‹ Parmi les vivants et les mortsChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Louise Michel, fée de la Commune, et son roman. — Catulle Mendès. — Mon entrée chez les patrons. — Un ingénieur devenu libraire, et le chemin de fer de Paulhanà Castres. — Le Figaro et Gastrn Galmette. — Un tour de presse. — Darimon, l'un des Cinq à la Législative sous l'Empire — Mon premier reçu. — André Theuriet

Chez moi, je rafistolai de mon mieux l'encombrant manuscrit, et clés mon premier loisir, je le portai place de Valois à l'excellent Emile Faure. Enfin, celui-ci, un autre soir, me dit avec un glorieux sourire :

— Ces messieurs désirent vous voir.

— Ahl Ahl...

— Attendez votre tour. Ça ne sera pas long. Ify avait peu de monde dans le salon d'attente.

Et je n'eus pas le temps de m ennuyer. Car une amusante comédie se jouait là, et à la bonne franquette. Dans un coin, une vieille femme, maigre, chétive, enveloppée d'une pauvre robe noire, vérifiait, sous la direction d'un employé petit, grassouillet, acariâtre, le manuscrit d'un roman. Juchée sur une chaise haute, elle appuyait ses coudes sur le pupitre d'un chiffonnier à tiroirs verts. De temps à autre elle regardait son directeur avec des yeux

AU PAYS DKS LETTKES qS

brillantd'iiQ feu très doux, ou bicQ elle retentissait d'une voix aigrelette et criarde, une voix d'enfant qui sourit et s'excuse toujours.

C'était Louise Michel, la Muse de riiorrible Commune de 1871, si célèbre à cette époque pour SOS prouesses de révolutionnaire sans fiel, mais sans raison. Fanatique dans la religion du chambardement universel, qui a ses apôtres, ses fidèles et ses inquisiteurs, elle clait bien capable, pour établir d'une façon définitive le bonheur du genre humain, d'incendier tout Paris et d'exterminer des las de gens. Elle aussi croyait au miracle. Les jours d'effervescence politique, on voyait cette •malade de passion humanitaire conduire à l'assaut du gouvernement les remous d'un peuple nombreux, en brandissant contre les agents de police un drapeau rouge ou noir et en hurlant des cris de vengeance.

Elle allait donc chez Dentu publier un roman socialiste. Sans doute sa prose aux lueurs de torche ne convenait pas complètement aux directeurs de la librairie. Car un de leurs secrétaires lui indiquait, et sur un ton impérieux, les améliorations ou suppressions à faire. Presque toujours Louise Michel obtempérait avec une docilité candide aux ordres du magister. Quelquefois elle résistait à ses remontrances, mais si peu !

— Vraiment, disait-elle de sa voix fêlée, croyezvous qu'il faut mettre ici le mot plèbe?

— Parbleu ! répliquait le bonhomme dont la redingote à plis poudreux me rappelait celle de Lafitte. Parbleu î Puisque je vous le dis !

— Bien ! Bien I... Ne soyez pas méchant... Et à présent, croyez-vous vraiment qu'il faut supprimer ce passage ?

— Il fait longueur.

— Couleur aussi. Ce sera dommage.

— Ces couleurs ne peuvent intéresser que vous.

— Il faut pourtant que je me montre aux lecteurs de mon ouvrage telle que je suis dans la réalité.

— N'ayez pointées scrupules, Madame. Vos lecteurs ne remarqueront pas du tout la suppression.

— Cependant...

— Non, Madame. Il faut biffer...

— Bon 1... Voilà. Quoi encore h.. C'est dommage. Enfin, puisque vous croyez...

— Je connais le public, Madame.

— Moi aussi.

— Pas mieux que moi.

Ces quatre mots, combien de fois les ai-je surpris, depuis ce soir-là, dans la bouche d'un éditeur de livres ou d'un directeur de journal I...

Tandis que Louise Michel tournait vers le magister sombre son visage de jaune papier fripé, je la contemplais avec un grand étonnement. Si douce d'allure, ce soir, elle apparaissait pourtant folle de haine, lorsque autour de son corps, aussi mince

qu'un maaclie à balai, elle entraînait le torrent furieux de la populace.

Du moins, à ce spectacle étrange, l'heure passait agréablement. Mon tour d'entrer dans le cabinet directorial approchait. Hélas ! tout à coup se présenta l'un des littérateurs les plus renommés de l'époque. Gras, blond, les veux bleus, la barbe soignée, il se présenta bravement, une cravate nouée en papillon sur le plastron de sa chemise rose. Portant beau, malgré son âge, et ne se gênant pas plus que chez lui, il exhalait de toute sa personne un violent parfum d'eau de toilette, et il fumait précieusement une cigarette qui sentait le tabac d'Orient.

Je n'eus point de peine à deviner Catulle Mendès. Allègre, un peu hautain, il s'adressa tout droit à Emile Faure, qui avec empressement s'était levé pour saluer le u cher maître ».

— Bonjour, cher ami !... Ça va ?... Bien ! bien !... Oui, moi, ça va. Et ces messieurs ? Eslce qu'ils sont là P

— - Ils sont très occupés. Une minute...

— Une minute ?... Bah ! C'est une façon de parler, je suppose !

Glorieux, méprisant trop le jeune débutant qui depuis deux heures attendait son tour d'audience, il écarta indolemment la tenture, frappa du revers de ses doigts contre la porte, et sans patienter qu'on lui fît une réponse, il entra.

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J'entendis aussitôt des cris, des rires, un remuement de chaises. Pendant une demi heure un bavardage sans fm, très inutile. Catulle Mendès était un des auteurs préférés de la maison. Il n'y paraissait guère qu'en enfant prodigue, d "ailleurs laborieux, avec la préoccupation de passer à la caisse et l'insouciance la plus parfaite de la comptabilité. En a-t-il publié des volumes, de toutes les couleurs et de tous les genres ! Mais qui s'en occupe aujourd'hui ? Qui même s'en souvient P...

Sept heures avaient sonné. J'allais encore m'en retourner bredouille, probablement. Faure me suppliait toujours d'attendre un moment. Car « ces messieurs » acceptaient de me voir. En effet, il y eut un silence 5 une clochette retentit. Emile Faure, aussi promptement qu'il put, dégourdit ses lourdes jambes jusqu'au cabinet royal. Il laissa la porte entr'ouverte, et lorsqu'il retourna vers moi sa bonne figure lunaire, je compris son invitation, bien avant quil ne l'eût exprimée.

™ Allons, Monsieur Beaume ; cette fois, c'est réellement à vous.

Je m'avançais tout rouge de timidité, presque de crainte, et pourtant ébloui d'une joie si merveilleuse que, dans la clarté blafarde d'une haute fenêtre sans rideaux, ce cabinet des patrons me parut immense, et je ne vis partout, jusque dans les coins profonds déjà imprégnés d'oml)re, que des en tassements de livres, d'images, de papiers blancs, de

placards d'imprimerie, de gravures, de clichés, qui encombraient les chaises, les- tables, le parquet, même le marbre de la cheminée.

Au milieu de ce fouillis de feuilles manuscrites ou imprimées, qui les submergeaient jusqu'au cou, je distinguai enfin trois têtes d'hommes, toutes les trois paisibles et copieusement barbues. Deux de ces bonnes têtes d'éditeurs se penchaient, l'une en face de l'autre, dans la lueur de la fenêtre, sur des pupitres chargés de correspondances, tandis que la troisième, au centre de la pièce, se redressait lentement, attentive et souriante. Cette troisième était celle du prince des patrons, ' trinité sainte qui tenait mon sort.

Assis à une table vaste, que menaçaient de toutes parts des tourbillons de paperasses, le prince se mit à parler :

— C'est vous. Monsieur Beaume P

— Oui, Monsieur.

— De Pézenas ?

— Oui, Monsieur, de Pézenas.

— Asseyez-vous là, sur cette chaise.

J'eus quelque peine à découvrir cette chaise, entre deux fauteuils qui fléchissaient sous le poids de bouquins et de paquets empilés les uns sur les autres, comme des colis dans une gare. Je me posai sur le bord de la chaise, et mon chapeau à la main, j'attenuis la scnîence de l'oracle, en me moi^ dant ks lèvres. Vainement je m'efforçais de rester

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BiSUOTH£CA

simple , lucide , et de paraître très à mon aise.

— Eh bien, Monsieur Beaume, nous avons là votre ouvrage. Ce n'est pas mal. Nous le publierons... peut-être.

— Ah!...

Malgré ce malicieux a peut-être » , je reçus au cœur un coup de poing formidable, que pourtant j'aurais dû prévoir : et je sentis, à la brûlure de mon front, que je devenais encore plus rouge. Le patron eut-il quelque pitié, un doux émoi de ma confusion et de ma joie.^ Il ajouta aussitôt :

— J'ai lu moi-même votre ouvrage. Il m'a touché par son accent de sincérité, par sa fraîcheur, par ses inexpériences mêmes. Et puis, il m'a rappelé un pays que j'ai habité longtemps et que j'aime beaucoup... ]

— Ah !

Décidément, je rencontrais des amis de mon Languedoc : après Lafitte, le patron de chez Dentu. Dans la maison du livre, mon pays me porterait-il plus de bonheur qu'au Voltaire ?... Le patron me demanda :

— Vous avez quitté le Midi pour toujours P

— Je ne sais pas...

A mon tour, me sentant du courage devant sa simplicité si cordiale, je l'interrogeai :

— Vous connaissez donc Cette ?

' — Mais oui. Et bien davantage Pézenas, Roujan,

AU PATS DES LETTRES lOI

Gabian, Bédarieux. Ce coin des Cévennes, je le connais peut-être plus que vous...

Il se mit à rire. J'étais passablement intrigué. Et mon livre ?. . . Le patron poursuivit :

— Je n'ai pas toujours édité des bouquins, il s'en faut de beaucoup.

— Ahî...

— Mais non. Je suis un élève de l'école centrale. C'est moi qui ai construit chez vous le chemin de fer qui va de Paulhan à Castres, par Bédarieux et Saint-Pons. J'ai passé douze années à Gabian.

— Gabian ! un gros bourg...

— Et riche, au creux de l'un des contreforts de la Cévenne.

— C'est à dix kilomètres de mon Pézenas.

— Je le sais bien. J'y ai laissé de bons amis qui viennent souvent ici, chez moi.

J'écoutais tendrement, bouche bée, ces révélations si inattendues. Certes, ce prince de chez Dentu, qui depuis ce temps resta toujours mon ami, n'offrait rien des allures du Bas-Languedocien ; même il parlait d'une voix âpre et traînante. Mais ses paroles évoquaient avec tant de complaisance les paysages familiers à mes yeux et à mon âme, que j'oubliais Tobjet de ma visite. D'ailleurs, je me voyais en quelque sorte sous là protection de ce brave homme, qui ne cessait point de parler :

— Votre pays est loin d'être le mien. Je suis de la Lorraine : Toul, Vaucouleurs... Mais chez

VOUS j'ai été heureux, dans ce Languedoc dont le soleil est toujours en fête et dont les habitants sont toujours de bonne humeur. Ainsi donc, comme dans les pages de votre Lirette j'ai retrouvé le reflet de votre pays, un peu de sa gaieté et de sa vibration, ces pages m'ont plu... Seulement, plairont- elles au public .^ Voilà la question. * — Je Tespère.

— La composition du roman est un peu maladroite ; il va aussi des longueurs. Enfin, n'importe. Il diffère de tant d'autres. Il est un écho très franc des choses de province, et nous publions tant d'œuATes parisiennes ! . .

A ces mots, je me misa rire, sans tapage, bien entendu, et très modestement. Le patron fronça le sourcil, et après un moment de silence, il me demanda :

— Pourquoi riez-vous ?

— Excusez-moi... La librairie m'avait tout d'abord opposé un refus, en alléguant qir'elle ne désirait, pour un certain temps, accueillir que des œuvres provinciales.

— Eh oui 1... Vous êtes si nombreux à débuter sur le champ littéraire qu'il nous devient impossible de seulement caser dans nos tiroirs tous les manuscrits qui nous sont offerts. Alors, pour les écarter, nous alléguons non des raisons, mais des prétextes.

— Que je serais fier d'entrer ici i

— Mon Dieu, je suis tenté... Pourtant, j'ai encore besoin de réfléchir...

Il passa une main sur son visage fatigué, regarda ses deux associés, lesquels, penchés sur leur pupitre, grignotaient à coups de plumes leurs paperasses.

— Oui, reprit-il d'une voix hésitante, on nous offre tant de manuscrits!... Vous avez eu la chance extraordinaire que je lise le vôtre moi-même. Pourquoi ai-je eu cette fantaisie ? Je n'en sais rien.

Il leva le front de nouveau, regarda la lumière qui bleuissait davantage la fenêtre. Puis, brusque, il se décida :

— Ehbien ! finissons-en... Oui, je vous publierai...

— Ah !... Merci !...

J'eus à peine la force de prononcer clairement ce mot de gratitude infinie, et sur mes genoux je pressais mon chapeau comme une galette. Toujours calme, lui, et feignant de ne pas remarquer mon trouble, il ajouta :

— Pour les conditions, nous verrons. Prévenez dans huit jours, nous signerons le traité...

Je brusquai mon départ. Le prince me tendit la main. Pendant que ses deux associés inclinaient vers moi leur visage velu, il me reconduisit par une autre porte, au fond -de la pièce. Et je me trouvai seul dans un couloir j au milieu d'une ombre aussi noire que celle d'un placard. Peu à peu cependant, je distinguai le canapé de velours écarlate.

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el au risque de me rompre le cou, je me précipitai dans l'escalier.

Quelle joie ce fut à la maison! Il nous sembla que le Pactole allait maintenant couler devant notre porte et que le drapeau de la gloire allait flotter à nos fenêtres.

Enfin, le livre parut. Bien avant ce grand jour, des camarades m'avaient conseillé de porter moimême mes frais exemplaires au domicile personnel ou au journal de toutes les personnes susceptibles d'assurer un mouvement de publicité autour de ma Lirette. Alors, après que j'eus accompli cette besogne fastidieuse des dédicaces , j'entrepris mon premier voyage de chemineau littéraire.

Pas à pied, vous le pensez bien. Je frétai un fiacre, y empilai mes exemplaires sacrés. Et en avant !... Il faut être jeune, enragé d'ambition, pour se condamner à un pareil travail, si fatigant, et avouonsle, humiliant peut-être. Je ne l'exécutai d'ailleurs qu'à moitié.

Je commençai par le Figaro, le plus glorieux journal de Paris, le plus accessible aux jeunes malades de la littérature. Mais aurais-je osé solliciter de son directeur, Francis Magnard, un moment d'audience ? Il aurait sans doute refusé de me recevoir. Je confiai donc pour lui un exemplaire au chef des garçons de bureau, un sergent-major, s'il vous plaît, ce brave Benjamin que je devais

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plus tard connaître tout à fait, et qui était si calme, si aimable.

Pourtant, jedemandailesecrétaire delà rédaction, Gaston Galmette. Benjamin me pria d'inscrire mon nom sur une fiche blanche. Puis, de sa voix bonasse et sourde, il me dit :

— Entrez au salon.

Un salon chic, par exemple, meublé d'un long canapé et de fauteuils profonds. .Je me morfondis pendant quelques minutes, en souffrant d'impatience. C'est que le fiacre m'attendait dans la rue, et je n'étais pas Grésus. Néanmoins, je ne perdais pas mon temps.

J'observais le va-et-vient continuel des visiteurs qui tous montaient lentement l'escalier aux marches très douces, ensuite s'avançaient vers la table des garçons de bureau, que tous les journalistes de Paris connaissent bien et qui, entre deux escaliers, forme barricade. Benjamin savait contenter tout le monde. Les uns entraient au salon, les autres erraient devant la barricade, en regardant la fresque du grand' escalier, fresque aujourd'hui enfumée, où des picadors à cheval taquinent un taureau.

A droite, à gauche, des portes s'ouvraient, se refermaient avec bruit. Par le haut des glaces d'une porte à deux battants, j'apercevais le plafond d'un couloir conduisant, je l'ai su plus tard, chez le patron. Quelquefois, du balcon d'une galerie du

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deuxième étage, un garçon de bureau transmettait, au bout d'une ficelle, un papier qu'un autre garçon, subordonné de Benjamin, recueillait pieusement.

Dans le vaste hall, au delà du salon, des hommes se promenaient, et des femmes aussi, tous très affairés, ou bien causaient gaiement, installés auprès de petites tables que souvent un paquet recouvrait à demi. Tous les solliciteurs partaient radieux ; du moins ils s'efforçaient de le paraître, par orgueil, devant les solliciteurs qui attendaient encore leur tour. Ce remue-ménage de moulin en travail ne s'interrompait jamais, et c'était là pour le journal le meilleur signe du succès.

De loin en loin, l'un des familiers de la maison gravissait l'escalier à pas comptés, graves, mettait la main au bord de son chapeau, tandis que Benjamin le gratifiait d'un salut, et dans le couloir au plafond illuminé il s'engouffrait avec la solennité d'un privilégié qui chez le bon Dieu est chez lui.

Soudain, un rédacteur serrant entre ses doigts une fiche, survenait à petits pas rapides, silencieux, et demandait :

— M. Henri (je suppose), où est-il ?

— Me voici.

— Ah ! c'est vous... Bonsoir, Monsieur.

Les deux camarades s'isolaient dans un coin, en se racontant tout bas leur histoire.

Ou bien, un garçon, toujours vêtu de la livrée verte aux boutons de cuivre, arrivait d'un air triste, abordait un solliciteur et lui disait avec politesse :

— M. Gustave (je suppose) n'est pas ici.

— Ah ! croyez-vous P

— Absolument certain, Monsieur. Il est à Londres.

— Et quand reviendra-t-il ?

— Je ne sais pas. Monsieur.

Tout cela m'aurait bien amusé, si mon fiacre ne m'avait pas attendu dans la rue. Enfin, au bout d'une demi-heure, j'entendis, par la porte aux battants étalés, quelqu'un prononcer mon nom.. Je me levai aussitôt, en tremblant. Sur le. palier, au milieu de nombreux inconnus qui piétinaient le tapis, en traînant une canne ou un parapluie, Gaston Calmette m'attendait, ma fiche à la main, et me cherchait de ses yeux myopes, très noirs, inquiets derrière les verres du lorgnon.

Il était triste, lui aussi, joli garçon, bien soigné, et d'une courtoisie qui émut l'importun que j'étais. Du diable si je soupçonnais alors que Calmette était de mon pays, puisque né à Montpellier, où son père avait occupé à la préfecture la fonction de chef de bureau. Le sentiment de notre commune origine languedocienne m'eût permis sans doute de réconforter mon assurance, qu'un rien déconcertait.

Le soir où je le vis pour la première fois, Gaston

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Calinette, qui avait débuté dans la maison comme reporter, était secrétaire de la rédaction. Il m 'étonna par sa douceur, son calme : quelqu'un devait plus tard le surnommer l'entrepreneur de ménagements. Il parlait bas, tout bas, avec une politesse qui, ressemblant à de la timidité, m'intimidait davantage. (Je dois ajouter que cette bonne grâce dissimulait une énergie surprenante, une volonté qui ne dérivait jamais de son chemin, dans la direction d'un but parfaitement fixé. Calmette avait des amis, mais aussi des ennemis. C'est d'une âme également forte qu'il aimait ou haïssait. Et je trouve cela très bien. Car si, par respect de sa propre dignité, il respectait la dignité de son prochain, c'est qu'il comprenait, chose très rare, que son prochain avait les mêmes droits que lui d'être sensible et délicat.)

Je lui avais donc présenté mon volume en tremblant. Il le prit sans hâte, et pendant que je lui exprimais mon désir de recevoir du Figaro quelques paroles indulgentes, il le feuilleta d'un doigt attentif :

— Oui, Monsieur, me répondit-il. Je ferai ce que je pourrai.

~ C'est mon premier vokmie.

— Ah !... votre premier ?... En effet, je vois... Il y a tant de livres ! La critique ne peut pas suivre, vous comprenez... Enfin, oui, Monsieur, comptez sur ma sympathie.

— Je m excuse de vous avoir dérangé.

— Mais non, ne vous excusez pas. Pourquoi ?... Je suis ici pour être dérangé.

Mot charmant, que j'ai toujours retenu, souvent comparé, hélas ! à l'acueil grincheux de tant d'autres jouruaHstes, et non des moins huppés, qui n'avaient certes pas le talent de Gaston Calme tte.

Dans les autres journaux, je ne parvins à voir aucun rédacteur. Les garçons de bureau s'emparaient brusquement de mes exemplaires, m'ordonnaient d'inscrire mon nom sur un bout de papier, qu'ils s'en allaient indolemment remettre à leurs patrons. Ensuite, du fond de quelque coulisse sombre, ils revenaient vers moi en disant d'un ton rogue : «Monsieur n'est pas là !... Il ne rentrera que dans deux ou trois heures. C'est pas la peine que vous l'attendiez », ou bien : « Monsieur est très occupé ; vous reviendrez un autre jour. »

J'objectais doucement :

— Il aura mon volume, au moins ?

— Parbleu !

Et le garçon me tournait le dos, pour s'absorber gravement dans la lecture d'un journal ou pour - emporter au fond de sa coulisse un télégramme qu'un cycliste avait déposé d'une main preste sur son bureau.

Au bout de très peu de temps, quand je revins à la librairie Dentu, beaucoup de choses y avaient

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changé. Tout en haut de l'escaher, au premier étage qu'éclairait maintenant une grande fenêtre aux volets ouverts, un petit bonhomme s'agitait autour d'une table surchargée de livres. Il était vêtu tout de noir, mais combien râpé ! Une redingote aux pans flasques battait mollement ses maigres mollets ; sa chevelure était pareille à de la mousse blanche, sans éclat ; et sa figure rouge, souffreteuse, exprimait l'indifférence, l'ennui. Cet homme, qui avait l'air de ne jamais vous regarder, n'était autre que Darimon, l'un des Cinq à la Législative du Second Empire, ami d'Emile Ollivier, converti au bonapartisme par les bonnes grâces de Napoléon III.

Darimon avait connu son heure de gloire, à cause d'un pantalon. Oui, le premier soir que sur l'invitation de l'Empereur, il se rendit à la Cour des Tuileries, il ne portait pas la culotte courte de rigueur. Gela fit un scandale. Tous les journaux de l'époque en retentirent longuement.

Mais, en 1890, Darimon fonctionnait, modeste et silencieux, à la librairie Dentu. C'était un brave homme. A quoi pouvait-il servir ? Ma foi, je n'en ai jamais rien su... Sans lui dire bonjour, car il ne m'aurait pas répondu, et je l'aurais certainement ennuyé, j'entrai dans le salon d'attente oii d'habitude Emile Faure grignotait son papier. 0 surprise ! îl n'y avait plus d'Emile Faure I... Estce qu'il était mort P

Au milieu de la pièce, l'un des patrons était assis à une petite table, dans une douce pénombre que provoquait la discrétion d'épais rideaux tirés aux trois quarts sur la fenêtre. Déconcerté un instant, je ne trouvai qu'avec peine un fauteuil que le patron me désignait av€c bienveillance. Indolent, très barbu, rêvant toujours aux nuages, il me répondit d'une voix sourde :

— Oui, votre livre s'est assez bien vendu. Le mille est parti. Nous allons faire un nouveau tirage.

— Ah ! Tant mieux ! Tant mieux ! . . .

— Tant mieux ! répéta le patron nonchalant, sans trop savoir ce qu'il disait.

— Alors, est-ce que ?...

Je m'arrêtai net. Je n'osai pas parler de la question d'argent, qui à mes yeux de poète si jeune, paraissait une chose honteuse. Notez que, pour ce mille d'exemplaires vendus, j'avais le droit, en comptant sur le dix pour cent, d'encaisser trois cent cinquante francs. Une hardiesse me poussa. Je repartis, non sans brusquerie :

— Est-ce que je pourrai toucher quelque chose P

— Certainement. Combien ?

— Heu !... Je ne sais pas.

— Dites une somme.

— Deux cents francs !...

— Entendu.

Et ce patron, peu bavard, quoique Parisien, et que mon émotion n'émouvait pas du tout, prit

une feuille de papier, y inscrivit la somme, y apposa sa signature souveraine, puis me la tendit en disant :

— Vous n'avez qu'à présenter ceci à la caisse.

— Merci, Monsieur.

Je me levai précipitamment, comme si le diable m'eût emporté, et sans demander en quel endroit de la vieille maison on avait fourré Emile Faure, je descendis.

La caisse se trouvait au bas de l'escalier. A mon toc-toc peureux, le guichet s'ouvrit, tout menu, mystérieux. Je n'aperçus du caissier que les mains alertes, les bras protégés de manches de lustrine. Il insinua sur la plaque de cuivre un reçu où j'apposai, moi aussi, ma signature ; il me remit deux billets, et sans que nous eussions échangé un' mot, il referma la porte massive de son guichet sacré, un tabernacle. Avec quel frémissement de tout mon être je serrai les billets dans ma poche !

C'était le premier argent que je touchais dans une librairie. Quelle conquête ! Je n'y voyais plus. Sur les marches de l'escalier, je faillis m'embrouil- 1er dajis mon parapluie, et sur les gros pavés delà place de Valois je titubai. Le ciel était bleu, tout clair, égayé de mes plus beaux rêves. Je marchais vite, sans trop me rendre compte d'abord de mon chemin. Dans la rue, il me semblait que toutes les maisons dansaient au-devant de moi. Paris à pré-

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sent m'appartenait. Ah ! mon Dieu, que j'étais bête !...

De temps à autre je tâtais les deux billets dans la poche de mon veston. Et comme je ne pouvais souffrir le contact de qui que ce fût, au lieu de prendre l'omnibus, je montai chez moi à pied. A la maison, quelle joie !...

Comment ai-je connu André Theuriet ?... Ma foi, je ne m'en souviens plus. C'était en iSqS. Theuriet m'invita \ln jour à aller simplement, en camarade, déjeuner chez lui. Vous savez peut-être qu'il demeurait à Bourg-la-Reine, charmante cité de la banlieue, qu'il administrait à merveille, en qualité de maire En ce temps-là, il avait juste soixante ans, puisqu'il était né à Marly-le-Roi en i833.

Il n'était né à Marly que par hasard, à cause du séjour qu'y faisait son père, receveur de l'enregistrement. Dès le premier éveil de son cœur, il sentit que sa vraie patrie était celle de ses parents, la noble ville de Bar-le-Duc, la Lorraine presque toujours enveloppée de mélancolie. Dans cetteville, où son père bientôt fut envoyé, il acheva ses études, excellentes. Docilement, sur les pas de son père, il entra dans cette administration de l'enregistrement qui semble, en marge de la vie, dans un asile de discrétion, offrir les plus sûres ressources

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de l'honorabilité et du bonheur. En i856, il est nommé receveur à Auberive. Les rudesses de la Haute-Marne, dont les villes plutôt pauvres dorment comme des marmottes sous les frimas de l'hiver, ne lui déplaisent pas. Il aime la campagne, les voix du vent dans les arbres, les sanglots des ruisseaux sur les pentes des collines, la solitude des ravins sauvages. Au printemps, le parfum des vergers le grise ; il s'extasie devant la clarté renaissante des forêts, où les oiseaux bâtissent leurs nids, et tout en cueillant les fleurs qui, le long des sentiers, ouvrent leurs yeux étonnés, il prend le goût de savoir le nom, la destinée des plantes. Il devient botaniste, et dans le botaniste le poète s'éveille.

En 1859, on le nomma à Tours. Mais il était un sage, il avait le culte du foyer. Il ne tarda pas à revenir dans sa Lorraine, à Bar-le-Duc. Là, des notes officielles de son directeur présentent de ce fonctionnaire, qui s'en ira d'un pas lent mais sûr jusqu'à l'Académie française, une image exacte : « M. Theuriet, par un langage toujours digne, un physique et des dehors agréables, un heureux caractère, a su se concilier l'estime et l'affection générales. Il possède l'amour du travail, un grand esprit d'ordre, une instruction des plus étendues, une conception prompte ; il rédige avec beaucoup de facilité, son style est pur. »

Le poète comprit qu'à Bar-le-Duc il ne rimerait que pour sa propre satisfaction, loin des journaux

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et des librairies, sans jamais allumer au ciel littéraire son étoile. Donc, il s'en alla prudemment à Paris fonctionnera la direction de l'enregistrement. On est bien, très bien, dans un ministère pour s'occuper de littérature. L'administration vous chauffe, vous fournit du papier, des plumes, et à la fin de chaque mois vous remet de l'argent. Dans Paris, Theuriet continua la vie douce de Bar-le- Duc. D'ailleurs, dans son bureau, presque tousses camarades entretenaient avec les Muses le commerce le plus assidu. Jugez un peu ! Le sous-chef était l'aimable Parisien Emile Gondinet, lisant à ses employés ses vaudevilles, avant de les soumettre au directeur du Palais-Royal.

Pourtant, comme le laborieux Theuriet était muni d'une forte dose de bon sens, il ne s'égara point dans les jeunes revues sans lendemain, il s'en alla droit à la Revue des Deux Mondes porter des vers, In Memoriam. Buloz les publia. Cette même année 1867, Lemerre, qui débutait aussi, mit en vente Le Chemin des Bois. Sainte-Beuve daigna parler du volume : il sonna de la cloche, selon l'expression de Ferdinand Fabre. Le miracle persévéra, puisque le volume se vendit. François Goppée, qui lui-même cherchait encore le succès, dit du Chemin des Bois : u C'est une brassée de fleurs sauvages, emperlée de l'eau du torrent des Vosges. »

André Theuriet, qui dans le chemin littéraire

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s'avançait toujours d'un pas calme et mesuré, fut naturellement, par le miracle de son volume poétique, encouragé dans ses espérances. Un jour, il s'en alla déposer le manuscrit d'un drame en vers au théâtre de l'Odéon, chez le concierge, Constant. Survint la guerre de 1870. Tous les manuscrits des poètes s'endormirent sous la poussière des cartons. A la fin de 1871, les théâtres essayèrent de renaître à la vie parisienne, sous des formes jeunes. Chilly, le directeur de l'Odéon, convoqua son comité de lecture, qui se composait de Vaucorbeil, le futur directeur de l'Opéra, et de Cormon, vaudevilliste très connu à l'époque, collaborateur parfois de d'Ennery, et qui était le père de notre grand peintre d'aujourd'hui.

Ces deux braves lecteurs dépouillèrent l'innombrable fatras des drames et des comédies qui, depuis si longtemps, attendaient sous leur poussière le plaisir de voir le jour. Aucune de ces pièces ne leur parut mériter une attention sympathique. Mais, dans un tas de manuscrits, qu'on avait dédaignés, par lassitude peut-être, Cormon remarqua un cahier bien gentil, cousu de faveurs vertes, drôlement écrit à l'encre bleue, les noms des personnages écrits à l'encre rouge.

— Voilà une pièce qui ne manque pas de couleur, dit-il en plaisantant.

Il commença de la lire, rapidement, rien que des veux. Bientôt, il s'écria :

— Mais c'est charmant, ceci !... Bien rimé, pleiu d'émotion... Ecoutez donc, Vaucorbeil.

Gormon lut à haute voix le drame jusqu'au bout. Pendant qu'il entamait sa lecture, Chilly était entré. Lorsque Gormon eut fmi, les trois bons apôtres se regardèrent, un moment de silence. Tous les trois étaient pris par la vigueur de l'action dramatique et par le charme simple de sa poésie.

— Eh bien ! demanda Gormon, que pensez-vous de ce petit acte. ^

— Je le reçois, déclara Chilly. Je le mettrai en répétition demain. Qui est l'auteur?

— Heu ! . . . André Theuriet.

— Où demeure-t-il ?

— Ah! par exemple, il n'a pas donné son adresse. VoiJà qui est prodigieux.

Chilly manda le concierge, qui pourrait sans doute fournir quelques renseignements. Constant, en effet, répondit :

— Jean-Marie ? Ah I oui, je connais l'auteur. Il vient quelquefois, depuis deux ans, chercher des nouvelles de son petit drame. C'est un jeune homme, timide, très poli, ^e sais la brasserie où il déjeune. Faut-il que j'aille l'y prendre ce soir ?

— Je crois bien. Vous l'informerez que je l'attends ici demain.

Le lendemain. Constant amenait le poète de

Il8 PARMI LES VIVANTS ET LES MORTS

Jean-Marie au directeur de l'Odéon, qui lui adressa ses compliments, puis ajouta :

™ Je jouerai votre pièce dans quinze jours... Evidemment, pour avoir si bien montré les pêcheurs de Bretagne, vous êtes Breton.

— Non, Monsieur, je suis Lorrain.

Jean-Marie eut autant de succès qu'en avait obtenu le Passant de François Coppée, et aujourd'hui, à la Comédie-Française, il continue son beau triomphe.

Ce poète, qui se distinguait par le bon sens, ne manquait pas de courage. Ainsi, en 1870, pendant la guerre, le ministère des Finances, où il était encore employé, eut l'idée saugrenue de garder militairement Je Grand Livre de la Dette publique et d'afîecter à cette garde un certain nombre d'agents du Ministère. Je vous demande un peu si les Boches auraient respecté un Livre, qu'il fût grand ou petit, et surtout des ronds-de cuir, même sous les voûtes solennelles du Louvre. Theuriet refusa d'être incorporé dans ce bataillon d'opéra-comique. Il prit bravement le fusil pour accomplir son devoir de soldat.

Chez lui, ainsi que chez Alphonse Daudet, chez bien d'autres, les malheurs de l'année terrible modifièrent les façons de sentir les choses humaines. D'abord, il publia en 1871 les Souvenirs cl un mobilisé. Puis, regardant autour de lui davantage, il se tourna vers les misères de son prochain, vers

AL PAYS DES LETlKKS

les conflits de sentiments, d'idées et d'intérêts, qui constituent les éléments profonds de l'histoire sociale. Il raconta quelques épisodes de cette histoire : Le Fils Maugars, la Maison fies Deux Barbeaux, a Gequej'aivoLilufaire, déclarait il en 1900, c'est une étude de la proviuce, sans parti pris de naturalisme ou de psychologie livresque. J'ai décrit lanature simplement^ sans les complications que ces écoles ont apportées dans l'art littéraire. J'ai essayé de bannir du roman toute espèce de rhétorique. »

Quand j'ai connu André Theuriet, il avait obtenu les plus enviables succès ; une véritable gloire le couronnait. Son bonheur ne l'avait pas grisé du tout. Il demeurait modeste en ses manières, affable envers ses confrères. Je ne veux pas insinuer qu'il gaspillât sa sympathie. Non ! Celui qui est l'ami de tout le monde n'est l'ami de personne. Très discret, au contraire, Theuriet ne s'attachait qu'à bon escient. Mais il pratiquait la charitable vertu de pardonner, sinon d'oubhcr, les injures des ingrats qu'il avait le plus obligés.

Donc, la première fois que, sur son invitation, je me rendis à Boarg-la-Reine, où depuis longtemps il avait, à la lisière des bois de Clamarî, élu domicile, je fus étonné de la mélancolie, presque triste, du site qui était pourtant si près de la gare. Des murs très hauts défendaient la propriété, qui semblait importante. Dans la cour d'entrée, cou-

verte d'ombre, tout faisait silence ; les murs vraiment paraissaient sans yeux et sans oreilles.

On me fit traverser la maison, si bourgeoisement confortable. Et puis, tout à coup, sous le ciel gris de l'automne, ce fut l'enchantement d'un spacieux jardin qui sentait bon la terre et le ruisseau. De vieux arbres à la cime tremblante, des allées capricieuses bordées de buis et de lauriers ; une onde gazouillant dans un sillon sauvage, sur de la mousse et des cailloux.

Je retrouvais de la vraie campagne, et la caresse du vent sous de lourdes branches qui vivaient à leur guise, et le battement d'ailes des oiseaux qui venaient là, comme dans les bois du voisinage, chercher pâture. Ce charmant séjour, au cœur d'une banlieue parisienne très fréquentée, et dans la solitude de laquelle on pouvait sans effort oublier les hommes, s'adaptait parfaitement au caractère souriant et rêveur de o l'Homme des Bois », qui écrivait surtout pour la Revue, des Deux Mondes.

Nous déjeunâmes, non dans la maison, mais presque à l'extrémité du parc, dans un petit pavillon de briques rouges, qui était enveloppé de rosiers encore en fleurs et de plantes grimpantes. Les murs, pour l'agrément des yeux, étaient tendus d'exquises étoffes blondes. Et la table était si gentille, parée d'une nappe à ramages blancs et rouges, parfumée de menus bouquets de fleurs chaaipètres. Elle était si petite que vraiment elle

nous réunissait, tous les trois : M"^^ Theuriet, le maître et moi. La servante, jeune et coquette, apparaissait à l'improviste et prestement disparaissait. Nous restions seuls, dans cet isolement de campagne, la porte grande ouverte à la lumière du jardin. Car dans le ciel bleu se dispersaient les nuages, et les rayons du soleil bientôt glissèrent à travers les branches d'un arbre à l'écorce noire, sur le seuil du pavillon rustique, sur la nappe qu'embarrassaient un peu toute sorte de fruits bien mûrs et de bouteilles étincelautes.

Nous causions des peines, des joies, de notre carrière littéraire. Nous évoquions des camarades ^ et pour se distraire un moment, on critiquait les travers de l'un, les méchancetés de l'autre. Theuriet ne parlait pas beaucoup. C'était sa femme qui tenait le dé de la conversation. D'une verve plus spirituelle et joviale qu'agressive, elle ne ménageait pas toujours ceux des camarades qui parfois manifestaientcontre Theuriet un excès de jalousie. Theuriet essayaitbiende l'interrompre dans le dessin des caricatures quellecomposait à traits rapides. Maisil riait finalement, lui aussi, elle commérage, dépourvu de malice laide, s'envolait gaiement, comme une abeille.

André Theuriet, dans sa retraite paisible, ne songeait plus au succès. C'est le succès qui régulièrement venait l'y trouver. Cependant, s'il se plaisait dans le silence, auprès des bois remplis de vie et de mystère, il connaissait les hommes, leur

volonté souvent aussi perfide que celle des choses, et il n'avait la crainte de personne.

« Ne perdez jamais courage, m'écrivait-il un jour. Comme disait Murger, il faut beaucoup déranger les gens, avant qu'ils ne se dérangent pour vous. . . L'énergie est une vertu dont nous avons le plus besoin dans ce métier littéraire, où tout doit être enlevé à la pointe de l'épée. »

Il était capable du tour de force que j'ai toujours admiré chez certains de mes camarades : l'improvisation continue, la composition au jour le jour d'un long roman.. Une année, alors que j'habitais à Yincennes, où d'ailleurs le séjour m'était agréable, je me laissai surprendre par l'envie incompréhensible de changer de pays. Un soir, résolu que j'étais à louer un pavillon dans la région de Bourg-la-Reine, je sonnai chez André Theuriet.

C'était un soir de novembre, vers cinq heures. Un peu partout, on allumait les lampes. Dans le vestibule de la grande maison il faisait presque sombre, et par l'étroit escalier ouaté d'un moelleux tapis, je n'entendis pas descendre Theuriet qui fumait un gros cigare et s'enveloppait dans les larges plis flottants d'une robe de chambre grise.

~ Bonsoir, moucher ami îme salua-t-il.

— Oh! là I... Tiens !... Bonsoir, mon cher maître.

D'une main tenant son cigare, de l'autre son porte plume, il repartit avec un bon rire :

— Que diable, à une heure pareille, faites-vous dans nos parages?

Je lui exposai mes intentions.

— Yenez ! Venez ! m'ordonna-t-il.

Il prit une petite lampe à abat-jour mauve, qu'une servante invisible lui avait tendue. Et nous allâmes nous asseoir dans le salon si coquet, à une table de demoiselle.

— Mon pauvre ami, reprit-il, je suis horriblement occupé en ce moment, et pour une semaine encore. Mais revenez un jour prochain, je vous indiquerai lequel ; nous déjeunerons ensemble, et ensuite jusqu'au soir, si vous avez des jambes solides, nous déambulerons dans Bourg-la-Reine et dans les environs, partout où vous voudrez. Nous finirons bien par trouver quelque chose à votre convenance.

. — Surtout avec vous, qu'on ne trompera pas si facilement que moi.

— Pourquoi ?

— Puisque vous êtes maire.

— Oh ! oh 1 . .. fit-il en riant de nouveau. Vous êtes jeune I... Si vous croyez que cela soit un titre, d'être maire ! . . .

— Bon. J'attendrai un mot de vous.

— Ce soir, si vous saviez, je suis rudement attrapé.

— Et par quoi?

— Par un roman qu'il me faut écrire vite, très

vite, au jour le jour, pour le Temps qui le publie..

— En effet, besogne fatigante... Mais le Temps, alors, manque de manuscrits ?

— Ma foi, sans cloute. Ça ne m'amuse pas de travailler ainsi...

— Au jour le jour, hum I il me semble que je ne pourrais pas...

— Il faut bien, quelquefois. Hébrard m'a demandé ça comme un service. Il est si aimable ! Je ne pouvais pas refuser...

— Évidemment Alors, je vous laisse à vos travaux forcés.

— Adieu, mon ami. A bientôt...

Je quittai cet homme excellent. Et j'oubliai bientôt mon projet de changer de nid.

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