon de bureau sortit d'une tenture. Comme il s'étonnait de me trouver là, sur ce paher où jamais ne s'arrêtait personne, il m'interrogea d'un ton rogue :

— Qui demandez-vous ?

— Ma foi, Monsieur, je n'en sais rien il'undes directeurs de la maison.

rb l'AHMI LES VIV.VMS ET LES MORTS

— On ne les voit pas.

— Diable!

— Non, non... Pas comme ça !... Vous ave/î un rendez-vous ?

— Non, Monsieur.

— Eh bien 1 vous pouvez toujours vous adresser à M. Emile Faure.

— M. Emile Faure, qui est-ce ?

— Le secrétaire général, parbleu!... Entrez-là, tenez !

Il ouvrit un des battants silencieux de la lar^e porte de chapelle. Et timide, frémissant de honte, d'autant plus que je me trouvais tout à coup dans une spacieuse pièce bien éclairée, devant une compagnie de sept ou huit solliciteurs des deux sexes, j'entrai lentement, sans bruit, m'arrêtant à chaque pas, tournant comme un imbécile mon chapeau entre les doigts.

Cependant, là-bas, auprès de la fenêtre, il y avait un grand bureau-ministre, tout recouvert de livres frais, de lettres, d'épreuves d'imprimerie ; et à ce bureau un bon homme très doux, souriant, assez vieux, et qui m'inspira immédiatement confiance, avec sa grosse ligure poupine et rouge sous une crinière romantique de cheveux blancs.

Ce bonhomme, c'était Emile Faure, la secrétaire général. Depuis quarante ans, il était habitué à voir les jeunes auteurs venir à lui en prières, et souvent comme à un confesseur, lui raconter leurs

l'A^S 1)1.^ l.lillHI-.S

misères et leurs espérances i A lui seul, il constituait eu quelque manière le rempart susceptible de protéger les maîtres de la maison des obsessions d'un monde très varié de romanciers, de poètes et d'historiens. C'est lui qui était chargé de la redoutable mission de lire les manuscrits et de décider de leur sort. Que d'heureux, surtout que de malheureux, malgré lui, ce brave iiomme avait faits ! A ce dur métier, ô prodige ! il ne s'était pas • endurci. Au contraire. Sachant quel prix un auteur attache légitimement à son œuvre, puisqu'il lui a donné, à cette œuvre, bonneou mauvaise, le meilleur de son temps et de son âme, Emile Faure s'émouvait d'une pitié véritable envers les débutants, parlicuhèrement envers les plusjeunesjes plus naïfs, que les recherches diaboliques de la gloire poussent si fréquemment dans l'infortune.

Tandis que j'hésitais encore, seul au milieu de la vaste pièce, Emile Faure m'appela d'un signe. Et je regardai mieux, dans la blanche lueur du soir, ce grand-père vénérable et bon, qui me disait :

— Que désirez-vous. Monsieur ?

— Parler à l'un des directeurs de la maison.

— Ils sont très occupés. Vous voyez tous les visiteurs qui attendent leur tour d'audience. Je ne crois pas qu'ils aient le temps de vous entendre ce soir.

— N'impoîie. C'est une chance à courir.

8o PARMI LES VIVANTS ET LES MORTS

— Bien. S'il vous plaît d'attendre aussi, je n'y vois aucun inconvénient. Asseyez-vous !...

Un siège restait libre, un fauteuil de velours écarlate, — Técarlate régnait dans la maison, — tout au fond de la pièce, sous un nuage d'ombre. De nouveau, patapouf ! je m'enfonçai au creux de ce fauteuil. Du moins, je pus à mon aise observer mes compagnons de supplice et goûter un peu de l'atmosphère d'une librairie. Déjà, à cette époque, il y avait sur le chantier littéraire autant de femmes que d'hommes, et de tous les âges, et de tous les accents. Ce soir, le côté des femmes avait exagéré. Chacun de ces solliciteurs, serrant sur ses genoux un volumineux portefeuille ou un paquet artistement ficelé, soupirait de fatigue à tour de rôle.

Depuis combien de temps étaient-ils là, condamnés à patienter? Depuis trois ou quatre heures. La porte du cabinet directorial, qui se trouvait dans une pénombre, et protégée par une tenture de velours écarlate, en face d'Emile Faure, ne s'ouvrait que très rarement. En effet, une fois que l'un des solliciteurs avait eu le privilège de s'introduire chez les patrons, c'était fini ; on ne le voyait plus. Il quittait ces lieux divins par une autre porte, donnant sur le palier obscur.

Ce soir-là, je dus, bien après sept heures, m'en retourner bredouille chez moi. Je revins les soirs suivants. Pour rien. Comment me serais-je fâché? Les éditeurs sont des princes.

AU PAYS DES LETTRES 8l

Je n'étais jamais seul à monter la garde. Je revoyais souvent les mêmes visages, et sur les mêmes genoux des paquets différents quelquefois. D'ailleurs, j'eus l'avantage de faire la complète connaissance du souriant cerbère qui défendait le bureau directorial.

Drôle de figure que ce cerbère. De moyenne taille, un peu lourde, il se remuait constamment sur son léger fauteuil au siège de paille. Non sans gracieuseté, il ébouriffait à chaque instant entre ses doigts sa léonine chevelure, ou d'un coup violent de sa tête ronde il la rejetait en arrière. Dans sa bouche édentée, entre ses lèvres épaisses, il roulait sa langue comne une praline, lorsqu'il parlait; mais il en déposait le bout très rouge au coin des lèvres, . lorsqu'il écrivait. Sur son nez gros, enflé comme une figue-fleur, il portait, tout à fait sur l'extrémité, un lorgnon frémissant d'allégresse, et qui à chaque frétillement semblait près de choir : s'il lisait un papier, il lisait par-dessous les verres ; s'il causait avec quelqu'un de ses visiteurs, il le regardait pardessus. De sorte que je me demande à quoi pouvait bien lui servir ce lorgnon.

Emile Faure voyait tant de personnes dans une seule journée qu'il confondait tranquillement les auteurs et leurs ouvrages, prenant un poète pour un historien, un romancier pour un critique. Il ne me reconnut qu'après ma cinquième visite, d'ailleurs aussi vaine que les précédentes. J'avais

pris possession Je mon emploi à la Préfecture. De longtemps il me fut impossible de retourner à la librairie Denln.

Enfin, un soir, je me rendis place de Valois. Par extraordinaire, il n'y avait pas grand monde dans le salon d'attente. Emile Faure ne me reconnut pas tout d'abord,

— C'est moi, lui dis-je, qui vous écrivais de Pézenas.

— Ah ! oui, de Pézenas !... Tenez, justement, j'ai quelque chose pour vous.

Il se leva, non sans quelque malaise, là ta les paperasses de son bureau, parmi lesquelles je vis sur un paquet s'étaler mon écriture au crayon bleu. A son geste confus, je compris que mon manuscrit était refusé. On ne prenait pas de précautions chez Dentu. Mes jambes fléchirent une seconde, comme si j'eusse reçu un coup de bâton sur les mollets.

— Voilà, murmura-t-il. Je regrette beaucoup d'avoir à vous remettre votre ouvrage... Vous comprenez, vous êtes un incomiu. Ces messieurs ne croient pas que votre roman puisse se A^endre assez pour couvrir les frais de sa fabrication.

— Tant pis !... Tant pis !...

— Ah ! cher Monsieur, il y a sur le marché trop de romans parisiens. Si vous nous aviez présenté un roman provincial... Ce genre-là se vend beaucoup maintenant. . .

Je demeurai abasourdi devant la figure béate d'Emile Faure, qui tout à coup avait cessé de parler. Enfin, je protestai :

— Mais... vous faites erreur !

— Non. C'est bien votre paquet. Voyons : Georges Beaume... Heu !... parfaitement.

— C'est un roman provincial que je vous ai présenté là.

— Vous croyez ?

— Sije n'ai pas d'autre mérite, j'ai au moins celui d'être informe du sujet de mon roman.

— Possible !.. Puisque vous l'affirmez... Alors, c'est moi qui me trompe... Pourtant, ces messieurs m'ont bien mentionné votre nom, de Pézenas.

— Oui, Pézenas, c'est certain. Il est également certain que mon paquet n'a pas été déficelé.

— Oh ! Monsieur, je vous assure... j'aurais été si heureux !... Enfin, voyons un peu...

Mon paquet sous le bras, il disparut dans le cabinet directorial. J'entendis une scène de tempête, plusieurs voix agacées congédiant en chœur ce pauvre secrétaire général, qui revint en désarroi jusqu'à sa table.

— Non, je ne me trompais pas. C'est de la province, possible. Mais il y a province et province.

— Laquelle plaît au public?. .. Est-ce que vous le savez P

~ Non, voilà... Ces messieurs désirent pour

l'instant ralentir la fabrication. Trop de traités, trop de mises en vente ! . . .

— - Bon. Je m'en vais. Au revoir...

Emile Faure me serra chaleureusement la main ; et soulagé de la corvée pénible que lui imposait sa fonction, il ne me laissa qu'à la porte. Mais brusquement il se retourna sur le seuil, me suivit dans l'ombre du palier. Là, il me souffla d'une voix précipitée :

— Un conseil., voulez-vous?

— Certes !

— Vous n'arriverez ici à un bon résultat que si d'abord une revue ou un journal de Paris publie votre roman. Vous êtes un inconnu pour ces messieurs, vous le resterez éternellement. Ils ne lisent pas les manuscrits. Quant à moi, je ne leur inspire plus grande confiance, depuis que certains volumes que j'avais choisis ne se sont pas vendus du tout. Alors, si un journal publie votre ouvrage, c'est une garantie pour eux que l'ouvrage est digne d'intérêt.

— Et. .. n'importe quel journal ?

— N'importe lequel. Au revoir... Ah ! vous savez, ne dites à personne que je vous ai renseigné.

— N'ayez pas peur.

Très bien, ce renseignement. Mais à quel journal m'adresser ? Devrais-je, mon paquet sous le bras, perdre mon temps à faire le tour de la presse ?. . . Je tâtai cependant quelques journaux.

Tous étaient pleins, comme l'autobus Madeleine- Bastille. Je m'arrêtai devant une feuille qui alentour des fêtes du centenaire de Voltaire avait mené un certain tapage et qui naturellement portait le titre de Voltaire. Maurice Barrés y débutait par de légères et malicieuses chroniques, que tout le monde d'ailleurs avait remarquées. Deux raisons m'engageaient à tenter dans ce journal une démarche. D'abord, en ce 1889, il n'était pas riche, et par conséquent, je pensais qu'il devait être accessible à un inconnu ne cherchant pas la fortune, mais la gloire. Ensuite, son directeur, M. Lafîtte, était de Cette, donc mon compatriote. Je n'avais pas encore éprouvé que ce ne sont pas les compatriotes qui aident avec le plus d'empressement et de franchise, dans n'importe quel chantier du travail, un apprenti sans expérience.

Je découvris aisément, parmi mes relations du Bas-Languedoc, le plus sérieux des parrains auprès de M. Lafitte, un banquier de qui la destinée du Voltaire dépendait un peu. Un mot de lui me facilita l'accès du journal. Le Voltaire demeurait alors rue Chauchat, près de l'hôtel Drouot. Je revois encore sa grande porte cochère, son large escalier, puis au premier étage, l'antichambre assez sombre où les solliciteurs se morfondaient comme des paysans dans une gare, sous la surveillance d'un garçon de bureau qui affectait envers tous un mépris de magistrat triste.

Un soir, je fus mis en présence du seigneur Lafitte, un gros homme barbu, très brun, d'une aménité charmante, de manières excessivement calmes. Il ne ressemblait pas du tout au type classique du pétulant méridional, dont quelques sots. ont créé la légende.

— Vous êtes donc de Pézenas, Monsieur ? me demanda-t-i!,

— Oui. Monsieur.

— Ah î il y a longtemps que j'ai vu cette jolie vieille ville dans ses jardins, sous ses platanes, et que j'y ai fait un excellent dîner.

Brusquement, il désigna du doigt le manuscrit que je serrais sur mes genoux, et me dit :

— Alors, vous m'apportez quelque chose*?

— Oui, Monsieur, un roman. Je serais très heureux de le publier dans le Voltaire.

— 11 est intitulé P

— Lirelte.

— Lirette? C'est un nom ? Drôle de nom !... Et de quoi s'agit-il là dedans ?

— Justement de votre pays : de Cette.

— Ah I Ah 1... Je serais curieux de le lire.

— C'est l'histoire d un jeune ménage.

— Ah ! Ah ! ... Chaste au moins ?... Mou journal doit être mis sans inconvénient sur toutes les tables de famille. Vous savez, nous sommes lus principalement par les familles bourgeoises, les plus honorables de France.

AL PAYS DES LETTllES 87

— Ne craignez rien, Monsieur.

— = Combien de lignes ?

— Sept à huit mille.

— Oui, je vois. Bien, bien I... Et les conditions ? Vous savez, nous ne payons pas très cher, surtout pour un début. Et puis, nous allons faire un lancement, de larges sacrifices. Vous serez répandu à plus de deux millions d'exemplaires en France et à l'étranger. Alors, vos conditions P

— Mes conditions seront les vôtres, celles que vous faites d'habitude.

— Heu I... Cela dépend. Il n'y a pas d'habitude. Si vous étiez un auteur connu, je vous offrirais six, huit sous la ligne. Mais vous êtes un inconnu... Dame !

Il s'emberlificota un peu dans ses explications, trahissant son anxiété d'homme d'affaires, son désir de m'écorcher le plus doucement possible. Pour moi, la publication dans son rez-de-chaussée m'intéressait uniquement, parce quej'y voyais la certitude, selon les conseils d'Emile Faure, de la publication en librairie.

— Enfin, Monsieur ! conclut le directeur du Voltaire, s'apercevant sans doute que je l'avais occupé trop longtemps, il faut d'abord que mon comité de lecture prenne connaissance de votre ouvrage. Revenez dans quinze jours.

Et le gros homme à barbe noire se leva. Bien que je fusse interloqué par sa prestesse subite, je

partis content de lui avoir laissé mon manuscrit et d'emporter une espérance.

Quinze jours après, Je revins à sa porte. Ce brave Lafitte ne se souvenait seulement plus de moi. Enfin, après trois visites, il me fut permis de m'entretenir de nouveau avec lui. Tout de suite je devinai que ni lui ni son comité de lecture n'avaient déficelé mon paquet. (Ah ! ces fameux comités de lecture ! Que de fois les ai-je entendu mentionner, dans les journaux et dans les librairies !... Je ne les ai jamais vus.)

— Ah ! bien, me dit Lafitte. C'est vous. Monsieur, heu !... de Pézenas ?

— Oui, Monsieur.

— Votre roman est intitulé P

— Llreite.

— C'est juste. J'avais oublié.,. Tant d'affaires ! Notre lancement... Bien. J'y suis. Lirette... Paysages de Cette, n'est-ce pas ') L'histoire d'un jeune ménage P

—r Parfaitement. Vous l'avez lu ?

— Oui, Monsieur. Roman convenable, oui... Chaste. Vous êtes bien de cet avis ?

— Oui, Monsieur.

— Eh bien ! je le publierai.

— Ah !... Oh !... Ah !...

Je crois que l'émotion m'étrangla. Sot que j'étais !... Dans ma joie naïve, je me livrais aux caprices de l'homme d'affaires, qui repartit :

AL PATS DES LETlRliS 89

— Voici mes coiiditioiis. Oh I pas élevées, vous comprenez. Je ne peux vous payer que cinq centimes la ligne.

— Cinq centimes !

Cette fois, je m'efforçai de paraître surpris. Au fond, j'étais enchanté. Le vieux renard, que ne trompait pas la comédie dema stupéfaction, ajouta:

— Combien croyez-vous donc qu'un journal soit disposé à vous donner.^ C'est déjà joli que le Voltaire consente à publier l'œuvre d'un débutant. Est-ce que votre Lireite intéressera seulement mes lecteurs ")

— Je l'espère.

— Oui, parbleu, vous qui êtes l'auteur, vous n'avez que des illusions. Mais moi, j'ai le droit, le devoir de me méfier.. . Eh bien ! acceptez-vous les cinq centimes .^

Lafitte passa ses gros doigts, comme les dents d'un râteau, dans la brousse de ses cheveux noirs, ralluma pour la cinquième fois son cigare de Crésus, et je pressentis qu'il avait autre chose de scabreux à m 'annoncer.

— Ce n'est pas tout, dit-il. J'ai ici deux journaux.

— Lesquels P

— Le Voltaire et le Chasseur. . . Oh ! le Chasseur, un succédané qui n'est qu'une simple feuille de publicité. Je vous paierai en même temps pour l'un et pour l'autre.

go PARMI LES AIVANTS ET LES MORTS

— Gela l'era dix ceotimes.

— Non, pardon !.. . Pour les deux à la fois cinq centimes... Voyons, voyons, vous ne voudriez pas...

— Ça fait pourtant deux publications différentes.

— Oui et non. Le Chasseur n'existe en quelque sorte pas.

— Bon. Je me résigne.

— Ce n'est pas tout. Il faudra que vous donniez à votre roman deux titres différents.

— Le public ne comprendra rien à cette différence de titres. Il sera surpris.

— Non. Il est habitué à ça, D'ailleurs, il ne lit pas les romans. Je ne sais vraiment pas pourquoi nous en mettons au rez-de-chaussée... Hein !... Quoi ! .. oui, ça tient de la place.

— Enfin, à moi, ça m'est égal, la question des titres. Mais à mon éditeur ?

— Bah ! votre éditeur ! Est-ce qu'il s'en apercevra ?

— Peut-être. En tout cas, la loyauté m'impose lobligation de l'en informer. Il faut que je lui en demande l'autorisation.

— Si vous voulez !... Mais soyez ici, avec cette autorisation, demain soir au plus tard...

Lafitte me regardait fixement, avec un grand air d'autorité. Je me levai, assez confus, en lui donnant à tout hasard la promesse qu'il exigeait.

Le lendemain soir, dès la sortie de-mon bureau, je courus place de Valois. Naturellement, le salon

d'attente était rempli de solliciteurs Dans l'escalier, je croisai un homme encore jeune, qui très brun, petit et trapu, portait une barbe aussi volumineuse que sa chevelure, et qui braqua sur moi comme deux revolvers ses. yeux flamboyants. J'eus presque peur, sabre de bois ! Je reconnus pourtant en ce bonhomme grave le sâr Péladan, un compatriote, puisque citoyen de Nîmes.

Je trouvai Emile Faure assiégé par un bataillon de paperasses, et agacé par les coups réitérés du timbre directorial, qui l'appelaient brusquement. Une minute d'accalmie, il put écouter mon histoire. Et je vis à sa grimace, que mon histoire l'embarrassait beaucoup.

— Bizarre I bredouilla-t-il. Le même roman et deux titres, ces messieurs n'accepteront jamais.

— Demandez-leur toujours. Il paraît d'ailleurs

»que le Chasseur n'existe pas.

— Alors, je ne comprends rien à la fantaisie de M. Lafitte.

— Ni moi non plus. Tout ça est très compliqué. Quoiqu'il en soit, les journaux de Lafitte, parce qu'ils ne sont guère lus, ne peuvent porter aucun préjudice à la vente du volume.

— Peut-être... La vente d'un volume est pleine de mystères, jeune homme Et puis, les patrons ne consentiront pas à créer un précédent... Ma foi, je ne leur dirai rien. Je les indisposerais contre vous. . Tenez, essayez de rapporter ici votre ma-

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nuscrit. Puisqu'il a été reçu par un journal, c'est une garantie.

— Bon ! Je reprends mes démarches.

Me voilà courant rue Chauchat. Il était 7 heures. Après deux heures d'attente, sous le fardeau des" quelles Lafitte, je crois, comptait me réduire à sa merci, je pus enfin l'aborder. Il était agité d'impatience, dans la fièvre de ses occupations ; et le pire, c'est qu'il souffrait de la faim. Il m'accueillit d'un ton assez brutal :

— Ah ! c'est vous P.. . Eh bien! nous mettons les deux titres ?

— Hélas !non, Monsieur. L'éditeur ne consent pas...

— Ah ! diable ! C'est un drôle d'éditeur î Tant pis ! Vous m'avez fait perdre beaucoup de temps.

— Et moi ? Si j'avais pu soupçonner...

— Un homme de lettres a toujours trop de temps.

— Vous vous trompez, Monsieur, et mon ami de Cette ne sera pas content...

— Ah ! oui. c'est vrai... Que voulez-vous ? Cher Monsieur, excusez-moi. Je ne puis pas faire mieux.

Il était debout. Il ouvrit ses grands bras, pencha sa tête énorme sur sa poitrine, en me demandant grâce d'une voix si triste qu'à mon tour j'eus presque pitié de lui.

— Rendez-moi le manuscrit, soupirai-je.

— Ah ! mon Dieu !... Eu effet... Mais où est-il passé ?

Il chercha dans ses tiroirs, sur les chaises et en dessous, derrière une barricade de livres qui attendaient,intacts, leur expédition dans les boîtes des bouquinistes. Recherches vaines. Lafitte appela à l'aide son administrateur, ses rédacteurs, son garçon de bureau. Personne ne découvrit où était passée ma Lirette.

— Voyez-vous, Monsieur, me dit Lafitte en allongeant ses bras navrés sur sa redingote de croquemort, c'est mon secrétaire qui aura emporté le manuscrit... Revenez demain. .

Le lendemain, j'eus l'honneur de recevoir des mains du garçon de bureau mon roman, et dans quel état ! les feuillets déchirés, maculés de taches d'encre et de nicotine. Et je quittai pour la dernière fois ce Voltaire où débutait, sous le pseudonyme de Le Laitier^ chargé de rédiger « les Echos du Théâtre », Paul Gavault, hier directeur de rOdéon.

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