‹ Parmi les vivants et les mortsChapitre 5 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La romanesque histoire d'un roman. — L'écrivain belge Camille Lemonnier. — M. Marc, l'ex- directeur de 17?/ijsfralioii. — Le GtV ^/as d'autrefois. — A la Revue de Paris...

J'arrivais pour la troisième fois à Paris : car j ai eu peur de Paris longtemps, et j'ai beaucoup hésité à m'y installer d'une façon définitive... C'était en 1889. D'allure, d'accent et d'habitudes, je restais toujours provincial. Par une coïncidence heureuse, l'un de mes frères passait des examens au Conservatoire de musique. Ma mère nous avait accompagnés. Enfin, nous nous trouvions en famille, cinq badauds, à nous balader dans la ville.

Bien avant de connaître la personne de Camille Lemonnier, qui est l'un des plus grands écrivains de la Belgique, le plus célèbre peut-être, je m'étais lié par correspondance avec l'auteur de Monique, le Mort, r Arche, la Belgique, tant d'autres œuvres d'imagination et d'art, qui ont parfois un éclat de couleur violente, parfois une douce lueur de pastel.

De temps à autre il venait à Paris s'établir pour des mois, au milieu de la bataille littéraire. Plus

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âgé que moi. enveloppé d'une certaine gloire, il m'apparaissait comme un demi-dieu, et je n'osais guère tout seul l'aborder. Alors, tous les miens m'escortèrent en ma démarche. Par une autre coïncidence bizarre, Lemonnier demeuraitdans une maison où j'avais, deux années auparavant, habité pendant trois mois, 21, rue du Cirque, aux Champs- Elysées.

Au fond du vestibule, dans sa loge mal éclairée, le concierge était toujours accroupi sur sa table de tailleur : je revis avec plaisir sa grosse face joufflue, sa longue barbe grisonnante, ses lunettes rondes, et nous bavardâmes à propos des locataires du cinquième, ouvriers dans une bijouterie de la rue Royale, qui m'avaient autrefois sous-loué une de leurs chambres, et qui maintenant s'étaient avec leurs économies retirés dans le coinde leur lointaine campagne.

Enfin, nous montâmes chez Camille Lemonnier, au troisième étage. Quel toupet nous avions d'aller, à dix heures du matin, chez un homme qui ne soupçonnait même pas ma présence à Paris ! La rumeur de notre ascension confuse eut bientôt envahi l'escalier. Quoique tremblant d'émotion, moi, le chef de la bande, je sonnai au troisième. La porte sans retard s'ouvrit.

Dès que la servante nous aperçut, si nombreux, ahuris d'anxiété sur le palier, elle ne dissimula point sa stupéfaction, et me priant d'attendre une

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minute, elle ouvrit dans l'appartement obscur une pièce, la plus proche de nous. Une voix éclata, brutale, jetant un ordre. La servante revint, non sans quelque agacement, me répondre que son maître était sorti, mais qu'il me recevrait dans l'après-midi, certainement. Nous comprîmes qu'il avait redouté notre invasion et que je devais me présenter seul, sans état-major.

L'après-midi, pendant que ma smala se reposait sur un banc des Champs-Elysées, je me rendis rue du Cirque. Mon cœur se gonflait de joie et parfois aussi se serrait d'appréhension. J'allais voir un écrivain célèbre qui précisément s'apprêtait, pour l'un de SCS contes du GU Blas, à comparaître devant un tribunal. Dans le Landerneau littéraire, où pourtant un tourbillon chasse l'autre si vite, ce procès soulevait un tapage terrible. Que c'est loin, mon Dieu ! Et comme tout cela paraît mesquin et sot aujourd'hui !...

La servante, cette fois, m'introduisit tout de suite chez Camille Lemonnier, dans une pièce étroite et longue. Un canapé s'adossait au mur, en face de la table de travail. Deux chaises au siège de paille complétaient l'ameublement. Partout, même sur le tapis, se dispersaient en désordre des livres, des épreuves, des tas de journaux dépliés et de revues ; partout aussi des boîtes de cigares et de cigarettes, des pipes ; sur la table, le pot à tabac dominait l'encrier.

Lemonnier me tendit brusquement sa main loyale, en criant:

— Bonjour, mon cher cadet !,.. Que je suis content de vous voir î . . .

Ilétait d'une taille un peu au- dessus de la moyenne, solidement bâti, un beau mâle roux, couleur de bière. Tel qu'un tambour-major bien portant et jovial, il semblait avec orgueil montrer sa vigueur physique. Sur des épaules carrées il hochait fièrement une tête presque rectangulaire, à la bouche sensuelle, au menton proéminent, auxjoues larges, au nez épais servi par des narines toujours frémissantes. Il ne quittait jamais son lorgnon de myope, un lorgnon qui, malgré l'agitation constante de sa personne, tenait l'équilibre d'une façon merveilleuse. Une chevelure drue, aussi plate qu'une perruque, couvrait à demi son front qui paraissait petit.

Il parlait haut, très fort, avec une volubilité que rendaient éloquente sa passion de la littérature, son goût des idées les plus neuves, ou qu'il croyait neuves. Tous ses mots, dont il entrecoupait divers groupements de soudains : cHeu ! Heu !... Quoi ! quoi!... », il les accentuait d'une voix ardente, grasse, dans un fracas de torrent qui roule et broie des cailloux.

^A côté du Languedocien timide que j'étais, ce Flamandsanguin, tout bouillonnant de rêves, paraissait plus méridional que moi. — Je note, en pas-

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sant, que les Parisiens, observateurs superficiels, au cours de leurs rapides voyages eu Provence, en Languedoc, en Gascogne, se sont amusés à établir sur le Méridional une légende très fausse. Gomme de juste, la légende a eu raison de la vérité. Mais un observateur, vraiment perspicace, sait très bien que, si Tartarin est de Tarascon, il a des parents, des frères, des cousins dans tout l'univers.

Donc, Lemonuier mâchait, serrait entre ses dents le tuyau mal résistant d'une pipe de merisier, et trépignant sur le tapis, autour de la table, il avait l'air d'en vouloir à un personnage invisible et de le menacer quelquefois. G'était pourtant un très brave homme, en même temps qu'un homme brave, un ami chaud, toujours empressé. Emile Verhaeren, le grand poète belge, si tragiquement disparu, a écrit de son camarade : « On l'admirait à cause des attaques qu'il avait subies, des moqueries dont les gazettes l'avaient couvert et des rages qu'il avait rencontrées, jappantes sur ses talons. » J'ajoute queLemonnier aimait la France comme sa seconde patrie. Ge grand Belge, qui était si fier de Bruxelles, qui célébrait à tous propos les beautés de son terroir, ainsi que la vaillance et la fortune de son peuple, parcourut, au lendemain immédiat de 70, nos champs de bataille, et dans un inoubliable recueil de ses observations, intitulé Les Charniers, il exprime autant son horreur de la guerre que sa haine si clairvoyante du Barbare d'Allemagne...

l3o PARMI LES VIVA>TS El LES MORTS

— Enfin, me dit-il, qu'êtes-vous venu faire à Paris ?

— Eh bien, mais... Vous ne le devinez pas ?

— De la littérature î... Vous en auriez fait làbas... heu!... heu!... chez vous, et de l'excellente, parce qu'au lieu de traîner le souci des choses matérielles dans ce grand Paris, au lieu d'y subir l'influence de camarades souvent perfides, quoi ! quoi I... vous auriez dans votre milieu de province gardé votre personnalité intacte, qui se serait épanouie librement, selon les lois de la nature.

— C'est que dans ma province il n'y a pas d'éditeurs.

— Quoi ! quoi !... Il y a bien un bureau de poste i^

— L'éditeur ne répond pas toujours à l'inconnu qui habite près de lui, dans Paris. Il ne répond jamais à l'inconnu qui habite loin de Paris, au fond de la France.

— Heu ! Heu !... Vous seriez venu ici de temps à autre, ainsi que je le fais moi-même.

— Je ne suis pas assez riche pour me payer de fréquents voyages et de longs séjours à Paris... D'ailleurs, là-bas, non seulement je ne me serais pas trouvé dans l'atmosphère que vous supposez à tort favorable à un labeur d'artiste, mais encore je me serais heurté à l'ironie désagrégeante de compatriotes qui ne souffrent pas qu'un des leurs s'émancipe de leurs habitudes»..

— Tant pis 1... Heu 1... Heu !... A Paris, vous eu verrez de dures. Si vous connaissiez les conditions du marché littéraire !... Quoi I Quoi !... Je n'ai pourtant pas l'intention de vous décourager. Avec du traNail et de la patience on arrive à tout...

Je revis Lemonnier assez régulièrement, parfois à "table. Il se montrait toujours de très bonne humeur. Et quel appétit ! Il y avait plaisir de le voir manger, de l'entendre au milieu de francs camarades répandre sa joie de vivre, et, après un verre de bon vin ou de bière, éclater de son large rire.

Durant l'un de ses séjours à Paris, il fit représenter dans un petit théâtre du faubourg Poissonnière, tôt disparu, une pièce extraite de l'un de ses romans. Pour fêter le succès de cette pièce, de nornbreux amis se réunirent chez lui, un soir. Paul Margueritte, de qui j'étais alors le voisin, puisque la rue Claude-Bernard seule séparait sa rue Yauquelin de ma rue BerthoUet, m'accompagna chez notre aine qu'il ne connaissait pas encore.

Nous prîmes l'indolent et fantasque omnibus Panthéon-Courcelles, qui décrivaittantdetoursetde détours à travers la moitié de Paris, Lemonnier, à cette époque, demeurait rue de la YiHe-l'Evêque, entre la Madeleine et le rond-point des Champs- Elysées. On devait procéder chez lui, par simple amusement, à quelques expériences de spiritisme. Dans le fond de l'appartement on avait disposer

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parmi la pénombre qu'éclairait mal une lampe aux trois quarts baissée, une table et une chaise, derrière une lourde tenture.

Cette mise en scène, mystérieuse, presque lugubre, me divertissait beaucoup. Margueritte, au contraire, en éprouva une appréhension très douloureuse. Il ne consentit d'aucune manière à assister à l'évocation d'un passé dont une image, aussi humble qu'elle fût, pouvait troubler son âme... Alors, nous repartîmes tous les deux pour nos Gobelins.

On se liait* vite avec Camille Lenionnier. Je n'avais pas tardé à devenir son ami. Un soir, je lui confiai l'embarras où j'étais de caser dans un journal un roman, que je croyais original, et qu'on me refusait partout : Les Vendanges. J'avais écrit ce roman chez moi, sur les bords de l'Hérault, pendant une longue période de vacances. J'avais peint de verve, avec une joie exubérante, ces fresques de mon été languedocien, la fête de la vigne immortelle offrant au peuple, qui la cultive avec amour, le sang et la chair de ses grappes vermeilles ou dorées.

A Paris, on méprisa d'abord mes paysans. Au Temps ^ par exemple, on me rendit mon ouvrage

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SOUS le prétexte qu'il ne comportait pas un drame assez intense. Et plus tard, lorsque l'un de mes autres ouvrages y fut de nouveau refusé, l'un des grands personnages de cette grande maison que j'aime bien, malgré tout, me dit : « Pourquoi ne nous avez-vous pas donné vos Vendanges ? Nous les aurions publiées avec tant de plaisir !... »

A y Illustration, son directeur d'il y a 25 ans, M. Marc, qui était un homme excessivement poli, une sorte d'Anglais froid et correct, me reçut dans un cabinet exigu, et qui me sembla coquet. Derrière sa table rouge aux parures de cuivre, je revois sa figure sérieuse, vivement désolée, et je l'entends encore me déclarer :

— Votre roman est joli, d'allure personnelle...

Je croyais déjà qu'il m'accueillait dans sa maison très enviée ; je tressaillis d'une joie impatiente. Mais il baissa le front, et d'un ton qu'il s'efforçait de rendre indifférent, il ajouta :

— Pour moi, malheureusement, votre roman n'est pas assez parisien.

Je rougis de déception.

— Ma foi, lui répondis-je, tant qu'on ne pourra pas planter de la vigne sur le boulevard, on ne pourra pas écrire des vendanges parisiennes.

Surpris de ma vivacité, il demeura coi, me regarda un moment avec une étrange inquiétude. Quelle minute d'angoisse il m'infligea par son mutisme, sa haute courtoisie ! Je m'imaginai, sot

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et vaniteux, qu'il allait se rétracter. Mais non. Il ne voulait pas avoir tort. Il posa ses longues mains roses sur mon manuscrit^ qui était plié avec un soin très administratif et, esquissant une révérence, il me ]e tendit :

— Croyez bien, Monsieur, que j'ai un sincère regret... Car votre œuvre mérite sûrement d'être publiée. A V Illustration, impossible. Mon public ne l'apprécierait pas à sa valeur.

Brusquement, je me levai. Correct, froid, moi aussi, gêné tout de même par mon pardessus qui pesait aussi lourd qu'un manteau de berger, je fourrai mon manuscrit sous mon bras ; puis, je m'inclinai devant ce patron si bien habillé, avec lequel je ne me sentais aucune affinité de goûts ni de manières.

— Une autre fois, dis-j e , nous serons plus heureux .

— Je lespère tout à fait.

Sur le seuil de la porte, il m'honora cérémonieusement d'une autre révérence, et d'un œil soulagé, du moins je le pense, il me regarda ficher mon camp.

Ce triste manuscrit de mes Vendanges, que tant de journaux et de revues avaient refusé, m'inspira finalement une sorte d'horreur. Cependant, je n'avais pas le droit de perdre courage. Il faut vivre ; et pour vivre, il faut caser ses ouvrages... Justement, Camille Lemonnier s'installait de nouveau à Paris. Je m'en fus dare-dare le trouver.

AC; PAYS DES l-KTTRRS

— Ouais ! Ouais !... me répliqua-t-il, toujours pétulant d'une si ardente ferveur littéraire qu'il communiquait sa foi aux autres. Les Vendanges ! Beau titre ! Ça doit être pétri de terre odorante et de clair soleil î Ça doit sentir bon !...

— C'est vous qui le dites. Tout k monde n'est pas de cet avis. De partout on repousse mon soleil.

— Quoi I Quoi !... Il faut d'abord, oui. parbleu ! caser le roman dans un journal !... Mais où ? Où ?

— Au Gil Blas. journal littéraire...

— Oh ! oh !... littéraire !... Et puis, là dedans, ils sont si lambins, si négligents !... Ne perdrontils pas le manuscrit '^... Heu ! Heu !...

— Diable 1... Caserait le comble de ma misère.

— Ça arrive.

— Alors, où '-)...

— Eh bien, nous tenterons au Gil Blas. Naturellement, je ne vous garantis pas que le roman sera accepté. Mais il y sera lu. J'embêterai Guérin, le secrétaire de la rédaction, jusqu'à ce qu'il vous ait au moins écouté.

En avant pour une nouvelle aventure ! Lemonnier me donna rendez-vous au Gil Blas pour le lendemain. Le Gil Blas, à cette époque, logeait boulevard des Capucines, au coin de la place de l'Opéra, n comptait, dans l'état-major de ses

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rédacteurs, Guy de Maupassant, Paul Arène, Marcel Prévost, le catholique intransigeant Léon Bloy, Léon Gladel, Théodore de Banville, Georges d'Esparbès, alors débutant, et qui ne songeait pas encore à la. Légende de l'Aigle.

Le soir, à 5 heures, en sortant de nrion bureau administratif, je montaibien vite dans un onnnibus. Et bientôt, tremblant à la fois de timidité et d'audace, je me présentai à la porte du journal. Au rez-de-chaussée, des bureaux, protégés par un vitrage, ne laissaient à un couloir poudreux qu'un passage assez étroit. Par un escalier malaisé, je grimpai jusqu'au premier étage.

Tout de suite, la salle de rédaction. A une grande table noire, des rédacteurs fourbissaient leur copie, au milieu de l'épaisse fumée des cigarettes et des pipes. A gauche, le petit cabinet de Guérin.A droite, le salon de réception. Un salon .^... Enfin, admettons-le : une pièce sombre, pauvre, où je trouvai Lemonnier debout contre la c4ieminée, en conversation ave de directeur, René d'Hubert.

— Ah ! vous voilà !... G'est bien !... s'écria Lemonnier.

Il me présenta au directeur, lequel avec étonnement, comme si j'eusse été un arbuste sauvage, peu digne d'intérêt, me regarda de très haut. Je déposai mon paquet des Vendanges sur le marbre de la cheminée. René d'Hubert disparut, en coup de vent.

AU PATS DES LETTRES iSy

Lemonnicr, qui mâchait un gros cigare, me dit :

— Quoi ! Quoi !... Oui, nous allons voir Guérin.

Ce ne fut pas une chose facile. On voyait bien ce diable de Guérin, mais on ne pouvait pas l'attraper. Il ne restait jamais en place. A peine étaitil entré dans son cabinet (un cabinet, ça ?... Enfin, admettons-le encore) qu'il en sortait précipitamment, un papier à la main. Il circulait de la salle de rédaction au cabinet de son directeur ; il descendait aux bureaux de l'administration, en fredonnant une chanson à la mode ; il remontait d'un pied leste, s'asseyait chez lui une demi-seconde, échappait savamment aux réclamations de Lemonnier et d'autres camarades, jetant à droite et à gauche :

— Je suis à vous, cher ami !

Enfin, nous parvînmes à le saisir dans sa cage. Lemonnier, pour lui interdire la fuite cette fois se planta debout, énergique et massif, dans le cadre de la porte qui restait continuellement ouverte. Autant qu'il m'en souvient, et je devrais avoir son image solidement clouée dans ma mémoire, car il m'a fait trimer beaucoup, Guérin était alors un homme d'une cinquantaine d'années, assez dégourdi, les cheveux blanchissants, le visage pâle et fin. Un monocle vissé dans l'œil, je ne sais plus lequel, un porte-cigarette à la bouche,

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il faisait, en regardant son interlocuteur, une grimace qu'il essayait de rendre aimable.

Il ne m'avait jamais vu. Il n'avait jamais entendu parler de moi. Eh bien, dès que Lemônnier m'eut présenté à lui sans façon, il me tendit la main et m'appela son ch^r ami. C'était un brave type. Je ne lui en veux pas de m'avoir imposé tant de fatigues. Il ne pouvait pas, au milieu de ses incessantes occupations, contenter tout le monde. Et puis, par son agitation perpétuelle et son indifférence toujours souriante, il m'amusait.

— Asseyez-vous là ! . . . nous dit-il.

Invitation toute de politesse. Nous n'y fîmes pas

attention. Où nous serions- nous assis ? Dans ce cabinet affreusement étriqué, éclairé par une fenêtre qui donnait sur la place de l'Opéra, Guérin occupait l'unique chaise. Après que Lemônnier lui eut raconté mon affaire de jeune romancier, promis à un grand avenir, Guérin, qui n'avait écouté que d'une oreille, ou même d'une demie, s'adressa sans hésitation à moi :

— Nous sommes liés par de nombreux engagements, cher ami. Néanmoins, vous passerez à votre tour, dans i^ou i5 mois.

— Mon Dieu, ce n'est pas trop loin, répliquaije avec imprudence.

— Oui, dans i4 mois, un an ou deux. Seulement, il faut que je vous lise d'abord. Revenez dans i5 jours, cher ami, et je vous donnerai ma décision.

AU PAYS DES LETTRES l'Sg

— C'est bien, très bien.

Guérin, impatient de se débarrasser de ma personne, n'était assis que snr un petit coin de sa chaise. Il nous distribua quelques chaudes poignées demain, et d'un bond il courut chez son directeur. Lemonnier ne quittait pas le journal. Je le remerciai avec effusion.

— Ne vous emballez pas ! me dit-il. Guérin est un charmant garçon, mais tellement sollicité !... En tout cas, comptez sur moi. Et ne manquez pas... dans i5 jours !

Je partis à la hâte, tout illuminé d'illusions, dans la nuit calme de janvier. Parmi les tumultes du boulevard, les passants me semblaient aussi heureux que moi.

Quinze jours après, à 5 heures, je me retrouvais au GilBlas. Ce fut toute une histoire que d'aboutir jusqu'à Guérin. Toujours son monocle à l'œil et son porte-cigarette à la bouche, il s'inclina légèrement, afin d'entendre mieux le son de ma voix, à travers le brouhaha qui montait du boulevard pour se joindre aux rumeurs du journal.

— Ah ! bonjour, cher ami!... Eh bien, quoi! Qu'est-ce qu'y a P

— Mon roman. .. Je viens prendre votre décision.

— Quelle décision ?

— Vous savez que je suis venu ici avec Camille Lemonnier.

l40 PARMI LES VIV.OTS ET LES MORTS

— Ah ! bien, très bien. Non, je n'ai pas encore lu... Pas ie temps !... mais, dans huit jours, c'est promis. A propos I Le titre ?...

— Les Vendanges.

— Bien. Les Vendanges !... Les Vendanges !... Revenez dans huit jours. Excusez-moi... Bonjour, cher ami.

Il me serra la main et se sauva.

Huit jours après, je reparaissais au Gll Blas. Je revoyais mon Guérin, toujours charmant, toujours pressé, toujours sans souvenir.

— Ah ! bien, cher ami, le roman ?.., Oui, parfaitement. Je serai si heureux. Revenez dans huit jours, voulez-vous ?

Tous les huit jours, j'allais l'agripper dans le tourbillon de papiers et de visiteurs, où il évoluait avec une allégresse satisfaite. Enfin, un soir de mars, fatigué qu'il fut sans doute de mes obsessions, il se décida, sinon à prendre connaissance de mon ouvrage, du moins à se débarrasser de ma personne tout à fait.

— Ecoutez, me dit-il, je vais vous parler franchement.

— Ah!

— Ici, il n'y a que moi qui lis. Or, je n'ai plus le temps. Je turbine jusqu'à 3 heures du matin sans arrêt dans cette boîte et, ma foi, je ne pourrai jamais lire votre manuscrit. Voulez-vous me faire un plaisir P

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— Lequel !

— Ça ne vous ennuiera pas trop. Venez donc une nuit, à une heure, En ce moment-là, j'ai un répit, un semblant de répit. Gomme je crains de ne pas lire sans effort une écriture qui ne m'est pas familière, vous me lirez vous môme quelques pages, et cela me suffira pour que je me forme une opinion de l'ensemble... Tenez, cher ami. Revenez donc cette nuit !

— Entendu !... A une heure du matin !... Mars était grincheux, méchant, trempé d'une

pluie fine et parfois de verglas. Je rentrai chez moi fort ennuyé, tout de même résolu à continuer la bataille. Je ne voulais pas avoir, en cas de défaite, à me reprocher la moindre défaillance.

Pour tuerie temps à la maison, on dina aussi tard que possible. On fit jouer les trois mioches ; puis, en riant, on les coucha dans leurs petits lits. Tout ce travail nous mena jusque près de onze heures. Il n'y avait plus aucun bruit dans ce vaste immeuble de la rue BerthoUet, plus de lumière dans l'escalier.

Enfin, un peu avant minuit, je noue autour de mon cou un foulard bien chaud, j'enfile mon pardessus, et me voilà parti. Rue Gay-Lussac, jusqu'au boulevard Saint-Michel, on ne rencontre par miracle aucun marchand de vin. Un froid de neige pique très vif . Les passants, très rares, circulent très vite. Pas un fiacre. Chacun est resté chez soi. Au coin de la rue Saint-Jacques, j'attends l'omnibus Mont-

rouge-MontholoQ, le dernier, lourde et lente diligence à deux chevaux. Bientôt, j'aperçois au fond du noir boyau de la rue sinueuse l'œil vert de ma diligence, un gros œil de cyclope. Elle roule si dolemment qu'un homme assez valide peut sans difficulté l'attraper au passage. Cependant, à cette époque-là, elle manquait du plus modeste escalier. Et j'avais l'habitude de me placer « en l'air », même parles pkis mauvais temps... Donc, j'empoigne les deux rampes de fer, et hisse ! appuyant un pied sur chaque marche de fer, je grimpe. ATimpériale, je suis seul.

Certes, on ne voyageait pas commodément sur la banquette de cet omnibus pataud qui tanguait ainsi qu'une gabarre. Du moins, on y jouissait à son aise du divertissant spectacle de Paris, qui est si varié de gestes et d'aspects. D'abord, le quartier latin, ses cafés illuminés, bourdonnants de consommateurs, et des couples jeunes qui passent enlacés, si friands de tendresse qu'ils ne sentent pas le froid ;— » le boulevard du Palais, large, maussade en sa solitude ; — la rue de Rivoli, que du matin au soir agitent tant de véhicules et de gens affairés, et qui dès la nuit devient si morne ; — les Halles énormes, exhalant une aigre odeur de choux et de froma^res ; — la rue Montmartre, endormie comme une rivière dans un ravin sournois... Puis, la rumeur croissante d'un torrent, des éclats de lumièles : le boulevard-

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Je descends tout gelé de ma patache, dont les chevaux pianotent sur le pavé de bois.

On sort des théâtres, une foule grouille à la station des omnibus, boulevard des Italiens. Dejolies femmes, trop galamment parées, rieuses, vont et viennent dans les cafés, sur les terrasses encombrées, malgré le froid : des camelots à la voix rauque essaient fébrilement de vendre des « bouillons » de journaux à images.

A la place de l'Opéra, mon Gil Blas, comme tous les soirs, a éclairé sur le trottoir sa devanture blanche. Je monte à la rédaction. Quelques camarades, que je ne connais pas encore, « pondent de la copie » sur la longue table commune, en fumant des pipes. Le bureau de Guérin est ouvert, naturellement. Naturellement aussi, pasde Guérin. Ça m'ennuie. Les camarades me regardent avec stupéfaction, ironie peut-être, en se demandant ce que je viens chercher à une heure pareille. Prenant un airde familiarité, j'allume une cigarette, lorsque Guérin, serrant des papiers multicolores entre ses doigts, sort de chez le directeur.

— Bonsoir, lui dis-je. Comment allez- vous ■}

— Bien. Et vous, cher ami .^

Il ne savait sûrement pas qui j'étais, car me lâchant tout de suite, il s'introduisit dans sa cage : je l'y suivis, sans qu'il en fût étonné. On entrait chez lui comme dans un moulin. Je crois d'ailleurs que, pour bien travailler, il avait besoin du remue-

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ménage de sa maison, ainsi qu'un meunierdu fracas de ses eau.x.. Etait-ce le moment de lui parler de mou manuscrit? Je ne savais plus. Quelle anxiété I...

Il s'esquiva, tout courbé par une tempête nouvelle. Je montai la garde sur le seuil de sa porte, et dans la clarté de la lampe j'examinai cette pièce si exiguë, très en désordre. Des affiches, peinturlurées de fortes couleurs, tapissaient lesmurs, exhibant des muses rouges ou vertes qui dansaient un carnaval. L'une de ces affiches, sans image, annonçait la publication prochaine d'un roman de Ferdinand Fabre, Monsieur Jean. Contre un mur, la table de Guérin était chargée d'épreuves, de journaux, de télégrammes. J'exagérai, par contenance, mon admiration de toutes, ces choses vulgaires,, lorsqu'il revint, toujours d'un train rapide.

Cette fois, par exemple, il fut estomaqué de me revoir. Et pointant sur moi le reflet blanc de son monocle, il m'interrogea :

— Qui êtes-YOus, cher ami ?

J'eus un haut-le -corps. Non sans vivacité, je ripostai :

— Mon roman, vous savez bienl...

— Quel roman ? '

— - Les Vendanf/es..., L'ami de Camille Lemonnier.

— Ah! bien'.... Diablel... Cest que je n'ai plus le loisir de...

AU PAYS DES LETTRES l45

— C'est VOUS qui m'avez prié...

— Ah ! ah 1 parfaitement. J'y suis !.. A présent, voyez-vous, je reçois les dernir^res dépêches. Le dernier coup de feu... Si vous pouviez venir une demi-heure plus tôt, demain...

— Demain !... Oh !...

Il comprit mon douloureux désappointement, ma fatigue. Je crois que son émotion fut sincère avec laquelle il me dit, en me pressant les mains :

— Je suis un mufle, vous avez raison. Je vous ai fait pivoter pour rien. Excusez-moi, cher ami. Je vous promets formellement que demain, une heure plus tôt, nous examinerons votre affaire. Voulez-vous :*

— Mon Dieu, oui.

— A demain, cher ami.

Je dégringolai l'escalier difficile. Le froid piquait plus vif. La pluie tombait plus épaisse. Le boulevard, où ne circulaient plus que de rares voitures, s'était vidé de tous les braves gens, du moins il me semblait, pour laisser libre carrière aux vilains oiseaux de nuit, guettant une proie. Pour rentrer chez mqi, 3 kilomètres à parcourir, je hélai un fiacre...

Le lendemain, je me rendis au lieu de mon supplice. Guérin, ce soir, était en sifflet et cravate blanche, toujours le porte-cigarette à la bouche. Ah ! mon Dieu, s'il allait me planter là, pour courir à quelque noce !,.. Non. Il me fit asseoir chez

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lui, sur une chaise ramassée je ne sais où, et il me pria de l'ai tendre.

— Une seconde, cher ami I

Je connais les secondes de Paris, qui durent parfois des heures ; un garçon de bureau apporta pour Guérin des épreuves, des télégrammes. Plusieurs camarades vinrent le demander : ils voyaient là un intrus, un solliciteur, et ne comprenant pas la bizarrerie de ma présence, ils me quittaient avec une certaine compassion. Je me tenais bien sage, un peu en retrait du seuil, dans une encoignure que formaient la table et une portion du mur ; malgré la terrible chaleur du poêle, je gardais mon pardessus. Dans la salle de la rédaction, dont la mince cloison de la cage de Guérin me séparait, trois rédacteurs rédigaient leurs « papiers », et aussi un littérateur maigre, très brun, vibrant d'une verve brutale, et qui riait très haut, interpellait brusquement ses confrères.

Enfin, un froufrou de pas précipités, le vent du sifflet sur mon visage .'...Guérin s'assit à sa table, empoigna mon paquet qu'il avait préparé sur un tas de livres. Il détacha la ficelle d'un coup de ses grands ciseaux, cric ! crac I et poussant le manuscrit vers moi, commanda :

— A nous donc, cher ami. Lisez !...

Depuis si longtemps que je repassais le manuscrit des Vendanges dans ma tête, j'en savais par cœur les premières pages. Néanmoins, devant cet

homme qui, malgré ses efforts d'amabilité, se moquait de mes intérêts énergiquement, ma voix trembla.

— Plus fort!... me dit-il, en se grattant les ongles.

J'articulai plus fort. Je n'avais pas fini ma première ligne que soudain Guéri n tressauta sur sa ehaise, en vociférant :

— Oscar!... Oscar !...

— Qu'est-ce qu'y a ? répondit de la salle de la rédaction une voix éraillée,

Guérin me présenta ses excuses, en souriant. Oscar arrivait d'un élan joyeux, sauterelle de Paris qui vivait plus volontiers dans la maison d'un journal empuantée de tabac qu'à l'air pur du soleil. Il ressemblait à un Chinois avec ses pommettes saillantes etses yeuxardents enfoncés sous d'étroites orbites. C'était Oscar Méténier, ex-chien de commissaire de police qui pour lors, dans son heureuse période de production, publiait des contes recueillis dans l'ombre sanglante des bouges et la fange des ruisseaux. Son style affectait la couleur violente du gros bleu de chez les marchands de vin des faubourgs.

Donc, Oscar Ménétier apparut sur le pas de la porte, et sans me regarder, car j'existais à peine pour un aussi grand écrivain, il écouta les explications de Guérin :

— Ouais! dit celui-ci. J'ai oublié ça... Demain,

l/jS PARMI LES VIV.O'TS ET LES MORTS

ie patron serait furieux. Il me faut tout de suite un « filet », tu vois, là-dessus. N'oublie pas...

— Non, mon vieux, on va te donner ça.

Oscar disparut. Guérin pelucha de nouveau sa tête, mit son oreille en cornet.

— Où en étions-nous ?

— Pas loin. La première ligne...

— Oui. oui. .Jusqu'à présent, ça' ne va pas mal...

Enfin, cette fois il écouta ma lecture, et si sérieusement qu'après ma seconde phrase où je montrais les montagnards de la Cévenne regardant avec une surprise radieuse les riches vignobles de la plaine de l'Hérault, il m'arrêta brusquement, eut un geste d'irritation :

— Comment, cher ami I . .. Ça ne peut nous convenir I...

— Pourquoi.^

— Que vous êtes jeune !... C'est un roman rustique, n'est-ce pas ?

— Forcément. . . Les Vendanges !

— Eh bien, regardez par cette fenêtre. Nous sommes en plein Paris, place de l'Opéra.

— Tous vos lecteurs n'y sont pas.

— Comment imaginez-vous que le Gil Blas, journal ultra-parisien, publie un roman rustique ?... Si j'avais su...

Je demeurais ébahi. Guérin se gratta la nuque,

AU PAYS DES LETTRES l'iQ

s'efforça une fois de plus d'allumer sa cigarette, puis se frappa la poitrine.

— Ah ! ah !... Mon Dieu, cher ami !

— Vous ne publiez pas souvent des romans rustiques ?

— Jamais !

— Alors, de loin en loin... pour varier...

— Fichtre, non !... Et nos abonnés P... Jamais du rustique !. . . Ils n'en veulent pas.

— Qu'en savez-vous ? Est-ce qu'ils vous le disent ?

— Certainement, cher ami !

— Pourtant, vous avez publié Mi-Diable de Léon Cladel, et vous annoncez de Ferdinand Fabre Monsieur Jean.

— Ce sont des auteurs arrivés. Et puis, qui vous dit que nous faisons bien ? Vous êtes un débutant, cher ami.

— C'est vrai. Je vous demande pardon d'avoir insisté.

— Pas du tout. C'est moi qui ai eu tort. J'aurais dû lire plus tôt votre titre. Tenez, cher ami, apportez-moi un conte. Vous n'attendrez pas longtemps... Et vous demeurez loin d^ici ?

^ — Très loin, près des Gobelins.

!P — Comme je suis ennuyé, cher ami I... Si

j'avais su...

Il m'aida charitablement à ficeler mon paquet,

lequel d'avoir déjà tant roulé dans les bureaux de

l5o PARMI LES VIVANTS ET LES MORTS

rédaction, prenait figure de haillon trempé dépoussière. Et plus pauvre qu'avant, au moins d'espérances, je le fourrai sous mon bras, et je me retirai penaud, honteux. Guérin me suivit jusqu'à l'escalier. Là, comme à un enterrement, il me serra la main bien fort, avec une telle émotion que j'éprouvai un orgueil naïf.

Il était 2 heures du matin. Sur la chaussée du boulevard, quelques fiacres défilaient, plus noirs que l'ombre, promenant sous la pluie fine leurs lanternes de diverses couleurs. Des femmes, enveloppées de leurs manteaux, s'efforçaient de rire, et quelquesunes, pareilles à des oiseaux blessés, couraient à petits pas sur les trottoirs. Je descendis l'avenue de l'Opéra où se hâtaient, fantômes tristes, des noctambules. Le paquet démon roman me gêna bientôt, car il me fallait défendre mon parapluie contre de subites rafales. Autant par économie que pour me punir moi-même de ma défaite, j'avais résolu de ne pas prendre de voiture. A mesure que j'avançais, les passants devenaient plus rares.

A présent, le givre tombait. Au boulevard Saint- Michel, point de café ouvert. Un homme, couché sur un banc, me fit peur. Je marchais avec une difficulté croissante. Et la rue Gay-Lussac, ah ! qu'elle me parut longue, dans l'obscurité et le silence, sous es orages du vent capricieux qui, s'échappant des bosquets noirs du Luxembourg, faisaient tressaillir la double rangée des becs de gaz I

Au seuil de la rue d'Ulm, j'allais traverser la chaussée, lorsque au bord du trottoir, qui était couvert d'un verglas perfide, je glissai comme un enfant, et patatras ! m'étalai sur le dos. Du coup, mon parapluie s'était envolé à droite, mon paquet diabolique à gauche. Moi. tout de mon long étalé, je restai incapable de me mouvoir. J'avais froid.

Un passant, messager de la Providence, accourut à mon aide. Il me remit mon paquet et mon parapluie, sains et saufs tous les deux ; et me soutenant de son bras fraternel, il m'accompagna jusqu'à mon domicile, qui n'était plus loin.

Oui, mais ce roman des Vendanges, personne évidemment n'en voudrait jamais. Je ne croyais plus en lui. Je l'enfermai dans un tiroir, et continuant pour d'autres ouvrages mes pattes de mouche, j'attendis l'heure, si problématique, où quelque notoriété me soulevant un peu, j'aurais des chances plus sérieuses de fléchir les sévérités d'un directeur de revue.

Beaucoup plus tard, la maison Calmann-Lévy fondait la Revue de Paris. J'habitais alors à Vincennes. Puisque Louis Ganderax était un lettré, accueillant avec la même bonne grâce les auteurs illustres et les inconnus, j eus l'inspiration de lui

présenter ce manuscrit qui avait embarrassé tant de gens. A la vérité, je n'eus pas le courage de le lui apporter moi-même. En l'accompagnant d'une lettre, je le confiai à la poste, et tout de suite je m'efforçai de n'y plus penser. C'était en octobre. Combien de mois Ganderax mettrait-il à me lire P Or, en janvier, je reçus un télégramme me priant de passer dans la journée même à la Revue, faubourg Saint-Honoré.

— Tu vas voir, dis-je à ma femme. Encore un ennui !... On veut me parler à moi-même pour me rendre en douceur le manuscrit de ces Vendanges.

— Non... peut-être...

— C'est drôle qu'on m'attende tout de suite. Aujourd'hui, j'avoue que je n'ai point de courage.

— Si ! Si !... Que deviendrions-nous si tu perdais courage ? Qui sait, après tout, si ce n'est pas une bonne nouvelle ?... Puisqu'on t'attend tout de suite, pars maintenant.

— Un matin, ce serait drôle. Mais, ma foi, il faut en avoir le cœur net. Je vais m'apprêter.

Quand je me présentai à la Revue de Paris, il pleuvait gros comme le poing. Louis Ganderax m'attendait. .Je le connaissais depuis mes débuts à Parris, Ganderax, grand, fort, si indulgent envers ses camarades, si passionnément épris des devoirs de sa profession et si jaloux de ses responsabilités. Il m'avait autrefois accueilli chez lui, et il avait

AU PA\S DES LKTTKES l OO

poussé la bonté jusqu'à remettre de moi un conte à Arthur Meyer, qui le publia dans le Gaulois. Tout de même, je me troublais toujours un peu devant sa grande barbe et ses lunettes. Pourtant, la douceur de ses yeux attentifs, de ses lèvres souriantes, la franchise un peu précipitée de sa voix, engageaient tout de suite la confiance et la tendresse.

Il me tendit les mains avec plus d'empressement que les autres fois, et je dus trahir mon angoisse très vive, car il me dit:

— Qu'avez-Yous.^

— J'ai peur que vous ne me rendiez mon manuscrit.

— Mais non ! au contraire... Asseyez-vous ! Quand je fus enfoui dans le fauteuil de cuir,

dont mes camarades ont dû admirer, comme moi, les vastes dimensions, je me mis à fondre en larmes. Mon cœur n'en pouvait plus. Ganderax, les coudes sur la table, me regardait avec stupéfaction. Il me demanda de nouveau :

— Que vous arrive-t-il ?

— .l'ai enterré hier l'un de mes enfants, le plus petit,

— Quel malheur !... Je ne prétends pas vous offrir une consolation, il n'y en a pas, me dit-il, mais vous offrir peut-être un dédommagement à vos ennuis. Votre roman me plaît beaucoup. Je le publierai bientôt.

— Ah 1 mon Dieu, que vous êtes bon!... Partout, on me l'avait refusé.

— Je l'ai compris sans peine, car le papier est rudement fatigué. . .

Il m'adressa des compliments que certains confrères, très bienveillants pour eux seuls, me reprocheraient de répéter. Ces Vendanges que tous les journaux: avaient repoussées, obtinrent à la Revue de Paris, il m'est très agréable de le dire, parce que c'est la vérité, un succès très grand. Le doux Paul Calmann-Lévy me félicita des qualités de mon ouvrage et m'offrit, pour sa publication en volume, d'entrer dans sa maison. J'étais lié autre part...

Ainsi finit sur une victoire le vagabondage de ce roman, que j'avais écrit avec tant de joie sous ]es ombrages de l'Hérault, et que la générosité d'un vrai lettré sauva de l'incertitude, parmi les ignorances de l'orgueilleux et invisible monde des Comités de Lecture...

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